Daniel Avner a disparu
Chapitre 11
11
Sur le pont de la rue Ordener, j’hésite souvent à me jeter dans le vide. Je me sens encore plus mal en repartant. Il m’arrive de me réfugier dans mes pensées au point que le monde extérieur me semble s’évanouir. Malgré les trains que j’observe en bas et le bruit perçant des wagons sur les rails, je suis tellement certain d’errer, d’être habité en permanence par le vide, que j’oublie où je me trouve. Je suis obligé de me répéter mentalement le trajet que j’ai fait à pied de la rue Labat à la rue Ordener pour me souvenir que je suis aux environs de la gare du Nord. Chaque fois que je me penche sur la rambarde, enivré par la perspective de disparaître, d’appartenir à jamais au silence, je songe à Dora et à mon fils. J’imagine qu’ils m’observent de l’autre côté du pont puis qu’ils vont traverser, me pousser dans le dos pour que je bascule tête la première sur les voies. Je ne sais pas d’où me vient cette idée, ni ce qui expliquerait leur désir de me voir mourir. Mais je suis incapable de passer une jambe par-dessus la rambarde pour me jeter sur les rails. Je ne cesse de me retourner, obsédé par le besoin de vérifier que Dora et mon fils ne sont pas derrière moi, me défiant de sauter.
En rentrant chez moi, je me demande si Dora sera présente lorsque je franchirai le seuil avant de me souvenir que je vis seul, que le bruit que j’entends derrière la porte est celui du téléviseur que j’ai laissé allumé. Par moments, j’ai des crises d’angoisse qui ne durent jamais qu’une poignée de secondes. Je suis plongé dans un état de stupeur, mon cœur bat à me faire mal. J’essaie de me rassurer en me disant qu’il ne me reste que quelques heures à tenir, un ou deux jours au maximum, avant que Leïla ne fasse tourner sa clé dans la serrure. Puis je me raccroche à la sonnerie du téléphone, à la manière dont elle m’étreint en envahissant la pièce à ce moment-là.
Pendant les deux années qui ont suivi le départ de Dora, j’ai revu mon fils une dizaine de fois. Nous nous donnions rendez-vous dans des cafés à côté de la rue Labat. Cela me rappelait l’époque où Dora venait d’emménager dans l’appartement, et les heures que je passais à attendre avant de me décider à rentrer chez moi. Je m’étais probablement battu devant certains de ces cafés mais ils avaient trop changé depuis pour que je puisse me souvenir avec exactitude des lieux. J’avais honte de m’asseoir en face de mon fils. J’étais gêné qu’il puisse me regarder en sachant que Dora m’avait quitté pour un autre homme. Je ne voulais pas qu’il s’inquiète ni qu’il cherche à me consoler. Je prétendais aller bien pour qu’il ne devine pas la manière dont j’en étais réduit à vivre.
Puis je me suis mis à me demander si mon fils connaissait le nouveau compagnon de Dora, s’il leur arrivait de dîner tous les trois. Il semblait de plus en plus anxieux. Il se frottait régulièrement la nuque pour détourner ses yeux des miens et balançait nerveusement son pied contre la table. Je craignais qu’il me parle de cet homme. J’avais l’impression que le compagnon de Dora m’observait, qu’il accédait à la vie misérable que je menais comme si on se côtoyait par l’intermédiaire de mon fils. Je me sentais chaque fois jugé, et j’aurais voulu sortir du café sans donner d’explications, m’enfuir jusqu’à mon appartement. Je n’osais pas interroger mon fils, prendre des nouvelles de sa mère. J’aurais aimé que Dora souffre autant que moi mais je ne suis pas sûr que cela m’aurait aidé à me sentir mieux. J’avais le sentiment qu’il me suffisait à mon tour de lire sur son visage, d’observer son air embarrassé pendant nos interminables silences, pour comprendre qu’elle était heureuse. J’imaginais alors mon fils et Dora riant aux éclats. J’entendais le rire de son compagnon qui se mêlait aux autres voix dans le restaurant. Par moments j’étais si désemparé qu’il me venait l’envie folle de dîner avec eux, de m’amuser moi aussi à en oublier mon passé.
