Daniel Avner a disparu
Chapitre 3
3
La première fois que je suis monté dans la chambre qu’occupait Dora à l’hôtel Bachaumont, j’ai été parcouru de tressaillements, de légères secousses qui traversaient mon corps du bassin vers la nuque. Derrière elle dans l’escalier, je fixais le mouvement de ses hanches qui ondulaient, sa jupe me laissait entrevoir le haut de ses cuisses lorsque je ralentissais. Ses collants frottaient contre ses cuisses et je savais que si je glissais ma main entre ses jambes, je n’entendrais plus ce bruit agaçant de va-et-vient. Mes aisselles s’étaient recouvertes d’une fine couche de sueur et je redoutais que Dora ne sente l’odeur âcre de ma transpiration. Je montais l’escalier sans avoir la certitude qu’aussitôt arrivé en haut, je ne redescendrais pas les marches deux par deux pour m’enfuir. J’essayais de me concentrer sur la faim qui tiraillait mon ventre. L’idée de pénétrer dans cette chambre me paralysait. J’avais l’impression que mes gestes étaient devenus lourds et maladroits, que mon corps m’encombrait.
La porte s’est ouverte sur un espace minuscule, le lit occupait pratiquement toute la pièce. Il fallait l’enjamber pour ouvrir la fenêtre. Mes mains tremblaient, je les gardais enfoncées dans mes poches. J’ai observé Dora ôter ses chaussures, les ranger sous le matelas pour économiser de la place. Elle m’a dit de ne pas faire attention au bruit des chambres voisines où logeaient des soldats en permission venus d’Algérie. J’ai accepté de m’allonger dans le lit à côté d’elle, mais j’ai préféré rester habillé. J’ai à peine eu la force de délacer mes chaussures, comme si toute mon énergie s’était déplacée d’un coup dans le bas de mon ventre. Le lit était si étroit que nos bras étaient collés l’un à l’autre et j’étais obligé de maintenir une jambe au sol pour éviter de basculer. Elle m’a attiré vers elle pour que je me mette sur le flanc. Après avoir écarté mes lèvres avec son index, elle a mélangé sa salive à la mienne. Sa langue tournait encore dans ma bouche quand elle a déboutonné ma chemise et défait la boucle de ma ceinture. Je ne savais pas comment réagir, ses doigts parcouraient ma peau, me déshabillaient et son souffle sur mon torse était plus intense qu’une caresse.
Je tentais de dissimuler mon manque d’expérience en effleurant sa nuque, en dégageant les cheveux qui tombaient sur son visage. J’étais persuadé de gagner du temps de cette façon et j’espérais que Dora relâche son étreinte, se recule de son côté du matelas. Elle a fini par entourer mon ventre avec ses jambes ouvertes, et par se balancer contre moi. Je respirais si fort qu’elle s’est penchée sur ma poitrine comme pour écouter mes poumons se remplir d’oxygène. Je suis resté quasiment immobile, ému par chaque poussée de ses hanches contre mon bassin. Il me semblait qu’elles étaient de plus en plus violentes. Je me laissais guider par ses gestes et je me suis soudain souvenu du livre que mon grand-père m’avait donné, dans lequel on racontait qu’à Drancy les déportés faisaient l’amour sur la paille malgré la présence des autres détenus. Ils savaient que la fin était proche et ils voulaient vivre jusqu’au bout. Je me suis imaginé dans cette situation et j’ai pensé aux soldats, à côté, qui devaient entendre nos gémissements. J’avais l’impression de vivre à distance de la réalité et si mon corps s’assemblait à celui de Dora, mon esprit était retourné au Lutetia. Je fermais les yeux pour me concentrer sur mes pensées et j’entendais le tumulte de la guerre en Algérie, l’impact des balles derrière les cloisons. Je sentais la paille qui grattait contre mon dos tandis que mon sexe s’enfonçait à l’intérieur de son ventre.
Nous sommes restés un moment l’un contre l’autre. Nos lèvres étaient si proches, se frôlant au moindre mouvement, qu’il me semblait respirer l’air qu’elle rejetait. Dora était recroquevillée contre ma poitrine et, de la même façon qu’elle avait promené la petite cuillère sur le revers de sa main dans le café, elle a laissé ses doigts courir sur mes côtes. Après s’être assoupis une bonne heure, nous avons décidé de manger un morceau dehors.
