Dans l'ombre du crime
Chapitre 19
19
Sur le chemin du parking pour rejoindre leurs véhicules, Abernathy toucha le bras d’Eve.
— Si vous me permettez une remarque, lieutenant, ce témoignage de loyauté et de dévouement était particulièrement inspirant. Celles et ceux qui se trouvent sous vos ordres sont…
— Des flics, dit-elle. De sacrés bons flics.
— En effet.
Elle monta dans la camionnette et s’assura de laisser de la place à ceux qui la suivaient.
Feeney s’installa derrière le volant et attendit que Whitney boucle sa ceinture côté passager.
— Vous avez conscience que s’il vous arrive quoi que ce soit, votre femme me tuera jusqu’à ce que j’en meure, avant de me tuer une deuxième fois pour la forme ?
Whitney hocha la tête, l’air sombre.
— Mais pas avant d’avoir piétiné mon corps sans vie pour le réduire en chair à pâté.
— J’imagine que ça compensera un peu.
Feeney mit le contact, tendit son sachet de pralines à Whitney, qui en avala une poignée avec un grand sourire.
— Ça me rappelle le bon vieux temps, Ryan.
— Et on a encore du ménage à faire.
Feeney les fit sortir du garage avant de saisir sa radio.
— Camionnette deux, suivez-nous.
— On vous suit, confirma Jenkinson. Qui est partant pour une bonne bière en guise de petit-déjeuner une fois qu’on aura interpellé ce mec ?
Personne n’émit la moindre objection tandis qu’ils progressaient dans les rues obscures, passaient devant quelques bars et sex-clubs encore éclairés, puis entraient dans une atmosphère plus bohème, avec cafés stylés, bars à vins, lofts d’artistes et appartements chics.
Quand ils arrivèrent devant l’entrepôt réaménagé, tout était calme. Seules quelques lueurs filtraient à travers les panneaux occultants.
Eve ordonna à la deuxième camionnette de rester à un demi-pâté de maisons en arrière.
— Scannez l’endroit, ordonna-t-elle à McNab.
— Je commence le scan thermique au niveau du rez-de-chaussée. Ni filtres ni bloqueurs en place, donc on va… Ouh là !
— Quoi, ouh là ?
— On a beaucoup de mouvements, beaucoup de corps en mouvement. J’essaie de les séparer pour faire le décompte mais il doit y en avoir au moins dix-huit ou dix-neuf au rez-de-chaussée. Euh, assis, debout, allongés… Ils sont… Oh. D’accord.
Connors, assis à côté de lui, se pinça l’arête du nez avec un petit rire.
— J’imagine qu’on va tomber sur le même genre de choses aux autres étages.
— Quel genre de choses ?
Eve se rapprocha de l’écran et comprit rapidement de quoi il s’agissait.
— D’accord. Une orgie, carrément.
— Sexcapades, commenta McNab avec un sourire en coin.
— Des gens ont loué cet endroit pendant un mois pour coucher ensemble ?
Connors lui lança un coup d’œil.
— Je dirais qu’un individu ou un groupe aussi audacieux qu’entreprenant a loué l’endroit pendant un mois pour y organiser des parties fines… en échange d’un droit d’entrée. « Explorations de la sexualité » ou quelque chose dans le même genre. Ils proposent sans doute des ateliers et des séminaires, ajouta-t-il. Peut-être avec des prix à gagner.
Trueheart détourna les yeux, le rouge aux joues, tandis que Baxter se penchait d’un peu plus près.
— Il y a un plan à trois dans le coin sud-ouest et un sacré paquet de monde au centre de l’espace. Je me demande combien ils font payer.
— Retournez vous asseoir, pervers ! ordonna Eve. Scannez le reste, McNab. Qu’on soit sûrs. Et je ne veux pas entendre vos commentaires rigolards, camionnette deux.
Constatant que le scanner détectait plus de cinquante personnes aux différents étages, répartis en groupes, empilements et positions diverses, Eve raya définitivement le lieu de sa liste.
