Dans l'ombre du crime

Nora Roberts · Chapitre 8 sur 25

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Dans l'ombre du crime

Chapitre 6

6

 

— Je me suis rendue à New York, à la fois pour les affaires et pour faire un peu de shopping. L’occasion pour mes enfants et Angelo de passer du temps ensemble. Nous étions proches, Galla et moi. Nous étions sœurs. Nos enfants s’entendent bien.

— Quand cette visite a-t-elle eu lieu ? demanda Eve.

— L’année dernière, à la fin du printemps. Elle était vraiment malheureuse. Elle a essayé de me le cacher mais nous étions sœurs. J’ai vu que ça n’allait pas et j’ai insisté pour qu’elle me parle.

Elle marqua une pause, ferma les yeux quelques instants. Eve nota l’affaissement de ses épaules athlétiques sculptées par son ancienne profession.

Tereza avait les larmes aux yeux mais refusait de les laisser couler.

— Elle m’a dit que son mari ne lui manifestait aucun amour. Qu’elle aurait voulu travailler mais qu’il le lui refusait.

— Elle avait dit…

Antonio rassembla ses esprits.

— Elle nous avait annoncé qu’elle souhaitait s’éloigner des affaires pendant quelque temps, se dédier à son rôle de mère pour Angelo.

Tereza caressa gentiment le poing qu’il serrait à présent.

— Je sais. Je crois… Je pense qu’elle nous avait dit cela pour ne pas altérer notre opinion sur Jorge. Mais le travail lui manquait. La famille lui manquait. Et son pays. Et d’après elle, Jorge était devenu plus distant, plus… restrictif, si l’on veut. Il souhaitait qu’elle ne se présente que comme sa femme, qu’elle l’accompagne dans des événements mondains et des repas d’affaires.

Elle parvint à sourire à Eve.

— Elle était tellement belle, vous savez. Tellement charmante et compétente dans notre domaine. Cela faisait d’elle un atout pour lui et j’ai l’impression qu’elle craignait de n’être plus que ça. Plus qu’un atout pour lui.

» Elle voulait emmener Angelo en Toscane, lui faire découvrir la terre natale de sa maman. Mais Jorge s’y opposait. Il travaillait beaucoup et ne lui accordait que peu de temps. Elle se sentait seule. Sa famille et sa patrie lui manquaient. Elle n’avait pas de véritables amis car il voulait qu’elle consacre son temps aux épouses des clients, pour les inviter à déjeuner ou les accueillir en soirée.

— Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? Je suis sa mère.

Tereza se tourna vers Anna Maria.

— Elle avait peur de vous décevoir. Vous ne vouliez pas qu’elle se marie si vite, qu’elle épouse Jorge sans l’avoir côtoyé plus longtemps. Et pourtant, quand elle a déclaré qu’elle tenait à ce mariage, vous lui avez accordé votre bénédiction. Vous aviez raison, Mamma. Galla m’a dit que vous aviez vu juste. Mais elle l’avait épousé et ils avaient un fils. Elle m’a fait promettre de ne rien vous dire, ni à vous, Papa, ni à toi, mi amore. Je suis désolée.

— Tu penses que je pourrais t’en vouloir d’avoir respecté ta parole envers ma sœur ? De l’avoir réconfortée quand elle n’allait pas bien ?

— Je lui ai proposé de rentrer avec moi. J’ai dit que je l’aiderais à faire venir le petit en Toscane. Mais elle ne voulait rien entendre. Elle se refusait à priver son mari de son fils. Et puis…

Elle porta la main à son cœur, se massa la poitrine.

— Pourrais-je avoir un peu d’eau, s’il vous plaît ?

— Je vous en apporte tout de suite.

Peabody se leva pour récupérer l’un des tubes d’eau qu’elle avait empilés dans un coin.

— Elle avait de la chance de vous avoir, dit-elle. D’avoir quelqu’un à qui parler.

