Daniel Avner a disparu
Chapitre 7
7
En regardant par le judas, j’ai aperçu une petite tête blonde assoupie sur l’épaule de mon fils. Ses bras pendaient dans le vide. J’ai pensé que mon fils m’avait vu à travers le judas. J’ai voulu me réfugier dans ma chambre pour atténuer le bruit de la sonnette qui résonnait encore dans mes oreilles. J’ai chuchoté à Leïla d’aller ouvrir. Dans le couloir, je l’ai entendue répéter que je n’étais pas disponible, que j’étais parti en voyage sans avoir indiqué une date de retour. Elle a refermé la porte avec précaution pour ne pas réveiller l’enfant et j’ai eu honte de croiser son regard sans lui donner d’explication. Par la fenêtre j’ai observé mon fils monter dans sa voiture, installer l’enfant sur le siège arrière. Je ne parvenais pas à déterminer s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon. Avant de s’asseoir à la place du conducteur, il a levé les yeux vers l’appartement. En reculant, j’ai relâché le rideau que je relevais avec mon doigt. J’étais sûr que mon fils m’avait aperçu et je suis resté immobile pendant plusieurs secondes avant de regarder de nouveau dans la rue. J’ai ressenti une douleur vive dans la poitrine en constatant qu’il n’était plus garé en bas. J’ai contemplé les lignes blanches de la place de stationnement, qui soulignaient son absence. Je ne suis pas sorti ce jour-là, j’ai dit à Leïla sans réussir à soutenir son regard que mes jambes me faisaient trop souffrir.
J’ai eu à subir ce genre d’événements à plusieurs reprises au cours de ces dernières années et jamais je ne quitte mon domicile sans une certaine appréhension. J’ai peur de tomber sur mon fils, je suis inquiet à l’idée qu’il m’attende en bas de mon immeuble ou qu’il m’ait suivi jusqu’à la boulangerie. Sur le trottoir, je me retourne à intervalles réguliers pour vérifier qu’il ne marche pas derrière moi. Parfois je crois reconnaître son visage parmi ceux des clients qui attendent dans la file, et je détourne la tête. Je ne sais pas si j’aurais le courage de changer de direction, de ne pas le saluer si je devais le rencontrer par hasard au coin d’une rue.
Tous les mois, je reçois une carte postale de mon fils. J’ai plus de mal encore à le supporter que la sonnerie du téléphone. Je découvre dans ma boîte aux lettres une enveloppe non timbrée de sorte que je suis assuré qu’il est venu la déposer lui-même. Je suis ému à l’idée qu’il se soit trouvé quelques minutes plus tôt à l’endroit où je me tiens, qu’il ait pu croiser Leïla dans le couloir de l’immeuble. Je me demande s’il m’écrit des messages d’insultes et cette incertitude me retient d’ouvrir mon courrier. Je me contente d’en examiner le contenu au travers de l’enveloppe, d’évaluer l’épaisseur de la carte à l’intérieur. Je reconnais l’écriture de mon fils, ses pattes de mouche sur le papier. Sans doute espère-t-il que je lui réponde car ses coordonnées sont systématiquement mentionnées au dos. Un jour, ses appels incessants m’ont tellement énervé que j’ai voulu écrire n’habite plus à l’adresse indiquée sur chacune des lettres puis les apporter au bureau de poste pour les lui faire renvoyer. Mais je n’ai pas eu le courage de m’en séparer, je les range dans une boîte en carton que je dispose sous mon lit. Elles y resteront jusqu’à ce que mon fils les retrouve intactes après ma mort. Je crois que ce sera pour lui une certaine forme de réponse de savoir que je les ai conservées si longtemps. Chaque fois que j’introduis une nouvelle lettre dans la boîte, je repousse l’envie de décacheter les autres, de savoir ce qu’il peut bien raconter. J’effleure la marque du stylo sur l’enveloppe avec l’extrémité de mes doigts en essayant d’imaginer ce que mon fils a voulu dire.
Dans la boîte en carton, je range aussi les livres de Dora. Elle m’adresse un exemplaire du dernier à paraître avec un petit mot à part toujours identique : pour Daniel, avec mes pensées affectueuses, qu’elle insère avant le début du premier chapitre comme si elle était persuadée que j’allais le lire. Je retiens à peine le titre du roman. Je préfère regarder sa photo en noir et blanc sur la quatrième de couverture, je suis déçu que ce soit le même portait officiel depuis plusieurs années. Je n’aime pas cette photo, la sérénité que Dora affiche sur son visage. J’ai le sentiment que toute la force qui transparaît de ses yeux ronds, de son sourire, est dirigée contre moi. J’aimerais l’appeler, lui conseiller d’utiliser plutôt un cliché de son profil en indiquant que le droit la mettrait davantage en valeur à cause du grain de beauté qui orne le dessus de sa lèvre.
