Daniel Avner a disparu
Troisième partie
12
J’ai appris la mort de Dora il y a un mois en lisant le journal. J’ai immédiatement songé au pont de la rue Ordener où je regarde passer les trains. J’ai éprouvé la même sensation de vertige que lorsque j’hésite à sauter sur les rails, appuyé à la rambarde, le même nœud à l’estomac. J’ai examiné sa photo à droite de l’article. J’ai mis un moment avant de reconnaître celle qui est imprimée sur la couverture des livres que je range dans la boîte en dessous de mon lit. Et le visage de Dora s’est figé dans mon esprit, avec cette expression sur ses lèvres qui m’a semblé être la dernière trace de son existence. J’avais tellement de mal à respirer qu’il me semblait pouvoir entendre l’air se coincer dans ma gorge, comme un petit sifflement, un cri retenu. Je me suis enfermé dans ma chambre avec le journal. J’ai marché machinalement jusqu’à mon lit puis je me suis allongé sur le ventre et j’ai pressé ma tête sur l’oreiller avec l’envie de disparaître dans le souvenir de Dora. J’ai senti sa présence se déplier en moi, envahir tout mon corps. J’ai repensé à l’après-midi où je l’avais aperçue devant le Lutetia, depuis l’autre côté de la rue, et à tous les jours qui ont suivi pour peu que je les aie gardés intacts dans ma mémoire.
J’ai quitté le noir de mes paupières pour contempler les meubles dans ma chambre, prendre conscience du silence dans la pièce à cet instant-là. J’ai tenté de le repousser en reproduisant mentalement l’ondulation de ses mains sur la machine à écrire, le clapotis métallique des touches que Dora actionnait en enfonçant ses doigts sur le clavier. Je l’observais sur le bureau, je retrouvais le désir que m’avait inspiré son dos vêtu seulement d’un soutien-gorge, haché par le soleil qui pointait à travers les volets de notre chambre en été. Je continuais à essayer de la voir comme si elle était là, réfléchissant à la manière dont ses bras se balançaient et aux mouvements de ses petits cheveux dans sa nuque. J’ai relu l’article à plusieurs reprises. Je fixais alternativement la photo de Dora dans le journal et la chaise vide contre le petit bureau. Dans ma tête, je dessinais le contour de son buste en reconstituant la légère odeur de transpiration dans la chambre. J’écoutais ses jambes nues et moites frotter l’une contre l’autre.
J’ai souhaité que le téléphone se mette à sonner, en espérant que la sonnerie me tire de mon engourdissement. J’étais allongé dans mon lit, immobile, les yeux fixés sur le petit bureau, j’attendais que Leïla finisse son travail et quitte l’appartement. Après qu’elle a claqué la porte, je me suis levé. Je ressentais toujours le même étourdissement que si j’étais au milieu du pont Ordener en train d’observer les wagons sur les rails. Je soupirais comme un nageur du haut de son plongeoir soufflant pour s’encourager. J’étais debout mais j’avais la sensation de tomber, de m’enfoncer dans le vide. J’ai arraché la feuille de journal, puis j’ai découpé l’article qui parlait de la mort de Dora après en avoir plié les bords. Je l’ai rangé dans mon portefeuille.
Il me fallait aller au Lutetia sans perdre une minute comme si le souvenir de Dora risquait soudainement de s’évanouir en moi. En m’y rendant, je pourrais lui donner plus de vigueur dans ma mémoire. Malgré mes jambes maigres et atrophiées, j’avais la conviction de pouvoir avancer à la même allure que les passants sur le trottoir. J’étais abasourdi. J’ai pensé que je pourrais dépasser ma propre fatigue, ou en tout cas que je l’éprouverais avec moins d’intensité. J’ai marché en tentant d’oublier la douleur dans mes articulations. Mes vertiges étaient si intenses que je ne me rendais pas compte du flot de voitures sur la chaussée, je percevais un bruit sourd comme si j’étais derrière une vitre qui atténuait chaque son. J’appréhendais de retrouver ce lieu, cette vitre dans laquelle j’avais croisé le reflet de Dora pour la première fois.
