Dans l'ombre du crime
Chapitre 7
7
Un peu plus d’une heure plus tard, Eve fit son entrée dans la salle d’interrogatoire A.
— Début de l’enregistrement. Dallas, lieutenant Eve, et Peabody, inspecteur Delia, débutent l’interrogatoire de Tween, Jorge, en présence de ses représentants juridiques, dans le cadre de l’affaire H-32108.
Elle s’installa en face de Tween, assis à la table au revêtement usé, flanqué de ses avocats.
— Monsieur Tween, vous avez été arrêté à la suite de votre inculpation pour complot en vue de commettre un meurtre et pour l’assassinat de votre femme, Galla Modesto. Vous a-t-on lu vos droits et comprenez-vous vos droits et obligations dans ce cadre ?
Ce fut Gotte qui répondit. C’était une femme robuste d’une petite cinquantaine d’années avec un élégant carré de cheveux blonds et des yeux bleus durs comme la pierre.
Sa voix, aussi acérée que son regard, n’avait aucune trace de l’accent typique d’Atlanta.
— Mon client a été informé de ses droits et les comprend parfaitement. Il nie catégoriquement toute implication dans la mort tragique et violente de sa femme. Et il est consterné – tout comme ses représentants – que vous osiez brandir des chefs d’inculpation aussi ridicules face à un homme déjà en deuil.
— Je vois. Mais bon, c’est de la pure connerie, ce démenti.
— Nous ne tolérerons pas ce genre de langage ou de comportement injurieux !
— Vous allez devoir tolérer bien plus que ça avant la fin de cette entrevue.
Barkley, un sexagénaire à la peau sombre et aux beaux cheveux crépus saupoudrés de gris, leva une main en signe d’apaisement.
— Lieutenant. Cela fait presque dix ans que je suis l’avocat de M. Tween. Je connaissais Galla et je suis à la fois choqué et attristé par sa mort, et la violence dont elle a été victime. C’est une tragédie et je vous demanderai de la respecter comme telle.
— Je respecterai toujours la victime, monsieur Barkley. Monsieur Tween, quand mon équipière et moi vous avons informé du meurtre de votre épouse hier soir, vous avez déclaré n’avoir eu aucune connaissance de la liaison extraconjugale qu’elle avait entretenue un temps avant d’y mettre un terme.
— Mon client maintient qu’il n’en savait rien. Votre tentative d’exploiter une transgression commise par la victime comme un mobile pour mon client est risible.
Gotte planta un doigt impérieux sur la table.
— Les disques de vidéosurveillance de mon client montrent qu’il n’a pas quitté son domicile après être rentré chez lui à 18 h 30 ce soir-là. Il…
— Personne n’a dit qu’il était sorti de chez lui.
Eve ouvrit le dossier et en sortit – merci Feeney – une copie du rapport, accompagné de photos, établi par un détective privé.
— Vous n’en avez pas moins engagé, le 16 novembre de l’année dernière, l’entreprise d’investigation Oscar Gill avec pour instructions de suivre votre femme. Pourquoi avoir fait cela, monsieur Tween ?
— Ce ne sont pas vos affaires.
— Au contraire, c’est au cœur de mon affaire.
Elle étala les pages sur la table.
— Ce rapport est une copie de celui que vous a adressé Oscar Gill et pour lequel vous l’avez rémunéré – par le biais d’une note de frais prise en charge par Modesto, vins et spiritueux – huit mille trois cent vingt-cinq dollars. Considérez-vous l’embauche d’un détective privé pour suivre et photographier votre femme comme une dépense d’ordre professionnel ?
— Ce document est ma propriété. Ce sont mes affaires personnelles et intimes.
— Obtenu par le biais d’un mandat dûment émis et exécuté.
Eve en sortit une version imprimée qu’elle fit glisser vers Gotte.
— Vous n’avez pas répondu à la question, monsieur Tween, fit-elle remarquer.
Gotte leva un doigt pour intimer à Tween de garder le silence pendant qu’elle lisait le mandat. Elle parcourut ensuite du regard le rapport et les photos – Galla marchant main dans la main avec Stowe, un baiser, une étreinte échangés – visiblement prises avec un téléobjectif à travers la vitre d’un appartement.
Gotte se pencha vers Tween et lui murmura quelque chose à l’oreille. L’air furieux, il maugréa en réponse quelques mots dans la sienne.
