Dans l'ombre du crime

Nora Roberts · Chapitre 15 sur 25

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Dans l'ombre du crime

Chapitre 13

13

 

 

Habituellement, quand Connors se levait à une heure indue pour participer à une réunion avec un pays bizarre et que les journées insistaient pour s’écouler en décalé, Eve ne bougeait pas d’un pouce.

Mais les habitudes n’avaient plus eu cours dès l’instant où Cobbe avait révélé sa présence à Connors dans le parc.

Donc, dès que Connors fit mine de sortir du lit dans l’obscurité, elle se retourna, grogna, cligna les yeux.

— Quel fichu continent tu vas encore acheter au milieu de la nuit ?

— L’Europe. Mais une petite portion seulement. Rendors-toi.

Elle roula sur elle-même, décidée à faire exactement cela.

Mais demeura éveillée.

Elle demanda l’heure à l’ordinateur. 4 h 55.

Comment était-ce possible ?

Elle resta allongée sans bruit pendant qu’il se douchait et s’habillait, en songeant qu’il faisait cela pratiquement chaque matin, aussi silencieux qu’un chat, pendant qu’elle continuait à roupiller.

Elle pivota de nouveau sur elle-même en l’entendant – en le sentant, plutôt – quitter la pièce.

Elle réclama de la lumière puis scruta le ciel obscur au travers du vasistas qui surplombait le lit.

Elle n’avait peut-être pas de continent – ni même une petite portion de continent – à acheter, mais elle avait beaucoup à faire.

Aussi, pendant que le chat poursuivait sa nuit, elle se leva et avala d’un trait une tasse de café.

« Ça ne suffira pas », estima-t-elle avant d’enfiler une tenue de sport.

Toujours à moitié endormie, elle prit l’ascenseur vers la salle d’entraînement au sous-sol et se programma une course sur la plage pour réveiller son organisme. Elle courut cinq bons kilomètres puis passa quinze minutes à soulever des poids, de quoi transpirer comme il fallait tandis que son cerveau se remettait en route.

De retour à l’étage, elle passa sous la douche pour laisser les jets massants finir le travail pendant qu’elle organisait mentalement la suite de la journée.

Voir ce qu’avaient donné les recherches automatiques et réorienter ses efforts en fonction des résultats. Même chose après la lecture d’éventuels rapports arrivés dans la nuit.

Passer à la morgue et rendre visite à Harvo au labo au sujet du chat mort.

Préparer l’arrivée de l’inspecteur Abernathy.

« Boots sur mesure, se rappela-t-elle au moment d’entrer dans la cabine de séchage. Costumes sur mesure. Vestes réversibles. Salon de coiffure de luxe. »

Une multitude d’indices, de fragments éparpillés. Elle allait à présent devoir les assembler pour obtenir une vision élargie.

Puisqu’il était question de vêtements – et que sa garde-robe était juste devant elle –, elle détermina son absolue priorité. Pouvoir se déplacer rapidement si nécessaire.

Au lieu de saisir un pantalon au hasard, elle fouilla jusqu’à en trouver un qui combinait matières adaptées au sport et apparence professionnelle. Elle sélectionna ensuite un tee-shirt, une veste et des boots.

Voyant que Connors n’était pas revenu alors qu’elle avait fini de se préparer et que le chat s’était assis, bien réveillé, et l’observait, elle prit en charge le petit-déjeuner.

Pendant que Galahad dévorait son saumon, elle se programma un nouveau café.

Elle envisagea des pancakes avant d’estimer que ce serait trop lourd et de leur préférer une omelette. Et, puisqu’elle était aux commandes de l’autochef ce matin, pas de légumes bizarres pour elle.

Puis, saisie d’une inspiration soudaine, elle ordonna que la sélection soit servie dans la cuisine de son bureau.

Alors que le jour commençait à dissiper l’obscurité au-dehors, elle ouvrit les portes de la terrasse. Il faisait frais, certes, mais pas froid, estima-t-elle.

Elle déposa les assiettes, sous leurs cloches chauffantes, sur la table, se resservit du café puis se dirigea vers la pièce adjacente, où Connors tenait une holoconférence avec six personnes en costume ou en tailleur.

En prenant soin de rester hors champ, elle lui désigna du geste son bureau puis le laissa poursuivre.

Assise derrière son centre de contrôle, elle afficha les résultats des recherches automatiques. Elle disposait à présent d’une liste de seize salons à Dublin correspondant à ses critères, ainsi que de cinquante tout rond à New York.