Une chaleur s’est logée sur mes tempes, une fine couche de sueur a recouvert mon visage. Je me suis arrêté à plusieurs reprises pour essuyer mon front en tentant de reprendre mon souffle, plié en deux. Je n’ai pas pu aller au-delà de la rue Blanche. J’ai hélé un taxi. J’ai dépensé le peu d’énergie qu’il me restait en m’installant dans la voiture. Les muscles de mes cuisses étaient crispés, je me suis servi de mes bras pour disposer et replier mes jambes dans l’habitacle. Pendant un instant j’ai cru reconnaître mon fils en examinant le reflet du chauffeur dans le rétroviseur, l’implantation de ses cheveux sur le haut de sa nuque. Ma peau était moite et le contact avec la banquette en cuir accentuait cette sensation désagréable de chaleur et d’humidité sous mes vêtements. J’avais à peine la force de soutenir le poids de ma tête sur mes épaules, j’ai appuyé mon front contre la portière. Je regardais la rue défiler derrière la vitre, les gens déambuler sur le trottoir. Puis j’ai contemplé mon reflet sur la vitre, les marques sous mes yeux enflés et noircis par les cernes, les petites veines bleues au coin des paupières – qui se superposaient au reflet des immeubles en arrière-fond. Le bout de ciel que j’apercevais dans le coin de la fenêtre me rappelait que je flottais dans le vide. J’étais surpris d’entrevoir les traits d’un homme aussi âgé, il me semblait que le temps s’était écoulé à mon insu. J’étais enseveli sous les souvenirs de ma vie passée qui m’amenaient jusqu’à ce jour, ce moment précis où j’étais assis dans cette voiture, tâtant les poches de mon manteau pour vérifier que je n’avais pas égaré mon portefeuille, la coupure de journal pliée à l’intérieur.
Au fur et à mesure qu’on se rapprochait du boulevard Raspail, mon corps devenait plus lourd. La peur paralysait chacun de mes membres. J’ai hésité à demander au chauffeur de me ramener rue Labat mais il conduisait si vite que nous étions bientôt arrivés. Avant de descendre du taxi, j’ai ouvert mon portefeuille en évitant de regarder la photo de Dora. J’ai tendu un billet au chauffeur, je me suis forcé à examiner ses ongles à ras et les peaux décollées autour des phalanges. Je suis sorti de la voiture en m’agrippant à la portière. J’ai scruté la façade de l’hôtel, j’avais déjà oublié pourquoi j’avais désiré venir ici. Pendant des années j’avais pris soin d’éviter le coin du boulevard Raspail et de la rue de Sèvres. Mes vertiges redoublaient d’intensité, et l’idée m’a traversé que j’étais en train de tomber du haut d’une des fenêtres de l’hôtel.
J’étais prostré. J’avais la conviction étrange que Dora pouvait se trouver à l’intérieur, occupée à débarrasser les tasses et les assiettes du petit-déjeuner. Je l’entendais casser la vaisselle, j’imaginais les morceaux de verre disposés en étoile sur le sol et se glissant sous les tables de la réception. Je m’attendais à ce qu’elle sorte fumer une cigarette, encore émue de sa maladresse. J’ai plié ma nuque en arrière pour observer le sommet de l’hôtel, et je me suis vu en tomber. J’imaginais mes bras et mes jambes se tordre dans le vide, mes joues se gonfler de l’air qui pénétrait ma bouche. Puis je me suis demandé si j’allais écraser l’un des piétons qui circulaient d’un pas léger dans la rue. Cette pensée me paraissait moins insupportable que celle de percuter brutalement le sol. La chute se reproduisait à l’infini : à peine j’entendais le bruit de l’impact sur le bitume que tout se rembobinait comme un film dans un magnétoscope. Je me voyais serrer la poignée d’une des fenêtres de l’hôtel, m’apprêter à basculer la tête la première dans le vide. Mon buste tournait sur lui-même le long de la façade à la manière d’un pantin aux mouvements désarticulés. Ensuite, je me revoyais ouvrir la fenêtre dans la chambre pour me projeter vers l’extérieur.
