Dans l'ombre du crime

Nora Roberts · Chapitre 17 sur 25

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Dans l'ombre du crime

Chapitre 15

15

 

 

Connors passa quelques instants de calme supplémentaires derrière la porte fermée du placard à fournitures. Le seul endroit immédiatement accessible où il était sûr de pouvoir être seul.

Bien qu’il ait souhaité et prévu de passer une heure de plus à affiner la liste des cachettes potentielles de Cobbe, le temps avait filé à toute vitesse durant cette journée cruciale pour An Didean.

Il laisserait donc la suite à la police jusqu’à ce qu’il trouve le temps de s’y remettre.

Lorsqu’il ressortit, cependant, sa frustration se dissipa rapidement. Il regarda les élèves explorer les salles de classe sous l’œil attentif de l’équipe, poser des questions, discuter entre eux.

Ils avaient fait entrer les élèves les plus âgés en premier, si bien que le bâtiment était envahi d’adolescents. La plupart d’entre eux étaient arrivés en solo, depuis des refuges, d’autres écoles, des foyers en difficulté, des familles d’accueil ou les services sociaux. Mais il constata que certains avaient déjà formé de petits groupes.

Un trio de filles qui gloussaient, un duo de garçons qui passaient devant elles d’un pas traînant en évitant scrupuleusement de leur prêter la moindre attention.

La plupart d’entre eux, supposait-il, étaient là parce qu’on ne leur avait pas donné le choix, ou à peine. Et il espérait – il devait espérer – qu’ils trouveraient dans cet endroit de quoi éveiller leur intérêt, leur imagination, leurs talents. Quelque chose qui leur permettrait de s’épanouir et leur donnerait un but dans la vie.

L’avenir le dirait.

Son oreille fut attirée par une mélodie en provenance de la salle de musique. Il s’approcha, s’attendant à découvrir l’un des enseignants en pleine improvisation devant des jeunes.

Au lieu de quoi il tomba sur un garçon d’environ quatorze ans qui jouait comme s’il était né avec une guitare entre les mains.

Jambes écartées, cheveux blonds striés de noir retombant devant ses yeux, il faisait courir ses doigts sur le manche à une vitesse miraculeuse pour en tirer un riff complexe.

Son sourire disparut et ses doigts s’immobilisèrent lorsqu’il repéra Connors.

— J’ai rien fait de mal.

— Au contraire, répondit Connors en s’avançant dans la pièce. C’était brillamment exécuté. Ça sonnait bien, précisa-t-il en lisant la confusion sur les traits de l’ado. Où as-tu appris à jouer ?

Le jeune homme haussa les épaules et repoussa en arrière sa tignasse striée.

— Tout seul, en grattant. On peut se faire pas mal d’argent en jouant dans le métro si on choisit la bonne station. Et je m’en sortais bien avant qu’on m’embarque.

— J’imagine.

Comme le garçon reposait la guitare sur son support, Connors se décala – discrètement – de manière à lui barrer le passage vers la sortie.

— Qu’est-ce que tu penses d’Avenue A ?

Reniflement blasé suivi d’un nouveau haussement d’épaules. Mais une lueur d’intérêt s’était allumée dans le regard du garçon.

— Les mecs savent donner de la voix, même pour des vieux.

— Jake Kincade interviendra de temps en temps ici en tant que professeur invité.

— Ouais, c’est ça. Comme si une rock star en avait quoi que ce soit à faire de cette école ou de nous.

— Il se trouve que si. Il donnera des cours dans la section musique et échangera avec ceux que ça intéresse sur l’écriture et la composition de chansons. Les autres membres du groupe contribueront aussi à l’occasion.

— C’est cool, j’avoue.

— Que penses-tu de Mavis Freestone ?

Le gamin avait des yeux d’un vert aussi tranchant qu’un éclat de verre.

— Elle assure, pour une fille.

— Tu la verras elle aussi, car je ne doute pas que tu t’inscriras aux cours de musique.

L’adolescent retroussa le coin de ses lèvres.

— J’ai pas besoin de cours à deux balles.

— Mais ces cours, eux, ont peut-être besoin de toi. Ta guitare perso est dans ta chambre ?

— J’ai plus de guitare…

Connors capta le chagrin dissimulé derrière l’attitude de défi.

