Daniel Avner a disparu

Elena Costa · Chapitre 8 sur 14

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Daniel Avner a disparu

Deuxième partie

8

 

Ça sonne toujours dans le vide et je n’ai plus aucun espoir que mon père décroche le téléphone. Je l’appelle lorsque je roule au volant de mon taxi sans direction précise, dans l’attente qu’un client me fasse signe et m’oblige à interrompre mes coups de fil. J’évolue dans ce vide, dans le murmure des roues sur la chaussée. Mon ennui est tel que, par moments, j’ai l’impression d’habiter un temps qui s’écoulerait en parallèle du temps réel, où les journées seraient deux fois plus longues. J’écoute la sonnerie en boucle dans la voiture, envahi par un sentiment de solitude extrême, et j’ai la sensation qu’elle me tire vers l’existence en me faisant éprouver mon mal-être avec plus d’intensité. Je sais que la sonnerie va continuer à retentir, installer son rythme dans ma tête et, tandis que je suis réduit à errer en voiture à la recherche d’un client, j’ai l’impression de m’adresser à mon père, de lui transmettre ce que j’éprouve par le biais du son monocorde du téléphone.

Mon père refuse de me parler depuis tant d’années que je crains de ne plus être capable de le reconnaître, de lui ouvrir un jour la portière de mon taxi en l’appelant monsieur puis de le déposer sans savoir qu’il s’agit de lui. Quand un homme de son âge me hèle depuis le trottoir, par précaution, j’appuie sur le bouton occupé du tableau de bord. J’ai honte de le regarder rétrécir dans le rétroviseur, se transformer en un point noir qui disparaît au loin. Chaque fois, je me demande si c’était mon père mais comme j’ai oublié sa silhouette, sa façon de se vêtir, je finis par le voir partout, par le croiser dans toutes les rues que j’emprunte. Dans la journée, j’évite le XVIII e arrondissement mais, certains soirs, je me rends rue Labat avant de rejoindre mon domicile. Je me gare sous ses fenêtres, j’attends que la lumière s’éteigne dans l’appartement. J’espère apercevoir mon père derrière la vitre et je l’imagine enfiler son pyjama, se coucher dans le lit qu’il a partagé avec ma mère. J’essaie de vivre pendant plusieurs minutes son enfermement, l’angoisse qui doit le saisir au ventre dès qu’il se retrouve seul dans le noir. Je coupe la musique de l’autoradio qui me tient en éveil, je ferme les yeux pour m’extraire de la lumière des réverbères et tenter de m’approcher au plus près de ce qu’il ressent, d’être habité par un malaise identique.

Je me souviens de la dernière fois que j’ai monté l’escalier de la rue Labat, des marches gravies avec ce mauvais pressentiment que mon père ne m’ouvrirait pas. Je ne sais plus pourquoi j’avais insisté pour emmener l’une des deux filles de ma compagne. Elle avait dormi dans la voiture et ne s’était pas réveillée quand je l’avais hissée contre ma poitrine pour la sortir du véhicule. Je revois son visage endormi et je sens encore ses cheveux bouclés dans ma nuque. Son poids commençait à peser sur mes cervicales, et cette sensation de gêne se mêlait à mon appréhension de retrouver mon père. En montant l’escalier j’ai pensé que s’il nous ouvrait, elle pourrait dormir dans ma chambre de petit garçon. Je m’imaginais la border sous les couvertures, disposer sa tête délicatement sur l’oreiller. Devant la porte, j’ai entendu le bruit de la sonnette résonner dans l’appartement et je n’ai pas pu m’empêcher de songer à la sonnerie du téléphone, de me plonger de nouveau dans cet état de fragilité intérieure. J’avais les mains moites, les jambes engourdies. J’essayais de retrouver mon calme en me concentrant sur le souffle de cette enfant contre mon cou.

L’appartement était éclairé, une couleur jaune passait au travers du judas. Puis le point lumineux s’est éteint, j’ai pensé que mon père était en train de nous fixer. Ma gorge s’est serrée. En attendant devant la porte, j’ai eu la même impression que dans mon taxi lorsque je confonds les secondes avec des minutes, et les minutes avec des heures. J’ai appuyé une seconde fois sur la sonnette. J’ai entendu une agitation derrière et la porte s’est ouverte, nous plongeant dans la lumière de l’appartement. Une jeune femme, portant un tablier qui avait appartenu à ma mère, est apparue devant nous et j’ai senti quelque chose se soulever puis se briser en moi très exactement dans cet ordre-là. Je me suis demandé si je m’étais trompé d’adresse, si mon père avait déménagé mais ça n’avait aucun sens puisque je reconnaissais le tablier de cette fille. Je n’ai pas entendu ce qu’elle a répondu quand je lui ai indiqué que je cherchais Daniel Avner, et que j’étais son fils, tout comme j’ai oublié sur l’instant que je lui avais adressé la parole. Je n’arrivais pas à réfléchir, j’étais pris de vertiges, il me semblait que la vie s’échappait de mon corps et tourbillonnait autour de moi. La jeune femme a refermé la porte, la minuterie s’est éteinte et nous nous sommes retrouvés dans l’obscurité du couloir. J’étais hébété et sans la fille de ma compagne, je me serais sans doute écroulé sur le sol.