— Merci. Merci. C’était plusieurs semaines après. Nous étions restées plus régulièrement en contact après ma visite. J’essayais de lui parler ou de lui écrire tous les jours si possible. Elle m’a raconté qu’elle avait rencontré quelqu’un, un artiste. Qu’elle lui avait acheté un tableau. Une peinture de chez nous. Elle sortait se promener, ou courir, c’était sa manière d’évacuer un peu son spleen. Elle l’avait rencontré durant l’une de ses balades. Ils étaient devenus amis… puis plus que ça. Et elle était heureuse. Elle avait trouvé l’amour. Tout en sachant que c’était mal de trahir ses vœux de mariage.

Sa famille resta silencieuse comme Tereza interrompait son récit pour boire de l’eau.

— Elle avait envisagé de divorcer. De rentrer à la maison pour voir si son cœur continuerait à battre pour l’artiste. Mais elle revenait sans cesse à ses vœux et à l’enfant qu’elle avait fait avec son mari. Elle avait beau être heureuse, elle savait qu’elle ne pouvait pas simplement mettre fin à son mariage, briser sa famille. Elle se devait d’essayer d’arranger les choses. Elle m’avait raconté tout ça. M’avait confié il y a une semaine ou deux – plutôt deux, je dirais – avoir mis fin à sa liaison. En l’entendant me raconter comment son amant avait pleuré avec elle, j’ai pleuré à mon tour.

Tereza ferma les paupières.

— J’ai pleuré avec elle car je pensais qu’elle faisait une erreur, qu’elle aurait dû écouter son cœur. Je ne lui ai pas dit. J’aurais peut-être dû.

Elle cligna les yeux pour refouler les larmes et but une autre gorgée d’eau avant de se tourner vers son beau-père. Elle lui dit quelques mots à mi-voix, en italien. Il secoua la tête, l’attira à lui, l’embrassa sur la tempe.

Puis il se redressa sur son siège, ses yeux noirs braqués sur Eve.

— Vous pensez que l’artiste l’a tuée parce qu’elle avait rompu ?

— Non, monsieur. Elle s’est rendue au parc ce soir-là pour le retrouver, à sa demande. Mais, précisa-t-elle en voyant la colère déformer de nouveau ses traits, il souhaitait la voir pour lui faire un cadeau d’adieu. Une toile censée accompagner celle qu’elle lui avait achetée le jour de leur rencontre. Il s’est présenté à moi et m’a raconté ce que votre belle-fille vient de confirmer. Il avait la toile avec lui. Son chagrin m’a paru aussi réel que le vôtre. Par ailleurs, aucune des preuves dont nous disposons ne pointe vers une quelconque implication de sa part dans la mort de Galla.

— Jorge…

Le visage d’Anna Maria, à l’inverse de celui de son mari, était devenu blanc comme un linge.

— Il y a une froideur en lui. Galla ne la voyait pas. Elle était comme aveugle, mais il y a quelque chose de glacial chez lui.

— Nous n’avons aucun indice de sa présence dans le parc au moment de la mort de Galla. Tout indique au contraire qu’il était chez lui et n’a pas quitté son domicile de toute la soirée. Cependant, nous allons l’interroger en profondeur.

» Monsieur Modesto ?

— Sì ?

— Votre belle-fille est une femme de parole. L’êtes-vous aussi ?

— Une fois ma parole donnée, je ne reviens pas dessus.

— Je vais avoir besoin de votre promesse formelle à tous, vous qui aimiez Galla, qui voulez que justice soit faite pour elle, que ce que nous allons évoquer à présent ne sortira pas de cette pièce. Que personne ici n’engagera d’action qui puisse interférer avec cette enquête.

— Vous l’avez, assura Antonio.

Il croisa le regard de chacun des membres de la famille.

— Elle a la parole de la famille Modesto. Et nous la tiendrons.

— Peabody, affichez Cobbe à l’écran. Lorcan Cobbe, reprit Eve comme Peabody se levait pour obtempérer. Ce nom vous est-il familier ?

— Je ne connais personne de ce nom, répondit Antonio tandis que les autres faisaient non de la tête. C’est lui qui a tué ma fille ?

— Oui.

— Pourquoi ? Pourquoi cet homme aurait-il tué Galla ?

— Parce que c’est son métier. Lorcan Cobbe, répéta Eve en désignant la photo d’identité à l’image. Un assassin professionnel. Nous avons des preuves qu’il se trouvait dans le parc. Des preuves également qu’il a été engagé pour tuer Galla. Certains d’entre vous reconnaissent-ils cet homme ?

