Daniel Avner a disparu
Chapitre 10
10
Je me réveille souvent en pleine nuit. J’appelle Dora jusqu’à ce que je me souvienne qu’elle n’habite plus ici depuis 1988. Parfois je fais des rêves qui me semblent si réels qu’après avoir émergé de mon sommeil, je suis convaincu d’avoir dormi avec elle, de l’avoir serrée contre ma poitrine. J’ai du mal à écarter mon ancienne vie, et il me faut un moment avant de me souvenir comment j’en suis arrivé à cet instant précis, où mes yeux sont grands ouverts dans l’obscurité. Les bruits rares de la circulation me confirment qu’on est au milieu de la nuit. Chaque fois qu’une voiture passe sous mes fenêtres, j’observe les minces rayons lumineux que projettent les phares sur les murs de ma chambre, et qui me replongent dans le noir en s’éloignant. Allongé dans mon lit, j’espère retrouver le sommeil si rapidement que j’aurai oublié le lendemain que je n’ai pas dormi d’une seule traite. Mais la plupart du temps, un tel flot de pensées défilent dans ma tête que je reste éveillé jusqu’au matin. Je songe aux lettres de mon fils que je range dans la boîte en carton sous mon lit, à la sonnerie du téléphone. Dans ces moments-là, je voudrais l’entendre retentir pour sentir la présence de mon fils à mes côtés, rompre le silence dans l’appartement. Je sais qu’il ne m’appellera pas et à cette heure-ci, je lui souhaite de dormir sans penser à moi.
Dans le noir j’essaie de me raccrocher à la réalité puis je me rappelle que Dora m’a quitté. Pourtant, j’ai cette impression étrange de m’être dédoublé et qu’une partie de moi-même demeure dans ce passé lointain, regarde Dora dormir avec ses cheveux ébouriffés par l’oreiller en écoutant sa respiration lente et profonde entrecouper le silence. C’est comme si mon corps continuait de vivre ma vie d’avant, et cette dissociation entre la perception que j’ai de ma situation et la réalité m’empêche de me rendormir, me condamne à fixer le plafond de ma chambre, le petit bureau à demi éclairé par la lumière des réverbères que filtrent les volets. Je me demande si Dora me confond avec cet homme qui l’embrasse chaque matin, s’il lui faut aussi un instant au cours de leur étreinte pour comprendre que je ne suis plus là.
Je ne sais pas pourquoi le souvenir de notre séparation se manifeste au milieu de la nuit. Je suis incapable de retrouver le sommeil comme si cet événement avait eu lieu la veille. Je revois Dora sur le seuil de notre appartement, encombrée de valises. J’ai les mêmes sentiments contradictoires qu’il y a vingt ans : l’envie de la retenir par le bras et celle de descendre ses bagages pour qu’elle n’ait pas à les porter. Je me rappelle avoir eu si peur que son compagnon ne monte la chercher que je me suis dépêché de refermer la porte sur elle, tandis que je les imaginais disposer les valises dans le coffre, s’enlacer sur le trottoir avant de partir. J’avais l’impression d’avoir été percuté de plein fouet par une voiture. Je n’arrivais pas à respirer, l’air ne circulait plus dans mes poumons, il semblait s’être replié dans un endroit si infime de mon corps que j’avais la sensation d’être sur le point de mourir.
Après avoir refermé la porte sur Dora, tenant les deux valises à bout de bras, j’ai dépensé le peu d’énergie qui me restait à fermer les volets de ma chambre. Je n’ai même pas eu la force de penser à me jeter par la fenêtre. Je me suis allongé sur le lit, hébété. L’obscurité de la pièce me rassurait, elle correspondait à ma volonté de me retirer du monde. En glissant mes mains sous l’oreiller, j’ai senti la nuisette de Dora qu’elle avait oublié d’emporter. Il aurait mieux valu m’en débarrasser mais je n’étais pas prêt à effacer les marques de sa présence dans l’appartement. Je redoutais de ne pas réussir à m’endormir malgré mon envie furieuse de disparaître, de m’avancer dans la nuit. J’ai cherché la meilleure position pour que les heures s’écoulent sans exiger aucun effort de ma part. Je me disais que j’allais vivre ainsi, que désormais je passerais mon existence immobile dans cette chambre en espérant que le temps finirait par m’abrutir complètement.
Je ne sais pas combien de jours j’ai passé dans l’appartement sans sortir, peut-être une semaine entière. J’avais à peine la force de boire, de manger le minimum pour calmer ma faim. Allongé sur le dos, je laissais mon regard errer sur le plafond, j’étais convaincu que ma vie se limiterait dorénavant à ce mur blanc qui me faisait face. Je parvenais à dormir quelques heures puis je me réveillais dans ce vide qui m’aspirait dès que je commençais à imaginer Dora avec son compagnon. Quand je me levais pour me rendre aux toilettes, mon corps me paraissait lourd, impossible à déplacer sans éprouver une sensation intense d’épuisement. Chaque fois, j’évitais mon reflet dans le miroir de la salle de bains. J’étais persuadé que les traits de mon visage avaient conservé l’expression que j’avais eue en refermant la porte sur Dora. Depuis cet événement, je n’avais adressé la parole à personne, je n’aurais pas eu la force d’articuler un mot. Ma bouche était crispée, mes lèvres pincées. Je sentais aux picotements sur mes paupières que mes yeux s’étaient creusés de cernes bleuâtres. Le miroir devait renvoyer l’image d’un visage épuisé, anxieux et dont je devinais que la vue m’indisposerait ; plus que tout je redoutais de croiser un homme ravagé.