« L’avocate n’est pas contente », constata Eve.
La pénaliste n’avait pas un visage spécialement souriant au départ, mais l’œil avisé d’Eve devinait l’énervement derrière son impassibilité factice.
Personne n’aimait qu’on lui mente.
— Mon client a nié avoir eu connaissance de cette liaison dans une tentative pour protéger la réputation de sa femme et épargner sa famille.
— Donc il a menti.
— Il venait d’apprendre le meurtre de sa femme. Il…
— À vrai dire, il l’a appris à peu près vingt minutes après l’assassinat. Ce mandat autorise également la police à ouvrir tout contenant verrouillé ou coffre-fort au sein de la résidence. Nous avons trouvé votre communicateur cloné, monsieur Tween, qui contenait toujours un certain nombre de messages vers et depuis un autre clone. Le dernier message qui vous était adressé comprenait également une photo. Avez-vous une copie de ce message et de cette photo, inspecteur Peabody ?
— Absolument, répondit Peabody en ouvrant la chemise qu’elle tenait à la main. Le message indique : « Preuve de mission accomplie. Effectuez le paiement final comme convenu. » Et voici la preuve en question.
Elle déposa la copie de la photo au centre de la table.
— Comme vous pouvez le voir, les premiers agents étaient sur les lieux, occupés à sécuriser la scène de crime et la préserver de toute contamination, mais il s’agit d’un cliché très net de Galla Modesto gisant éventrée. Vous en avez eu pour votre argent, Tween.
— Ce sont des preuves fabriquées de toutes pièces. Mises là par vos hommes !
— Mais bien sûr. Plusieurs membres du NYPSD ont décidé de placer de fausses preuves à votre domicile. Tout comme ils ont inventé ces deux paiements que vous avez effectués vers un compte numéroté en Andorre. Le premier il y a deux semaines, le second la nuit de la mort de Galla. Ou comme cette pièce à conviction supplémentaire : votre paiement à Salvadore Bellacore, un entremetteur pour criminels. Un homme qui, contre paiement, met en contact ses clients avec l’homme de main dont ils ont besoin. Celui-là date du mois de mars de cette année. La police locale, en Sardaigne, est en train d’interroger Sal au moment même où nous parlons. Il vous dénoncera en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
Gotte s’empara du document.
— Le paiement est adressé à une ferme en Sardaigne.
— Celle de Bellacore, qui lui sert de couverture. Il se trouve que j’ai une copie de son casier. Du genre bien rempli. Vous voudrez peut-être consulter les précédentes communications, celles où votre client reçoit son
premier message de la part d’un individu qui se fait appeler Blade 1… référence pas vraiment subtile à son arme de prédilection. Ce message remonte au 19 avril et pose les termes du contrat : un million d’euros plus les frais. Dont la moitié à transférer immédiatement sur le compte susmentionné et l’autre dès réception de la preuve que la mission a été remplie.
Elle continua à empiler les documents sur la table et à faire pleuvoir les coups.
— Sentez-vous libres de lire les retranscriptions de leurs conversations où le tueur à gages demande et reçoit toutes les informations utiles sur la cible. Où le tueur demande au client s’il souhaite que l’amant de son épouse soit éliminé lui aussi pour un forfait supplémentaire et où le client décline la proposition. Où le tueur professionnel trouvé, embauché et payé par Jorge Tween – comme le prouve le compte dissimulé à ce nom – confirme son arrivée à New York deux jours avant le meurtre. Et où votre cher client informe l’assassin que sa femme prévoit de retrouver Marlon Stowe à Washington Square Park à telle heure et à tel emplacement, avec l’ordre de remplir sa mission à ce moment-là.
Eve déversa l’intégralité du dossier en travers de la table.
— Peu importait qu’elle ait mis fin à sa liaison, qu’elle retrouve Stowe pour lui dire adieu. Elle vous avait insulté et ça vous était intolérable. Impossible d’opter pour le divorce car sa fortune dépassait de loin la vôtre et le seul moyen d’y accéder était de devenir veuf.
— Ce ne sont que des mensonges ! Tout est falsifié. Elle est à la solde des Modesto ! C’est clair qu’ils l’ont achetée. Ils…
— Silence, gronda Gotte. Pas un mot de plus. Nous devons nous entretenir avec notre client.
