Dangereusement douce

Antoine Laurain · Chapitre 25 sur 28

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Dangereusement douce

Ouverture 24

— Vous me faites rire, vous… les psys et les avocats, vous pensez pouvoir tout expliquer.

— Poursuivez.

— Il n’y a rien à poursuivre, docteur. Il n’y a rien de plus simple qu’un meurtre. Voilà tout.

— Le passage à l’acte est simple selon vous ?

— Très simple, je vous le dis.

Il y a quelques années, ce patient m’avait été envoyé pour trois séances d’analyse par la brigade criminelle, pour un « supplément d’enquête en vue de cerner au mieux la personnalité ambivalente de cet individu ».

P. S. avait assassiné sa femme, sa maîtresse et son patron dans la même après-midi et s’était laissé appréhender par la police sans résistance. J’étais censé traquer la pulsion, la suivre jusqu’au terrier des angoisses et en déduire de profonds traumatismes liés à l’enfance ou encore à une brisure affective qui restait à définir.

Mais il n’y avait rien dans le terrier de P. S.

— Que cherchez-vous ? me lança-t-il, extrêmement calme, tandis que trois officiers de police armés l’attendaient dans ma salle d’attente. Il n’y a rien à trouver, ajouta-t-il, j’ai tué mon patron parce qu’il me faisait chier depuis quatorze ans, ma femme pour la même raison, ma maîtresse aussi. Je les ai supprimés parce que tous m’avaient pourri la vie.

Et pour la première fois je ne trouvais rien sur quoi rebondir, aucune question supplémentaire à poser. Je me contentais d’écouter et cela paraissait en effet très simple. Horriblement simple. Le passage à l’acte n’était finalement qu’une décision comme une autre. Prendre un train, demander la main d’une femme, donner sa démission, tuer quelqu’un.

— Vous pensez que c’est compliqué de tuer ? Pas du tout, c’est simple, c’est fragile un corps, un coup de marteau bien ajusté contre la tempe, un oreiller contre le visage, une 22 long rifle bien cadrée…

— Votre arme.

— Oui, j’ai fait au plus simple. Vous n’avez jamais souhaité la mort de qui que ce soit, vous ?

Que répondre à cette question ? Oui, bien sûr, comme tout le monde – en théorie. J’ai souhaité la mort de cet étudiant en médecine qui était sorti avec une ravissante Italienne de troisième année sur laquelle j’avais des vues. Enfin… La mort, je ne sais pas si j’aurais versé du cyanure dans son café, mais à bien y réfléchir, peut-être en aurais-je été capable sur le moment. Il y a eu aussi Framantonni qui a pris la direction du cercle analytique après la mort de Malevinsky, alors que cela aurait dû être moi. Je le considérais comme un ami et il avait intrigué dans mon dos des mois durant sans que je le sache. Darouelle aussi, en troisième année de médecine. Ce professeur m’avait dans le nez, il avait décidé de me faire échouer et y était parvenu, me faisant redoubler à la suite d’un oral vicieux. Durant l’été, il est mort dans un accident d’avion au sud de la Corse et lorsque j’avais appris cela en septembre, j’y avais vu une forme de justice. Pourtant entre souhaiter et faire, la marge me semblait grande, ce jour-là.

— Selon vous, c’est une pulsion ou un acte pensé ?

— Appelez ça comme vous voulez, à un moment ça libère, il faut que ça sorte.

— Il y a préméditation dans votre cas.

— Oui, je suis un homme intelligent, j’ai eu quelques heures pour y penser et j’ai fait mon choix.

— La colère vous a motivé ?

— Oui.

— Soupçonniez-vous une telle violence en vous ?

— Non.

— Vos parents ? Quel était votre environnement familial ?

— Des gens simples. Des agriculteurs du Cantal. Rien à dire sur eux, ni sur leurs amis. J’ai eu une enfance et une jeunesse très heureuses. Ma sœur aussi. Elle est toujours là-bas, elle tient un bar à Massiac.

Après un temps de silence, je lui dis qu’il m’était impossible de le déclarer irresponsable ou souffrant d’un quelconque trouble. Sa défense allait en être affectée. Il n’avait aucune excuse.

Lorsqu’il s’est relevé du divan, il m’a regardé en souriant.

— Pourquoi souriez-vous ?

— Je dois vous décevoir, je ne suis pas un tordu ou un psychomachin.

— C’est ça qui m’effraie.

— Quoi donc ?

— Votre normalité.

Il n’avait rien répondu, puis lorsque les trois officiers de police étaient venus le chercher et lui passer des menottes inutiles, P. S. s’était tourné vers moi et avait juste dit :

— Tout le monde peut tuer, c’est aussi simple que d’allumer une cigarette.

Il avait levé le menton vers les policiers en désignant ses mains entravées. L’un d’eux avait fouillé dans la veste de P. S., en avait retiré un paquet de cigarettes et lui en avait collé une dans la bouche, puis ils avaient tâtonné leurs poches à la recherche d’un briquet.

— J’ai pas le droit au briquet, avait ricané P. S.

Un des inspecteurs m’avait regardé.

— Vous avez du feu, professeur ?

Je ne sais d’où lui était sorti ce professeur que je ne suis pas, mais j’avais allumé la cigarette de P. S.

— Gardez-le, avais-je ajouté en tendant le briquet à un des flics.

P. S. avait hoché la tête en signe de reconnaissance puis tous les quatre étaient sortis du bureau. P. S. était boucher, son patron possédait la chaîne du Groin rose, label de France – la qualité de chez nous, sa femme était caissière à la boucherie et sa maîtresse était mariée au traiteur en face de son magasin.

Il a pris trente ans. Tout le monde peut tuer. Oui, tout le monde, moi le premier. Pour le motif le plus futile qui soit. Et il fallait que ça sorte, ce boucher avait raison. Effroyablement raison. Tout le monde peut tuer, un jour. Et même ne pas se faire prendre.

— Votre dernière photo… Vous l’avez apportée ?

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