— Je n’ai jamais vu ce visage, affirma Stefano. Il tue pour de l’argent ? Qui pourrait… ?

Il s’interrompit et, comme sa mère, devint soudain très pâle.

— De quoi venez-vous de vous rappeler ? demanda Eve.

— Rien, sûrement rien d’important. C’était une blague.

— C’est-à-dire ?

— Jorge était à Rome pour des réunions, une présentation. Après des heures de discussion et une longue présentation, je l’ai emmené boire un verre. C’est là qu’il m’a demandé, comme une blague de mauvais goût : « Où est la mafia quand on a besoin d’elle ? »

» L’un de nos concurrents sapait nos ventes en nous battant sur les prix et il a affirmé sur le ton de la plaisanterie qu’on avait besoin – comment a-t-il dit ça ? – que des hommes en limousine noire nous débarrassent d’eux, pour de bon. Comme nous avions vraiment eu une journée difficile, j’ai répondu du tac au tac qu’on n’avait qu’à contacter Bellacore. Salvadore Bellacore.

Stefano leva les mains dans un geste d’excuse en entendant le sifflement réprobateur de son père.

— Je sais, Papa, c’était de très mauvais goût.

— Qui est ce Bellacore ?

— Un ancien mafioso, expliqua Stefano. Il est très âgé, retraité… et désormais sorti de prison, où il a passé de nombreuses années. La rumeur veut qu’il se soit installé dans une belle villa en Sardaigne. On dit aussi, et c’est ce que j’ai répété à Jorge, qu’il connaît les tueurs de la région et sait où les trouver, pour en avoir été un lui-même. Selon certains, il profiterait de sa retraite pour jouer les intermédiaires dans ce domaine. Je lui ai raconté tout ça. Vous pensez que c’est moi qui lui ai donné l’idée ?

— Je ne doute pas qu’il l’avait déjà en tête. Pouvez-vous situer la date exacte de cette conversation ?

— En mars. La troisième semaine de mars. Je pourrai vérifier mon agenda pour vous préciser quel jour.

— Ça me suffit. Excusez-moi une minute. Peabody, je vous laisse continuer…

Eve sortit de la pièce et appela Connors.

— Vérifie le compte de Tween du mois de mars, à partir de la troisième semaine. Je cherche un paiement, comme des honoraires de consultant. Le bénéficiaire ne sera sans doute pas indiqué mais il s’agit d’un certain Salvadore Bellacore.

— Bellacore l’entremetteur. J’aurais dû y penser tout seul, mais ce type a au moins cent dix ans. Donne-moi un instant…

Voyant s’afficher l’écran bleu qui lui demandait de patienter, Eve se mit à faire les cent pas. Mais Connors réapparut quelques secondes plus tard.

— Le 24 mars, dix mille euros ont été transférés à Bellacore.

— Eh ben. Il n’a pas essayé de dissimuler la transaction ?

— La somme est versée à la ferme de Bellacore : oranges, citrons, olives. Avec un peu de temps, je devrais pouvoir trouver la preuve qu’elle sert d’écran pour ses activités d’entremetteur criminel. Ça te fait avancer ?

— Carrément. Envoie-moi le fichier. On se reparle plus tard.

« Je te tiens, salopard », songea-t-elle en raccrochant.

Elle retourna dans la salle où Peabody interrogeait les Modesto sur le testament de Galla.

— Elle m’en avait parlé après la naissance d’Angelo, dit Stefano avant de se frotter les yeux. Elle voulait que je gère ses fonds. Son patrimoine, son argent, ses actions, ses propriétés devaient être réparties entre son mari et son fils, plus certains dons spécifiques à la famille, à des œuvres de charité, à sa gouvernante Elena Rinaldi et à Sofia Grinaldi, la nourrice d’Angelo.

— Avait-elle nommé des tuteurs pour son fils au cas où il arriverait quelque chose à son père en même temps qu’à elle ? s’enquit Peabody.

— Oui, Tereza et moi. Nous avons deux enfants, les cousins d’Angelo. Elle voulait qu’il soit pris en charge par la famille, bien sûr.