— Un connard me l’a défoncée dans la famille d’accueil de débiles où on m’avait foutu avant de me larguer ici.

— Je vois. Bon, mais tu n’es plus dans une famille d’accueil de débiles, même si j’imagine que tu croiseras aussi quelques connards ici. Le monde en est rempli, dit Connors.

Ce qui lui valut un petit rire hésitant.

— Connors, dit-il en lui tendant la main.

Le garçon n’avait de toute évidence pas envie de la lui serrer mais le fit quand même.

— Gee. Juste Gee.

— Bon, juste Gee.

Connors décrocha de nouveau la guitare et la lui tendit.

— Prends celle-ci en remplacement. Elle est à toi si tu signes pour le programme de musique. L’échange est équitable, ajouta-t-il comme Gee hésitait.

— Ils vont dire que je l’ai volée et me virer.

— À moins d’être un parfait crétin, tu sais qui je suis. Donne-moi ta parole pour le programme et elle est à toi. Personne ne dira que tu l’as volée.

— Pourquoi ?

La suspicion assombrit le regard du garçon qui fourra les mains dans ses poches.

— Vous espérez que je vais vous sucer ou je sais pas quoi ?

— Franchement, j’ai la tête de quelqu’un qui tenterait d’acheter des faveurs sexuelles à des ados ?

Gee soutint le regard de Connors.

— Y en a plein qui le font sans que ça se voie sur leur tête.

— C’est sans doute vrai, malheureusement. Inscris-toi aux cours et prends la guitare. Il n’y a pas d’arnaque, Gee. C’est une bonne affaire pour toi.

Voyant que l’adolescent hésitait encore, Connors insista :

— Il fut un temps dans ma vie où personne ne me donnait rien non plus, si ce n’est des coups. Et puis quelqu’un m’a tendu la main et ça a changé ma vie. Saisis cette occasion, donne une chance à ce programme, à cette école. Vois où ça te mènera.

— Je peux vraiment la garder ?

— Absolument. Je vais prévenir Mme Pickering et le reste de l’équipe qu’elle est à toi.

— Je… D’accord.

Gee sortit les mains de ses poches et prit la guitare. Il fit courir ses doigts le long du manche.

— Je peux la garder si on me vire ?

— Elle est à toi, assura Connors. Mais ne te fais pas virer, ajouta-t-il en repartant.

Il avait à peine passé la porte que les riffs reprirent dans son dos.

Il partit en quête de Rochelle pour l’informer à propos de la guitare et de l’élève.

 

— Gee…

Rochelle, qui avait choisi un simple jean accompagné d’un pull couleur pêche pour conférer un côté informel à cette première journée, consulta son mini-ordinateur.

— Il s’agit de Gregg Harding. Je me suis fait des résumés pour chacun d’eux.

Connors lui sourit.

— Ça ne me surprend pas.

— Quatorze ans. Père inconnu, mère… Multiples procès-verbaux pour négligence, maltraitance. Elle a renoncé à ses droits parentaux quand il avait onze ans. Foyers d’accueil. Il a fugué. La protection de l’enfance l’a récupéré il y a à peu près cinq mois. Son assistante sociale a beaucoup travaillé avec lui et insisté pour qu’on l’inscrive chez nous. Je peux consulter le dossier pour plus de détails.

— Ce ne sera pas nécessaire en ce qui me concerne. Veillez simplement à ce qu’il respecte sa part du marché. Je remplacerai la guitare.

— C’est à nous de le faire… sur votre budget. Je m’en charge, assura-t-elle en rangeant son mini-ordinateur. C’est une belle journée, Connors.

— Je le pense aussi.

— Et je suis sûre que ce sera une bonne semaine, un bon début. Les classes intermédiaires arriveront demain, puis viendront les plus jeunes. Je suis si fière d’être impliquée dans ce projet. Nous allons changer des vies ici et même, je crois, en sauver.

Il était du même avis.

Avant de partir, il décida de monter sur le toit pour rejoindre les jardins et la stèle commémorative en hommage aux jeunes filles disparues, profiter de l’air frais et du ciel.

Il y trouva Quilla, armée de sa caméra.