J’ai redescendu les marches. Je me sentais si mal que je devais m’agripper à la rambarde de l’escalier. J’ai installé l’enfant sur le siège auto même si j’aurais préféré la garder serrée contre ma poitrine. Au moment où j’ai bouclé sa ceinture, elle a murmuré mon prénom, agrippé mes vêtements et j’ai dû à regret la repousser, déplier ses doigts fermés sur ma chemise. Avant de m’asseoir, j’ai levé les yeux vers les fenêtres de l’appartement et j’ai distingué la silhouette de mon père. J’ai d’abord cru qu’il me faisait signe mais sa main retenait seulement le rideau. Lorsqu’il a compris que je l’observais, il a reculé d’un coup. Dans le rétroviseur j’ai vérifié que la fille de ma compagne dormait toujours avant de m’effondrer contre le volant. J’ai serré mes bras sur ma nuque. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans cette position, plusieurs minutes d’affilée, ces minutes qui s’écoulaient aussi lentement que des heures. J’avais envie de cogner sur le tableau de bord mais j’ai craint de la réveiller et qu’elle me voie dans cet état. J’ai démarré en enfonçant la pédale d’accélérateur sans me préoccuper de ma direction. J’ai entrouvert la vitre pour sentir un filet d’air froid sur mon visage. Le vent soulevait les mèches sur mon front, m’apaisait et j’aurais voulu qu’il s’empare du reste de mon corps pour me soulager de mes émotions.

Au volant de mon taxi, j’essaie de me concentrer sur les lignes blanches tracées au sol pour chasser les pensées qui me traversent. Il me semble que la vitesse éloigne ma douleur. J’écoute des CD en veillant à ce que les morceaux se succèdent de façon à correspondre aux différents sentiments que j’éprouve au fil de mon trajet. Puis je coupe la musique, je me saisis machinalement du téléphone. J’ai envie de crier fort en appelant mon père mais c’est la sonnerie qui crie à ma place. Dans ma tête, j’entends mes hurlements en me figurant qu’ils doivent retentir aussi dans son appartement. Il vaudrait mieux que j’arrête de téléphoner à mon père, que j’abandonne l’idée de reprendre contact avec lui. Mais je ne parviens pas à m’en empêcher. Je crains de devenir fou, d’entendre la sonnerie résonner en moi pour le restant de mes jours. Il m’arrive d’éprouver une difficulté à respirer comme si une plaque de béton oppressait ma poitrine. Il me semble que ma trachée se resserre et restreint le passage de mon souffle. Parfois la sensation de gêne est assez puissante pour me tirer de mon sommeil et l’obscurité dans la chambre décuple alors mon angoisse. Je repousse l’envie de téléphoner à mon père à cet instant, pour ne pas ajouter au sentiment de vide qui m’étreint dans la nuit la certitude de son absence.

J’emprunte souvent le boulevard Raspail pour chercher des clients au Lutetia. Si je viens d’appeler mon père, il me suffit d’être devant l’hôtel pour que la colère me submerge à l’idée d’être à mon tour à l’endroit où il a croisé le regard de ma mère dans la vitre. J’ai entendu cette histoire à tant de reprises que, au milieu de ce décor où mes parents se sont rencontrés cinquante ans plus tôt, je parviens à me souvenir de chaque détail de cette journée. Je revois ma mère sur le trottoir. Je dis que je la revois parce que je n’ai pas besoin de l’imaginer en train d’allumer sa cigarette et de regarder le reflet de mon père dans la vitre. Je suis alternativement mon père qui regarde ma mère dans la vitre, ma mère qui fume d’un air fier et décontracté et j’allume une cigarette, en recrachant la fumée par la fenêtre entrouverte de ma voiture. En songeant à cette période qui précède ma naissance, je me replonge dans ce mal-être qui me définit comme si j’étais né avec lui. Je m’imagine être un point minuscule dans le corps de ma mère et dans celui de mon père, et avoir erré en eux, rempli de ce désespoir, jusqu’à ce que mes parents se rencontrent devant le Lutetia et me mettent au monde en 1968.

Je crains que mon père ne décide un jour de changer de numéro ou ne réinstalle son répondeur. Heureusement, chaque fois que j’entends la sonnerie du téléphone, aucune voix ne l’interrompt pour me prier de laisser un message. Si je commence à penser que le téléphone ne sonne pas dans son appartement, que la ligne a été réattribuée, je peux me mettre à passer plusieurs dizaines de coups de fil d’affilée. Puis je me persuade que si tel était le cas, quelqu’un aurait fini par décrocher et par m’interroger sur mon identité. Je ne sais pas si mon père est dans son appartement lorsque je l’appelle. Je me figure qu’il est tantôt sous sa douche, le bruit de l’eau recouvrant celui du téléphone, ou dans le salon en train de regarder la télévision, de monter le son pour dominer le bruit de la sonnerie. À moins qu’il n’ait préféré couper la sonnerie du combiné afin de ne plus être importuné par mes appels, ou qu’il soit devenu sourd avec l’âge. Peut-être souffre-t-il d’une sévère perte de mémoire qui lui aurait fait oublier mon existence ?

Pourtant, sans être en mesure de l’expliquer, j’ai l’intuition que mon père se trouve à côté du téléphone lorsque je l’appelle. Je suis certain que, désormais, il reconnaît mes coups de fil à ma façon d’insister et qu’il entend lui aussi la sonnerie dans sa tête même après que j’ai raccroché. J’ai le sentiment curieux que mon père ne sort pas de son appartement tant que le téléphone sonne. Je me dis que c’est sans doute sa manière à lui de répondre, simplement d’attendre que je me calme avant de sortir, comme s’il voulait prendre en lui chaque sonnerie pour m’en libérer.