Elle saisit son communicateur qui venait de biper.
— C’est Nadine.
Elle lut le texto, composa une réponse puis transféra une copie des infos obtenues à Abernathy.
— Je viens de vous envoyer la probable cachette de Cobbe à Dublin.
— Quoi ?
— J’ai reçu il y a peu un tuyau indiquant que la maison de sa mère serait mise sur le marché demain… enfin, aujourd’hui, se corrigea-t-elle. Il semble qu’il veuille l’installer dans un lieu plus… discret une fois sa mission accomplie. Ce qui signifie, logiquement…
— Qu’il a mis sa propre propriété en vente.
Elle vit s’allumer dans l’œil d’Abernathy cet éclat propre au flic qui comprenait qu’une étape majeure et très attendue venait enfin d’être franchie.
— Vous avez fait des recherches sur l’immobilier local ?
— Il s’est servi d’une société écran du nom de Fondation Padriac Rosconn – soit l’anagramme de Connors – et s’est visiblement montré très méticuleux en remplissant les papiers. Une maison familiale située juste à la limite de la ville. Le prix demandé, quand l’annonce sera publiée, est de trois millions sept cent cinquante mille euros. Un vrai bijou qui en vaudrait le double, si l’on en croit le ton enthousiaste de l’agent immobilier. Vous pourrez consulter tout ça vous-même.
— Et je n’y manquerai pas, une fois que j’aurai fait remonter l’info.
Ce qu’il fit pendant qu’ils terminaient l’examen de l’entrepôt.
— Adresse suivante, ordonna Eve.
— Le pied-à-terre d’Alexi Godinov, commenta Abernathy. Je viens juste de lire les descriptifs fournis dans votre dossier. Godinov est à la tête d’une organisation plutôt louche qui s’étend à travers la Russie, l’Ukraine et autour de la Baltique. Vodka et autres spiritueux lui servent surtout de couverture, même s’il fait effectivement des affaires en tant que distillateur et distributeur.
» Blanchiment, faux papiers – d’excellente facture, d’ailleurs –, arnaques sur Internet et un peu de contrebande. Il se tient à l’écart des crimes violents et profite d’appuis importants de la part de divers fonctionnaires haut placés, précisa-t-il tout en se référant à son communicateur.
» Il vient souvent à New York, reprit-il comme Feeney démarrait. Parfois avec sa femme et ses enfants, parfois avec sa maîtresse, de temps à autre avec des partenaires en affaires. Nous savons qu’il lui arrive de louer sa propriété à divers individus quand elle ne lui sert pas. Mais, comme je le disais, il se tient en général à l’écart des crimes violents et des personnages tels que Cobbe.
— Se tenir à l’écart de la violence signifiant ici qu’il prend soin de garder plusieurs degrés de séparation entre lui et toute violence qu’il pourrait, indirectement, ordonner, dit Connors.
Abernathy acquiesça.
— Précisément. Vous le connaissez ?
— De réputation seulement.
Feeney s’arrêta juste avant le portail d’entrée.
— Sacrée baraque, siffla McNab en actionnant le scanner.
Des veilleuses de sécurité et des éclairages décoratifs balayaient le vaste gazon émaillé de massifs printaniers et d’arbres en fleurs. On devinait la silhouette d’une maison à deux étages avec garage.
— Signaux électroniques au rez-de-chaussée – deux droïdes – mais aucun mouvement. Ça bouge au premier. Deux signaux – humains – en position horizontale. Endormis. Et deux de plus dans deux autres chambres. Plus petits. Des enfants.
Abernathy approcha son visage de l’écran.
— Sans doute Godinov en personne. Il a deux enfants, un garçon de dix ans et une fille de huit ans. Je peux vérifier pour voir s’il est de passage à New York.
— Faites ça. Scannez le reste, McNab. Assurons-nous de ne rien louper.
