Daniel Avner a disparu

Elena Costa · Chapitre 2 sur 14

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Daniel Avner a disparu

Chapitre 2

2

 

 

Mes souvenirs se bousculaient en moi et je n’arrivais plus à réfléchir, troublé par la présence de Dora devant l’hôtel. Je ne voulais pas risquer de croiser son regard et mes yeux ne trouvaient prise nulle part. J’éprouvais une douleur diffuse de la cheville jusqu’en haut de la cuisse. À l’époque je passais mon temps à marcher, à reconstituer l’itinéraire que je suivais enfant de la rue Labat jusqu’au boulevard Raspail. J’avais la sensation que le moindre de mes gestes témoignait de mon malaise, de mon hésitation. J’ai voulu dissimuler mon émotion en prenant un air détaché, en jetant des coups d’œil vers la station de métro rue de Sèvres, de façon à lui laisser croire que j’attendais quelqu’un. Je me disais qu’elle finirait bien par s’en aller et que je pourrais penser à mes parents et à ma sœur. Dans la vitre du Lutetia, j’ai regardé mes joues creuses, la peau tendue sur les os de mon visage puis je me suis mis à observer le reflet de Dora. Je détaillais ses jambes, ses mains posées sur les hanches, sa mine affectée en tentant de me représenter l’étendue de sa solitude qui me paraissait semblable à la mienne.

Devant l’hôtel, j’étais résolu à faire ressurgir le passé enfoui dans ma mémoire comme si les années qui me séparaient de mon enfance n’avaient duré que quelques jours. J’essayais de me rappeler des déportés que je croisais, jeune garçon, de leur visage tuméfié, de la trace du sang qui avait coulé le long de leurs tempes et qui était devenu noir en séchant sur la peau. Je me disais que la souffrance avait dû les marquer à chaque endroit de leur corps de la même façon que la règle en fer avait dessiné des lignes, des balafres en travers de mon dos. Je m’identifiais à eux et il me semblait que ma douleur était moins vive lorsque je côtoyais les déportés au Lutetia. Je me revoyais à l’âge de treize ans en train d’attendre, j’entendais encore mon grand-père me répéter que j’étais le pire sonderkommando de l’histoire de la déportation. Mais Dora me troublait tellement que je ne réussissais pas tout à fait à me concentrer sur les souvenirs que j’étais venu chercher devant le Lutetia.

Le vent soufflait sur les stores ornant la façade de l’hôtel. J’avais l’impression d’être bousculé d’une manière identique, mon cœur se soulevait chaque fois que j’examinais le reflet de Dora dans la vitre. Il me semblait sentir son regard sur moi, même si elle faisait mine de ne pas m’avoir remarqué. Je l’ai observée allumer une cigarette et quand le vent a rabattu l’odeur du tabac dans ma direction, j’ai tout de suite pensé à la fumée qui s’échappait de la cheminée des crématoires. Je me rappelle avoir arrêté de respirer de peur que la fumée ne pénètre mes narines et mes poumons. J’inspirais par intermittence, le menton replié contre la poitrine. Lorsque Dora a jeté son mégot dans le caniveau, j’ai aperçu une petite fille vêtue d’un pyjama rayé le ramasser et le coincer entre ses lèvres. Je me suis demandé si j’étais devenu fou car je la voyais distinctement sur le trottoir, son visage était couvert de blessures. Puis j’ai songé à ma sœur en essayant de l’imaginer avec le crâne rasé, et de compter le nombre d’années qui s’étaient écoulées depuis qu’elle était morte. Si c’était elle, je ne l’avais pas reconnue.

Dora a fini par comprendre que je l’observais et nos regards se sont croisés, comme ça, indirectement, dans le reflet de la vitre. Elle s’est avancée dans ma direction et j’ai eu la sensation d’être acculé, de perdre contact avec le sol. Elle m’a demandé mon nom, et ce que j’attendais, là, devant le Lutetia. Je me rappelle que lorsqu’elle a posé cette question, j’ai pensé que je ne pouvais pas répondre, que je ne savais pas tout à fait pourquoi je me trouvais à cet endroit. Et le temps de réfléchir, il m’a fallu plusieurs secondes pour m’entendre articuler d’une voix presque sourde, que je m’appelais Daniel si bien que je n’étais pas sûr que le son ait dépassé la barrière de mes lèvres. Je me suis éclairci la gorge et j’ai répété Daniel, comme si je devais m’en convaincre.