En me rhabillant, j’ai pris soin de ne pas lui tourner le dos à cause des cicatrices que je préférais dissimuler. J’ai regardé ses seins, ses fesses, et j’ai pensé que c’était une partie de moi à présent tellement j’avais été loin en elle, aussi loin qu’on puisse aller pour disparaître et s’oublier. Dans l’escalier, alors que je descendais devant elle, Dora s’amusait à feindre de tomber, elle écartait les bras au-dessus de ma tête dès que je me retournais pour l’enlacer. Je riais encore en l’embrassant, je savais désormais dans quel sens il fallait tourner ma langue.
Au restaurant, j’avais l’impression qu’une boule glissait à l’intérieur de mon ventre. J’étais habitué à éprouver cette sensation de faim mais cette fois, il me semblait que les parois de mon estomac rétrécissaient. J’ai songé à ma famille, au fait que leurs privations avaient dû être bien plus pénibles que les miennes. J’ai commandé un bout de pain avec un verre d’eau. Je me suis dit que c’était suffisant, qu’avec un peu de chance j’arriverais à m’endormir sans devoir subir le martèlement de cette boule dans mon ventre. J’ai dit à Dora que je n’avais plus faim, que je mangerais à mon retour, pour éviter de devoir me justifier. Je n’ai pas dit un mot pendant le repas mais je ne me souviens plus si c’est parce qu’elle avait beaucoup parlé ou si j’étais resté silencieux à cause de mon malaise. Plus je la regardais, et plus s’accentuait ce sentiment étrange de flotter en moi-même. Le son de sa voix semblait venir de très loin. Une sorte de barrière se formait autour de moi, une barrière infranchissable qui la repoussait et me tenait à l’écart, dans un espace vide. Et j’étais convaincu que ce vide était précieux, que c’était à cet endroit même que je retrouvais mes parents et ma sœur et que leur disparition guidait mon existence. Leur absence m’envahissait au point qu’elle me rendait moins seul.
J’ai regardé Dora manger, se servir de ses couverts pendant que je croquais dans le bout de pain que le serveur m’avait apporté d’un air agacé. Elle m’a demandé mon nom de famille et mon âge. Je ne m’en souvenais presque plus à force d’être isolé si bien que j’ai un peu attendu avant de dire que je m’appelais Avner, Daniel Avner, et que j’avais vingt-sept ans. Elle m’a répondu qu’elle se nommait Dora Goldblatt sans que je lui aie demandé quoi que ce soit. Puis elle a évoqué les années de guerre durant lesquelles elle était réfugiée à Lourdes avec ses parents. J’ai compris qu’ils étaient encore en vie au ton qu’elle employait. Je n’ai pas aimé sa manière de se réjouir de nous savoir tous les deux juifs. L’envie m’est venue de lui parler de mes parents et de ma sœur, de leur déportation, pour qu’elle arrête de sourire mais la boule dans mon estomac m’en ôtait l’énergie. Elle a voulu savoir ce que je faisais dans la vie, j’ai répondu que j’avais arrêté de travailler six mois plus tôt, à la mort de mon grand-père. Je savais qu’en prononçant le mot mort, le sourire sur ses lèvres disparaîtrait et j’espérais que cela suffirait à suspendre le flot de ses questions.
Je soutenais à peine la conversation par des réponses laconiques, je me sentais vaciller, sombrer dans la détresse. Une spirale m’emportait. J’étais pris de vertiges et mes muscles me semblaient s’affaisser au même rythme que cette boule qui descendait dans mon ventre. Chaque fois que je regardais Dora, je revoyais ce petit lit qui grinçait sous nos ébats, ma bouche qui s’ouvrait sur ses seins, ma langue qui glissait le long de sa peau et à présent, j’avais honte de mes gestes, de ce plaisir intense que j’avais ressenti en m’enfonçant dans son corps. Je me disais que j’avais rompu les liens avec ma famille en lui faisant l’amour. J’ai tenu en mangeant mon morceau de pain, en l’écoutant parler, oubliant à la seconde ce qu’elle venait de raconter. J’étais figé derrière un mur qui me séparait du monde extérieur et j’ai compris que ce mur était celui d’une prison intérieure.