— Je n’en doute pas, répondit Eve en se levant. Pour votre information, Tween, mettre en vente les biens de votre femme en Toscane, à Florence, alors qu’elle gît encore à la morgue ? Un geste à la fois impitoyable et révélateur. Annulé par nos soins, par ailleurs.
— Vous ne vous êtes même pas donné la peine d’aller la voir, ajouta Peabody en se redressant à son tour. Même pas fichu de faire un peu semblant !
— Dallas et Peabody quittent la salle d’interrogatoire. Suspension de l’enregistrement.
Une fois à l’extérieur, Eve s’adossa au mur.
— Je ne m’attendais pas à ce que vous lui balanciez tout ça dès le premier round, commenta Peabody.
— Vous avez vu Gotte ? Elle est remontée. Il lui a menti, sur toute la ligne, et elle n’aime pas ça. Elle l’aurait représenté même en sachant la vérité, c’est son métier. Mais il lui a menti. Et maintenant elle sait qu’il est coupable, elle sait que nous disposons d’une énorme masse de preuves, et elle doit trouver le moyen de lui obtenir le meilleur accord possible. Et l’autre, l’avocat d’affaires ? Il est stupéfait, choqué, écœuré. Il se désistera avant le prochain round.
— Je crois que j’étais trop occupée à observer Tween. Lui aussi était choqué. Vraiment choqué qu’on ait trouvé tout ça, qu’on ait fouillé chez lui, et dans ses appareils, pour mettre la main sur ces preuves.
» Il n’a pas mentionné une seule fois son fils, Dallas.
— Il le fera. Il ne pense pas à son gamin pour le moment. Il ne voit en lui qu’un moyen de s’enrichir. Un moyen qu’il tentera d’exploiter à un moment ou à un autre.
Elle tourna la tête vers Reo et Mira, qui remontaient le couloir depuis la salle d’observation.
— Je n’étais pas sûre que vous pourriez être présente, dit Eve à Mira.
— J’en ai entendu suffisamment. Je ne le qualifierais pas d’authentique sociopathe. C’est situationnel. Il n’a aucun cas de conscience concernant sa femme car il ne croit pas qu’elle mérite qu’il éprouve des regrets, des remords ou de la culpabilité. C’est terminé pour elle car elle l’a bien cherché. Il s’estime en droit de s’emparer de tout ce qui lui appartenait. Il est en colère d’avoir été pris, car il n’avait jamais imaginé que cela puisse arriver. Après tout, il ne l’a pas tuée de ses propres mains. Il ne ressent pas de peur à ce stade, mais ça viendra. Il est toujours en train de se demander comment vous avez pu en apprendre autant en si peu de temps.
— Parce que c’est un sale con arrogant.
— Ce qui nous facilite la tâche, commenta Reo, un sourire dans la voix. Gotte va vouloir négocier. Elle est furieuse d’avoir été prise de court. Le détective privé, l’entremetteur, le tueur à gages ? Elle avait peut-être envisagé qu’il ait pu jouer un rôle dans l’histoire, mais pas tout ça à la fois. Elle doit être en train de lui remonter les bretelles. S’il ne la vire pas, on conclura un accord. Et je n’aurai peut-être pas besoin de descendre jusqu’à trente-cinq ans. Je vous parie vingt dollars que je peux la faire mordre à l’hameçon dès cinquante.
— Si on obtient tout ce qu’il sait sur Cobbe et qu’en plus vous le faites plonger pour cinquante ans, je vous donnerai les vingt dollars et une caisse du vin super chic de Connors.
— Voilà qui pourrait être considéré comme une tentative de corruption de fonctionnaire, répondit Reo en faisant bouffer ses cheveux. Mais j’accepte. Et puisqu’on parle boisson, quelqu’un veut quelque chose ? J’ai une soudaine envie de soda à la cerise. Je paie ma tournée.
— Je veux bien, dit Peabody.
— Je ne sais plus à quand remonte la dernière fois que j’en ai bu, dit Mira. Citron.
— Non, merci…
Eve dégaina son communicateur qui bipait et s’éloigna pour répondre.
Elle revint quelques minutes plus tard, s’empara du soda de Peabody et but une gorgée.
— Beurk. Ça a un goût de…
— Délicieuse cerise pétillante ?