— Je poursuis. Un unique signal au deuxième étage, également à l’horizontal.
— Ils ont une nounou, indiqua Abernathy avant d’embrayer sur une conversation sur son communicateur.
— Vérifiez le garage, ordonna Eve. Il y a aussi une sorte de dépendance là-bas. Une cabane de jardin, sans doute, mais scannez-la quand même.
— Godinov et sa famille, ainsi que la nourrice, viennent d’arriver à New York cet après-midi. Nous travaillons à obtenir le mandat nécessaire pour perquisitionner la maison à Dublin. Et nous l’aurons, je vous le promets, affirma Abernathy avant de ranger son communicateur.
— Terminez quand même le scan, qu’on puisse rayer cette adresse et passer à la suivante.
Elle avait pourtant un bon pressentiment à propos de la demeure de Godinov, même si l’ordinateur avait classé l’entrepôt en tête de liste. Mais il était temps de mettre ça de côté pour se concentrer sur le troisième lieu.
— L’analyse automatique a jugé que les probabilités étaient plus faibles pour les deux emplacements suivants, mais ils offrent un accès plus facile aux boutiques où il a fait ses achats et à l’endroit où il a trouvé sa nouvelle victime. Pas de garage pour le véhicule qu’il a loué. Cela dit, on trouve des places à louer dans le quartier.
— Voyons un peu ça, dit Abernathy en affichant le résumé. Ah, c’est juste à côté de l’ancien quartier des abattoirs. Une maison de deux étages équipée d’un sous-sol habitable. Et, oui, je vois sur la carte que ce n’est pas loin des magasins où il s’est rendu… mais un peu plus de l’endroit où il a récupéré ce pauvre chat. Propriété du groupe Amazonian et référencé comme un local professionnel ou un espace en location pour l’organisation d’événements privés.
Il fronça les sourcils et coula un regard vers Connors.
— Vous indiquez que Reginald Privet en est le propriétaire.
— Exact. Le groupe Amazonian est une société écran. La propriété lui appartient.
— Nous n’avions pas cette information.
— Moi si.
— Je vous demande un instant.
Il ressortit son communicateur et leur tourna le dos.
— Qui est ce Reginald Privet ? demanda Eve à Connors.
— Le genre d’homme que tu aimerais voir derrière les barreaux, à mon avis. Il fait dans le commerce des armes et du sexe, jeux d’argent et blanchiment basique. Le jeu est un problème chez lui, au sens où il est incapable d’y résister, qu’il perd souvent et se comporte de manière générale comme un sale type. Sa sœur, Alicia, est plus maligne, beaucoup plus féroce et c’est elle qui tient réellement les rênes. Mais elle adore son bon à rien de frère et le couvre dans la plupart de ses mauvaises décisions.
Eve lança un coup d’œil vers Abernathy qui parlait à voix basse sur son communicateur.
— Lancez le scan.
— C’est parti. On commence par le sous-sol. Il y a des bloqueurs, annonça McNab. De bonne qualité.
Connors alla s’asseoir à côté de lui pour l’aider et Feeney quitta sa place à l’avant pour observer.
— Quelqu’un ne veut pas qu’on puisse le repérer. Continuez avec le scanner. Je vais inspecter d’un peu plus près les alarmes et mesures de sécurité. Histoire de savoir ce qu’il faudra neutraliser si c’est le bon endroit.
Connors passa son mini-ordinateur à Feeney.
— J’ai les infos là-dessus, dit-il. Mais vu que ces bloqueurs n’apparaissaient pas sur les documents officiels, je dirais qu’ils ont effectué des mises à jour sans autorisation.
Mue par son instinct, Eve appela Reo.
La substitut du procureur répondit mais désactiva la vidéo.
— Franchement, Dallas ! grommela-t-elle.
— J’ai besoin d’un mandat. Et tout de suite.
Elle lui indiqua l’adresse.
— Nous pensons que Lorcan Cobbe se trouve à l’intérieur.