Y compris, remarqua-t-elle, celui de Trina.

Cobbe avait les mains manucurées, d’après la CL. Et ces trucs hors de prix pour la peau. Il se serait mis en quête d’un endroit proposant le tout. Le genre d’établissement où, pour des raisons qu’Eve ne comprendrait jamais, certaines personnes pouvaient choisir de passer une journée entière de leur vie.

Elle ajusta les critères et lança une nouvelle recherche.

Pendant que l’ordinateur travaillait, elle vérifia les dernières mises à jour. Le nombre de locations ou d’achats de vans, camionnettes et véhicules tout-terrain paraissait décourageant mais l’équipe l’aurait largement réduit d’ici la fin de la journée.

La piste des disparitions signalées semblait improbable. À ce stade, en tout cas.

La conductrice de la limousine, par contre, était une source en or.

Elle releva la tête en entendant arriver Connors.

— On a identifié sa navette, lui dit-elle. Il est arrivé depuis Bruxelles sur un vol privé et on a le nom du pilote, de la compagnie aérienne, la totale. On les contactera dans la matinée.

— C’est du bon boulot.

— Il était trop tard pour interroger d’autres personnes après la conductrice de la limousine mais elle avait les infos. J’ai modifié les critères sur les salons afin de ne retenir que ceux qui proposent tout l’éventail des tortures possibles. Les résultats sont en train de tomber. Oui ! On descend à onze à Dublin et quarante-deux à New York.

— Ta journée a commencé tôt.

— C’est vrai, mais je ne me suis pas payé un continent. Et toi ?

— Un accord a été trouvé sur le petit morceau concerné.

Il embrassa du regard la table, les portes ouvertes, le lever du soleil.

— Merveilleuse idée que tu as eue là.

— Je trouve aussi. Allons en profiter.

La voyant se lever, il attendit qu’elle soit à sa hauteur pour l’envelopper de ses bras.

— Tu ne t’es pas rendormie.

— Je suis descendue faire du sport à la place. Ça m’a revigorée.

— Je vois ça.

Il fit glisser ses mains le long des bras d’Eve. Arrivé à ses poignets, il inclina la tête sur le côté, yeux étrécis. Elle recula d’un pas. Dans un mouvement sec de ses poignets, deux lames jaillirent hors de ses manches.

— Et…

Elle repoussa sa veste en arrière pour laisser apparaître non seulement son arme habituelle dans son harnais, mais aussi le miniblaster qu’elle portait à la hanche.

Connors sourit mais elle lut surtout du soulagement dans son regard.

— Il ne t’atteindra pas à travers moi, assura-t-elle.

— Je te crois.

— Tant mieux.

Elle rétracta les lames.

— Mangeons.

Il leur resservit du café, passa une main dans les cheveux d’Eve puis s’assit.

— Merci, dit-il en retirant les cloches chauffantes. Pour t’être équipée pour la guerre, et pour le petit-déjeuner.

— Normal. Puisque tu es officiellement consultant sur cette affaire, je vais t’envoyer une copie de tous les rapports et bulletins d’info.

— Ça me sera utile. Est-ce que ça te dirait que je m’occupe des salons dublinois ? J’ai encore des contacts sur place.

— Dublin ne manque pas de policiers capables de s’en charger.

— C’est juste, dit-il après avoir goûté à son omelette. Mais parfois, une question posée par un biais moins officiel ouvre plus facilement des portes. Donne-moi une heure ou deux dessus, après quoi tu pourras passer le relais aux flics locaux ou à ce fameux Abernathy.

Eve réfléchit quelques instants.

— Ce serait assez jouissif de pouvoir dire à Abernathy où Cobbe se fait dorloter à Dublin, hein ? Hé, regardez, j’ai l’impression que vous aviez peut-être raté une piste. Ça aurait été tellement facile de poster quelqu’un sur place, avec un paquet d’agents prêts à passer à l’action dès que Cobbe se pointerait tranquillement pour son traitement capillaire.

Connors sourit en mangeant.

— Tu es d’humeur compétitive, on dirait.

— Je n’ai rien décidé à ce stade. Mais admets que je n’ai pas tort.

Elle mordit dans une tranche de bacon grillé puis agita dans l’air le morceau restant.

— Pourquoi est-ce qu’ils n’avaient pas cette info ?