Un esprit vif, cette Quilla. Elle saurait d’où venait Gee, comment il en était arrivé là, car elle avait connu un parcours similaire. Ses facultés ne s’exprimaient pas par la musique, d’après ce qu’il en savait, mais par l’observation. Et elle souhaitait les mettre à profit pour devenir reporter.

Son stage auprès de Nadine lui avait permis d’affûter ses talents et l’avait un peu « adoucie », si l’on peut dire.

Elle portait un pantalon moulant à motifs fleuris et des baskets montantes ainsi qu’un ample tee-shirt violet qui s’accordait avec les mèches colorées dans ses cheveux. Comme à son habitude, elle respirait l’assurance en balayant le paysage urbain avec sa caméra pour alimenter son vlog.

— Et d’ici, annonça-t-elle, nous pouvons contempler l’endroit d’où nous venons et où nous retournerons un jour. Nous serons plus futés, plus forts et nous ferons de cette ville – et peut-être du monde au-delà – un meilleur endroit. C’était Quilla, depuis An Didean.

Elle se tourna, sursauta légèrement puis sourit à Connors.

— Salut. Je ne vous avais pas entendu arriver.

— Salut à toi aussi. Je ne voulais pas interrompre ton reportage.

— Je vais avoir une tonne de montage à faire. Tellement d’images ! Je pensais terminer la première partie ici, sur cette super vue.

— Tu as le coup d’œil, Quilla.

— Ouais, ouais. Bref, Mme Pickering voudra sûrement que je coupe les jurons et tout… Mais en fait c’est de la censure, non ? Je voudrais quand même que Nadine voie les rushs. Elle a toujours un avis sur tout.

Elle roula des yeux puis se mit à rire avant d’ajouter :

— Bon, un avis utile, en général. J’ai aussi des images de vous. Rien d’embarrassant, hein.

— C’est bon à savoir.

— J’aimerais bien filmer aussi un peu Dallas.

— Elle essaiera de passer aujourd’hui.

— Cool. Et puis… Nadine a dit qu’elle montrerait peut-être une séquence dans son émission. Ça serait énorme. Si c’est à la hauteur.

— Montre-moi un peu.

Elle écarquilla les yeux.

— Vraiment ?

— Choisis dix minutes à me faire voir.

Il s’assit sur le banc à côté du monument commémoratif.

Les doigts serrés sur sa caméra, Quilla, habituellement si sûre d’elle, laissa paraître un début de nervosité.

— Vous serez complètement honnête ? Sans pitié, même ? Nadine dit qu’on ne rend service à personne en prétendant qu’un truc est bien alors que c’est pas vrai.

— Qui oserait contredire Nadine là-dessus ? Assieds-toi, montre-moi. Je serai franc, promis.

Quilla s’exécuta.

Après qu’elle fut retournée à l’intérieur, ravie et satisfaite, il demeura assis, seul, au calme.

Et quand son communicateur bipa – l’un des contacts qu’il avait sollicités au sujet de Cobbe –, il accepta l’idée que la parenthèse agréable de cette journée touchait à sa fin.

— Connors, j’écoute…

 

Une fois qu’il eut transmis les dernières infos à Eve, Connors retourna à son quartier général, déterminé à abattre une certaine quantité de travail. Il refusait de laisser l’ombre de Cobbe assombrir chaque minute de cette journée.

Depuis le parking, il emprunta son ascenseur personnel jusqu’à son bureau. Il y retrouva son assistante, Caro, installée à son propre bureau.

— Je n’étais pas certaine que vous passeriez aujourd’hui.

— Moi non plus, mais tout se passe bien à l’école, donc j’ai le temps de me pencher sur quelques affaires en cours.

— Puisque vous en parlez.

Animée par son constant souci d’efficacité, Caro pivota sur son siège et afficha un registre à l’écran.

— Fitzwalter a envoyé son rapport sur la réunion Monrovia et Dolliger vous a adressé le cahier des charges que vous attendiez. Votre matinée était réservée à An Didean mais vous voudrez peut-être examiner ces deux dossiers et la dernière contre-proposition des avocats sur la fusion Kovax.

Il appuya sa hanche contre le bureau de Caro.

— Encore leurs manœuvres habituelles, je suppose ?