— Donnez-moi cinq minutes. Nous avons déjà prévenu un juge qui se tient prêt à agir. Il n’aura plus qu’à remplir les coordonnées.
— Faites-moi tomber ce fichu bloqueur ! ordonna Eve tandis que Peabody se tassait pour permettre à Whitney de se faire une place à l’arrière. Camionnette deux, tenez-vous prêts. Baxter, Trueheart, une fois qu’ils seront passés, couvrez l’arrière. Santiago, Carmichael, au sud. Jenkinson et Reineke au nord. Agent Carmichael, mobilisez votre équipe. On couvre toutes les sorties, portes, fenêtres, jusqu’au moindre trou de souris. Feeney, Callendar, à la seconde où le mandat arrive, attaquez-vous aux mesures de sécurité. Si on s’est plantés, on remettra tout en place avant de passer à la suite.
Mais ils ne se plantaient, c’était la bonne. Elle en était persuadée.
— Privet bosse pour nous, annonça Abernathy. Je veux dire par là qu’on l’a retourné il y a à peu près trois mois, coincé entre ses dettes de jeu et les problèmes que lui cause l’un de ses concurrents. Je viens de parler à l’inspecteur chargé du dossier. Privet n’a jamais mentionné Amazonian ni, à ce qu’on a pu en voir, cherché à en mobiliser les grosses ressources pour se sortir du pétrin dans lequel il se trouve.
— Ces ressources pourraient ne pas exister, supposa Whitney.
Connors interrompit momentanément son travail en cours pour intervenir :
— Non, elles sont bien là. C’est une société écran solide et carrée, beaucoup de fonds y transitent. Elle sert principalement à la contrebande : de biens, de personnes, d’armes et de drogue. Ah, merde, je comprends. Ce n’est pas à lui, c’est à elle. Alicia. Elle l’a seulement mise au nom de son frère.
— Il n’est peut-être même pas au courant de son existence, acquiesça Abernathy. Car on m’assure qu’il a carrément vidé son sac.
— C’est un faible, dit Connors. Elle le sait et, malgré tout son amour, elle est assez maligne pour le tenir à l’écart de certaines facettes de leurs affaires. Elle pourrait connaître Cobbe. C’est son type d’homme, en fait. Professionnellement et personnellement parlant.
— Le mandat arrive, lança Eve alors même que McNab poussait un cri de victoire.
— J’ai cassé le bloqueur ! Je scanne.
— Attendez !
Mais l’avertissement de Connors arriva une demi-seconde trop tard.
À l’instant où les ondes du scanner touchèrent la maison, des flashs de lumière se déclenchèrent à l’intérieur. Trois pulsations rapides, puis le noir complet.
— Alerte anti-intrusion. Merde !
— On y va ! cria Eve. Go, go ! Trouvez-le, ordonna-t-elle à McNab tout en ouvrant grand les portes arrière de la camionnette. Foncez. Pas question que le moindre cafard sorte de cette maison. Dépêchez ! Neutralisez-moi ces mesures de sécurité, tout de suite.
Elle se posta près de l’entrée, arme à la main, tandis que Peabody la rejoignait au pas de course.
— Premier étage ! cria McNab. Un unique signal. Il se déplace. Rapidement.
— Apportez le bélier ! ordonna Eve. Callendar, vérifiez la présence d’explosifs sur cette porte. Connors ! Ramène-toi et fais-nous entrer, ou bien j’enfoncerai la porte.
Connors bondit en dehors de la camionnette.
— Pas d’explosifs, Dallas, mais le scan indique que les battants sont en acier derrière un panneau en bois. Il faudra les faire sauter.
— Donnez-moi une petite minute…, grommela Connors tout en s’affairant. Rien qu’une petite minute…
— Il se déplace toujours, lieutenant, lança McNab. Il arrive au rez-de-chaussée.
— Restez sur lui.
— Cinq couches, souffla Connors entre ses dents serrées. J’en ai passé deux.
