Daniel Avner a disparu

Elena Costa · Chapitre 14 sur 14

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Daniel Avner a disparu

Chapitre 14

14

 

J’ai fini par m’arrêter sur une aire d’autoroute. Je ne savais pas comment j’étais arrivé jusque-là. Je me sentais honteux d’avoir marché dans les allées de la station-service à la recherche d’une bouteille d’eau alors que ma mère venait de mourir. J’aurais dû rentrer chez moi, reprendre mes esprits. Au lieu de cela, j’avais roulé sans but précis, incapable de me concentrer sur les panneaux de direction surplombant les voies et toute mon énergie avait été employée à conduire dans l’espoir que ces kilomètres parcourus me feraient oublier la mort de ma mère. J’avais éprouvé le besoin urgent de renouer avec elle et cette fuite sur la route avait sans doute été déclenchée par cet état de surexcitation qui se mêlait à ma fatigue. Malgré mon abattement, imaginer les phrases que ma mère avait pu prononcer m’avait permis de la retrouver vivante, comme si elle avait été présente à côté de moi, en train de recracher la fumée de sa cigarette par la vitre entrouverte.

Sur le parking de la station-service, j’ai hésité à rappeler mon père. Je me suis dit que je devais l’informer du décès de ma mère, j’étais le seul à pouvoir le lui annoncer. Il aurait suffi de sonner à sa porte, de parler à la jeune femme qui m’avait ouvert la dernière fois. Je réentendais cette phrase ; puisque tu me regardes dans la vitre, invite-moi à prendre un verre, en m’interrogeant sur ce que mon père avait dû ressentir. Peut-être avait-il aussitôt redouté de se déshabiller devant ma mère, de lui montrer les cicatrices sur son dos. Sans doute avait-il été troublé par l’assurance de cette fille. Lorsque mes parents m’avaient raconté leur rencontre quand j’étais enfant, le visage de mon père m’avait semblé encore ému du soudain intérêt manifesté par ma mère. Avec le fond de la bouteille, je me suis passé de l’eau sur la figure. J’ai songé à l’enchaînement des circonstances qui avait abouti à la rencontre de mes parents devant le Lutetia. Plus que le hasard qui les avait amenés à se trouver ensemble au même endroit et au même instant, j’ai pensé qu’il avait dû exister à ce moment-là une disposition commune, un mélange de sensations trop indistinctes pour qu’ils aient pu en comprendre le sens, qui les avaient conduits à se regarder dans la vitre. Ils avaient dû se croiser dans un mouvement de flottement partagé. Et ma mère, en s’avançant vers mon père, avait introduit le reste de confusion en lui pour qu’il accepte spontanément sa proposition.

Je suis sorti de la voiture et je me suis appuyé contre la portière. Je comptais sur le bruit régulier de la circulation, sur le spectacle abrutissant de la route pour m’apaiser et arrêter le flot de pensées qui me traversait. J’avais de plus en plus de mal à retenir l’instant présent, à le sauver de ce passé qui remontait en moi. Mes yeux fatigués ne distinguaient plus que l’image floue et tremblante des véhicules lancés à toute allure sur les voies et qui surgissaient sous la forme de lignes noires. Je ne me sentais plus capable de conduire à nouveau, l’idée de m’installer au volant de ma voiture contribuait à m’immobiliser davantage sur ce parking. J’entendais les portières claquer, les conversations des automobilistes qui venaient se dégourdir les jambes, acheter un encas, mettre de l’essence avant de repartir. J’enviais la conviction qu’ils portaient en eux de suivre une direction précise comme on suit une intuition.

J’étais bloqué, je ne parvenais pas à m’extraire d’un malaise intérieur qui se répercutait sur mon état physique. J’étais épuisé et mon appréhension ajoutait à ma fatigue. Par moments, je commençais à me rendre malade en pensant que je demeurerais éternellement sur ce parking si je ne trouvais pas un moyen de reprendre le cours de mon existence. Je me suis dit que je devais dormir plusieurs heures pour pouvoir réfléchir ensuite à ce que je déciderais de faire. Au cas où je sombrerais dans le sommeil, où je me réveillerais hagard au milieu de la nuit, je n’aurais qu’à entrer dans la station-service. Cela me rassurait de disposer à proximité d’un endroit où me restaurer. J’avais des vertiges en pensant à la manière dont je pourrais vivre sur cette aire d’autoroute si les choses ne s’arrangeaient pas. Je me suis souvenu du lavabo dans la station-service, des toilettes où je m’étais rendu avant d’acheter la bouteille d’eau. J’évoquais mentalement la possibilité de tenir plusieurs jours sur ce parking en habitant dans ma voiture. Je savais que je finirais tôt ou tard par repartir mais puisque je n’étais pas prêt à reprendre le volant, je me contentais de demeurer ici en songeant à mes parents.

J’ai entendu le téléphone sonner malgré le bourdonnement de l’autoroute. Je me suis rappelé que je l’avais rangé dans la poche gauche de mon pantalon. En pliant légèrement la jambe, j’ai senti sa forme rectangulaire contre le haut de ma cuisse. J’ai préféré attendre que la sonnerie cesse de retentir. Je souhaitais demeurer dans ma solitude et ce signe qu’on m’adressait contribuait à la faire redoubler, à m’isoler un peu plus. Je n’avais pas le courage d’engager une conversation, de devoir me relier à une personne comme on fait l’effort de se relier au monde. Soutenir la moindre discussion risquait de faire s’évanouir le lien que j’avais recréé avec ma mère. Le téléphone s’est tu. J’étais sur le point de retrouver mon enfermement intérieur lorsqu’il s’est mis à sonner de nouveau. Je me souviens que j’ai commencé à redouter qu’un accident grave ne soit arrivé pour qu’on cherche à me joindre avec autant d’insistance. Je suis resté immobile, certain que la sonnerie reprendrait sitôt après s’être arrêtée. J’ai sorti le téléphone de ma poche avec le désir de le jeter le plus loin possible sur l’autoroute pour qu’on me laisse tranquille. J’ai dû m’y prendre à plusieurs tentatives avant de pouvoir lire sur l’écran, le nom de mon père.