Dora était employée au Lutetia depuis deux mois environ. Elle m’a demandé si j’avais un rendez-vous car j’avais l’air de guetter quelqu’un. Je ne sais pas pourquoi j’ai failli lui raconter la vérité, lui dire que j’étais envoyé par mon grand-père pour attendre le retour de notre famille disparue en déportation. Il m’a semblé que j’aurais été incapable de retenir mes larmes, alors j’ai haussé les épaules en disant que je me promenais dans le quartier. Elle avait terminé son service, et m’a invité à prendre un verre. J’ai accepté, surtout pour éviter d’avoir à réfléchir à une réponse. Pendant que Dora est retournée chercher ses affaires à l’intérieur, j’ai failli partir en courant pour me réfugier chez moi mais j’ai été pris de vertiges, je n’avais rien avalé depuis la veille au soir. Je risquais de m’écrouler sur la chaussée en traversant la rue. Quand Dora a réapparu dans le hall d’entrée, sac à main à l’épaule, j’ai senti d’un seul coup que le présent s’imposait à moi. Comme si je me réveillais d’un rêve qui avait duré jusqu’à cet instant.

Nous sommes allés dans le café de l’autre côté de la rue. Nous nous sommes assis à une table, l’un en face de l’autre. J’osais à peine plonger mes yeux dans les siens, je détournais le regard à la moindre occasion. Mais je détaillais chaque partie de son visage, l’implantation de ses cheveux sur son front, la mèche qu’elle était obligée de replacer derrière son oreille. J’ai commandé un café et du pain. J’ai refusé le beurre et le fromage que le serveur me proposait, je voulais seulement ma ration de nourriture. À l’époque, j’avalais le strict minimum pour rassasier mon corps. Je me suis mis à manger la demi-baguette que le serveur avait apportée, soulagé de laisser ainsi le soin à Dora d’engager la conversation. Je n’ai pas osé tremper le pain dans mon café, même si cela aurait facilité ma digestion. J’avais l’impression que manger calmait la boule dans mon ventre mais que mon cœur avait pris le relais. Il battait si fort et si vite qu’il me semblait qu’il allait s’arrêter.

Je ne parvenais pas à me concentrer sur ce qu’elle disait. Sa présence me troublait. Plus particulièrement, le bruit, au contact de ses os, de la petite cuillère que Dora passait sur le revers de sa main, provoquait en moi une vive émotion. J’essayais de soutenir son regard pendant qu’elle parlait, de m’empêcher de remarquer la forme de ses seins que je devinais sous son chemisier. Je ne sais pas pourquoi j’ai soudain pensé à mes parents, à la chambre que je leur avais inventée au Lutetia, enfant. C’était peut-être cette proximité avec Dora qui me ramenait à ce souvenir. Je me suis mis à imaginer qu’ils venaient de faire l’amour et qu’ils prenaient un bain. J’avais honte de songer à mes parents de cette façon, de me représenter ma mère en train d’appliquer le savon sur le dos de mon père, de lui en badigeonner le torse. J’ai posé les yeux sur la petite cuillère que Dora manipulait, et je nous ai imaginés dans la même position que mes parents, percevant déjà la chaleur de sa peau contre celle de mon ventre.

Elle m’a dit qu’elle vivait dans un hôtel rue Bachaumont. L’hôtel portait le nom de la rue. Elle prenait son service très tôt le matin au Lutetia pour préparer le petit-déjeuner, s’occuper du ménage dans les chambres. Dora m’a confié qu’elle avait renversé beaucoup de vaisselle au cours des premières semaines, des tasses pleines de café ou de thé qui se brisaient par terre, et je me suis souvenu de la tête de mon grand-père lorsque j’avais cassé le sucrier de Golda. J’ai repensé aux morceaux qu’il avait voulu conserver éparpillés sur le sol de la cuisine des jours durant, aux traces de sang sur le carrelage laissées par nos pieds lorsque le matin nous marchions dans les bris de verre. Elle a ri en parlant de sa maladresse et moi je ne sais pas pourquoi à ce moment-là, j’ai eu aussi envie de rire et le rire a tenu comme ça, à force de rester sur nos lèvres.

J’avais avalé la demi-baguette en quelques bouchées. Je me dégoûtais d’avoir absorbé autant de nourriture d’une seule traite, d’avoir cédé à la faim devant la façade de l’hôtel Lutetia. Je m’en voulais d’avoir trahi le garçon que j’avais été et la discipline à laquelle je m’étais astreint durant toutes ces années. J’étais prêt à aller aux toilettes me faire vomir. Si je vomissais, je me rapprocherais de mon grand-père et je le sentirais à travers moi, comme s’il était cette nourriture qui revenait dans l’autre sens pour me faire mal. Chaque fois que je saisissais ma tasse de café ou que je la reposais sur la soucoupe, j’en profitais pour observer les seins de Dora qui remplissaient son chemisier, dont le tissu laissait distinguer les aréoles sur sa peau très claire. J’avais peur qu’elle ne finisse par s’apercevoir de mon indiscrétion mais j’étais incapable de me redresser sur le dossier de ma chaise pour la regarder dans les yeux.