Eve saisit le miniblaster dans la poche de Connors, visa l’une des fenêtres et fit feu.
Celle-ci trembla à peine mais des alarmes retentirent, accompagnées de nouveaux flashs de lumière.
— Une vraie forteresse. Ouvre-moi cette porte.
— Trois… Et voilà la quatrième. Ne me rajoute pas de pression.
— L’individu court toujours. Il a atteint le sous-sol, dans le coin sud-ouest.
— Qu’est-ce qu’il fout ? se demanda Eve qui trépignait, prête à intervenir. Une pièce sécurisée ? Mais il est piégé de toute façon. Coincé dans cette maison.
— C’est bon ! annonça Connors.
Il ouvrit la porte avec force et pénétra à l’intérieur, juste devant Eve.
Des lumières se mirent à clignoter. Blanc, noir, blanc, noir, dans un hululement strident.
— Fouillez chaque pièce ! ordonna Eve à Peabody et aux agents en uniforme qui l’accompagnaient. Couvrez la façade avant. Coupe le sifflet à ces sirènes, Feeney !
Elle lança une série d’ordres supplémentaires au reste de l’équipe tout en se précipitant vers le coin sud-ouest. Une autre porte blindée l’arrêta net.
— Merde !
— Je m’en charge, assura Connors en la poussant sur le côté. Je m’en charge.
— Scanne-la d’abord, je ne voudrais pas qu’elle nous explose au visage.
Pourquoi une porte blindée au sous-sol ? s’interrogea Eve. Une pièce sécurisée ? Mais pourquoi descendre plutôt que de sortir ? Pourquoi… ?
— Cette femme fait dans la contrebande, c’est ça ? demanda-t-elle à Connors.
— Oui. Bon Dieu, elle s’est dotée d’un tunnel ! Une issue secrète pour faire entrer et sortir la marchandise.
— Dallas ! s’exclama McNab dans l’oreillette d’Eve. Il a disparu. Carrément volatilisé ! Pouf. Plus là. Je vous jure, on dirait qu’il a traversé le mur en courant.
Connors ouvrit les battants de la porte à la volée.
Les alarmes se turent. Les lumières s’éteignirent de nouveau, avant de se rallumer et de se stabiliser.
Eve aperçut la porte suivante, encastrée dans un mur qui n’aurait dû mener nulle part.
— Je m’en occupe, lui dit Connors. Mais je peux te garantir que c’est la sortie de secours. Leur moyen de faire transiter toutes sortes de marchandises de contrebande via des souterrains.
Il se mit au travail sur la serrure, avec des gestes toujours aussi précis malgré le stress.
— Étant donné l’emplacement et l’usage de ce passage, ça doit donner sur les docks, avec des bifurcations vers d’autres endroits. Un entrepôt, une autre bâtisse, une gare…
Eve sortit sa radio pour organiser la chasse à l’homme.
Elle vit Whitney descendre les marches tandis que Connors venait à bout des verrous.
Derrière la porte s’ouvrait un tunnel couvert de crépi, suffisamment large pour un petit camion. Elle perçut les échos lointains – hélas – d’un moteur.
— Il avait son véhicule ici, ou en tout cas un véhicule. Merde, merde, merde ! Je veux une équipe de quatre agents en uniforme pour remonter ce tunnel et voir où il mène. S’il y a des embranchements, deux équipes de trois. En communication constante avec nous. Et on va fermer cet endroit.
Elle planta son regard dans celui d’Abernathy.
— Pas de pitié pour la garce qui lui a permis de se cacher ici. Envoyez vos hommes l’appréhender. Elle est complice d’un meurtre et a abrité un fugitif. Arrêtez-la.
Elle décrocha vivement sa radio.
— Je dois faire bloquer les ponts, les tunnels. Il sait qu’il doit sortir de là, trouver une nouvelle cachette et attendre son heure.
— Je m’en charge, lui dit Whitney. Le maire aura certaines objections ; j’en fais mon affaire.