Plusieurs jours après que Dora m’a abandonné, j’ai entendu le téléphone sonner, les appels se répéter une dizaine de fois d’affilée comme si la personne au bout du fil avait la certitude que j’étais dans mon appartement, et que ce bruit insupportable me pousserait à répondre. Je ne savais pas qui tentait de me joindre. J’étais sûr que si je décrochais, j’éclaterais en sanglots. Chaque jour les appels se multipliaient, ajoutant à mon désarroi. J’ai fini par comprendre qu’il s’agissait de mon fils. Je me suis dit qu’il avait dû passer sous mes fenêtres, remarquer les volets fermés de ma chambre, et qu’il avait deviné l’existence que je menais. J’avais honte de vivre de cette manière. Sur le moment, j’ai refusé qu’il me voie dans cet état même si j’ai eu envie de décrocher pour prendre de ses nouvelles.
Dans ma chambre je laissais mon esprit courir librement. Je me suis mis à entendre la voix de Dora. Je parvenais à la voir dans sa nuisette, à la sentir se serrer contre moi en me caressant la jambe avec la plante des pieds pour se réchauffer, sans réussir à distinguer ce qui relevait de l’invention ou de la réalité. Lorsque j’admettais que Dora m’avait quitté, je me représentais comme son nouveau compagnon. Je m’imaginais l’enlacer avec la même fougue que lorsque nous nous trouvions à l’hôtel Bachaumont. Mon pyjama s’était imprégné de transpiration à mesure que j’invoquais mes souvenirs, le cœur battant. Je n’avais pas besoin de fermer les yeux pour sentir sa main osseuse retirer la ceinture de mon pantalon en parcourant mon torse avec ses cheveux. Elle était allongée à mes côtés, les bras noués autour de mon cou, sans que je puisse en douter.
Lorsque je n’ai plus rien eu à manger, j’ai dû sortir acheter de la nourriture. Je ne me souviens plus comment j’ai trouvé le courage de m’habiller, j’étais seulement étonné de marcher dans la rue. En bas de l’immeuble, je me suis tenu plusieurs secondes dans l’encadrement de la porte en hésitant à remonter chez moi. Je craignais de croiser Dora dans le quartier et j’étais affolé à l’idée de m’éloigner de l’appartement. J’avais du mal à m’habituer à la lumière du jour, à soutenir le poids de mon buste sur mes jambes. Je me sentais terriblement lourd. Sur le trottoir, je me suis remémoré seconde après seconde la souffrance que j’avais endurée depuis que Dora m’avait quitté. Chacun de mes pas m’enfonçait plus loin dans le désespoir, je ne pouvais pas lutter contre l’engourdissement qui gagnait ma vie entière.
J’ai atterri dans mon lit presque par surprise, oubliant les courses que je venais de ranger dans la cuisine. J’avais perdu la notion du temps. J’étais soulagé de retrouver le mur de ma chambre pour seul vis-à-vis, de ne pas avoir à effectuer un autre mouvement que le clignement de mes paupières. Dans le noir, j’essayais de me représenter Dora et son compagnon et je revoyais la façon dont je pressais sa poitrine contre la mienne dans l’escalier de l’hôtel Bachaumont, dont nous relâchions notre étreinte chaque fois que l’on croisait des soldats. Je parvenais à entendre le souffle de Dora qui s’accélérait lorsque le sexe de cet homme s’enfonçait en elle, tandis que mon ventre se contractait. J’étais certain de ressentir au même instant les émotions que son compagnon éprouvait. Je me figurais qu’il répétait les gestes que j’avais effectués des années plus tôt, avant d’en être réduit à vivre aussi peu qu’il est humainement possible. J’étais épuisé au point de ne plus pouvoir penser. Je commençais à croire que Dora avait emporté mon corps avec elle, que je n’étais plus qu’un être minuscule enfermé dans sa mémoire.
Pendant six mois, je me suis attendu à voir Dora débarquer dans la chambre pour me tirer du lit après avoir ouvert les volets d’un geste brusque. Quand j’entendais des bruits infimes dans la cuisine, le craquement du parquet dans le salon, je me disais qu’elle était là. J’étais obligé de revivre plusieurs fois par jour ce moment où j’avais dû refermer la porte et m’empêcher de descendre l’escalier pour l’aider à porter ses affaires. J’errais dans l’appartement en espérant retrouver mes repères, mon pyjama manquait de glisser sur mes hanches lorsque je me mettais debout. Je me souvenais de la période qui avait suivi la mort de mon grand-père et j’avais le sentiment de revenir tout droit dans le passé. J’aurais voulu qu’il soit là, qu’il m’appelle sonderkommando en ouvrant la porte de ma chambre pour que je me lève et que je lui prépare son petit-déjeuner. Si mon grand-père avait été là pour me frapper avec la règle en fer, il m’aurait tiré de mon engourdissement. Il aurait mieux valu penser à la disparition de mes parents et de ma sœur plutôt qu’à Dora, dans un certain sens cela m’aurait fait du bien.
Chaque fois que je me réveillais le matin, mon cœur se soulevait dans ma poitrine à l’idée que j’étais seul dans un appartement aussi grand. Par moments mon corps était secoué de crises de tremblements et, pour m’apaiser, j’ai commencé à écrire des lettres à Dora et à mon fils. J’avais peur de les oublier, de perdre définitivement toute trace d’eux dans ma mémoire. Le vide m’enveloppait et il m’était facile de le tordre, de me laisser happer par mes souvenirs. J’avais réussi à reprendre mon travail mais je me sentais plus proche de mon passé que de la réalité présente, froide et oppressante.