Caro sourit. Elle portait un tailleur gris tourterelle associé à un chemisier d’un rouge audacieux qui mettait en valeur son carré de cheveux d’une blancheur neigeuse.

— Pour l’essentiel, oui. J’imagine que vous n’aurez pas de mal à faire le tri. C’est surtout une manière de se donner des airs, mais ça ne trompe personne. Je les soupçonne d’espérer que vous vous lasserez de ces allers-retours et leur accorderez certains des avantages les moins exagérés qu’ils réclament.

— Ils vont être déçus.

— Je m’en doutais, oui. Une dernière chose ?

Elle porta la main au minuscule appareil nacré qu’elle portait au creux de l’oreille.

— Vous avez reçu trois appels depuis la ligne extérieure durant l’heure écoulée. Tous issus de trois communicateurs différents mais provenant clairement de la même personne. Vidéo bloquée à chaque fois.

« Cobbe », comprit-il.

Il se sentit traversé par une onde de chaleur qu’il associa à un sentiment d’excitation.

— Vraiment ?

— Oui, et du fait de la situation actuelle, j’ai lancé un traçage pour remonter à l’origine du dernier appel.

Il n’en attendait pas moins d’elle.

— Et ?

— Initiée à 13 h 06, la communication a commencé sur Hudson Street, en direction des quartiers résidentiels, entre Christopher Street et la 10e Rue Ouest. Le correspondant, qui s’est présenté comme un certain Grafton, marchait ou conduisait – mais très lentement dans ce cas – sur Hudson pendant l’appel.

— C’est noté. Si on reçoit un autre appel, lancez tout de suite le traçage puis passez-le-moi. Bon travail, Caro.

— Connors. Promettez-moi que vous ferez très attention, dit-elle en posant une main sur la sienne dans un geste d’affection née d’une longue proximité.

— Comptez sur moi.

Il serra ses doigts entre les siens avant de se lever et de rejoindre son bureau. Puis de contacter Eve.

— Cobbe arpentait Hudson Street il y a quinze minutes.

— Quoi ? Tu l’as vu ?

— Il a essayé de me joindre ici, au bureau, ce qui prouve à quel point c’est un crétin. Caro a lancé une procédure de traçage.

— Ne bouge pas et tiens-moi au courant s’il te recontacte. Je m’en occupe.

Elle raccrocha sans un mot de plus.

Il pivota sur son fauteuil de bureau et contempla les gratte-ciel new-yorkais derrière la paroi de verre. Cobbe était donc au centre-ville. De même que sa planque, très probablement.

Ce qui reléguait en bas de la liste une bonne dizaine de lieux potentiels dans les quartiers chics.

Oui, Cobbe avait agi en crétin. Eve arriverait à la même conclusion et concentrerait ses recherches sur le centre-ville.

Et si, songea-t-il, ce n’était pas une bourde mais une tentative de faire diversion ? Peu probable, dans le sens où Cobbe n’avait aucune raison de penser qu’ils concentraient leurs recherches sur les habitations privées.

« Rappelle-moi, espèce d’enflure, qu’on puisse avoir une petite discussion. »

Il s’efforça de mettre l’affaire de côté – dans l’immédiat – et choisit d’examiner d’abord la contre-offre juridique.

De quelle planète au ciel multicolore venaient donc ces cadres dirigeants ineptes et cupides pour espérer qu’il leur fournirait – à eux qui avaient si mal géré ce qui était au départ une petite entreprise solide – des parachutes dorés ? s’interrogea-t-il en rayant le document ligne après ligne.

Ils accepteraient son offre – déjà plus qu’équitable – telle quelle, ou bien ils se retrouveraient le bec dans l’eau.

Il leur écrivit un mémo en ce sens, dont il envoya une copie à sa propre équipe juridique ainsi qu’à Caro.

D’humeur plus légère, comme souvent une fois une tâche accomplie, il lut le rapport détaillé et bien pensé de Fitzwalter et adressa un autre message aux personnes concernées.

Il s’attaqua ensuite au cahier des charges, qu’il jugea tout à fait satisfaisant. Il n’y apporta que quelques modifications ici et là, qu’il détailla dans un nouveau mémo destiné à l’ingénieur en chef du projet.

Alors même qu’il l’envoyait, Caro l’appela.