— Je dirais qu’ils n’ont jamais réussi à dégoter une CL sortant de chez lui et qui aurait vu le contenu de sa trousse de toilette.

— Je ne dis pas que nous n’avons pas eu de chance, parce qu’on en a eu. Mais ils ont eu des années pour faire pencher la balance dans leur sens !

— Les lenteurs de la bureaucratie, supposa-t-il avec un haussement d’épaules. Et, j’imagine, des bras de fer pour savoir qui marche sur les plates-bandes de qui. Sans oublier que pour Cobbe, c’est personnel cette fois-ci, et que ses émotions – si tordues soient-elles – nuisent à son jugement. Mais avant tout, ils ne sont pas toi. Tu n’es pas seulement douée, ni même remarquable. Tu es une extraordinaire enquêtrice.

— C’est pas…

Il leva un doigt pour l’interrompre.

— Ça fait des années, lieutenant, que je vous vois remarquer des détails que d’autres auraient ratés aussi facilement qu’un grain de poussière sur un vêtement. Il peut s’agir d’un détail qui peut sembler sans grand intérêt au premier abord, mais à partir duquel tu vas creuser, élaborer, nourrir une intuition. Et au bout du compte, tu lui trouves une place dans une vision plus large.

Il lui sourit en mâchant une nouvelle bouchée.

— Je t’aurais donné du fil à retordre à l’époque et je crois que je serais parvenu à t’échapper. Mais tu m’aurais donné de quoi m’inquiéter et j’aurais dû déployer les grands moyens pour rester hors de portée.

— Oh, j’aurais fait plus que t’inquiéter.

Un grand sourire se dessina sur les lèvres de Connors.

— N’est-ce pas merveilleux de penser que nous n’aurons jamais la réponse ?

Eve opina du chef et reprit de l’omelette.

— Le bon café me manquerait vraiment si je t’avais flanqué en prison, dit-elle avant d’en boire une longue gorgée. Bref, tu as les deux heures que tu voulais pour trouver le salon.

— Je prends, ainsi que toute autre tâche que tu voudrais me confier. Mon planning du jour est léger, c’était déjà prévu comme ça. Les premiers élèves de l’école arrivent aujourd’hui et je tiens à être sur place à divers moments de la journée.

— C’est aujourd’hui ?

— Pour les premiers d’entre eux, oui. Rochelle a suggéré que ça se fasse par groupes plutôt que tous à la fois. On aura donc trois jours d’adaptation progressive, avec classes allégées, parcours d’orientation et ainsi de suite. Nadine a demandé à Quilla de faire un vlog sur cette rentrée par tranches. Je l’ai vue hier, d’ailleurs. Cette gamine a tout d’une grande.

— Ce serait bien que j’y passe aussi ?

Aux yeux de Connors, le fait qu’elle pose la question représentait… tout, en fait.

— Tu seras évidemment la bienvenue pour y aller quand tu le voudras ou le pourras. Les médias ne sont pas conviés. La décision a été prise il y a un moment. Rien de formel, pas de discours, pas de journalistes et ainsi de suite, parce que ça finirait en déclaration sur les bonnes œuvres et tout ça alors que ce sont les enfants qui comptent. Avec la présence de Cobbe à New York, je suis d’autant plus heureux qu’on ait pris cette décision. Je vais renforcer la sécurité mais je ne l’imagine pas s’intéresser de près à l’école.

— Peu de chances, confirma-t-elle, si les médias ne braquent pas les projecteurs sur toi. Mettons le reste de côté juste une minute. Qu’est-ce que tu ressens ? Des enfants vont emménager là-bas. Ils vont manger et dormir sur place à partir de ce soir. Certains d’entre eux n’auront jamais connu d’endroit où ils peuvent se sentir aussi en sécurité.

Il tourna son regard vers la vue que leur offrait la terrasse, vers l’étendue d’herbe verte constellée de fleurs naissantes.

— Je pense au rêve que j’ai fait cette nuit. Mes amis et moi faisant les poches sur Grafton Street. Je n’ai pas de regrets, aucun. Mais je suis parfaitement conscient que j’aurais pu ne pas survivre sans Summerset. Il m’a offert ce genre de lieu sûr. Ce n’était pas un endroit, ni un mode de vie, que tu trouverais… « correct », disons, mais j’étais propre et en sécurité, ce que je n’avais jamais connu avant. Et des livres, de quoi lire tout mon soûl. De quoi manger, pour ne plus jamais avoir faim. Il avait ses critères et ses règles, mais pas une seule fois il n’a levé la main sur moi.