— Il n’aura pas l’enfant, annonça Anna Maria d’une voix calme mais inflexible. Si c’est lui le responsable, il n’aura pas l’enfant de Galla.

— Voici ce que je vais vous demander de faire, dit Eve. Rendez-vous auprès de votre fille, de votre sœur. N’entrez pas en contact avec Tween. S’il essaie de vous joindre, ne répondez pas pour le moment. Je passerai vous voir à votre appartement quand j’aurai des nouvelles à vous communiquer.

— Connors nous a réservé une suite au Regent Hotel. L’appartement n’est pas assez grand pour accueillir toute la famille d’un coup.

— Il a fait ça ?

— Nous nous connaissons un peu, répondit Stefano. Il m’a appelé pour me présenter ses condoléances et me dire que je pouvais vous faire confiance, à vous, votre équipière et votre brigade pour obtenir justice au nom de Galla.

— C’est juste. Vous avez besoin d’un moyen de transport ?

— Nous avons ce qu’il nous faut.

Eve se leva.

— L’inspecteur Peabody va vous escorter jusqu’à la sortie.

Antonio se leva à son tour.

— Je ne peux qu’apprécier votre prévenance et votre amabilité. Mais ce n’est pas ce que j’attends de vous en priorité. J’ai surtout besoin que vous soyez implacable, féroce.

— Comptez sur moi, répondit-elle.

Lorsqu’ils furent partis, elle scruta les traits du visage de Cobbe toujours à l’écran.

— Et toi aussi, souffla-t-elle.

De retour à la Criminelle, elle fit signe à Peabody de la suivre dans son bureau.

— Ce sont des gens bien, commenta Peabody. Le petit sera entre de bonnes mains avec eux.

— Si nous ne faisons pas tout foirer, le gosse dînera en leur compagnie dès ce soir. Tween a versé dix mille euros à Salvadore Bellacore le 24 mars dernier.

— Non, c’est vrai ? Je ne voudrais pas nous porter la poisse mais c’est presque trop facile.

— Cobbe sera une autre paire de draps.

— Une autre paire de manches, plutôt.

— Dans un cas comme dans l’autre, ça ne veut rien dire.

Eve s’installa à son bureau, une paume pressée contre sa tempe.

— Ça va ? s’enquit son équipière.

— Un début de mal de tête. Si l’un d’entre eux avait agi différemment, elle serait toujours en vie. Mais on ne peut pas leur dire ça, d’autant que même s’ils avaient agi différemment, elle pourrait être morte d’une mauvaise chute sous la douche ou de je ne sais quoi.

Peabody se tourna vers l’autochef, afficha le menu et programma un plat que son lieutenant ne pourrait pas refuser.

— On va se manger une pizza au pepperoni parce qu’on a faim toutes les deux et qu’il faut qu’on soit au taquet pour faire tomber ce sale type.

— Je dois d’abord mettre tout ça par écrit.

— Je peux m’en charger.

— Non, je veux que vous contactiez les services de protection de l’enfance. Trouvez quelqu’un qui fait bien son métier et veillez à ce que la paperasse soit rapidement expédiée dès qu’on aura mis Tween en cellule pour que le gamin soit remis à sa famille.

— Compris.

Peabody déposa une part de pizza et un tube de Pepsi sur le bureau d’Eve. Après un coup d’œil au siège des visiteurs, elle décida de rester debout pour manger sa part.

— On pourra diriger les Italiens, ou Interpol, ou les mieux placés pour ça, vers Bellacore. Échange de bons procédés.

Elle vérifia son courrier pour voir si elle avait un message de Whitney.

Pas encore.

Alors qu’elle terminait sa part de pizza, en songeant qu’elle en reprendrait bien une, elle reçut un appel de Reo.

— La défense a demandé et obtenu une suspension de séance jusqu’à 10 heures demain. Je lance les mandats et je me mets en route pour le Central.

— Bien reçu, répondit Eve. Pour le mandat d’arrestation, c’est « complot en vue de commettre un meurtre » et « assassinat ».

— Vous avez des preuves solides ?

— Très solides. Je vous brieferai dans mon bureau à votre arrivée. On le tient.