— Non. Rappelez-moi de ne jamais recommencer. Connors a obtenu les données sur le compte numéroté. Il appartient à Lorcan Cobbe.
— Comment a-t-il eu l’info ?
Eve dévisagea Reo tout en oscillant d’avant en arrière sur ses talons.
— Ma réponse officielle sera que Connors a fait usage de son influence auprès d’un éminent membre d’une institution financière dont je ne peux révéler le nom.
Reo prit une rasade de soda.
— Je m’en contenterai. Je dois informer mon patron.
— J’ai déjà fait remonter l’info à Whitney. Il m’a dit qu’il préviendrait le procureur, entre autres.
Elle se tut en voyant s’ouvrir la porte de la salle d’interrogatoire et Barkley en sortir.
— Lieutenant. Je… Vous êtes la substitut du procureur Reo, n’est-ce pas ?
— C’est moi.
Il hocha la tête, dévisageant tour à tour les quatre femmes debout devant lui, puis opina de nouveau du chef.
— Cela me semble adéquat que des femmes œuvrent à obtenir justice pour Galla Modesto. Je l’appréciais beaucoup. Je ne suis plus l’avocat de Jorge Tween, ni pour cette affaire ni pour quoi que ce soit d’autre.
Il leva les mains puis les laissa retomber.
— Je ne suis pas en situation d’en dire plus. J’aimerais vous demander, inspecteur, si dans la mesure où, comme vous l’avez dit, mon ancien client n’a pas contacté le médecin légiste ni semble-t-il organisé quoi que ce soit pour Galla, je pourrais être utile à quelque chose en la matière.
— Sa famille est arrivée à New York, répondit Peabody. Elle va s’occuper d’elle.
— Bien. C’est bien. Je… je l’appréciais, répéta-t-il avant de s’éloigner.
Mira le regarda partir.
— L’ombre de la mort, en particulier dans le cas d’un meurtre, s’étend toujours très loin. Je dois retourner à mon bureau. Rappelez-moi en cas de besoin.
— Nous sommes parées, mais merci pour votre aide.
La porte se rouvrit quelques instants plus tard.
— Nous avons besoin d’un représentant du bureau du procureur afin que mon client puisse faire une déclaration, annonça Gotte.
— Ça tombe bien, j’en ai justement un ici.
Reo s’avança et lui tendit la main.
— Substitut du procureur Cher Reo. Je vais assister à la suite de l’interrogatoire.
— Il faut que nous discutions.
— Aucun problème. Discutons dans la salle d’interrogatoire, de façon officielle et dûment enregistrée, afin que tous les partis, votre client y compris, aient bien connaissance de tous les détails de l’échange.
— Reprise de l’enregistrement, ordonna Eve en passant devant Gotte pour revenir dans la pièce. Dallas et Peabody reprennent l’interrogatoire. Reo, substitut du procureur Cher, est également présente. Mais on dirait que vous avez un avocat en moins, Tween.
Le masque d’arrogance de Tween commençait à se fissurer sous l’effet de la peur.
— M. Barkley s’est retiré en tant que conseiller juridique, dit sèchement Gotte. Avant que mon client accepte de répondre à de quelconques questions ou de faire une déclaration, nous avons besoin de certaines garanties.
— Vous espérez un accord ?
Eve lâcha un reniflement moqueur et se balança en arrière sur son siège.
— On vous tient, Tween. Aucune chance de nous échapper. Vous allez plonger, et bien profond. Deux condamnations à perpétuité cumulatives, sans possibilité de remise de peine, dans une cellule bétonnée située hors-planète. Voilà le genre d’accord auquel vous aurez droit.
Gotte se contenta de croiser les mains sur la table.
— Ce n’est pas vous qui établissez les termes, lieutenant, mais le procureur. Je suis certaine que la substitut Reo comprend le coût, les risques et les difficultés inhérentes à un procès public aussi long que complexe.
— Voilà ce que je comprends…
Reo se saisit du dossier d’Eve et en sortit la photo du cadavre de Galla avec le message du tueur.
— Je sais comment un jury réagira quand j’afficherai ceci sur l’écran du tribunal.
Après quoi elle se mit à feuilleter tranquillement le reste du dossier.
