Daniel Avner a disparu

Elena Costa · Chapitre 9 sur 14

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Daniel Avner a disparu

Chapitre 9

9

 

Depuis mon taxi, j’observe les gens qui sortent des gares à l’arrivée des grandes lignes, je regarde la foule se disperser. L’agitation et le bruit de la ville sont assourdis par les vitres de la voiture. J’ai le sentiment que ma vie a moins d’importance que celles de ces personnes qui marchent à petites foulées, valise à la main, vers les bouches de métro et les arrêts de bus. J’augmente le volume de l’autoradio pour me rattacher au monde. Chaque morceau que j’écoute, chaque sentiment que j’éprouve m’aide à combler le vide. Je vis dans une attente permanente, interrompue de temps à autre par les clients qui frappent à ma vitre ou me font signe de m’arrêter. Dans la voiture, à force de me concentrer sur cette attente, il me semble que le temps est suspendu, et je me retrouve alors au plus profond de moi-même.

J’ai glissé deux ou trois livres de ma mère dans la boîte à gants, même si je feuillette toujours le même avant l’arrivée d’un TGV, lorsque je suis trop agacé par les publicités à la radio ou par les intonations de ces voix bien posées qui me tirent de mon isolement. Je regarde sa photo en noir et blanc, les traits de son visage sont si nets, ils me paraissent si parfaits que je ne suis plus certain que cette personne soit ma mère ni qu’elle existe vraiment. Je prends le livre en l’ouvrant au hasard comme si ma lecture devait commencer à l’endroit précis où mon index se pose sur le papier. Chaque fois que j’en examine le titre, je m’étonne de découvrir mon nom de famille inscrit en gras sur la couverture. Il me faut un instant pour me rappeler mon lien de parenté avec Simon Avner. Je pense à mon père, au fait qu’il s’agit de son grand-père et non du mien que je n’ai pas connu. Je les confonds toujours.

La tranche de mon exemplaire s’est pliée en deux à plusieurs endroits si bien que je tombe sur les mêmes passages. Parfois l’émotion qui m’envahit en lisant est si forte que j’ai besoin d’appeler mon père, de presser le téléphone contre mon oreille pour me relier à lui. Les coups de fil s’enchaînent si vite que je ne discerne plus les silences entre deux sonneries ni le bruit des pages que je tourne. Dans le livre, mon père est ce petit garçon que son grand-père corrige, il frappe son dos après lui avoir demandé de retirer le haut de son pyjama et de s’allonger sur le ventre. J’ai du mal à respirer en imaginant mon père endurer ces sévices. J’entends la règle en métal s’abattre entre ses omoplates et lacérer la chair, et je finis par oublier la sonnerie du téléphone, par la confondre avec ma voix intérieure. Peut-être mon père sait-il que je parcours ce livre, peut-être mes appels transportent-ils mes pensées et mes émotions jusqu’à son appartement. Cela pourrait sans doute expliquer pourquoi il refuse de décrocher.

Je ne parviens pas à me représenter mon père enfant. Je suis obligé de me représenter mon visage de petit garçon pour être capable de l’imaginer repliant ses bras menus et fragiles sur la tête. Je distingue peu à peu, dans cette chambre dans laquelle j’ai vécu durant mon enfance, son corps qui se tord sur le lit, s’enfonce dans le matelas à chaque coup de règle. Je presse mon dos contre le siège de ma voiture en songeant à sa peau boursouflée, aux lignes de sang qui déposeront une marque rougeâtre sur les draps pendant son sommeil. Au même instant, je me souviens du malaise de mon père à la plage, des heures qu’il passait le dos vissé sur sa serviette. La crème solaire dont il recouvrait son visage à intervalles réguliers accentuait la blancheur de sa peau. Quand il se levait, poussé par la chaleur accablante, pour prendre un bain de mer, il semblait inquiet des regards autour de lui. Le buste crispé et raide, il marchait sur le sable à grandes enjambées. J’en profitais pour examiner les lignes droites dessinées par les cicatrices entre ses omoplates. Chaque fois, je pensais à l’Afrique à cause des rayons brûlants du soleil, et parce que j’avais appris à l’école que ses frontières avaient été dessinées à la règle. Je me disais que mon père portait le continent africain sur son dos. Il aurait suffi d’une carte juste à côté pour s’en rendre compte.