Une sensation de chaleur m’a enveloppé. Mes doigts crispés et moites se sont refermés sur mon portable en manquant de le faire tomber à plusieurs reprises. Quand le nom de mon père s’est affiché une nouvelle fois, j’ai cru qu’il était en train de m’observer sur le parking, qu’il avait la capacité de me fixer au travers de l’écran. Je souffrais. Les mots se dérobaient dans ma gorge et j’ai réalisé que la seule chose que j’aurais eu à lui dire si j’avais voulu lui répondre aurait été : – Puisque tu me regardes dans la vitre, invite-moi à prendre un verre. Je ne savais plus si c’était moi qui avais prononcé cette phrase tellement elle m’appartenait. Je n’ai pas décroché. Je me suis demandé si mon père parviendrait à s’arrêter, s’il lui faudrait aussi passer une centaine de coups de fil avant de se résigner. Le téléphone a de nouveau sonné, c’était le cinquième appel. Chaque fois, il ne laissait aucun message. J’avais l’impression que mon père reproduisait le comportement que j’avais eu ce matin même, qu’il me renvoyait la douleur que je lui avais transmise.

J’ai observé les voitures sur l’autoroute pour m’empêcher de relire son nom sur l’écran du portable. J’ai eu le sentiment que ce n’était plus mon père, qu’après toutes ces années sans entretenir aucun contact avec lui, il m’était devenu étranger. Seule était restée son absence et j’ai compris que je ne voulais m’adresser qu’à elle. Depuis que mon père avait décidé de ne plus me voir, j’avais entretenu un dialogue intérieur avec lui en l’appelant. J’imaginais que nous nous exprimions dans le silence, entre deux sonneries, et je crois ne m’être jamais senti aussi proche de mon père qu’à ce moment-là. J’avais souhaité me confondre avec lui, retrouver tout ce qu’il avait été comme je l’avais fait pour ma mère en roulant. Puis j’ai songé à mes parents du plus loin qu’ils prenaient forme dans ma mémoire. J’ai glissé le portable dans la poche de mon pantalon, j’entendais encore la petite musique de la sonnerie sans savoir si elle ne retentissait pas plutôt dans ma tête. Je me suis installé au volant de ma voiture et j’ai démarré.

En roulant, j’ai perdu les dimensions de mon corps tant j’étais allé au-delà de ma fatigue. J’oubliais les coups de fil de mon père et l’idée que le téléphone continuait peut-être à sonner dans ma poche. J’étais épuisé à un tel point que je n’avais même plus conscience de conduire. J’étais entièrement absorbé par le défilement de la chaussée, par les lignes blanches sur le sol. J’appuyais sur l’accélérateur en espérant que ma gorge se desserre un peu. À mesure que j’avançais, j’avais le sentiment que le ciel, les arbres dans le pare-brise me dépouillaient d’une partie de moi-même pour la remplacer par cette sensation de vide que j’éprouvais en roulant. Et dans ce vide, j’ai senti la présence de mes parents. J’étais certain qu’ils surgissaient dans cet espace, dans cette ouverture que je distinguais dans le silence de l’habitacle. Leur souvenir était diffus, lointain, comme si je les avais repoussés en arrière-plan de mon existence. Je retrouvais dans le bruit du vent qui s’engouffrait par la fenêtre entrouverte la manière dont ma mère avait tenu sa cigarette, cette phrase qu’elle avait dite à mon père. C’étaient ces émotions que j’abritais désormais en moi et qui, en s’entremêlant sans distinction, formaient l’histoire de mes parents.

Si j’avais répondu à mon père, sans doute aurais-je été définitivement emporté par mon passé. Je me suis dit que je devais exister avant le souvenir de mes parents. C’était de cette façon qu’il faudrait vivre à présent. J’ignorais l’heure qu’il était, il m’aurait pourtant suffi de contrôler ma montre pour savoir quand je serais à mon appartement. Dans la voiture, j’avais l’impression de réussir à enfermer l’instant présent, à détacher chaque seconde de la précédente. J’arrivais à isoler ce que j’étais à un moment donné puis le moment d’après, en regardant simplement le paysage défiler derrière le pare-brise.

J’ai redressé le volant si brusquement que j’ai mis plusieurs secondes avant de me rendre compte que la salve de klaxons qui avaient retenti, les gestes agacés des automobilistes que j’avais distingués dans le rétroviseur m’étaient adressés. J’avais évité l’accident de justesse. J’ai garé la voiture, sans vérifier sur mon téléphone si mon père m’avait rappelé. Je me suis dépêché de sortir mes clés, de monter les marches qui me séparaient de mon appartement. J’ai songé à ma mère qui était morte, à mes parents, aux émotions qui m’avaient traversé au cours de cette journée avec la certitude que tout avait été exprimé, que jamais je n’avais été aussi proche d’eux. J’étais essoufflé, et j’avais du mal à calmer le tremblement de ma main pour insérer la clé dans la serrure. Les filles de ma compagne s’amusaient dans leur chambre et je me suis assis sur le sol pour jouer avec elles. Je me suis concentré à mon tour sur le jeu, et j’ai été étonné du rire soudain qui montait en moi.

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