Je me suis vu tomber sur Dora, la heurter de mon poids décuplé par la chute tandis qu’en bas elle approchait la cigarette de ses lèvres et commençait à ressentir un peu d’apaisement en tirant sur le filtre puis en expirant la fumée.
J’ai ensuite imaginé que Dora me faisait face sans me regarder. À cause des tasses qu’elle avait cassées dans la salle remplie des clients du petit-déjeuner, elle avait ressenti le besoin de reprendre une cigarette dans son paquet pour calmer les palpitations qui secouaient sa poitrine. Je voulais lui faire un signe de la main, l’interpeller en espérant qu’elle me reconnaîtrait dans la vitre. Je me préparais mentalement à répondre aux questions qu’elle m’avait posées le jour de notre rencontre avant de comprendre qu’elle n’était qu’une apparition surgie de ma mémoire. Si je parvenais à distinguer son reflet dans la vitre, c’était par la seule force de mon souvenir.
J’ai hésité à partir mais j’ai préféré surveiller Dora qui finissait sa deuxième cigarette, se calmait en rejetant la fumée à des intervalles de plus en plus espacés. Elle semblait émerger à peine de ses pensées. Puis j’ai réfléchi à ce qu’aurait été mon existence si elle ne m’avait pas regardé dans la vitre, si elle n’avait pas voulu me proposer de prendre un verre. J’ai songé à notre chambre à l’hôtel Bachaumont qu’il me semblait avoir quitté la veille, et je me revoyais plaquer mon dos contre le mur dans l’escalier en croisant les soldats venus d’Algérie. Tout me semblait à la fois proche et éloigné, le crâne rasé de ces jeunes hommes en permission, le baiser de Dora dans ma nuque, l’odeur des pâtes débordant dans la casserole. J’avais la sensation que mes souvenirs étaient restés en suspens, inachevés. J’aurais souhaité les voir défiler au même rythme que je les avais vécus mais ils s’enchaînaient trop brutalement dans ma mémoire, me laissant le sentiment que mon histoire avec Dora n’avait duré que deux ou trois jours. Et ces jours me laissaient une impression insaisissable, qui me traversait pour disparaître aussitôt.
Devant le Lutetia j’ai fini par prendre conscience que Dora était morte. Je ne la voyais plus dans la vitre. À cet instant, j’ai compris que ma solitude n’avait jamais été aussi profonde, que j’avais basculé dans le néant. Je savais que cette sensation ne me quitterait plus, qu’elle deviendrait la seule forme d’existence possible. J’ai soudain pensé au compagnon de Dora, à ce qu’il devait endurer. Je me suis demandé s’il était devant le Lutetia lui aussi avant de réaliser combien cette idée était ridicule. Il devait être ailleurs, plongé dans ses souvenirs. Je me suis senti si vulnérable que j’aurais voulu le connaître, discuter avec lui. J’étais convaincu désormais d’être à égalité avec cet homme, ma douleur était devenue la sienne. J’étais certain qu’il partageait au moment même où je l’éprouvais cette impression de tomber, de dévaler la façade d’un immeuble, nos corps déplaçant l’air en suivant des mouvements identiques.
Puis j’ai songé à mon fils. Un grand malaise m’a envahi, j’ignorais où il se trouvait tandis que j’attendais devant le Lutetia. J’ai eu envie de presser le combiné contre mon oreille, d’entendre enfin sa voix et non plus la sonnerie du téléphone. Je suis rentré chez moi avec le même sentiment d’urgence que pour me rendre boulevard Raspail. Je voulais arriver rue Labat avant que son coup de fil ne retentisse. Je ne supportais pas l’idée de laisser la sonnerie s’épuiser dans le vide. J’ai hélé un taxi sans lever les yeux vers la façade de l’hôtel. J’avais oublié le reflet de Dora dans la vitre, sa manière très délicate d’approcher la cigarette jusqu’à ses lèvres qui me rappelait comment elle m’embrassait. Désormais, il ne resterait plus rien que la perte, l’oubli de tout ce que nous avions été.