Il prit celle d’Eve dans la sienne.

— Même après Richard Troy, tu n’as jamais eu tout ça, pas au quotidien. C’est l’académie de police qui t’a permis d’y accéder.

— Exact.

— J’aime penser que nous offrons à ceux qui arrivent à An Didean un mélange de ce que Summerset m’a donné et de ce que l’académie t’a appris. Et c’est pour moi une source de joie.

— Ça me semble un bon mélange, tant qu’il n’y a pas de cours sur la manière de neutraliser les systèmes de sécurité.

— Pas au programme officiel, en tout cas, répondit-il en lui serrant les doigts d’un air taquin. Je m’occupe de la vaisselle.

— Je vais le faire. Je préfère que tu ailles voir où en sont les recherches sur le logement de Cobbe.

— Comme tu veux.

Pendant qu’elle débarrassait, il s’installa face au terminal auxiliaire et afficha les résultats.

— Hum, bon, c’est un peu mieux. Mais on doit encore pouvoir améliorer ça.

— Combien ?

— Plus de deux cents, mais je peux rétrécir encore le champ de recherche. J’affinerai les critères dès que j’aurai eu des nouvelles d’un ou deux de mes contacts. Là, je vais déjà réduire ce nombre avec quelques ajustements.

Il se leva.

— Je n’aurai besoin que d’un peu de temps pour travailler là-dessus et sur le salon. Je devrais être en mesure de te donner des données exploitables sur les deux dans la matinée.

— D’accord. Je file au Central, je vais rédiger un rapport avant de retrouver Peabody à la morgue. Je te tiendrai au courant.

— Moi aussi.

Il la prit par les épaules et posa brièvement ses lèvres sur les siennes.

— Il n’a jamais eu affaire à quelqu’un comme toi. J’en suis d’autant plus sûr que moi non plus, à l’époque. Prends bien soin de mon flic préféré, lui dit-il avec un nouveau baiser.

— Ton flic préféré est paré à toute éventualité.

Elle trouva le trois-quarts gris pâle sur le poteau de l’escalier. Sans doute Connors jugeait-il qu’il se mariait mieux avec ce qu’elle portait. Elle secoua la tête mais l’enfila rapidement avant de sortir rejoindre sa voiture qui l’attendait.

En partant si tôt, elle profiterait d’une circulation plus clairsemée et de l’absence de dirigeables publicitaires. Toujours un bon point. À mi-chemin d’un trajet étonnamment fluide vers le centre-ville, son communicateur bipa. Elle vit le nom de Harvo à l’écran et prit l’appel sur le communicateur du tableau de bord.

— Ici Dallas.

Le visage de Harvo apparut, avec ses cheveux d’un vert printanier dressés en l’air.

— Hey ! J’ai les infos que vous vouliez.

— Vous démarrez tôt.

— Ouais, je n’ai pas pu me pencher sur l’échantillon hier, donc je suis venue plus tôt parce que, bon, pauvre bête, quoi… Et tous mes vœux de malheur au salaud qui l’a tuée et veut faire la même chose à Connors.

— Merci, j’apprécie. Qu’est-ce que vous pouvez m’en dire ?

— Plein de choses, des détails, et fiables, vu que Berenski a fait l’analyse de sang.

— Déjà ?

Harvo haussa les épaules.

— Dickhead joue souvent au con mais on peut compter sur lui quand, disons, la famille est menacée. Bref. Une jeune chatte tigrée avec un problème de gale et toujours sous traitement.

— La gale.

— Ouais, qui était en cours de traitement, en même temps que les puces. Je parie qu’elle se sentait mieux et avait meilleure mine avant que ce salopard la trucide, car l’échantillon de poils témoigne d’une bonne santé. Je vous enverrai l’appellation médicale du médicament local, un shampoing sec. L’analyse sanguine confirme la prise orale de médicaments et de compléments alimentaires. Quelqu’un s’occupait bien d’elle, Dallas. Les traitements contre la gale ne s’obtiennent qu’auprès d’un vétérinaire agréé.

— Bien joué, Harvo.

— Oh, je ne fais que mon métier, plaisanta celle-ci.

Puis ses mimiques de fausse modeste laissèrent place à une expression sérieuse.

— Si vous trouvez quoi que ce soit d’autre, je m’en occuperai en priorité.