— Je l’ai mis en attente, en lui disant que vous terminiez un autre appel. Le traçage est enclenché.

— Alors c’est bon. Gardez-le en ligne. Je transférerai l’appel et le traçage sur mon terminal.

Il se servit de son communicateur personnel pour joindre Eve.

— Cobbe est de nouveau en ligne. On remonte la trace de l’appel. Je te mets dans la boucle de l’appel et du traçage.

— Attends une minute. Juste une minute…

— Si je fais ça, il va raccrocher. Je coupe ton micro, prévint-il avant de passer sur la ligne de son bureau, vidéo bloquée.

— Ici Connors.

— Ah, en personne, enfin. Je voulais te dire deux mots.

— Grafton, du nom de Grafton Street, j’imagine. Si tu as deux mots à me dire, passe donc me voir. Je ferai chauffer le thé.

— Là-bas, dans ta grande tour noire avec tous ces agents de sécurité pour te protéger ? Tu passes ta vie derrière tes murailles et tes portails. Pourquoi tu ne descends pas un peu dans le monde réel, qu’on discute d’homme à homme ?

— Où et quand ?

— Comme ça, tout simplement ?

Sur l’image incrustée au coin de l’écran, Connors regarda Eve, qui criait des ordres avant de dévaler l’escalier roulant du Central pratiquement sans toucher terre.

— Et pourquoi pas ? répondit-il. Je ne suis pas une femme désarmée traversant un parc à la tombée de la nuit, ni un pauvre chat que tu peux étriper à ta guise.

— Comment étriper quelqu’un qui n’a pas de tripes ? Tu penses que tes tonnes de fric te mettent à l’abri ? Tu t’imagines que ta pute de fliquette pourra te protéger ?

— Je repose ma question : où et quand ?

— Je te le ferai savoir, gros bourge. Et je te garantis que t’en repartiras pas vivant. Tu n’as pas le droit d’utiliser ce nom qui m’appartient. Après t’avoir réglé ton compte, je prendrai le tout, puis je découperai cette traînée qui t’a épousé de l’entrecuisse jusqu’au menton.

À peine Cobbe avait-il coupé la communication que Connors était déjà à la porte, prêt à sortir.

— Monsieur, il est sur Perry Street, entre…

— Je m’en occupe.

— Dois-je alerter Jenson ?

— Je m’en occupe, répéta-t-il en sautant dans l’ascenseur.

Il ne voulait pas de chauffeur. Il conservait un véhicule dans le parking pour les occasions où il voulait conduire par lui-même.

Ce qui était indéniablement le cas.

Il bondit dans le coupé, démarra en trombe et déboula dans la rue dans un rugissement de moteur.

Il passa en mode vertical, vira brusquement et fonça vers le centre-ville en survolant la circulation.

Nouveau virage à une vitesse qui fit lever la tête aux passants et brandir deux poings enthousiastes à un marchand ambulant.

Il atterrit pour accélérer une fois qu’il eut un peu de champ libre et parcourut quelques dizaines de mètres à grande vitesse avant de s’envoler de nouveau.

Il alterna ainsi entre le sol et les hauteurs pour progresser en esquivant les engorgements de voitures et de piétons typiques du centre-ville.

Apercevant la voiture d’Eve, la camionnette de la DDE et deux véhicules de patrouille, il décida de se poser sur le toit d’un immeuble de deux étages, entre un muret et une vieille chaise longue.

Quelques secondes plus tard, il crochetait la porte d’accès au toit et dévalait l’escalier.

Lorsqu’il déboula dans la rue, Eve n’était qu’à quelques mètres de là, en train d’aboyer des ordres.

Elle s’interrompit.

— Mais… comment es-tu arrivé jusqu’ici ? Non, laisse tomber. Commencez tout de suite à interroger les voisins ! Carmichael, Shelby, voyez du côté des passants et des vendeurs de rue. Quelqu’un a forcément vu passer le suspect.

Elle sortit sa radio pour réclamer des renforts d’agents et de véhicules afin de boucler le périmètre.

— Je ne t’oublie pas, dit-elle à Connors avant de courir jusqu’à la camionnette. Le métro !

Feeney hocha la tête.

