Daniel Avner a disparu
Chapitre 5
5
J’aurais pu monter l’escalier de l’hôtel Bachaumont les yeux fermés. Je savais à quel étage j’allais croiser des soldats en permission, et à quel moment je devais bloquer l’air dans mes poumons et me mettre de profil pour les laisser passer avec leurs sacs à dos. J’avais peur de me heurter à leurs épaules larges et carrées. Je baissais les yeux vers mes pieds pour ne pas voir leurs crânes rasés qui m’obligeraient à penser à mes parents en pyjama rayé, à la bosse que ma sœur s’était faite le jour où je l’avais accidentellement poussée contre le coin d’une table. Je montais les marches deux par deux. En arrivant sur le seuil, après avoir toqué, je retirais ma veste et dénouais les lacets de mes chaussures. J’étais pressé de voir Dora, de pouvoir me noyer en elle. Je devais me contrôler pour ne pas la blesser en la serrant trop fort dans mes bras. L’émotion qui me submergeait était telle que je parvenais à peine à lui dire bonjour. J’attendais de me retrouver dans le frémissement de nos corps imbriqués, pour oser la regarder et lui balbutier quelques mots.
Nous avions pris des habitudes. Chaque jour, nous répétions les mêmes gestes aux mêmes moments. J’avais fini par ne plus être dérangé par l’exiguïté de cette chambre ni par l’étroitesse du matelas. J’aimais presque ce confinement, les murs si proches de nous écraser et le bruit des soldats à côté, tout cela donnait une forme d’intensité qui nous isolait du monde extérieur. Nous perdions la notion des heures et notre esprit était tout entier tourné vers cette chambre, ce désir inassouvi de l’autre. Après notre étreinte, je regardais Dora s’installer au bout du lit, rabattre les draps sur sa poitrine tandis qu’elle allumait une cigarette. J’étais jaloux de la fumée qui pénétrait ses poumons et qu’elle expirait par la fenêtre. Je voulais déjà recommencer, mû par le besoin permanent de la toucher, de garder un contact physique avec elle. Je venais poser ma tête à l’intérieur de ses jambes en tailleur pour qu’elle glisse ses doigts dans mes cheveux. Je sentais sa respiration contre mon visage, j’avais l’impression de n’être plus que cette partie de ma peau sur mes tempes que Dora caressait avec son pouce.
Nous ne nous donnions plus rendez-vous devant le Lutetia. Sur le trottoir j’avais eu la certitude de manquer de respect à ma famille dès qu’elle posait un baiser sur mes lèvres. Je préférais la rejoindre à l’hôtel Bachaumont après son travail. Peu à peu, j’ai compris que le passé que j’avais fait revivre en moi depuis la mort de mon grand-père était en train de s’effacer. La dernière fois que je m’étais rendu à l’hôtel Lutetia, j’avais à peine songé à mes parents et à ma sœur. J’avais été déconcentré par les gens dans la rue dont je ne pouvais m’empêcher de détailler la démarche au loin, de saisir les bribes de conversations lorsqu’ils me croisaient. J’avais scruté la façade de l’hôtel, et j’avais trouvé idiot d’avoir cru si longtemps durant mon enfance que mes parents m’observaient depuis l’une des fenêtres entrouvertes. J’avais été bousculé par des étudiants de Sciences Po qui descendaient la rue de la Chaise pour s’engouffrer dans les cafés du quartier, et je me rappelle que je n’avais pas eu la force de les invectiver tellement je me tenais loin de moi-même. Je m’étais dirigé vers la rue Labat avec la sensation trouble de m’être isolé, de me retrouver seul dans ma propre existence sans l’avoir jamais désiré. Je ne parvenais plus à ressusciter en moi le souvenir de mes parents et de ma sœur et j’avais eu l’impression de les avoir fait disparaître à mon tour. Je me disais que si mon grand-père avait été vivant, il m’aurait certainement traité de nazi et m’aurait surnommé Adolf Avner en éclatant de rire. En marchant jusqu’à mon domicile, j’avais entendu son rire dans ma tête et à plusieurs reprises j’avais réprimé l’envie de me jeter sous les roues d’une voiture.