— Bien, commandant. Cobbe devait déjà avoir un bagage prêt en cas d’urgence, du liquide, une pièce d’identité. Un passeport, ajouta-t-elle, songeuse. Cette maison doit disposer d’ascenseurs mais il ne s’en est pas servi. Il a récupéré ce qu’il voulait emporter sur le chemin du sous-sol. Il sait piloter. C’est quoi l’aéroport international le plus proche ?
— Southside. Près des docks, répondit Connors.
— On y va.
— On est avec vous, Dallas, lui dit Jenkinson.
— Alors montez dans la camionnette. Agent Carmichael !
— On va sécuriser les lieux, lieutenant, puis on entamera les recherches.
— Affirmatif. Informez-moi immédiatement si vous trouvez quoi que ce soit.
Lorsqu’elle ressortit pour rejoindre les véhicules, ses inspecteurs, l’équipe de la DDE et Whitney se tenaient tous là.
— Mais… Tout le monde ?
— On ira jusqu’au bout, lui assura Baxter.
— L’aéroport de Southside. On fonce. Peabody, informez les agents de sécurité sur place qu’un fugitif se dirige vers eux. Cette camionnette monte à combien, Feeney ?
— Ce n’est pas une fusée, mais je devrais pouvoir la convaincre de se bouger, déclara-t-il avant de démarrer en trombe.
— Il doit trouver le moyen d’accéder aux navettes, dit Connors à Eve. En évitant autant que possible les caméras. Il n’y a pas de vols internationaux si tôt le matin, pas de vols commerciaux en tout cas. Ce qui l’obligerait à attendre pendant au moins une heure supplémentaire. Il optera plutôt pour la zone des vols privés, qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept.
— Le terminal des navettes privées, Feeney.
— Il sera obligé de graisser la patte de quelqu’un, et vite, pour pouvoir embarquer, poursuivit Connors. Ou de voler une navette. Voire de tuer ceux qui voudraient l’empêcher de monter.
— Il n’a pas tant d’avance que ça. S’il trouve une navette, ils pourront la suivre.
— Plus ou moins. Mais il y a des moyens d’y échapper. Il serait contraint de rester à basse altitude. Il se dispensera de fournir un plan de vol.
— Où irait-il ?
— Ses racines et sa mère se trouvent en Irlande. Mais ce ne serait pas très malin de sa part.
— Abernathy ?
— Je suis déjà en contact avec mon supérieur, répondit l’inspecteur. Nos équipes seront en place à Dublin pour l’accueillir. Mais je suis d’accord, il a forcément dû y penser. Le problème…
Il se raccrocha à ce qu’il pouvait tandis que Feeney négociait un virage brutal, avant de reprendre :
— Le problème, c’est qu’il pourrait aller n’importe où s’il détourne une navette long courrier.
— Alors on ferait mieux de l’arrêter avant.
Elle reprit sa radio et lança une salve d’instructions pour la mise en place de patrouilles.
Ils savaient à quoi il ressemblait, connaissaient son véhicule. Ne restait plus qu’à le localiser et refermer la nasse sur lui.
— C’est un maître de l’évasion, lieutenant, lui rappela Abernathy tout en s’agrippant d’une main et en pianotant sur son communicateur de l’autre. Vous pensez peut-être que nous nous y sommes pris comme des manches pendant des années mais le fait est qu’il excelle dans la carrière qu’il s’est choisie.
— Carrière sur le point d’arriver à son terme.
— Il a déjà fait tout le travail de reconnaissance, ajouta Connors. Les itinéraires menant au terminal privé le plus proche, les moyens d’entrer, la meilleure façon d’accéder à une navette. À sa place, j’y aurais consacré une heure ou deux, en me présentant comme le potentiel acquéreur d’une navette, pour moi ou pour mon entreprise.
— De quoi avoir droit à une visite des lieux et étudier leur disposition. Merde. Mais la sécurité sur place est alertée. Il ne pouvait pas anticiper que nous serions sur ses talons.