Lorsque le roman que Dora a écrit sur mon grand-père est paru deux ans après qu’elle m’a quitté pour cet homme, j’ai décidé de ne plus parler à mon fils. Dora m’a adressé le livre par la poste. En découvrant le titre sur la couverture, je me suis mis à douter de mon identité au point de ne presque plus reconnaître mon nom, de me sentir un imposteur pour moi-même. Il me semblait que les cicatrices sur mon dos s’étaient rouvertes, que la règle en fer venait de lacérer ma chair au travers de mes vêtements imprégnés de sang. J’ai lu la première phrase avec difficulté, je m’épuisais à force de concentration. J’étais obligé de répéter certains passages du livre à voix haute pour en comprendre le sens. J’étais en colère contre Dora et surtout je m’en voulais de lui avoir raconté mon histoire. On croisait à chaque page le nom de mon grand-père, tout comme celui de ma grand-mère, de mes parents et de ma sœur. C’était comme marcher sur des cadavres, évoluer parmi les morts. Je me remémorais mes souvenirs de petit garçon, retrouvais la forme de mon corps, mes mains nouées autour de l’oreiller et mon ventre qui s’enfonçait dans le matelas lorsque mon grand-père me frappait. Je renouais avec la douleur des coups en redevenant l’enfant que j’avais été. Je me figurais que mon grand-père était dans l’appartement, qu’il surgirait bientôt avec la règle en fer armée dans sa main. J’étais prisonnier de ces lignes noires sur la page, condamné à souffrir jusqu’à la fin de mon existence, tel ce petit garçon reclus dans sa chambre sur lequel le temps et les mots s’étaient figés.
J’ai eu la tentation d’appeler mon fils pour lui demander des explications. Mais j’étais trop abattu pour avoir le courage de saisir le téléphone, encore moins pour avoir la force de m’asseoir à un café en face de lui. J’avais l’impression d’avoir été écarté de la vie, comme si mon présent et ma mémoire m’avaient été dérobés l’un après l’autre, ou qu’ils s’étaient arrêtés définitivement en un même endroit. À cause de ce livre, j’aurais désormais la sensation d’avancer torse nu au milieu des gens comme autrefois à la plage, et que chacun pourrait désormais deviner l’existence des cicatrices sur mon dos rien qu’en regardant mon visage. Le téléphone s’est mis à sonner, j’ai su que je ne pourrais pas répondre. Je ne pourrais plus parler à mon fils sans avoir le sentiment qu’il accède malgré moi à mon intimité, à la déportation de ma famille, que je m’étais efforcé de lui cacher jusqu’alors.
J’aurais été incapable d’expliquer à mon fils comment, enfant, les sévices infligés par mon grand-père m’aidaient à retrouver le souvenir de mes parents et de ma sœur enfouis en moi. Chaque fois que je recevais un coup, je les faisais exister dans mon corps. Leurs visages surgissaient derrière mes yeux comme s’ils m’habitaient. J’étais heureux de souffrir pour pouvoir les comprendre, accéder à une infime partie de ce qu’ils avaient vécu. Je ne pouvais pas avouer à mon fils que, petit garçon, je me figurais que ce n’était pas mon grand-père qui déchargeait sa colère sur mon dos mais des nazis qui prenaient son apparence à la nuit tombée. J’aurais voulu les chasser de chez nous, leur parler en allemand avec fermeté pour qu’ils nous laissent tranquilles en imitant le salut nazi avec mon bras. Je redoutais plus que tout qu’ils finissent par blesser mon grand-père en me frappant. Je m’imaginais déjà vivre seul dans l’appartement, me faire à dîner le soir en rentrant de l’école. À travers mes paupières entrouvertes, mes yeux brouillés de larmes, j’apercevais leurs fusils en bandoulière, leurs bottes cirées montant jusqu’aux genoux. Dans ma tête j’entendais des hurlements que je supposais être ceux de mon grand-père effrayé. J’étais tellement terrorisé que j’aurais voulu mourir en m’étouffant contre l’oreiller. Lorsque mon grand-père cessait de frapper, j’avais envie de me jeter dans ses bras en pleurant.