Je lis la première phrase, c’est suffisant pour deviner ce qui va se passer. Je l’apprends par cœur, je me la répète en enfilant mes vêtements le matin, en marchant jusqu’à la boulangerie. À force de l’énoncer dans ma tête, j’ai l’impression de me rapprocher de Dora, de reproduire sa voix intérieure à chacune de mes intonations, et d’être capable de dérouler d’un seul jet le reste du roman qu’elle a écrit. Je l’imagine penchée sur son ordinateur, j’entends le clapotis inépuisable des touches sur le clavier et jamais un jour ne s’écoule sans que je ne relie cette phrase à ma vie, sans que je n’y découvre un lien, une coïncidence, comme si Dora avait voulu s’adresser à moi.
Lorsque Leïla ne vient pas à l’appartement, j’écris des lettres que je ne poste pas, que j’accumule dans la boîte en carton. Je fais comme si Dora et mon fils habitaient ensemble rue Labat, mon fils est encore un petit garçon. Je prétends me trouver à un endroit si reculé que je ne peux pas me servir du téléphone, que je suis obligé de les contacter par courrier pour communiquer avec eux. J’essaie de leur décrire mes journées, les sentiments qui me traversent en pensant à eux. Si je n’ai rien à raconter, j’indique juste à quelle heure je me suis réveillé et les prie de m’excuser de ne pas avoir donné de nouvelles plus tôt. Je remercie mon fils pour son dessin, Dora pour sa lettre en leur disant que je les aime fort, aussi fort qu’il est possible d’aimer sa femme et son fils. J’explique que je voudrais abolir la distance entre nous en mentionnant les milliers de kilomètres qui nous séparent sans savoir pourquoi je m’imagine être si loin que mes lettres mettent au minimum une semaine pour arriver. J’ai conscience que rien de cela n’existe. J’inscris la date en haut à gauche sur le papier et je signe en bas papa qui vous embrasse, de sorte que j’ai un grand espace vide au milieu à remplir. J’ai la sensation, chaque fois, de me retrouver au plus profond de moi-même et que c’est depuis cet endroit si reculé que je leur écris.
Je m’installe à la place de Dora, sur le bureau que nous avions aménagé dans l’ancienne chambre de mon grand-père. Je m’assois en me rappelant ses fesses rebondies sur cette chaise, son buste en tension sur la machine à écrire. Allongé sur le lit, j’observais sa nuque et la manière dont le haut de son dos accompagnait le mouvement de ses doigts sur le clavier. Sa posture et ses gestes étaient ceux d’une pianiste penchée sur son instrument. J’ai la gorge nouée, le ventre crispé dès que je saisis le stylo et j’en mords machinalement le bout pour me retenir d’écrire lorsque mes émotions me submergent. J’ai l’impression de pouvoir accéder à tous les épisodes de ma vie qui d’un coup viennent se rassembler dans ma mémoire. Je ne vois pas par où commencer. Je voudrais rassurer ma femme et mon fils sur mon état de santé, leur dire qu’ils n’ont pas à s’inquiéter, mais je me rappelle l’avoir déjà évoqué dans la lettre précédente. Le passé et le présent se mélangent dans ma tête et, j’ai parfois la sensation de m’éloigner de mon corps, comme si je ne pouvais pas coïncider avec moi-même, comme si j’étais aspiré par le vide.
Si je commence à écrire Auschwitz-Birkenau sur la feuille, aujourd’hui encore, je suis obligé de raturer ces mots aussitôt jusqu’à percer le papier avec la pointe du stylo. Je sais que sans cela la peur va m’envahir, que je ne pourrai pas m’empêcher d’inscrire également le prénom de mes parents et de ma sœur. Les ratures finissent par recouvrir la feuille, effaçant la signature papa qui vous embrasse au bas de la lettre, et les phrases sans intérêt que j’ai mis de longues minutes à écrire. En regardant les espaces blancs entre les lignes, je songe à mes cicatrices, aux lignes de sang que mon grand-père a dessinées sur mon dos avec la règle en fer et qui sont les barreaux de ma prison intérieure. Parfois les ratures s’immiscent dans ma tête, ma vue est brouillée par des traits noirs qui tissent devant mes yeux des toiles d’araignée. Je dois fixer l’affiche du ghetto de Venise plusieurs secondes d’affilée avant qu’elle redevienne nette sur le papier peint.