Toutes sirènes hurlantes, ils traversèrent le terminal central vers la zone privée. Eve bondit hors de la camionnette avant même que Feeney l’ait complètement arrêtée.
Alors qu’elle sprintait vers l’entrée du terminal, un agent de sécurité accourut à sa rencontre.
— Handler, de la sécurité. On bloque toutes les issues. Les caméras balaient la zone. Vous êtes le premier véhicule arrivé sur place.
— Combien de véhicules volants abrite actuellement cette installation ?
— Quatorze navettes, moyen- et long-courriers, trois hélicos et une dizaine de véhicules à propulsion verticale.
— Que vos équipes inspectent chacun d’eux. Alertez également vos collègues dans la zone commerciale. À défaut de pouvoir entrer ici, il pourrait tenter de passer par là-bas. En chasse ! ordonna-t-elle à son équipe. Par groupes de deux. Commandant, où en sont les tunnels et les ponts ?
— Fermés. Nous avons dépêché des renforts auprès des forces de sécurité des docks au cas où il tenterait de monter sur un bateau.
— On ferait bien d’informer toutes les gares et autres terminaux. Navettes, trains, bus, déclara Eve tout en regardant autour d’elle. Où est Connors ?
— Il est entré, dit Feeney.
— Nom d’un…
Elle s’interrompit en captant un bruit de fond de plus en plus net. Et reconnaissable. Le rugissement d’une navette en train de décoller.
— Merde, il s’envole ! Trouvez-moi le moyen de suivre la trajectoire de cette navette.
Comme elle s’élançait au pas de course vers l’entrée, la voix de Baxter résonna au creux de son oreille.
— On a un homme à terre, lieutenant. Hangar cinq. Inconscient, avec une blessure à l’arme blanche qui semble sérieuse, mais il respire toujours. Trueheart appelle un transport. Il nous faut un médecin.
— Besoin d’un médecin au hangar cinq, lança- t-elle immédiatement à Handler. L’un de vos hommes est blessé. Comment a-t-il fait pour passer ?
— Je vais le découvrir.
L’air sombre et le regard dur, Handler fit appeler l’équipe médicale d’urgence.
— Soyez sûre que je vais le découvrir, reprit-il pour Eve avant de tapoter son oreillette. Décollage non autorisé, piste trois. Direction nord-est. On l’a en visuel.
« Pour combien de temps ? » se demanda Eve tandis que l’agitation s’emparait du terminal.
Et où était passé Connors ?
— Assurez-vous que l’état du blessé est stable, puis que tout le monde nous rejoigne ici.
Elle se tourna vers Whitney.
— Je vais le poursuivre, mais j’ai besoin de votre autorisation, commandant. Connors peut obtenir une navette plus vite que nous ne pourrons remplir la paperasse pour une réquisition. Il sait piloter. Avec une équipe composée de l’inspecteur Abernathy, de moi-même, du capitaine Feeney et de l’inspecteur Peabody, nous aurons tout ce qu’il nous faut.
— Vous aurez votre autorisation. Et je viens avec vous.
— Commandant…
— Pas question qu’il m’échappe une deuxième fois.
Alors qu’il se détournait pour passer les appels nécessaires, elle repéra Connors qui émergeait d’une porte latérale.
— Il nous faut une navette, lui dit-elle. On se lance à sa poursuite.
— Déjà fait. J’avais anticipé cette possibilité et arrangé une location. On décolle du hangar un.
Jenkinson, qui n’avait entendu que la fin de l’échange, saisit tout de suite de quoi il s’agissait.
— Si vous pourchassez Cobbe, on vient tous avec vous !
— Inspecteur…, commença Eve.
— Il y a suffisamment de places, assura Connors d’un ton conciliant. On ne laisse pas ses fidèles compagnons derrière soi dans un moment pareil.
