Dangereusement douce
Ouverture 13
J’ai dû m’accorder dix minutes de pause après le départ de Robotti. Celui-ci était dans une de ses phases logorrhéiques. Avant-hier il a jeté par la fenêtre son téléphone portable, souhaitant par cette destruction symbolique couper le cordon avec sa mère qui l’appelle plusieurs fois par jour sur ce numéro. Mais le téléphone a blessé une jeune femme en scooter qui ne portait pas de casque. Robotti et elle se sont retrouvés chez les pompiers, puis au poste de police. Ils ont échangé leurs numéros et vont peut-être se revoir, ce qui le plonge dans des abîmes de perplexité.
— Je n’ai quasiment pas parlé à une inconnue depuis mon divorce, ne cessait-il de répéter sur la fin. Son divorce a eu lieu il y a quatre ans.
Maintenant, Nathalia. Le compositeur de chanson, l’homme au chat noir.
— Vous avez un chat ?
— Oui, vous allez me demander s’il est noir.
— Je vous le demande.
— Il est gris. Et Vincent a une chatte et non un chat si vous avez bien lu.
— J’ai bien lu.
Nous n’irons pas loin avec cet échange. Je cherche un moyen d’installer un dialogue plus constructif, car j’aimerais savoir si l’homme au chat noir est un double imaginaire ou vraiment son voisin. Alice Larjac existe, j’ai vu son site, Alban existe, c’est certain, mais l’histoire racontée à son sujet reste invérifiable. Il ne faut pas parler maintenant du dernier texte, mais revenir au dessinateur de BD. Nous sommes vraiment en accord, car c’est elle qui reprend la parole et me dit :
— Vous êtes allé à la séance de dédicace ?
Je vais mentir, c’était une technique de Malevinsky, mon maître, pour dépoussiérer le dialogue. « On souffle sur les objets du dialogue et la poussière s’en va, les objets redeviennent brillants. Le souffle du mensonge est efficace. »
— Non.
— Faux docteur, je vous ai vu. J’étais là. J’étais derrière vous, vous avez parlé avec une femme blonde qui aime Voutch et Sempé. Le souffle du mensonge est encore plus efficace que je ne le pensais. Nathalia était là et je ne l’ai pas vue. Plus qu’un acte manqué, c’est de l’aveuglement.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé ?
— Ce n’est pas l’usage de rencontrer son psy en dehors des séances.
— Non, effectivement, ce n’est pas l’usage. Je salue donc votre sérieux dans la thérapie, Nathalia, lui dis-je d’une voix que je veux ironique et autoritaire.
— Merci, me répond-elle sur le même ton.
— Ceci dit, je croyais que vous ne sortiez pas de chez vous ?
Elle reste silencieuse. J’ai marqué un point. Peut-être un peu trop fort, je ne voudrais surtout pas qu’elle se referme comme une huître. Cela m’est déjà arrivé et je le vis très mal. Pour un enchaînement de phrases brillantes, par orgueil stupide je bloque le patient et c’est à moi de le réparer ensuite. En général il faut faire quelque chose dans la minute, sinon cela prendra des semaines ou pire : le patient ne reviendra plus. Nathalia disparaîtra. Il faut empêcher cela au plus vite.
Je vais dévier complètement, c’est une de mes techniques :
— Partagez avec moi une pensée que vous avez eue dans la journée, complètement en dehors de notre conversation présente. Une pensée, disons « hors sujet ».
Le silence s’installe de nouveau, juste rompu par les battements d’ailes d’un pigeon qui passe devant la fenêtre.
— J’ai pensé… ce matin, en préparant mon café, qu’on devrait toujours relire les exergues une fois les livres terminés.
— Développez.
— On lit la citation d’un autre, que l’auteur a choisi de mettre en première page de son livre, et puis on l’oublie. Alors que l’auteur a pris un grand soin à la choisir. Elle est la synthèse de tout le livre, et on l’oublie. Donc, on devrait toujours la relire une fois le livre achevé. Toujours. L’exergue est la vraie conclusion. Voilà à quoi je pensais.
Je hoche la tête. C’est bon, l’orage est passé.
— Revenons à vos récits, dis-je.
— Vous voulez savoir s’ils sont vrais ou faux. Je croyais que ce n’était pas important. C’est ce que vous m’aviez dit lorsque nous avons commencé : récits réels ou imaginaires, peu importe.
— Quelle mémoire, lui dis-je.
— Oui, je me souviens de tout ce qui m’intéresse.
— Votre dernière photo, par exemple ?
Elle ne répond pas. Je reprends mes feuilles de notes et nous allons poursuivre. Car effectivement j’aimerais savoir. Je pense qu’elle invente et pourtant il y a trop d’éléments de la réalité qui parasitent l’imaginaire.
— Au rez-de-chaussée, vous évoquez une coach de vie qui travaille depuis chez elle à travers ses vidéos.
— Alice ou Marie-Edwige…
— Voilà, poursuivons, dans le premier étage, on trouve la question du poids et vous m’avez dit que vous en aviez souffert à l’adolescence.
— Pourtant Alban Charvier existe, vous l’avez même rencontré.
— Oui, et Alice Larjac a bien une amie qui s’appelle Aïcha, lui dis-je aussitôt.
Un silence s’installe. J’attends la phrase que va prononcer Nathalia. Je la connais à l’avance, mot pour mot :
— Je croyais que vous n’aviez pas appelé ? laisse-t-elle tomber.
Je la regarde. Normalement, elle devrait se retourner. Lorsque mes patients me prennent en faute, ils aiment bien faire cela. Mais elle ne se retourne pas.
— Vous vous projetez dans des identités, avec talent, je le reconnais, mais vous êtes dans chacune de ces vies.
Elle reste silencieuse et je poursuis :
— Que dois-je comprendre dans l’histoire de l’homme qui préfère vivre avec sa chatte plutôt qu’avec sa femme et son enfant ?
— Peut-être rien.
— C’est-à-dire ?
— Tenez, dit-elle en me tendant un magazine qu’elle sort de son tote bag et me passe par-dessus le divan.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Vous verrez.
— En effet, je verrai, dis-je en déposant le magazine sur le bureau sans même le regarder. Pourquoi s’en va-t-il ?
— Il s’en va car sa femme lui demande de faire piquer Belphégor.
— C’est un acte monstrueux, lui dis-je.
— Elle ne le conçoit pas comme monstrueux.
— C’est un meurtre. C’est ce que vous voulez me dire ?
Elle ne répond rien.
— Pourquoi un parolier ?
— J’aime bien les chansons de Vincent, c’est un peu sucre mais parfois on a besoin de ça. D’un monde guimauve où tout est amour.
— Vincent Véga n’existe pas, Nathalia. Ni lui ni Belphégor.
— Pourquoi tenez-vous tant à ce que tous ces gens n’existent pas docteur ?
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