J’ai décidé de ne plus me rendre au Lutetia. Si j’avais une course à faire dans les environs, je m’interdisais de passer à l’angle du boulevard Raspail et de la rue de Sèvres quitte à faire un détour. À cette période de ma vie, je passais mes soirées avec Dora enfermé dans la chambre de l’hôtel Bachaumont jusqu’au petit matin. J’avais acheté un réchaud pour cuisiner du riz ou des pâtes, rapporté deux assiettes et une casserole de mon appartement, qu’on nettoyait dans le lavabo. Il s’agissait juste de se remplir l’estomac pour la nuit et chaque jour, je reprenais du poids. Une odeur de nourriture imprégnait les murs, on ne réussissait pas à la dissiper même en ouvrant la fenêtre. Nous nous levions à l’aube à cause de son travail, je l’accompagnais jusqu’à la station de métro en serrant sa main dans la mienne. Je rentrais me coucher rue Labat et j’essayais de dormir le plus longtemps possible pour grignoter des heures sur la journée.
Sur le seuil de ma porte, j’avais la sensation étrange de revenir chez moi après une longue absence. J’avais le sentiment que j’avais fui mon passé et j’espérais me réconcilier avec le fil de ma mémoire dans cet appartement vide, encore habité par le souvenir de mon grand-père. Je me disais qu’il était présent dans chacune des pièces et je cherchais quelque chose d’imperceptible, une trace que mon grand-père m’aurait laissée en partant. Les objets qui me reliaient à lui étaient des points de repère : sa canne dans le porte-parapluie de l’entrée, l’affiche du ghetto de Venise au-dessus de son lit, le vase de Golda sur la table du salon. Je ne comprenais pas comment on pouvait oublier un proche en l’espace de six mois, comment on pouvait vivre de cette manière sans éprouver un profond malaise. Je me demandais si j’avais le droit de tenir le coup, si c’était permis à une personne qui survivait à toute sa famille.
Mon unique ambition consistait alors à me retrouver au lit avec Dora, et peut-être me suis-je volontairement plongé dans cette histoire pour éviter de penser à mon grand-père. J’y songeais dès l’après-midi, en me demandant si j’aurais plus d’assurance dans mes gestes et mes caresses que la nuit précédente. Je m’attachais à Dora, à cette chambre d’hôtel dans laquelle j’avais fini par me sentir bien malgré son inconfort et je prenais peu à peu l’habitude de partager le silence, de repousser ce sentiment de vide qui m’est si familier aujourd’hui. J’ai attendu plusieurs semaines que mon appréhension s’atténue avant d’oser lui raconter comment je m’étais fait ces cicatrices sur mon dos. Mais j’ai toujours gardé pour moi que mon grand-père m’avait envoyé attendre devant le Lutetia l’année de mes treize ans. Elle m’a ému par sa délicatesse, par la façon dont ses lèvres en ont épousé les reliefs sans manifester aucun dégoût et, intérieurement, j’ai eu la tentation de remercier mon grand-père de m’avoir infligé ces sévices sans jamais réfréner la puissance de ses coups. J’ai cru que parler de mon enfance à Dora me libérerait d’un poids, que ça ferait une ouverture. En réalité, je ressentais de plus en plus de lassitude à évoquer mes parents et ma sœur. À mesure que je me consacrais à notre relation physique, j’oubliais mon passé et je crois que c’est à cette période de ma vie que j’ai commencé à disparaître moi aussi.
Lorsque je n’étais pas avec Dora, son absence m’envahissait et je me suis mis à chercher du travail parce que je ne supportais plus de penser à elle toute la journée. J’avais suffisamment d’argent pour attendre encore un peu avant de reprendre un emploi. Un magasin rue des Blancs-Manteaux, dans lequel Marcel était vendeur, m’a embauché. J’avais trouvé cette place par un commerçant du Carreau du Temple qui m’avait pris à l’âge de dix-sept ans pour agencer la marchandise sur son étalage puis la remballer à la fin du marché. Le soir, je conservais l’odeur des habits sur mes mains même après les avoir frictionnées à plusieurs reprises avec du savon. Quand on se mettait à table, mon grand-père me reprochait de sentir les shmates, les vêtements. J’avais du mal à terminer mon plat. Ma gorge se nouait et je devais forcer pour avaler ma salive.
J’allais directement à pied de l’hôtel Bachaumont à mon travail, et de mon travail à l’hôtel Bachaumont sans retourner rue Labat. J’avais apporté une valise avec des affaires de rechange que je glissais sous le lit à côté d’une machine à écrire de la marque Olivetti ; et je veillais à ne pas l’abîmer en déplaçant mon bagage. Je me demandais si Dora s’en servait, je ne l’avais jamais vue taper à la machine. Le matelas était si petit qu’elle était obligée de dormir dans mes bras et si je me réveillais au milieu de la nuit, je prenais garde à rester immobile pour ne pas la tirer du sommeil. Dans mes rêves je retrouvais souvent ma famille tandis que la clarté du jour chassait leur souvenir. Lorsque j’étais éveillé, je n’arrivais pas à reconstituer les visages de mes parents et de ma sœur. C’étaient des formes ovales où je ne distinguais ni les yeux ornés de sourcils, ni la bouche, ni le nez. On aurait dit que la peau recouvrait la totalité de leur figure. Je reconnaissais seulement le chapeau de mon père et le serre-tête de ma sœur qui maintenait ses fins cheveux noirs derrière ses oreilles.