Au fur et à mesure que j’avance dans ma lecture, j’ai le sentiment que cet enfant dont ma mère parle est en train d’errer rue Labat tellement cette histoire semble s’inscrire dans le présent. Par moments j’éprouve une forme de jalousie à l’idée qu’il puisse vivre dans mon ancienne chambre. Je songe à ce petit garçon assoupi dans le lit que j’occupais enfant, enveloppé dans les draps, et je me rappelle comment mon père les bordait le soir sous le matelas pour me protéger de la fraîcheur de la pièce et comment j’en desserrais l’étreinte en les repoussant avec les jambes dès qu’il était sorti de ma chambre. J’imagine que ce petit garçon se réveille rue Labat, qu’il se rend torse nu dans la cuisine pour éviter le contact de ses blessures avec le tissu de son pyjama. J’aperçois les balafres sur son dos, les plaies encore noires du sang qui a coulé en essayant de les relier dans ma mémoire aux cicatrices de mon père. Je me souviens de l’une d’elles, en diagonale, si large que sa peau avait changé de couleur sur plusieurs centimètres, elle était devenue lisse et tendue. J’avais toujours envie de l’effleurer avec l’extrémité de mon index pour vérifier si mon père avait perdu toute sensibilité à cet endroit.

Il y a ce passage difficile que j’ai tant de mal à lire, je tente de dissiper mon attention en réglant le volume de la radio à fond, en me concentrant sur le son métallique qui envahit l’habitacle. L’enfant est parti jouer chez un voisin – et le lecteur se demande pourquoi l’auteur fait une telle digression. On est à Paris, en juillet 1942. Seul garçon de la famille, il a longtemps rêvé de s’exercer au bras de fer, de partager sa collection de petits soldats qui traîne sur le tapis de sa chambre avec un frère aîné. Pendant que les deux enfants s’amusent jusqu’à en oublier l’heure – on peut imaginer qu’il est déjà tard, et que les minutes défilent à toute vitesse pour mon père qui n’a jamais eu de frère – on décrit sa mère qui s’impatiente, sa sœur cadette en train de tordre les mèches de ses cheveux dans l’appartement. La petite fille a un trou au milieu du crâne pour s’être arraché une mèche à force d’avoir tiré dessus après que la semaine passée, un policier l’a conduite au poste avec sa mère sous prétexte que l’étoile jaune n’était pas bien cousue sur sa veste. C’est suffisant pour décrire l’atmosphère dans la pièce, le sentiment d’angoisse que la mère peut éprouver en attendant son fils. Penchée à la fenêtre, elle consulte sa montre à intervalles de plus en plus courts à mesure qu’approche l’heure du couvre-feu. On devine que la nuit lui fait peur, que cette peur ne la quitte jamais, même quand il fait jour.

Le grand-père propose à contrecœur d’aller chercher son petit-fils, il n’est pas sorti de la journée. Golda, son épouse, souffre d’une sévère arthrose du genou qui l’empêche de descendre l’escalier. Simon Avner préférerait attendre une dizaine de minutes avant le couvre-feu de vingt heures pour quitter l’appartement. Il pense que mon père sera rentré d’ici là. Il prend son temps en espérant croiser son petit-fils dans l’escalier lorsqu’il descendra le chercher. Il se lève du fauteuil dans lequel il passe la plupart de ses journées, s’étire pour que sa belle-fille puisse saisir combien il est agacé de devoir s’habiller, sortir, même s’il ne s’agit que de marcher une centaine de mètres sur le trottoir. La petite fille détourne les yeux de son grand-père qui remet sa chemise dans son pantalon, réajuste les boutons de ses bretelles. Elle redoute d’apercevoir les lignes de poils noirs et gris sur son ventre. Simon Avner enfile ses chaussures en fixant l’enfant assise sur le parquet en train de jouer avec sa poupée. Il n’ose pas la prier de nouer ses lacets pour lui éviter de s’accroupir. À cause de la chaleur dans la pièce, ces quelques mouvements l’ont déjà mis en sueur. Le lecteur ne sait pas bien pourquoi l’auteur décompose ainsi le moindre geste du grand-père, les regards en biais que lui jette sa belle-fille. Simon Avner met son chapeau, claque la porte d’entrée. Il croise son fils dans l’escalier, lui explique que Daniel a oublié l’heure du couvre-feu. Dans l’appartement, la mère continue de surveiller le mouvement des aiguilles sur le cadran de sa montre en s’interrogeant sur le temps qu’il faudra au grand-père pour effectuer l’aller-retour.