— Je comprends que votre client a embauché un détective pour espionner son épouse… et qu’il l’a payé d’une manière frauduleuse. Un détail par rapport au reste mais qui fera aussi tiquer le jury. Je comprends qu’il a contacté un criminel multicondamné, aux liens bien connus avec la vieille mafia italienne, qui a agi en tant qu’entremetteur – en échange d’une somme que votre client a payée de manière frauduleuse – pour le mettre en lien avec un tueur professionnel.
Elle enfonça le clou avec la même intensité qu’Eve, mais aussi un soupçon d’accent traînant du Sud.
— Je comprends que votre client a communiqué avec ce tueur et l’a payé un million d’euros plus les frais pour éventrer sa femme, la mère d’un petit garçon de quatre ans, du pubis au sternum. Et qu’il a aidé l’individu en question en lui indiquant où elle se trouverait à l’endroit et à l’heure du meurtre.
Reo referma le dossier et croisa les doigts au-dessus.
— Il y a d’autres éléments mais, franchement, je crois que c’est suffisant.
— Il existe des voies que je pourrais emprunter pour convaincre un jury de compatir avec mon client, le mari trahi, et réduire sa condamnation, si toutefois il est condamné. La famille et le jeune fils de la victime se verront épargner la souffrance et le scandale associés à un procès si nous parvenons à un accord aujourd’hui.
— J’ai rencontré la famille de la victime, intervint Eve. Je crois qu’ils seraient ravis qu’il y ait un procès.
Gotte planta son regard de silex dans celui d’Eve.
— Un procès qui présentera leur fille comme une femme infidèle, qui fera intervenir son amant devant la cour pour répondre à des questions sur leurs relations intimes ? Où des experts documenteront le tourment émotionnel de mon client et sa perte temporaire de jugement rationnel ?
— Une perte temporaire de six semaines, rétorqua Eve. Vous espérez convaincre douze personnes et un juge que cette raclure égoïste et cupide a – quoi ? – perdu la tête pendant, allez, un mois et demi ? Temporaire, tu parles.
— Un doute raisonnable peut être établi, et il suffit d’un juré pour bloquer un verdict. D’où un deuxième procès, avec toujours plus d’argent et de temps investis et plus de souffrance émotionnelle pour la famille de la victime. Alors que le plus important pour vous reste de mettre la main sur la personne qui a manié le couteau, qui lui a ôté la vie.
— Votre client aurait aussi bien pu le faire lui-même.
— Mais il ne l’a pas fait, répliqua Gotte, et nous pourrons le prouver. Vous savez que c’est vrai. Si mon client dispose d’informations concernant cette personne, elles ont de la valeur. Complot en vue de commettre un meurtre, on oublie le deuxième chef d’accusation, une peine de vingt-cinq ans, sur Terre et avec possibilité de libération conditionnelle dans vingt ans.
— Non ! Bon sang, Reo…
Celle-ci fit signe à Eve de se calmer et roula des yeux.
— Non. Votre client a planifié et financé le meurtre de sa femme. Il y a œuvré et a même essayé d’en tirer un profit pécuniaire – pour compenser le prix payé, je suppose – dès le lendemain. Les deux chefs d’accusation ne bougeront pas.
— Peines concomitantes.
— Non. Si votre client sait quelque chose qui pourrait nous conduire au tueur avec qui il a comploté, c’est le moment de parler.
— Je vous ai dit que je voulais l’immunité !
Reo tourna si vivement la tête vers Tween qu’Eve s’étonna qu’elle ne se détache pas de son cou.
— Et moi, je veux un manoir dans le Connecticut avec un jeune maître-nageur du nom de Steve. Je vais vous faire incarcérer, Tween.
Elle se pencha vers lui et toute apparence de fragilité ou de compassion s’évanouit.
— Je vous ferai enfermer pour l’équivalent de deux vies, tellement loin du monde que vous connaissez qu’il ne vous en restera même pas un vague souvenir.
— Cumulatives, proposa Gotte. Quinze ans chacune.
— Non. Donnez-moi de quoi m’aiguiser l’appétit, sans quoi je m’en vais et on se reverra tous les trois au tribunal.
— Lorcan Cobbe. Il…
— Pas un mot de plus ! ordonna Gotte. Ça devrait suffire à vous ouvrir l’appétit, Reo. Dix-sept ans et demi pour chaque accusation, trente-cinq au total, avant que mon client accepte de vous en dire plus.