J’ai préféré rentrer chez moi pour ne plus la toucher. D’abord, je n’étais pas sûr d’y parvenir une deuxième fois sans me mettre à pleurer à n’en plus finir. Je l’ai raccompagnée en bas de l’hôtel Bachaumont, lui ai rendu son baiser du bout des lèvres. En marchant je me suis remémoré dans quelle position je m’étais trouvé quelques heures plus tôt, je ressentais un profond dégoût en songeant à mes doigts repliés dans certaines parties de son anatomie. Devant notre immeuble rue Labat, j’ai cru voir mon grand-père dans son costume trois pièces. À peine arrivé à mon appartement, j’ai fermé les volets pour m’enfoncer le plus possible dans ma solitude. La lumière des réverbères qui se faufilait à travers les rainures en bois dessinait des lignes jaunes sur le mur pareilles aux cicatrices sur mon dos. Je me suis allongé par terre, à côté de mon lit, pour sentir ma colonne vertébrale appuyer douloureusement sur le sol comme les déportés qui dormaient sur les châlits en bois. Je voulais passer la nuit entière dans cette position en espérant que ma souffrance me rapprocherait de mes parents et de ma sœur.
Je me suis réveillé tandis que le jour n’était pas encore levé, tiré de mon sommeil par un bruit, des cris dont je ne savais si je les avais rêvés ou s’ils étaient venus de la rue. J’avais mal au dos, des raideurs dans les muscles qui limitaient les mouvements de mon cou. Je suis allé machinalement fouiller dans les placards de la cuisine, j’ai remué le fond des paquets vides avant de me rappeler qu’il n’y avait rien à manger puis je me suis recouché dans mon lit avec ce trou au milieu de l’estomac. Le temps de réchauffer les draps de la température de mon corps, j’ai serré fort l’oreiller contre mon visage en songeant à Dora et j’ai remué mes lèvres sur le coussin.
Le matin, j’ai été repris de honte d’avoir dormi dans mon lit, de m’être réveillé avec cette humidité chaude qui enveloppait mon sexe. La boule continuait à s’agrandir, occupait désormais tout l’espace de mon ventre. Je me suis dit que mon grand-père avait raison, que jamais je n’aurais tenu le coup à Auschwitz, pisher, petit morveux que j’étais. J’ai décidé de sortir pour me confronter à la lumière du soleil, aux bruits des voitures qui détourneraient mon attention de cette sensation terrible de faim. Dans la rue je n’ai pas su quelle direction prendre. J’ai songé à me rendre au Lutetia mais je n’avais pas envie de croiser Dora ni de la savoir à l’intérieur pendant que j’attendrais sur le trottoir. J’ai pensé que sa présence m’empêcherait d’imaginer celle de ma famille, et que je me retrouverais alors plus seul que jamais. J’ai préféré marcher dans mon quartier, je me suis contenté de faire le tour du pâté de maisons.
C’est devenu une habitude : dès que je me levais le matin, j’allais et venais autour de la rue Labat. À force, je croisais les mêmes personnes, des mutilés de guerre que je dépassais, des femmes qui emmenaient leurs enfants à l’école en leur donnant la main. J’avançais à tâtons dans les rues et le plus simple était de mettre mes pas dans ceux d’un autre en attendant de voir où ça me mènerait. Je suivais des vieilles dames qui faisaient leurs courses, des hommes jusque dans des cafés gorgés de fumée, d’effluves d’alcool et de transpiration, et même des chiens errants qui se promenaient dans des squares. Je flottais, le mouvement des autres piétons suffisait à me porter. J’oubliais la faim qui tordait mon ventre et les scènes d’amour avec Dora, les gémissements que j’avais poussés la veille sans essayer de les retenir dans ma gorge. Car j’ai continué à retrouver Dora à l’hôtel Bachaumont, tous les jours en fin d’après-midi. Ce rendez-vous était la seule occupation de ma journée. J’avais tellement rogné mes désirs depuis la mort de mon grand-père que j’avais à peine entamé la somme d’argent qu’il m’avait léguée et sans doute aurais-je pu tenir plusieurs années sans travailler. Il avait pris soin d’économiser chaque mois plus de la moitié de la pension qu’il touchait des Allemands. J’arpentais les trottoirs pendant des heures, empruntant chaque jour un nouvel itinéraire que me suggérait un inconnu. Dès que je commençais à le suivre, je me remplissais de sa réalité, j’imaginais que j’étais celui qui marchait devant moi. Puis quand il disparaissait derrière la porte d’un immeuble, je retournais à ce sentiment de vide et d’inexistence.