Je l’ai raccompagnée jusqu’à chez elle. Lorsqu’on a traversé la Seine, j’ai senti le vent me percuter si fort que j’ai cru, un instant, qu’il allait me renverser. En sortant du café, j’avais envisagé de reprendre mon attente devant le Lutetia mais il aurait fallu me justifier auprès d’elle. J’étais parti sans lever les yeux vers la façade de l’hôtel et je me suis senti honteux d’avoir tourné le dos à mes parents, à ma mère qui, comme je m’étais plu à le croire si longtemps, agitait peut-être sa main dans ma direction depuis la fenêtre de sa chambre. J’ai continué à avancer et j’ai fini par me demander si la petite déportée que j’avais remarquée tout à l’heure n’était pas derrière nous, si elle ne nous avait pas suivis malgré l’état de ses chaussures et la fatigue qui devait épuiser ses muscles. Je n’écoutais plus Dora, oubliant son bras qu’elle venait de passer sous le mien. Je ne réussissais pas à me défaire de l’idée qu’elle marchait derrière nous. Je l’imaginais en train de fouiller dans les bennes à ordures, de ramasser les mégots qui jonchaient le caniveau dès que nous patientions sur le trottoir pour traverser.

À notre arrivée rue Bachaumont, j’ai salué Dora en bas de son hôtel. J’étais si pressé de repartir au Lutetia que j’ai à peine répondu quand elle a demandé si on se reverrait. Je me suis mis à courir avec la même frénésie que si la petite fille me poursuivait avec son visage tuméfié et noirci par le sang, comme si chacun de mes pas était la manifestation dans la réalité de chaque cri qu’elle avait poussé.

J’ai été soulagé en atteignant le boulevard Raspail bien que cette marche m’ait épuisé. Trop occupé à reprendre mon souffle, j’oubliais la petite déportée. Je ne me souvenais déjà plus pourquoi j’avais choisi de retourner au Lutetia alors que raccompagner Dora m’avait rapproché de mon domicile. J’ai préféré ne pas regarder vers la façade de l’hôtel pour ne pas penser à mes parents. Je revoyais Dora vêtue de son chemisier et la sensation de chaleur que cela provoquait sur mon ventre m’était très agréable. J’imaginais ma main glissant sous ses vêtements pour caresser sa poitrine et l’excitation que je ressentais au plus profond de mon corps me réconfortait. J’avais en même temps envie de me punir, je ne comprenais pas pourquoi Dora prenait autant d’importance que le souvenir de ma famille.

Il valait mieux partir, terminer cette journée en espérant qu’une nuit de sommeil suffirait à me faire oublier cette rencontre. J’aurais pu prendre le métro, m’arrêter à Lamarck-Caulaincourt et marcher un peu jusqu’à mon appartement, pour me vider la tête. J’ai décidé de faire le chemin à pied malgré la distance et la douleur de mes orteils gonflés par les trajets à répétition. En progressant dans ces rues familières, je songeais à mon grand-père. Je me demandais ce qu’il aurait dit s’il m’avait vu attablé avec Dora au café et je revivais ces jours où il me mettait torse nu pour frapper mon dos avec la règle en fer, ou avec sa ceinture s’il était pressé. Il hurlait que tout était ma faute, l’arrestation de Golda, de mes parents et de ma sœur. Je savais qu’il avait raison et j’étais content qu’il soit aussi sévère. Je me persuadais que mon père m’aurait infligé un châtiment identique s’il l’avait pu.

Dans ma mémoire, je retrouvais la puissance de ses coups, l’impression de suffoquer lorsqu’il maintenait ma tête contre l’oreiller. Quand mon grand-père s’arrêtait, coupé dans son élan par la fatigue, il affirmait qu’il voulait m’apprendre à être un bon sonderkommando. J’avais si peur que son cœur lâche à ce moment-là, d’être seul avec moi-même, que je le remerciais en silence de bien vouloir me garder à ses côtés. Je me rappelle la sensation que j’avais de porter la douleur de ma famille à chaque coup, de la porter tout entière sur mon dos. J’avais le sentiment que ces plaies ouvertes sur ma peau les soulageaient un peu de toutes les souffrances qu’ils avaient dû subir. Et j’étais presque heureux que mon grand-père m’aide à ressembler à un déporté. Je me souviens qu’en me contorsionnant devant la glace de la salle de bains, j’arrivais à toucher les fines plaies sur ma chair du bout des doigts en imaginant que ça faisait un espace en moi, derrière mes blessures, où je pouvais sentir la présence de mes parents et de ma sœur.