— Non. Peabody, rendez-moi service et voyez ce que dit ce nom.
— Avec plaisir. Peabody quitte la salle d’interrogatoire, annonça celle-ci avant de se lever et de sortir.
Reo se radossa à son siège.
— Voici comment je vois les choses. D’abord, nous établirons si oui ou non votre client vient de nous mentir, comme il l’a déjà fait auparavant. Si, dans ce cas précis, Lorcan Cobbe s’avère être le genre d’individu qu’un homme comme Bellacore serait susceptible de représenter, et si votre client fournit ensuite des informations qui se révèlent utiles pour l’appréhender, l’arrêter et le faire condamner dans le cadre de ce meurtre, nous proposerons trente ans pour chaque chef d’accusation, avec des peines cumulées.
Eve et Tween s’emportèrent simultanément.
— Ça fait soixante ans ! C’est ma vie entière !
— Ça ne fait que soixante ans ! Merde, Reo, ce n’est pas le moment pour votre petit numéro d’avocate à la noix. On a pris ce salopard la main dans le sac.
Reo ne prêta d’attention ni à l’un ni à l’autre, son regard braqué sur Gotte.
— Deux individus sont responsables du meurtre de Galla Modesto. Je les veux tous les deux.
— Mon client aurait plus de cent ans à sa sortie de prison. Ce qui ne lui laisserait qu’une vingtaine d’années à vivre, et cela sans prendre en compte l’effet de ces années de prison. Vingt-cinq ans par chef d’accusation, avec la possibilité d’une réduction à vingt pour chacune d’elles en cas de bonne conduite.
Eve se releva d’un bond en jurant :
— Foutus avocats. Je vous l’ai servi sur un plateau !
— Vingt-cinq par chef d’accusation, concéda Reo, avec la possibilité d’une réduction à vingt ans, comme indiqué. Si et seulement si l’information est valide et participe à l’appréhension du suspect. Si nous découvrons que votre client a dissimulé des informations ou menti d’une quelconque manière, l’accord sera nul et non avenu.
— Dans un établissement terrestre.
— Aucune chance. Maître Gotte, vous savez aussi bien que moi que si nous allons au tribunal votre client ne sortira jamais de prison. Vous pourriez, par un coup de chance, convaincre un juge et un jury de réduire la condamnation, mais pas de beaucoup plus que ce que je vous propose. Et il passera l’essentiel du temps qu’il pourrait grappiller en cellule, à attendre son procès, puis le verdict, et ainsi de suite. Vous n’obtiendrez pas de meilleur compromis.
— Je ne peux pas aller en prison pendant cinquante ans…
Tween s’était mis à trembler. Pas tant sous l’effet de la peur, estima Eve, que sous celui de la réalité qui s’imposait brutalement à lui.
— Donnez-moi un moment avec mon client.
— Dallas et Reo quittent la salle d’interrogatoire. Suspension de l’enregistrement. Bon sang, Reo…, commença Eve en franchissant le seuil.
Mais à peine la porte fermée, elle sourit à la substitut du procureur.
— … si j’aimais les femmes et que la polygamie était légale, je vous épouserais sur-le-champ !
— Oh, c’est adorable. Donnez-moi mes vingt dollars. Je vous fais confiance pour la caisse de vin.
Eve sortit un billet qu’elle déposa au creux de la paume de Reo.
— Vous êtes vraiment une championne… pour une avocate bas de gamme et fainéante.
— Hé !
Peabody revenait vers elles d’un pas rapide.
— Je m’apprêtais à vous rejoindre, avec un air choqué et des infos sur Cobbe.
— Elle a obtenu les cinquante ans.
— Génial ! s’exclama Peabody en faisant mine de cogner son poing contre celui de Reo.
— Maintenant, voyons s’il peut nous apprendre quelque chose que nous ne savons pas déjà.
— Il connaissait son nom, c’est un bon début, fit remarquer Peabody.
— La route est longue entre la ligne de départ et l’arrivée, déclara Eve, les mains dans les poches. Cobbe est notre ligne d’arrivée. Quant à ce que Tween sait vraiment de lui, ce n’est qu’une partie de la route.