— Merci.

— Mon rapport vous parviendra dans les cinq minutes. Je voulais simplement vous avoir avant. Tcha.

— Oui, euh, tcha.

Quoi que cela puisse vouloir dire.

Donc l’animal avait eu des puces et la gale. Un chat errant ? Peut-être confié à un refuge ou simplement adopté par un amoureux des chats. Et, plus important, emmené chez un vétérinaire qui aurait un dossier à son sujet.

Elle n’avait pas envie de penser – pas tout de suite – au nombre de vétérinaires dont s’enorgueillissait New York. Elle pourrait travailler sur les données, les creuser en profondeur.

Elle regarda l’heure, réfléchit un instant, puis partit pour la morgue. Elle pourrait travailler sur place en attendant l’arrivée de Morris, et gagner ainsi un peu de temps.

« Où es-tu, Cobbe ? »

Sans doute en train de dormir, supposa-t-elle, dans des draps soyeux payés avec le sang versé.

« Profites-en pendant que tu le peux encore, salopard, parce que ton heure arrive. »

 

Une fois engagée dans le couloir blanc de la morgue, escortée par l’écho de ses pas, Eve adressa un texto à Peabody :

Suis à la morgue. Allez directement au Central. Lisez le rapport de Harvo. Lancez la recherche des vétos correspondants.

Encore du temps potentiellement gagné, songea-t-elle.

Elle s’apprêtait à se trouver un coin de table sur lequel commencer la rédaction de son rapport matinal mais constata, au travers des hublots des portes du bureau de Morris, que le légiste était d’ores et déjà au travail.

Elle entra directement en poussant les deux battants.

— Démarrage de bonne heure ou fin d’une longue nuit ?

Il releva la tête.

— Un peu des deux. J’ai reçu un cadavre repêché dans l’eau hier soir. Mort accidentelle, finalement. Qui prouve qu’on devrait éviter de boire à l’excès et d’enchaîner les vodka tonic avec de l’Erotica tout en sortant faire de la voile.

— Les mauvais choix vous retombent toujours dessus.

— N’est-ce pas ? Votre chat, lui, n’a pas eu le choix.

Eve examina l’animal étendu sur la table d’autopsie.

— En effet. Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez là si tôt pour l’examiner.

Morris se pencha un peu plus pour examiner le contenu de l’estomac du chat.

— L’individu qui a fait ça voudrait faire de même avec Connors ?

— Il semblerait.

— Alors c’est la moindre des choses, répondit-il en se redressant.

Il portait une cape de protection transparente par-dessus l’un de ses élégants costumes, un modèle gris acier agrémenté de fines rayures plus claires, mises en valeur par le bleu vif de sa chemise. Ses cheveux noirs étaient rassemblés en une tresse maintenue par un fin cordon du même bleu que la chemise.

Microlunettes autour du cou, il planta son regard dans celui d’Eve.

— Quand j’ai perdu Amaryllis, vous avez été là pour moi, non seulement en tant que collègue, mais aussi en tant qu’amie, en tant que proche. De même que Connors.

— Rien de plus…

— ... normal, je le crois aussi. Menacez l’un d’entre nous et vous aurez affaire à chacun de nous. Je peux vous dire que si cette pauvre créature n’a pas eu le choix, elle a connu, avant sa mort, quelqu’un qui se souciait d’elle.

— Selon Harvo, elle avait reçu un traitement contre la gale et les puces.

— Je suis d’accord. On peut voir des restes des deux, mais il vous faudra vos lunettes. Elle avait été bien soignée. Sachez aussi qu’elle a été nourrie le matin de sa mort, plus deux ou trois friandises en bonus deux heures avant d’être tuée. Je peux lancer une analyse des ingrédients ici même.

» Elle avait été stérilisée il y a environ trois semaines, quatre tout au plus. Une chatte tigrée ordinaire, en bonne santé, d’à peu près un an, avec des signes de malnutrition passée, de gale et d’infestation de puces. Sans doute un animal des rues accueilli dans un refuge, nettoyé, traité, nourri et accueilli en sécurité pendant un mois. Elle a pu reprendre du poil de la bête parce que quelqu’un a pris soin d’elle.

— D’accord. Ça me donne de bonnes pistes.

— Elle a souffert, ajouta Morris. Il l’a torturée avant de la tuer. J’aimerais pouvoir vous dire que cette brute sadique l’a payé cher, mais je n’ai trouvé que des traces de cuir sous ses griffes et entre ses crocs. Ni peau, ni sang.