Au moment de démissionner de l’atelier de maroquinerie qui m’employait rue du Temple, durant l’hiver 1959, juste avant la mort de mon grand-père, je me donnais quelques semaines, deux mois tout au plus pour repartir de zéro. Puis il avait fallu remplir les papiers, des petites cases où je devais indiquer ses nom et prénom, sa date et sa ville de naissance. Je m’étais appliqué, humidifiant mes lèvres avec la langue. J’écrivais Simon Avner, né le dix janvier 1877 de manière mécanique comme s’il s’était agi de moi, bien que chaque fois j’aie hésité sur l’orthographe de Lodz que mon grand-père prononçait Lodj. J’avais été absorbé par les rendez-vous aux pompes funèbres, chez le notaire et à la mairie pour l’enregistrement de l’acte de décès.
Je l’avais découvert dans son lit au petit matin, sa respiration ne soulevait plus le drap. J’avais eu peur de presser sur la carotide, de toucher sa peau froide et j’avais préféré tendre mon index sous son nez pour être certain que son souffle s’était arrêté. Mon grand-père était mort d’inanition, il ne pouvait plus manger sans éprouver une douleur insoutenable. Je l’aidais à se laver parce qu’il n’avait plus la force de tenir debout. Ses os ressortaient sur ses joues et on aurait dit que son squelette avait poussé sur sa chair, de sorte que je ne savais plus, lorsqu’il m’appelait sonderkommando, s’il se moquait de lui-même ou bien de moi. J’avais dû ajouter des crans à sa ceinture en me servant d’un tournevis et d’un marteau. Pendant que je le frictionnais avec une serviette, il se regardait dans le miroir en pied de la salle de bains et il semblait satisfait de passer ses mains sur ses hanches, d’accentuer l’effet saillant de ses côtes sur son torse en prenant de longues inspirations. Je crois qu’il était soulagé d’endurer la maladie, le manque de nourriture à la fin de sa vie. Il avait dû se forger la conviction que Golda était morte affamée, et qu’il se rapprochait d’elle à mesure qu’il maigrissait.
Après avoir réglé les formalités, chaque jour je m’employais à tomber un peu plus bas que la veille. Je restais confiné dans l’appartement. J’ouvrais les volets deux ou trois heures d’affilée pour voir la lumière du jour sur les murs et empêcher que mes yeux ne s’habituent au noir. Je ne prenais pas la peine de mettre des vêtements propres et il m’arrivait de ne jamais sortir de mon lit sauf pour me rendre aux toilettes. Si j’essayais de me lever ou de faire quelques pas, j’étais pris de vertiges au moindre mouvement. Cette sensation de vide m’emportait. Je sautais des repas et lorsque j’avais poussé le manque trop loin, j’allais acheter des vivres à l’épicerie au coin de la rue. Je me déshabillais sitôt remonté à mon domicile. J’avais l’impression de me soustraire au temps, je ne savais plus quel jour de la semaine on était.
Par moments j’oubliais que mon grand-père était mort et j’étais obligé de faire un effort de mémoire pour me rappeler mon existence jusqu’à cet instant précis. Je revivais le soir de l’arrestation indéfiniment, sans qu’il ne se répète jamais de manière identique. Il y avait toujours un détail différent, quelque chose qui m’échappait dans la façon dont tout cela s’était déroulé. J’imaginais mes parents descendant les marches de l’immeuble, encadrés par deux policiers. Ma petite sœur était emmitouflée dans les bras de ma mère, d’autres fois c’était mon père qui la portait car ma mère n’en avait plus la force, tombée dans l’escalier sous les coups d’un des hommes en uniforme. Puis je me revoyais avec mon grand-père dans la rue, à plusieurs numéros de notre appartement. J’aimais me trouver seul avec lui. Nous nous taquinions et nous mettions à rire bêtement à cause de mon grand-père qui faisait semblant de me disputer en imitant la grosse voix de mon père. Et je ne parvenais pas à effacer de mes souvenirs le sentiment de joie véritable que j’avais eu en me promenant à ses côtés à l’instant même où Golda, mes parents et ma sœur avaient dû monter dans la fourgonnette.
Un jour où je me suis senti un peu mieux, j’ai décidé de passer la journée dehors et je me suis éloigné de la rue Labat en me dirigeant sans le faire exprès vers l’hôtel Lutetia. J’avais arrêté de réfléchir, j’étais porté par le mouvement de mes jambes vers ce lieu de mon enfance dont seul mon corps gardait la mémoire.