— Il est en train de comprendre, dit Reo. La condamnation qui l’attend. Cinquante ans, c’est terrifiant, mais l’autre possibilité est pire encore. Et il y a cette carotte d’une possible réduction à quarante ans s’il se comporte bien en prison. Gotte doit lui expliquer qu’il faut qu’il livre absolument tout ce qu’il sait, sans quoi ce sera le pire. Jusqu’à quel point êtes-vous convaincue que Cobbe restera à New York ?
— Il veut la peau de Connors. Il n’est pas payé pour, c’est personnel.
— Il devait forcément déjà savoir que Connors était installé à New York. Donc pourquoi maintenant ?
Eve expira lentement.
— Il est irlandais. Cobbe est irlandais.
Reo inclina la tête sur le côté.
— Et ?
— Ils sont… D’après ce que j’ai pu voir, ils peuvent être…
Eve sortit les mains de ses poches pour les agiter dans l’air.
— Ce n’est pas seulement de la superstition, c’est…
Elle s’interrompit de nouveau, agacée de ne pas trouver les mots.
— Je ne sais pas comment le dire. Mais nous avons Cobbe qui, à notre connaissance, accepte sa première mission à New York en vingt ans, peut-être en espérant au passage que ça lui donnera l’occasion de s’attaquer à Connors. Or qui débarque sur le lieu du crime juste après le meurtre ? Connors. À mon avis, c’est comme un signe pour lui. Il est irlandais. C’est un signe. Connors, la femme flic de Connors, le contrat réussi. L’univers tout entier lui indique que c’est le bon moment, le bon endroit.
— C’est étrangement logique.
— Parfaitement logique, même, estima Peabody.
Eve la désigna du doigt.
— C’est la mentalité free age, ça. Vous avez la même vision des choses sur ce plan.
Elle se tut en voyant Gotte ouvrir la porte.
— Mon client est prêt à poursuivre. Il aimerait un verre d’eau minérale bien fraîche.
— Avec une petite tranche de citron vert ?
Gotte ne répondit pas, se contentant de fusiller Eve du regard.
— Je m’en occupe. Vous voulez quelque chose, maître Gotte ?
— Merci, inspecteur. Un thé vert, sans édulcorant.
Tandis que Peabody repartait, Eve et Reo retournèrent dans la salle.
— Reprise de l’enregistrement. Dallas et Reo reviennent à l’interrogatoire avec Tween et Gotte.
Mains croisées sur la table, Gotte affichait toujours un air renfrogné.
— Mon client sollicite votre clémence eu égard à son jeune enfant. Le fils de mon client n’a que quatre ans. Si mon client purge sa peine sur Terre, cela permettra à ce jeune garçon innocent de garder un contact régulier avec son père.
— Il n’a plus que moi, déclara Tween d’une voix tremblante.
Un léger éclat apparut au coin de ses yeux comme il tentait de pleurer.
— Vous auriez probablement dû y penser avant d’embaucher Lorcan Cobbe pour qu’il éventre votre femme dans un jardin public.
— Quoi qu’il en soit…, s’agaça Gotte.
— Pas de « quoi qu’il en soit », répliqua Eve. La mère de ce mineur est morte parce que votre client a commandité son assassinat. Je crois que ça le disqualifie d’office pour le prix du meilleur père de l’année.
— Il n’en reste pas moins le père de l’enfant et son responsable légal.
— Erreur. Il est son père sur le plan biologique mais il n’est désormais plus son responsable légal. Stefano et Tereza Modesto ont légalement la garde de cet enfant, tel que stipulé dans le testament de Galla Modesto.
— On pourra toujours passer devant un juge familial, ajouta Reo. Mais vous savez comme moi qu’ils conserveront la garde. Notre proposition reste inchangée. À prendre ou à laisser.
— Mais je suis son père !
— Et elle était sa mère, rétorqua Eve. Une mère dont vous l’avez privé. Vous pensez vraiment marquer des points en jouant la carte du papa ?
— Elle m’a trompé, elle a menti.
— Et vous l’avez tuée pour ça.
Eve se releva et planta ses deux mains sur la table pour se pencher vers lui.
— Refusez l’accord. Faites-moi plaisir, refusez-le, histoire que je puisse flanquer le pauvre type cupide, arrogant et meurtrier que vous êtes derrière les barreaux pour l’éternité. Combien de fois avez-vous essayé d’accéder aux fonds mis de côté pour votre fils, en quête du meilleur moyen de mettre la main dessus une fois sa mère éliminée ? Vous pensez qu’on n’en trouvera pas trace ? Vous doutez qu’on puisse prouver qu’il n’est qu’une source de revenus de plus pour vous ?