— Il s’est muni de gants de protection pour qu’elle ne puisse ni le griffer ni le mordre.

— Oui. J’enverrai les échantillons à Harvo, même si j’imagine que le cuir en question sera tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Les multiples entailles et coups de couteau ont très probablement été infligés par la même arme que celle qui a tué Modesto.

— Un stylet.

— Oui. Qui lui a causé de grandes souffrances et pertes de sang jusqu’à ce qu’elle soit trop faible pour se débattre.

— Après quoi il l’a fourrée dans le sac. Il y avait beaucoup de sang sur le tissu. Une bonne idée du genre d’homme auquel on a affaire, murmura-t-elle. Connors m’a raconté qu’il avait fait la même chose à un petit chien quand ils étaient enfants à Dublin. Il a tué quatre cent quarante-quatre êtres humains, à notre connaissance. Je me demande à combien d’entre eux il a fait subir la même chose.

Morris fit mine de poser une main sur la sienne avant de se rappeler le sang qui la maculait.

Il se dirigea vers l’évier pour la laver.

— Nous nous occupons de victimes humaines, c’est notre quotidien. Mais ce genre d’actes nous scandalise d’une manière différente, commenta-t-il avant de revenir vers elle. J’essaie de faire preuve d’une certaine objectivité, d’une compréhension intellectuelle de la pathologie qui pousse certains hommes à ôter la vie. Mais dans ce cas précis, je n’en trouve aucune.

— Il l’a fait pour faire passer un message. Il y a pris plaisir, mais c’était avant tout pour nous faire peur. Une erreur de sa part, qui va nous aider à le retrouver.

— Ce ne serait pas professionnel de ma part de vous suggérer de lui donner un bon coup de pied dans l’entrejambe le moment venu.

— C’est sûr. Tout comme ce ne serait pas professionnel de ma part d’espérer en avoir l’occasion.

— J’espère que vous identifierez la personne qui a pris soin d’elle.

— Ce sera fait. Et je lui ferai savoir qu’elle est désormais entre de bonnes mains.

 

Eve reprit directement sa voiture pour rejoindre le Central. Elle pourrait faire passer les informations concernant la chatte à Peabody. Savoir qu’elle avait été soignée trois à quatre semaines auparavant leur donnait un repère pour retrouver le vétérinaire.

Elle rédigerait son rapport incluant ces infos, puis…

Connors allait arriver au bout du temps imparti pour la recherche du salon. Elles s’y attaqueraient aussi.

Mais lorsqu’elle débarqua au sein de la Criminelle, tous les regards se tournèrent vers elle ; on aurait pu croire qu’elle apportait une boîte pleine de donuts.

Autant briefer tout le monde sans attendre.

— Comme vous le savez à présent, Cobbe a massacré un chat et laissé son cadavre devant chez moi.

— Ce gros malade…, marmonna Jenkinson.

— J’ai poursuivi Cobbe jusqu’à Central Park, mais il est parvenu à m’échapper. Il disposait probablement d’un véhicule garé non loin, car il a également échappé au quadrillage des alentours. Cependant, Harvo a identifié un traitement médical employé sur le chat en question pour traiter la gale. L’analyse sanguine confirme l’utilisation de médicaments oraux et de compléments alimentaires.

— J’ai son rapport, annonça Peabody d’une voix ferme malgré ses yeux humides. Je travaille sur la liste des vétos.

— On pourra l’ajouter aux conclusions à venir de Morris. L’animal, une jeune chatte, avait été stérilisé il y a trois à quatre semaines. Il en conclut qu’il s’agissait très probablement d’une chatte errante, prise en charge et soignée durant cette période. On cherche donc un vétérinaire ayant traité une chatte correspondant à sa description, avec gale, malnutrition et puces, et l’ayant stérilisée.

— Savoir de quand datent les soins va nous aider, indiqua Carmichael. Mais il y a un sacré paquet de vétos à New York. Je peux filer un coup de main à Peabody.

— Faites. Trouver le vétérinaire nous aidera à identifier le propriétaire et à déterminer quand Cobbe a récupéré ce chat.

Trueheart leva la main depuis son bureau.