Jamais je ne m’installe à mon bureau sans que cela m’évoque le roman que Dora a publié sur mon grand-père en 1990. Le livre est dans la boîte en carton et je préfère le laisser au fond avec les autres pour m’empêcher d’examiner le titre Simon Avner en caractères gras sur la couverture, en dessous de son nom à elle. Je ne comprends pas pourquoi elle n’a pas choisi de raconter son histoire, les années de guerre pendant lesquelles elle était réfugiée avec ses parents à Lourdes, ou bien celle de son cousin interné au camp de Gurs d’où il s’était échappé. Je n’ai pas oublié le premier chapitre, la description de mon grand-père en train d’attendre sa femme à l’hôtel Lutetia brandissant une pancarte avec Avner inscrit en majuscules. Lorsque Dora évoque la manière dont, pendant trois jours, il a fendu la foule de déportés et de familles sans remarquer les dorures au plafond ni les lustres en cristal, je me revois enfant devant le Lutetia. Je comprends ce qu’il a vécu à ce moment-là, l’immensité du vide qui a dû le parcourir en contemplant chaque survivante au crâne rasé, aux joues vidées de chair sans pouvoir distinguer le visage de Golda, et que je n’ai jamais ressentie en observant les déportés. Il a agrippé les rescapés par la manche de leur pyjama en exhibant la photo de Golda, en leur demandant de réfléchir, d’imaginer à quoi pourrait ressembler sa femme sans cheveux. Il avait redouté de ne pas réussir à la reconnaître et le lendemain il avait rapporté l’écriteau en espérant qu’elle finisse par l’interpeller. Dans sa tête, il a entendu sa voix l’appeler par son prénom à plusieurs reprises.
Par moments je préfère abandonner la lettre que je suis en train de rédiger à Dora et à mon fils pour songer à mon grand-père. J’aimerais éprouver l’angoisse qui a dû nouer son ventre au Lutetia en serrant la pancarte contre lui comme si ça pouvait l’empêcher de s’écrouler. Mais sans doute est-il inutile de chercher en lui ce sentiment du vide qui m’étreint chaque fois que je pense à la disparition de mes parents et de ma sœur. À mesure que j’avance en âge, que je parviens au degré le plus extrême de solitude, j’ai besoin de me raccrocher au souvenir de mon grand-père tandis que celui de mes parents et de ma sœur s’est évaporé.
Enfant, j’étais persuadé que mon grand-père était l’exact opposé de moi-même ; j’ai la sensation désormais de lui ressembler. Il m’arrive d’être plongé dans un état second tel que je deviens étranger à moi-même. J’ai le sentiment de n’être plus personne, de me résumer à ce vide qui m’envahit. Lorsque ma mémoire s’emmêle, que je ne parviens plus à dissocier ce qui relève de ma vie passée et de ma vie présente, je prétends être cette figure rassurante qui aurait l’apparence et la personnalité de mon grand-père. J’ai pratiquement le même âge que celui qu’il garde dans mes souvenirs et je me sens plus proche de lui que de moi-même. Lorsque je songe à la souffrance qu’il a dû éprouver à l’hôtel Lutetia, je me dis qu’à sa place j’aurais tapé plus fort avec la règle en fer pour me soulager.
Le même cauchemar se répète. J’ai l’impression d’être éveillé alors qu’il s’agit seulement d’un mauvais rêve que je confonds avec la réalité et dont je ne parviens pas à arrêter le déroulement. Je regarde l’affiche du ghetto de Venise au-dessus de mon lit, et je suis pris d’une telle colère que j’ai envie de l’arracher. Je me retourne dans les draps afin de trouver une position plus confortable pour m’assoupir de nouveau mais rien n’y fait. Je décide de me lever, j’attrape la ceinture de mon pantalon plié sur le dossier de la chaise et me dirige vers mon ancienne chambre pour tirer de son sommeil ce petit garçon, les bras renversés sur l’oreiller. Je m’entends lui demander de se mettre à plat ventre en retroussant le haut de son pyjama. Je commence à le frapper avec la ceinture sans que ma main ne tremble de la violence que j’inflige à ce corps minuscule. Au moment où je dispense les coups, j’éprouve une douleur atroce sur mon dos dénudé qui me tire de mon sommeil et je me rappelle soudain que ce garçon, c’est moi.