Son mal de tête envolé, ou presque, Eve fit pivoter son siège.

— Envoyez deux de nos collègues femmes appliquer le mandat et le ramener ici, ordonna-t-elle à Peabody.

— Des femmes spécifiquement ?

— Ce salaud s’est servi d’une femme pour progresser dans sa carrière, améliorer son statut social et s’en mettre plein les poches. Après quoi il l’a fait éventrer. Il vivra comme une insulte le fait d’être arrêté par des femmes flics. C’est mesquin, mais je suis d’humeur mesquine.

— Je m’en occupe, mais il faut d’abord que je finisse ma part de pizza. Si je sors avec ne serait-ce que la croûte, je risque de déclencher une émeute. On prévoit de charger au maximum la barque avec Tween ?

— Exactement, parce qu’on reverra ensuite les chefs d’inculpation à la baisse.

Peabody se mit à tousser et se frappa plusieurs fois la poitrine.

— J’ai failli m’étrangler avec ma dernière bouchée. Vous voulez réduire les chefs d’accusation ?

— On va commencer par deux condamnations à perpétuité cumulatives, hors-planète. Après quoi on leur laisse assez de jeu pour descendre à deux peines concomitantes, avec possibilité de libération conditionnelle au bout de trente ans… à condition qu’il incrimine Cobbe et surtout qu’il nous fournisse des informations menant à l’arrestation de celui-ci. C’est un pur salaud et il mérite de passer le restant de ses jours dans une cage. C’est aussi un faible. Si on lui fait miroiter la possibilité de sortir dans trente ans, de retrouver un semblant de vie, il la saisira. Soit il nous permet d’appréhender Cobbe, soit il endosse la totalité de la peine.

Eve s’interrompit pour boire une rasade de Pepsi.

— Et ça n’inclut pas les chefs d’inculpation supplémentaires que les alphabets pourraient lui mettre sur le dos. Aucune chance qu’il s’en sorte à bon compte, assura-t-elle.

Elle pivota de nouveau sur son siège.

— Au boulot.

Eve rédigea un rapport détaillé qui mentionnait le paiement à l’entremetteur et la chronologie des faits, les éléments connus du testament de la victime, la corroboration de la liaison extraconjugale et la façon dont elle avait pris fin.

À peine l’avait-elle envoyé que Reo apparut sur le seuil.

— Ça sent la pizza, dit-elle. Qu’est-ce qui m’a pris de me goinfrer d’un mauvais hot-dog sur le chemin ? Bon, j’ai encore de la place pour un bon café.

— Servez-vous. Et asseyez-vous, prenez le bureau.

Eve se leva pour libérer le siège, sans oublier de récupérer son tube de Pepsi.

Elle partagea les dernières nouvelles avec Reo tout en ajoutant la photo d’identité de Bellacore sur son tableau.

— Eh bien, vous étiez sérieuse en disant que c’était du solide. Il ne va pas pouvoir justifier ces paiements. Vous n’avez pas identifié le compte numéroté en Andorre ?

— Si c’est faisable, Connors y arrivera. Avec le timing de ces trois paiements, il est cuit. Et je peux vous garantir que l’équipe chargée de la perquisition rapportera d’autres éléments de preuve. Tween est arrogant, il est sincèrement convaincu que personne n’enquêtera sur lui. Après tout, il était au lit avec la migraine au moment du meurtre. Je ne serais pas surprise qu’on tombe sur des honoraires payés à un détective privé au cours des derniers mois. Il a pu les dissimuler sur un compte professionnel ou les faire régler par Modesto. Connors a déjà de quoi s’occuper mais si ces versements existent, l’équipe les trouvera.

» Je vais le faire craquer. Puis vous pourrez négocier un accord.

Reo décocha une pichenette à une poussière imaginaire sur sa jupe rayée.

— Vous voulez que je négocie avec lui ?

— Ce que je veux, c’est Cobbe.

— Vous et la moitié des agences de maintien de l’ordre à travers le monde. J’ai fait quelques recherches.

— Et ne serait-ce pas génial que la substitut du procureur de New York joue un rôle clé dans l’interpellation d’un assassin internationalement recherché ?

Reo avala une gorgée de café et sourit.