— Lieutenant. Il pourrait simplement s’agir d’une personne ayant recueilli un chat errant, mais ça ressemble pas mal à un sauvetage. Il existe des groupes qui portent secours à des chats et des chiens. Ils les mettent ensuite à l’adoption ou les gardent avec eux. Mais on peut les trouver en ligne, sur des sites qui présentent les photos des animaux en question.

— Très juste, renchérit Reineke, le doigt pointé vers Trueheart. C’est comme ça que ma sœur a trouvé son chien. Une brave bête.

— Il y en a beaucoup, ajouta Trueheart. Mais on peut filtrer par critères : chat, femelle, tranche d’âge. Et tenir compte de la date de début de traitement.

— C’est bien. Très bien. Faites-le, répondit Eve. Peabody, tenez-vous-en pour l’instant aux vétérinaires. Carmichael, voyez du côté des fourrières.

» Autre piste. Baxter et Trueheart ont interrogé la CL que Cobbe a engagée le soir du meurtre de Modesto. Elle a pu voir des soins pour la peau et les cheveux dans sa trousse de toilette. Les produits capillaires ne sont disponibles qu’auprès de salons agréés. Avec sa peur de perdre ses cheveux, ce salopard nous fournit une nouvelle piste. Pendant que je vous parle, Connors fait le tri dans les salons de Dublin. J’ai fait de même pour ceux de New York, au cas où Cobbe aurait besoin d’un soin complémentaire ou de racheter des produits.

» Par ailleurs, nous explorons d’autres possibilités concernant sa cachette. En tenant compte de la vitesse à laquelle il a quitté son hôtel, nous misons plutôt sur un lieu déjà sécurisé. Des résidences privées disponibles contre paiement pour les criminels de haut vol. Il a les contacts nécessaires, et cela me paraît plus crédible que l’idée d’une location improvisée. J’aurai une liste détaillée dans l’heure qui vient.

» Il va avoir besoin de vêtements supplémentaires, ajouta-t-elle. Et il aime la qualité. Reineke, Jenkinson, commencez par les boutiques pour hommes avec un service de retouches rapides, vêtements de sport haut de gamme.

— Il devra aussi s’acheter des sous-vêtements, fit remarquer Jenkinson. Si c’est une résidence privée, il n’y aura pas de service de blanchisserie.

— Il pourrait disposer d’un droïde à demeure pour ça, mais oui.

Malgré les risques pour ses globes oculaires, elle examina la cravate de Jenkinson, une explosion d’étoiles multicolores sur un ciel bleu fluo.

— Vous pourrez peut-être en profiter pour dégoter une cravate qui ne cause pas de cécité temporaire, glissa-t-elle.

Il se contenta de répondre par un grand sourire.

— Il a commis une erreur avec le chat, reprit Eve. Il a commis une erreur avec la CL. Il a commis une erreur en révélant sa présence à Connors. Et il en fera d’autres. Pas nous. Je compte sur vous.

Avant qu’elle puisse pivoter vers son bureau pour mettre le tout par écrit, Trueheart leva de nouveau la main.

— Euh, lieutenant, je pense avoir trouvé le chat.

— Vous essayez de me faire marcher, inspecteur ?

Il rougit jusqu’aux oreilles.

— Non, lieutenant ! J’ai trouvé une chatte d’un an, fourrure tigrée, adoptée hier. En général, ils laissent les photos et l’historique des animaux adoptés pendant quelque temps.

— Sur le grand écran, ordonna Eve.

Elle scruta de près les photos qui laissaient voir la transformation progressive d’un animal malingre, croûteux et galeux en un chat en pleine santé, au poil soyeux et aux grands yeux couleur d’ambre.

Chaque image s’accompagnait d’une courte description.

— Vous voyez, ça dit qu’elle a été recueillie il y a cinq semaines, indiqua Trueheart. Prise en charge par un bénévole, emmenée chez le vétérinaire pour recevoir antibiotiques, traitement de la peau et vaccins. Deux semaines plus tard, elle était suffisamment en forme pour y retourner et se faire stériliser.

— Ça correspond. Ça correspond. Et adoptée, avec amour précisent-ils, hier. Refuge animalier des Grands Cœurs. Appelez-les, Trueheart, et envoyez-moi le nom et l’adresse de la famille d’accueil. Peabody, on y va !

Eve était déjà engagée dans l’escalier roulant quand Peabody la rattrapa.

— Ça pourrait être un moment charnière de l’enquête.

— Ce le sera.

— Ce qui est arrivé à cette pauvre bête me rend malade. Je n’aurais pas dû regarder les photos. C’est tellement cruel !