Un même rêve se répétait. J’étais dans un autobus avec mes parents, ma sœur donnait la main à ma mère. À chaque arrêt, des voyageurs montaient par flots réguliers jusqu’à ce qu’on soit serrés les uns contre les autres. En laissant ma place assise à une vieille dame sur la recommandation de ma mère, je m’écartais légèrement de ma famille. Je regardais les rues qui défilaient derrière la vitre et j’étais tellement réfugié dans mes pensées que je mettais un certain temps à comprendre que mes parents et ma sœur étaient descendus. Peut-être mon père m’avait-il interpellé, tiré par le bras, pourtant je n’avais rien entendu ni senti. J’étais oppressé par le coude d’un passager appuyé sur mes côtes. Je prévoyais de descendre à la prochaine station, de refaire l’itinéraire du bus à rebours, mais le véhicule ne marquait plus les arrêts. Je réussissais à me faufiler jusqu’au chauffeur malgré les protestations des personnes que je bousculais. Il me semblait qu’il profitait des lignes droites pour accélérer. Il refusait que je descende et nous continuions à rouler, indéfiniment. Je me sentais mal, j’avais peur de ne plus revoir mes parents et ma sœur. Dans mon cauchemar, je poussais chaque fois des cris de plus en plus intenses qui finissaient par me tirer de mon sommeil.
Je me réveillais en nage avec le corps de Dora par-dessus le mien. J’avais envie de me dégourdir les jambes comme si je venais de sortir de l’autobus bondé de voyageurs, impatient de marcher pour retrouver la trace ma famille. J’employais toute ma volonté à tenter de me rendormir, en vain. Mon rêve était si angoissant que j’éprouvais une douleur vive dans l’estomac. La boule m’envahissait de nouveau, une boule de feu que j’imaginais se consumer, brûler ma chair de l’intérieur. Je savais bien que c’était mon histoire, celle de ma famille qui se manifestait. Il m’arrivait de les haïr pour m’infliger cette souffrance en plein milieu de la nuit.
J’ai résidé six mois à l’hôtel Bachaumont avec la conviction que le reste de ma vie s’écoulerait désormais de cette façon. Pour la première fois de mon existence, j’avais la sensation de vivre dans le présent, de m’en contenter sans avoir à me préoccuper de l’avenir. Mon seul désir était de rester le plus de temps possible avec Dora dans cette chambre et j’ai compris désormais que ces quatre murs étaient un refuge par rapport à la vie que j’avais menée rue Labat et qui m’a conduit progressivement à m’enfermer de nouveau sur moi-même. Je n’étais plus animé par ce besoin d’éprouver physiquement la disparition de ma famille, de l’endurer par la faim et la douleur. J’avais refoulé mon passé mais, par moments, il refaisait surface à mon insu.
J’avais encore des périodes d’absence et de repli intérieur. Il m’était alors impossible de parler, et j’aurais voulu être seul dans ma chambre rue Labat, pour rester allongé de longues heures sur mon lit dans le silence et l’obscurité. À l’hôtel Bachaumont, je préférais embrasser Dora plutôt que d’essayer de prononcer des mots qui refusaient de sortir, me concentrer sur mes mains qui se blottissaient entre ses cuisses. Elle ne s’apercevait de rien et parfois j’aurais voulu qu’elle remarque mon mal-être à la façon que j’avais de respirer fort par la bouche, de reprendre mon souffle en écartant mes lèvres des siennes au milieu de nos baisers. J’avais l’impression qu’une colonne d’air dans ma poitrine m’aspirait, faisait rétrécir mon corps et installait le vide tout autour. Je savais qu’à cet instant-là je franchissais le seuil de ce monde où je pouvais enfin être avec ma famille. J’avais envie de pousser des cris sans pouvoir les distinguer de ceux des déportés, puis je songeais aux visages de mes parents et de ma sœur, dépourvus d’expression. À force de ne plus pouvoir me les remémorer précisément, je me forgeais peu à peu la certitude que j’allais les perdre, que je finirais par les oublier.