Après avoir lu ce passage des centaines de fois, j’ai encore l’espoir que l’histoire va se dérouler d’une autre façon. Je me figure que les policiers vont se tromper d’appartement, ou qu’ils vont décider de remettre l’arrestation au lendemain soir en se disant qu’il est déjà tard et qu’il est bien temps de rejoindre leur domicile. Je me demande pourquoi quelqu’un frappe violemment contre la porte alors que le grand-père a pris son trousseau de clés, pourquoi désormais on se retrouve à marcher avec lui dans la rue comme si on avait du temps à perdre, des lignes encore à lire avant de savoir qui se trouve sur le seuil. Dans l’entrée de l’immeuble voisin où habite le camarade chez qui Daniel est allé jouer, Simon Avner lit les noms sur les boîtes aux lettres. Il observe la manière dont certains sont raturés, il imagine les familles qui ont dû fuir dans la précipitation en laissant derrière eux le mobilier, les vêtements auxquels ils ont renoncé joncher le sol de leur appartement. Le lecteur comprend que tous ces gestes aident le grand-père à reprendre le dessus sur sa journée pendant laquelle il s’est contenté d’attendre que les heures défilent. En montant les marches, il prend sa revanche sur le temps qui s’écoule, sur l’ennui qu’il ressent en permanence.

Je voudrais crier au grand-père de revenir en arrière, de remonter à l’appartement. Je voudrais qu’il n’en soit pas sorti, qu’il soit encore affalé dans le fauteuil pour que le narrateur me décrive à cet instant-là son visage abasourdi par la présence des policiers dans le salon. Je voudrais qu’il entende les pleurs de la petite fille que ses parents essaient en vain d’apaiser, qu’il descende cet escalier aux côtés de Golda à qui l’un des policiers ordonne d’accélérer malgré la valise qui entrave le mouvement de ses jambes. Et à ce moment du livre, il y a un décalage manifeste entre l’urgence des policiers qui referment précipitamment les portières de la fourgonnette sur ces quatre personnes pour rentrer plus vite chez eux, et la lenteur du grand-père qui observe les noms sur les boîtes aux lettres, qui prend soin de retirer son chapeau en arrivant sur le seuil de l’appartement. Quand le grand-père aide son petit-fils à enfiler sa veste en lin dans l’entrée en lui chuchotant à l’oreille que sa mère l’attend à la maison, je ne parviens plus à respirer. Ma tête est pleine des cris que mon père a dû ensuite pousser.

Je suis reconnaissant à ma mère d’avoir rapporté l’histoire de ma famille. Je peux saisir le livre, me dire que mon père est cet homme enfermé dans ces pages. J’ai la sensation de communiquer avec lui, de l’entendre me raconter son enfance en pressant le téléphone contre mon oreille. J’ai l’impression de l’avoir connu petit garçon, de pouvoir dérouler sa vie dans ma mémoire. Malgré les années qui se sont écoulées depuis que mon père refuse de m’adresser la parole, j’ai le sentiment étrange de m’être rapproché de lui comme si son absence m’avait conduit à changer, comme si elle m’avait poussé à devenir ce qu’il a été.