— McNab, Callendar, vous vous en occupez. Restez ensemble. Je ne veux pas vous voir revenir les pieds devant. Qu’est-ce que je peux faire pour toi, ma fille ?

— Combien de planques potentielles identifiées dans un rayon de cinq pâtés de maisons ?

Feeney consulta son plan de la ville.

— Une ici et une autre juste au-delà de ton rayon. Qui n’ont pas encore été scannées.

— Fais-le. Il te faut un autre technicien ?

— Ce serait plus rapide.

Elle tourna la tête vers Connors.

— Puisque tu es là, accompagne Feeney. Si l’une de ces planques vous paraît prometteuse, prévenez-moi et on arrivera en force. Ne laisse pas le civil quitter la camionnette ! ordonna-t-elle à Feeney.

— C’est-à-dire ? Je le paralyse s’il essaie de sortir ?

— Si nécessaire.

Elle pivota vers Connors et l’agrippa par le revers de sa veste.

— Reste dans le véhicule, sans quoi je te promets que je te tirerai dessus moi-même.

— Et tu le ferais, je n’en doute pas.

Il l’attrapa à son tour par le bras.

— Vous aurez votre chance de l’appréhender, lieutenant. Une seule chance, après quoi ce sera à moi de jouer.

Il s’engouffra à l’arrière de la camionnette et lui referma les portes au nez.

— Eve s’inquiète pour vous, lança Feeney en s’insérant dans la circulation. Et elle n’est pas du genre à se faire du mouron pour rien, alors lâchez-lui un peu de lest.

— C’est ce que je fais, et j’aimerais bien qu’on me laisse un peu respirer aussi. Je vois où sont les bâtiments visés. Voyons si on peut faire sortir Cobbe de son trou.

Feeney leva ses yeux de basset vers le rétroviseur.

— On va le choper, Connors. Je ne donne jamais ma parole sans être absolument sûr de pouvoir la tenir, et là je vous la donne. On aurait dû le choper il y a vingt ans, Jack et moi, mais croyez-moi, cette fois, on le loupera pas.

Connors décida de se concentrer sur leur tâche immédiate, et son esprit s’apaisa.

— Il a hâte de me voir six pieds sous terre, il ne rêve que de ça. Et c’est pour cette raison qu’il n’y parviendra jamais.

 

Ils balayèrent les lieux, toquèrent aux portes, visionnèrent la vidéosurveillance du métro.

Ils trouvèrent une poignée de gens qui avaient vu Cobbe circuler à pied – du moins pensaient-ils que c’était lui – entre Perry Street et la 12 e Rue Ouest.

Il n’avait pas pris le métro, en tout cas pas dans ce quartier. L’une des planques potentielles abritait en fait une famille de trois personnes, dont une ayant tout juste appris à marcher.

Feeney les vit entrer, les bras chargés de sacs de courses.

L’autre bâtiment ne laissait apparaître aucune émission de chaleur.

Eve envoya des agents en uniforme interroger les voisins, puis des inspecteurs en civil reconnaître le périmètre.

Mais son instinct lui soufflait que Cobbe était retourné se terrer dans sa cachette.

Parce qu’Abernathy l’accompagnait, elle envoya Connors au Central avec la DDE.

— J’espère que vous prendrez ce que je vais vous dire comme il se doit, lui dit l’inspecteur sur le chemin du retour vers le Central. Vous conduisez comme une forcenée. Voyez ça comme un compliment. Nous n’avons pas pu le manquer de beaucoup.

— Mais on l’a manqué, donc peu importe de combien.

Abernathy consulta ses notes et en ajouta de nouvelles.

— Pourquoi avoir contacté Connors de cette façon ? Pourquoi prendre un tel risque ?

— Il ne peut pas résister au besoin de le provoquer, de le menacer. Il pense agir avec sang-froid mais c’est tout le contraire, il se montre impulsif.

Abernathy acquiesça d’un air songeur tandis qu’ils s’engouffraient dans le parking du Central.

— Je vous donne raison sur ce point. Connors est son talon d’Achille. Il sait être précis, concentré, impassible. Mais là, c’est tout l’inverse. On aurait pu l’appréhender alors qu’il se baladait au beau milieu de la rue en fulminant.