— Je ne serais pas contre. Peines concomitantes, possibilité de conditionnelle dans cinquante ans.

— Trente. Il a besoin d’une carotte, de pouvoir s’imaginer une vie après la prison.

— C’est intéressant de se retrouver de l’autre côté de ce genre de discussion, pour une fois. Trente-cinq, Dallas. Il a fait éventrer sa femme, la mère de son jeune fils, dans un jardin public. Je ne peux pas descendre plus bas.

— Trente-cinq, acquiesça Eve. De toute façon, il ne sortira pas d’ici trente-cinq ans. C’est un sale con. Il merdera forcément. Et je peux vous promettre que si dans trente-cinq ans il doit passer devant la commission, la famille de Galla s’exprimera à l’audience de libération conditionnelle. Il fera quarante ans de prison… après quoi il en fera plus pour d’autres chefs d’accusation. Il a exploité le système bancaire international pour s’offrir les services d’un tueur à gages.

— Petite maligne que vous êtes.

— C’est pour ça qu’on me paie une misère. S’il parvient à sortir un jour, il sera ruiné et brisé. Le fils de Galla va être élevé par sa famille, par des gens bien, dans un pays qu’elle adorait. En faisant tomber Cobbe, on achèvera de rendre justice à Galla. Nous sommes là pour ça.

— Nous sommes là pour ça. J’ai encore un peu de travail préparatoire, puis on pourra aller s’occuper de Tween une fois qu’il sera mis sous écrou et rejoint par son avocat.

— Le bureau est à vous. Je dois briefer l’équipe qui fouillera son domicile.

Elle ne fut pas surprise de retrouver le capitaine de la DDE dans la salle commune, à côté de McNab.

— Whitney s’occupe de faire tomber les dernières barrières bureaucratiques, lui apprit Feeney. Il sait mieux y faire que moi. Il devrait avoir des infos pour toi d’ici ce soir.

— Bien. Je vais avoir besoin que McNab et toi fassiez le maximum sur les appareils électroniques du domicile. Données financières en particulier : on aimerait pouvoir s’appuyer sur un paiement à un enquêteur ou à un cabinet de détectives privés. Tween est le genre d’homme à avoir son propre coffre-fort. Ouvrez-le. S’il n’a pas contacté Cobbe sur ses communicateurs personnels, il doit disposer d’un clone dans un coffre. Qui est chargé des appareils dans son bureau ?

— J’ai mis deux personnes sur le coup. Callendar et Rosco.

— Dis-leur de chercher des données financières et d’éventuels clones. Santiago, les deux Carmichael, Shelby : à nous.

Son communicateur bipa alors qu’elle menait le briefing de son équipe.

— Une seconde, ordonna-t-elle en voyant le nom affiché à l’écran. Dallas, j’écoute.

— Lieutenant Dallas ! Ils ont arrêté signore Tween ! La police, ils sont venus à la porte, ils…

— Je sais, madame Rinaldi. C’est moi qui les ai envoyés.

— Oh ! Qu’est-ce que je fais ? Il me crie dessus, m’ordonne d’appeler son avocat, Me Milton Barkley.

— Allez-y, prévenez-le. Vous pourrez indiquer à l’avocat que M. Tween est en détention au Central. Où est le garçon… Angelo ?

— Il fait la sieste. À l’étage, avec sa nounou. Il comprend pas où est partie sa mère, pourquoi sa nounou et moi devons partir.

— Vous avez les coordonnées de Stefano Modesto ?

— Oui. Oui, bien sûr, mais…

— Contactez-le, exposez-lui la situation. Il pourra venir chercher Angelo et l’accueillir dans son hôtel à New York.

— Oh ! Grazie a Dio !

— La police va revenir avec un mandat de perquisition. Laissez-les entrer à leur arrivée. Une fois que l’enfant sera avec son tuteur légal, la nourrice et vous serez libres de partir.

— Je vais prévenir Sofia, la nounou. On va faire la valise d’Angelo. Mille mercis à vous, lieutenant Dallas.

— C’est mon travail. Je vous rappellerai.

Eve raccrocha.