Elle vit passer une lueur mauvaise dans son regard avant qu’il détourne les yeux. Et sut qu’elle avait visé juste.
Gotte aussi l’avait vu. Elle agrippa le bras de Tween.
— Nous acceptons l’accord tel que défini sur l’enregistrement officiel.
Peabody s’annonça en revenant avec de l’eau et un thé. Tween saisit son verre d’une main tremblante.
— Lorcan Cobbe, dit Eve avant de se tourner vers Peabody. Inspecteur ?
— Lorcan Cobbe, quarante-deux ans, citoyen irlandais, né à Dublin. Sa mère est Morna Cobbe, soixante-trois ans. Père inconnu.
Peabody releva la tête de l’écran de son mini-ordinateur.
— Cobbe a un long historique de délits de jeunesse qui n’ont cessé de s’accumuler et de s’aggraver à l’âge adulte. Il se trouve sur la liste de plusieurs agences internationales de maintien de l’ordre. Il est connu, sous son nom et divers pseudonymes, comme tueur à gages opérant principalement en Europe. Nous sommes en train de compiler les données des différentes agences. Le commandant Whitney et le capitaine Feeney de la DDE ont enquêté sur lui dans le cadre du meurtre de deux adultes et de leur fils adolescent lors d’une invasion de domicile à New York il y a vingt et un ans. Mais sans pouvoir l’appréhender ni clore le dossier.
Eve se radossa à son siège.
— Comment l’avez-vous trouvé ?
— Elle a couché avec un autre homme.
— Ça, c’est établi. Connu. Tournez la page. Comment avez-vous trouvé et contacté Lorcan Cobbe ?
— Bellacore. C’est la faute de Stefano ! C’est lui qui a prononcé ce nom. Sinon je n’en aurais jamais entendu parler.
— Êtes-vous en train de désigner Stefano Modesto comme votre complice ? demanda Eve. Vous a-t-il donné ce nom pour vous aider à embaucher un tueur ? Mentez et vous purgerez la peine la plus dure. Souvenez-vous-en.
— Il a dit ça en plaisantant. Mais il m’a mis l’idée dans la tête. Elle baisait cet idiot de peintre et me bassinait avec son envie de retourner en Toscane. Nous sommes venus à New York parce qu’il était temps pour moi de prendre les rênes. Et voilà qu’elle se plaint que son pays lui manque, qu’elle aimerait un deuxième enfant, qu’elle veut reprendre le travail à mi-temps… Tout tournait toujours autour d’elle. Et voilà qu’elle s’encanaille avec un artiste de troisième zone par-dessus le marché ? Ma carrière, ma vie étaient en jeu. J’ai dû me défendre.
— Elle avait mis fin à sa liaison.
— Toujours plantée devant ce fichu tableau, à geindre et à pleurnicher. Elle serait retournée avec lui. Et moi, qu’est-ce que je serais devenu ? Sa famille se serait rangée de son côté. C’est ce qu’ils ont toujours fait.
— Mais ils auraient soutenu un mari endeuillé.
La peur laissa brièvement la place à la colère.
— Elle s’est prostituée ! C’est moi qui étais lésé mais ils m’auraient mis à l’écart. Toutes ces années à bosser pour eux, à leur service, à son service. Je me serais retrouvé à l’écart !
— Donc vous avez contacté Bellacore.
— Afin d’explorer ce qu’il était possible de faire. Il a compris ma problématique, m’a dit qu’il pourrait me mettre en lien avec quelqu’un. Ou plutôt demander à ce quelqu’un de me contacter. Il m’a indiqué quoi faire et m’a donné un prix.
Eve opina du menton.
— Qu’est-ce qu’il vous a dit de faire ?
— Je devais acquérir un communicateur cloné et le sécuriser. Puis le payer lui, Bellacore, soit en liquide, soit par l’intermédiaire de sa ferme. Je n’avais pas une telle somme en liquide. J’ai expliqué qu’il me faudrait plus d’informations avant de payer un prix pareil. Et là, il m’a parlé de Lorcan Cobbe.
1. Littéralement « lame » en anglais. (N.d.T.)
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