— Mais on ne l’a pas fait, répondit-elle sèchement.

Abernathy sortit de la voiture avec Eve tandis que Peabody descendait de la banquette arrière.

— Je ne comprends que trop bien votre frustration, lieutenant. À une ou deux reprises, j’ai moi-même senti que j’étais tout près et que je l’avais raté d’un cheveu. Mais là, c’est différent.

» Il pourrait se reprendre, poursuivit-il comme ils se dirigeaient vers l’ascenseur. Se débarrasser de cette colère qui l’anime et se ressaisir pour disparaître en un instant. Mais je doute qu’il le fasse. Je ne suis même pas sûr qu’il en soit capable. Vous l’avez entendu parler avec Connors, vous avez capté comme moi cette excitation furieuse et toute la haine emmagasinée.

— Effectivement.

Eve monta dans l’ascenseur. Elle voulait cinq minutes avec Connors. Seule à seul.

— Je crois…, commença-t-il d’une voix traînante.

Elle tâcha de rester calme, ou de se ressaisir, comme aurait dit Abernathy. Cet homme connaissait sans doute mieux Cobbe que qui que ce soit en dehors de Connors. Voire mieux que Connors.

— Quoi donc ? demanda-t-elle.

— Je crois qu’il a le sentiment, la conviction, que tuer Connors mérite qu’il mette sa propre vie en jeu. Jusqu’à aujourd’hui, je serais parti du principe que son instinct de conservation était sa priorité absolue, suivi de près par le plaisir de donner la mort et l’argent que cela lui rapporte. Mais à présent… Il me semble que tuer Connors, et vous également, l’emporte sur tout le reste.

Elle dévisagea Abernathy.

— Et la prison ? Vous le pensez prêt à risquer l’enfermement à vie ?

— Vous avez raison de croire que pour beaucoup la prison est pire que la mort. Mais c’est un risque qu’il serait prêt à prendre, oui, je pense. Cela dit, il s’imagine plutôt mourir, sans doute avec panache, tant qu’il emporte Connors avec lui.

— Je ne vais pas vous contredire là-dessus.

— Dallas, les interrompit Peabody, les voisins indiquent que la maison n’est pas occupée actuellement. Personne n’y est entré ou n’en est sorti ces derniers jours.

— Il pourrait s’en servir discrètement mais le plus probable, c’est que sa planque se trouve hors du périmètre que nous avons délimité. Que l’équipe aille rendre visite aux magasins alentour, vêtements coûteux pour hommes, et tout le reste. Il avait une raison de se trouver là.

» Il avait bloqué la vidéo, maugréa-t-elle, suffisamment préoccupée pour ne pas s’extraire de la cabine quand d’autres policiers s’y entassèrent. Il ne voulait pas que Connors voie où il était ou puisse identifier précisément sa position. Pourquoi prendre cette peine ? Parce qu’il se planque dans les parages ou compte y revenir. Il faudrait jeter un œil aux restaurants et aux bars du coin. On reste dans le chic. Les CL, poursuivit-elle en sortant finalement à son étage.

» Faisons passer sa fiche aux meilleures agences de la ville. Il pourrait avoir de nouveau envie de sexe.

Elle pénétra dans la salle commune.

— Commencez par ça, Peabody. Vous pourriez peut-être l’assister là-dessus, proposa-t-elle à Abernathy.

Elle avait besoin d’être débarrassée de lui pendant une poignée de minutes.

— Bien sûr, si je peux être utile.

— Vous êtes peut-être celui qui connaît le mieux ses préférences en matière de femmes, de nourriture, de boissons ou même de chaussures. Il faut qu’on…

Elle s’interrompit en voyant entrer Connors.

— Peabody, accompagnez l’inspecteur jusqu’à…

Mais Abernathy s’avançait déjà vers Connors, main tendue.

— Inspecteur Abernathy, Interpol. Ravi de vous rencontrer. Pourrais-je vous parler un instant ?

— Je dois débriefer Connors, intervint Eve.

— Bien sûr, acquiesça Abernathy sur un ton tout à fait plaisant. On va dans votre bureau ?

Il n’allait pas se laisser écarter si facilement.

Eve devait admettre qu’à sa place elle aurait fait la même chose.

— Allons plutôt en salle de détente.

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