— Peabody, informez les services de protection de l’enfance que Tween est en état d’arrestation et que son fils mineur se trouvera auprès de son tuteur légal. Des questions ? demanda-t-elle à l’équipe.

— On sait quoi faire, lui assura Santiago.

— Alors allez-y.

Elle repartit vers son bureau pour prévenir Reo.

— Tween a un avocat. Un dénommé Milton Barkley.

— Une seconde…

Reo ouvrit une fenêtre de recherche sur son mini-ordinateur.

— Hum. Prestigieux. Mais c’est un spécialiste du droit des affaires, pas du droit pénal. Ce qui signifie que Tween n’a pas ou ne connaît pas d’avocat pénaliste. Barkley en emmènera un.

— Je vais avoir besoin de mon bureau.

— J’ai presque terminé de toute façon. J’ai l’autorisation pour négocier une peine de trente-cinq ans. Je sais comment l’amener, ajouta Reo. Tout comme je sais comment la jouer avec Peabody et vous. J’imagine que vous me servirez une belle sélection d’insultes sur mes honteuses méthodes d’avocate.

— C’est tellement facile d’insulter les avocats.

Reo pointa vers elle un doigt faussement menaçant puis se leva.

— Je vais me trouver un bureau dans la salle commune.

De retour sur son siège, Eve ajouta plusieurs éléments au dossier en préparation de l’interrogatoire. Alors qu’elle passait le contenu en revue, Connors entra.

— Salut. Je ne m’attendais pas à te voir.

— Des affaires en cours pas loin d’ici. J’avais une fenêtre pour faire un crochet.

Il s’approcha de l’autochef.

— Un café ?

— Tu me poses sérieusement la question ?

Il programma deux tasses.

— Galla Modesto possédait une ferme dans la région du Chianti, en Toscane. Quelques hectares, des jardins, un petit vignoble, un cottage pour les gardiens et une vue superbe. Tween l’a mise en vente.

— C’est vraiment un salopard.

— Il a également donné aux gardiens trois semaines pour vider les lieux.

Connors s’approcha de l’étroite fenêtre du bureau et regarda au-dehors en sirotant sa boisson.

— Il vend aussi l’appartement de sa femme à Florence. Elle a une jeune cousine, étudiante en art, qui y habite. Il lui a demandé d’être partie d’ici un mois.

— Nous serons en mesure de bloquer toutes ces démarches. Et c’est ce qu’on va faire.

— Je n’en doute pas, murmura-t-il, le regard toujours tourné vers l’extérieur. Je n’en doute pas. L’argent, les biens immobiliers. Des choses pour lesquelles j’ai pu être prêt à tout. Maintenant, c’est mon métier. Et un plaisir. Une forme de jeu aussi. Mais il fut un temps où c’était une question de survie, un besoin presque désespéré. Il y a cependant une différence entre la nécessité et la cupidité, n’est-ce pas ?

— Comme tu dis.

Sentant qu’il en avait besoin, elle se leva pour le rejoindre et l’enlaça par-derrière.

— Je le tiens, Connors. Fais-moi confiance.

— Oh, je te fais confiance, répondit-il en refermant une main sur la sienne.

— Et j’aurai Cobbe. Nous aurons Cobbe, se corrigea-t-elle.

— Pour lui, tuer est un métier, un plaisir et un jeu aussi.

Elle percevait en lui une boule de tension, de colère et de chagrin mêlés.

— Ça ne veut pas dire que vous vous ressemblez.

— Nous venons des mêmes ruelles, des mêmes taudis. Nos vies d’enfants ont été dominées par le même homme. Et pendant un certain temps, nous avons suivi des chemins parallèles.

— Ne dis pas n’importe quoi. Tu as déjà tué pour de l’argent ?

— Non. Voilà au moins quelque chose qui ne m’a jamais tenté.

Il se retourna, l’embrassa sur le front puis s’écarta.

— J’ai eu confirmation de la présence de Cobbe à Amsterdam il y a trois semaines. Un homme d’affaires associé à une maison close haut de gamme, à un sex-club populaire et à d’autres entreprises du même genre est mort dans ce que la police décrit comme « un cambriolage ayant mal tourné ». Derrière cette explication de façade, Cobbe est le suspect numéro un.