Jenkinson s’empressa d’acquiescer, ravi. Eve, elle, s’agrippait les cheveux.
— Je ne peux pas emmener mon escouade entière. Quelqu’un doit assurer la permanence à la Criminelle.
À ces mots, Whitney lança un coup d’œil dans sa direction.
— Ne vous en faites pas pour ça, je vais régler la question. Ils l’ont mérité.
« Ils sont dingues », songea Eve.
Mais puisqu’elle était en minorité et que son supérieur approuvait…
— Dans ce cas, on bouge. Et plus vite que ça ! Feeney, McNab, Callendar, magnez-vous de transporter le matos dont vous avez besoin de la camionnette jusqu’au hangar un.
— On va où ? s’enquit Baxter qui venait d’arriver, les mains et la manche de sa veste maculées de sang.
— Là-haut, répondit Eve en désignant le ciel. Hangar un. Au pas de course. Dans quel état est le blessé ? s’enquit-elle en commençant à courir.
— L’ambulance est arrivée. Les secours font ce qu’ils peuvent. On dirait que Cobbe lui a infligé deux blessures au ventre avant de viser la gorge… mais il a surtout eu l’épaule. Le temps qu’on le trouve, l’agent avait perdu beaucoup de sang. Comment a fait Cobbe pour entrer ?
— On va bientôt le savoir.
Arrivée dans le hangar un, elle découvrit la navette : luisante, profilée et – à ses yeux – franchement petite.
— Cool ! Une LR-10, s’enthousiasma Baxter en gravissant les quelques marches menant à la cabine.
Eve secoua la tête mais le suivit tandis que l’équipe de la DDE chargeait ses équipements.
— Pas d’alcool, décréta-t-elle immédiatement. Ce n’est pas une virée entre potes. Nous restons en service et dans le sillage d’un suspect. Commandant, si vous voulez vous asseoir dans le cockpit avec le pilote.
— Je vous laisse la place. J’ai encore le versant politique à régler.
Son communicateur à la main, il remonta l’allée vers le fond de l’appareil.
— Peabody, apportez du café au commandant. Les autres se débrouilleront par eux-mêmes. Vous n’êtes pas hôtesse de l’air.
— Compris. En service et à la poursuite d’un criminel, mais c’est quand même pas mal la classe. Je prendrai en charge une partie des relais de l’équipe au sol. Ils ne devraient pas tarder à arriver.
Connors, déjà installé dans le cockpit, actionna les voyants « Attachez vos ceintures ».
— Tous en place ! Il a déjà dix minutes d’avance sur nous, et l’écart se creuse. Feeney, est-ce que tu as quoi que ce soit qui permette de retrouver sa navette si on le perd ?
Tête penchée en avant, ses mèches rousses dressées sur son crâne telle une explosion de tire-bouchons, Feeney lui répondit par un grand sourire :
— Marrant que tu poses la question, on est justement en plein dedans.
— Faites vite.
Elle rejoignit le cockpit, qui était loin d’être sa place préférée, s’assit, mit sa ceinture.
— Bon sang, c’est dingue.
— Pas du tout, lui affirma Connors en guidant la navette hors du hangar. Nous sommes plus rapides que lui. Si nous parvenons à calculer son itinéraire, nous pourrons non seulement faire en sorte que les autorités se tiennent prêtes, mais également y arriver avant lui. Il a volé une LR-3… qui était sur place pour des réparations.
— Pas capable de voler ?
— Si, mais il avait besoin d’être entretenu. Nous avons un modèle plus récent et en parfait état.
— Tu aurais pu me prévenir que tu réservais une navette.
— Tout est allé très vite, répondit-il alors qu’ils s’engageaient sur la piste. Et on s’apprête à aller plus vite encore. Accroche-toi ! lança-t-il en souriant.
Eve serra les dents comme la navette accélérait, tâchant d’oublier à quel point elle détestait le décollage tandis qu’ils laissaient la terre ferme loin derrière eux.
OceanofPDF.com