Je préfère écrire des lettres à mon fils même si je les range dans la boîte en carton, écouter la sonnerie intenable du téléphone. Chaque fois qu’il m’appelle, je suis plongé dans toutes ces images que j’ai accumulées sans parvenir à les oublier : la porte d’entrée qui se referme sur le visage de Dora, mon grand-père m’ordonnant de m’allonger sur le ventre, la manière dont mon fils me regardait au café. Après avoir laissé le téléphone sonner dans le vide, j’ai du mal à trouver mes mots. J’ai l’impression qu’ils ne veulent plus rien dire, comme si jusqu’à présent, je n’avais entendu personne les prononcer avant moi. Quand j’écris à Dora et à mon fils, je bute sur l’orthographe de mots très simples. Les phrases que je couche sur le papier me paraissent fausses et absurdes. Je me demande si au revoir s’écrit en un seul mot, si j’envoie prend un s à la fin. D’un coup je me heurte à une langue devenue étrangère avec le sentiment d’avoir franchi la barrière qui me retenait dans le monde des vivants, pour m’enfoncer dans le néant.
Parfois je me retiens de pleurer en écoutant la sonnerie du téléphone. Je m’égare dans les souvenirs que j’ai de mon fils. Curieusement, son visage à six ans m’est plus familier que son visage d’adulte. Je me rappelle comment je l’observais verser le lait dans son bol au petit-déjeuner sans que rien ne déborde, égaliser les flocons d’avoine en surface avec le dos de sa cuillère. Je le vois encore nouer ses lacets avant de partir à l’école, accroupi devant la porte d’entrée. Le matin lorsque je me lève, je fais semblant de ne pas le regarder, de ne pas l’entendre parler à Dora dans la cuisine en frottant ses yeux avec les poings pour se réveiller. Je ne le sens plus me bousculer dans le couloir pour aller s’habiller. Je saurai que je suis devenu fou le jour où je m’écarterai pour lui laisser le passage, où je m’imaginerai ébouriffer ses cheveux de mes doigts pour le saluer.
Je sais que je ne le reverrai plus, il est trop tard désormais. Je voudrais mourir même si je n’en ai pas le courage, je suis seulement bon à errer dans le vide, piégé pour le restant de mes jours. Chaque fois que mon fils m’appelle, la sonnerie me confronte à cet exil auquel je suis incapable d’échapper. J’ai compris, depuis peu, à quel point j’ai consacré ma vie à essayer de disparaître, à entretenir une forme de repli sur moi-même pour tenter de faire vivre mes parents et ma sœur dans ma mémoire. Je m’enfermais dans cette prison intérieure sans comprendre que cet isolement me coupait de Dora et de mon fils.
À présent, je me demande si, en me frappant, mon grand-père ne m’adressait pas un message. Peut-être était-ce une tentative pour me forcer à vivre, une opportunité qu’il aurait voulu que je saisisse, lorsqu’il m’envoyait attendre devant l’hôtel Lutetia, de m’enfuir, de courir sans me retourner. Si j’avais quitté la rue Labat et les coups de mon grand-père, je me serais éloigné de mes parents au lieu de me remplir de leur absence qui finissait par me les rendre plus présents. J’ai préféré vivre avec eux, recréer dans mon imaginaire l’univers des camps d’où je puisais les indices de la façon dont ils avaient disparu. En m’appropriant les privations qui avaient dû être les leurs, j’arrivais à prétendre, enfant, que nous n’avions jamais été séparés et toute ma vie j’ai veillé à souffrir autant que j’ai pu pour ne pas les oublier.