— Que s’est-il passé en réalité, selon eux ?

— Le pauvre homme d’affaires a reçu une série de violents coups au visage et de multiples coups de couteau. Tout cela une fois s’être fait trancher la gorge. Les enquêteurs pensent que le cambriolage raté a été mis en scène une fois le meurtre commis. Une heure après la mort de la victime, Cobbe est entré dans la maison close en utilisant l’un des passes VIP que la victime remettait souvent à ses amis ou à ses clients. Il s’est offert les services de deux des femmes présentes et une bouteille de champagne hors de prix.

— Audacieux.

— Il l’a toujours été. Ils n’ont pas encore déterminé comment il était arrivé ou reparti de la ville.

— C’est néanmoins une pièce de plus pour notre puzzle. Il me faudrait le nom du policier chargé de l’enquête.

— Tu l’auras.

— En ce moment même, Tween est mis sous écrou pour complot en vue de commettre un meurtre et assassinat. Une fois qu’il aura discuté avec son ou ses avocats, je le ferai transférer en salle d’interrogatoire.

— Vous avez fait vite, lieutenant.

— Tu as contacté Stefano Modesto.

— Exact. Ça m’a paru… approprié.

— C’était plus que ça. Sa famille et lui te sont reconnaissants de les accueillir à l’hôtel alors qu’ils font face à cette perte. Sa femme était au courant de la liaison et a préservé le secret de sa belle-sœur. Elle a fini par me parler et confirmer l’ensemble du récit de Stowe.

» La perquisition est lancée. Tout, absolument tout ce que Tween pourrait savoir de Cobbe sera bientôt en ma possession.

— Tu t’inquiètes pour moi.

Il posa sa tasse pour prendre Eve par les épaules et la secouer gentiment.

— Arrête, dit-il. Tu as un travail à faire.

— Les règles du mariage stipulent clairement que je dois m’inquiéter pour toi quand c’est justifié.

Connors éclata de rire. Il lui lâcha les épaules pour lui prendre le visage à deux mains et l’embrasser. Passionnément.

— Un consultant, un civil, qui fraternise avec l’enquêtrice chargée du dossier alors qu’elle est en service, c’est contraire au règlement, prévint-elle.

Elle lui saisit à son tour le visage.

— Alors autant recommencer, dit-elle.

Cela fait, Connors la tint contre lui pendant quelques précieuses secondes supplémentaires.

— Tu es mon cœur, souffla-t-il avant de reculer d’un pas. J’aimerais pouvoir rester et te regarder mater ce salaud de Tween, mais j’ai déjà beaucoup jonglé avec mon planning aujourd’hui.

— Je te ferai un résumé des meilleurs moments ce soir à la maison.

— J’y compte bien. Je rentrerai peut-être un peu tard. Si c’est plus qu’un peu, je te tiendrai au courant.

— Même chose pour moi.

— Un jour, lança-t-il avant de sortir, tu m’enverras peut-être un exemplaire de ces fameuses règles du mariage.

Eve s’approcha à son tour de la fenêtre face à laquelle il s’était tenu. Un tram aérien s’approcha suffisamment près pour qu’elle puisse différencier les visages blasés des locaux de ceux, enthousiastes, des touristes.

En contrebas, piétons et véhicules défilaient dans les rues. Et quelque part, non loin, Cobbe se préparait à tenter d’assassiner l’homme qu’elle aimait.

Elle le trouverait. Il n’y avait désormais rien de plus important dans son travail, dans sa vie, que de mettre la main sur Lorcan Cobbe et de le flanquer derrière les barreaux.

Elle allait faire tomber Tween. C’était son métier, son devoir. Un acte de justice. Et elle se servirait de lui pour atteindre son objectif prioritaire.

Elle entendit Peabody entrer mais ne se retourna pas.

— Tween a été inculpé, il s’entretient avec ses avocats, à savoir Milton Barkley et Denise Gotte. C’est Gotte la pénaliste. Elle a rejoint le cabinet Patterson & Franks – devenu Patterson, Franks & Gotte – en tant qu’associée il y a six mois. Elle vient d’Atlanta.

— Très bien. Nous serons prêtes dès qu’ils le seront.

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