— Il va payer pour ça. Il paiera pour tout ce qu’il a fait.

— Il voulait que vous pensiez que c’était Galahad.

— Et pendant une demi-seconde, j’y ai cru. Ça aussi, il le paiera.

Elle décrocha brusquement sa radio.

— Qui et où ?

— Tara Undall, 21 Worth Street.

— Bon travail.

— C’est pas loin, précisa Peabody en tâchant de marcher aussi vite qu’Eve.

— Sa planque ne sera pas loin non plus. Pourquoi transporter un chat à travers la ville ? Ces refuges ne manquent pas, comme l’a dit Trueheart. Il n’a eu qu’à en trouver un pas loin de chez lui.

— L’histoire des soins capillaires. Vous pensez vraiment que Cobbe se rendrait dans un salon à New York ?

— Le traitement antichute doit se faire tous les trois mois. Ça dépend de quand date son dernier rendez-vous. Il faudra ajouter Bruxelles à la liste. Il est arrivé de Bruxelles.

— Difficile de suivre toutes les infos qui tombent.

— Il y en aura d’autres. On n’a plus besoin du vétérinaire, donc dites à Carmichael et Santiago d’interroger les pilotes de navettes et le personnel de l’aéroport. Et si une nouvelle affaire arrive à la Criminelle, ce sera pour Baxter et Trueheart.

Peabody relaya les ordres d’Eve tandis qu’elles traversaient le parking.

— On est censées rencontrer l’inspecteur Abernathy à 10 heures, lui rappela-t-elle.

— Et on lui en donnera largement pour son argent.

 

Tara Undall habitait un duplex blanc doté d’une porte bleue. Celle-ci s’ouvrit alors qu’Eve et Peabody s’approchaient.

Undall s’avança dehors. C’était une femme d’à peu près quarante-cinq ans avec une queue-de-cheval rousse, des lunettes de soleil à la monture pailletée et une silhouette athlétique sous un legging de sport et un tee-shirt ample.

Elle tenait deux chiens en laisse, un petit tacheté et un grand au pelage fauve.

— Madame Undall ?

— Oui ? Oh, excusez-moi mais je sors promener les chiens.

Eve sortit son insigne.

— Nous avons à vous parler.

Undall souleva ses lunettes pour examiner l’insigne, l’air surpris.

— Mes certificats et mes licences sont tous en règle. Ça ne peut pas attendre ?

— C’est important.

Undall soupira. Au même moment, une femme sortit de la maison adjacente – porte verte, cette fois – avec un autre chien.

— Dory, tu pourrais emmener Baby et Max ? Je vous rattraperai.

— Bien sûr.

Dory, baskets roses et cheveux courts rassemblés sous une casquette, s’approcha.

— Il y a un problème ?

— Je te dirai. J’espère que ce sera vite réglé, ajouta Undall en rouvrant sa porte.

— Adorables, vos animaux, commenta Peabody. Vous faites famille d’accueil ?

Undall se dérida légèrement.

— Baby est à moi et j’accueille Max. Il a besoin d’espace pour courir et il adore les enfants. Il lui faut une grande famille et un grand jardin.

Elle leur fit traverser l’entrée jusqu’à un séjour inondé de soleil où un trio de chats s’alanguissait sur les différents niveaux d’une sorte d’arbre en tissu.

— Vous cherchez à adopter ?

— Un de ces jours, peut-être.

— Bon, que puis-je faire pour vous ? Il ne faut pas que je tarde à rejoindre Dory. Max n’est pas toujours facile.

Eve sortit son communicateur pour lui présenter la photo de Cobbe.

— Connaissez-vous cet homme ?

Cette fois, Undall remonta ses lunettes jusqu’au sommet de son crâne pour regarder l’écran.

— Ah, oui, c’est M. Patrick. Il est passé hier pour adopter Mignonne. J’étais tentée de la garder pour moi, parce qu’elle mérite vraiment son nom. Mais il faut savoir résister à la tentation quand on est famille d’accueil.

— Son nom n’est pas Patrick, madame Undall. C’est Cobbe. Lorcan Cobbe. Et il est recherché par la police.

— Pour quelle raison ?

— Avez-vous entendu parler de la femme récemment tuée à Washington Square Park ?

— Bien sûr. J’ai entendu dire que son mari avait été arrêté.

— C’est exact. Pour avoir embauché Cobbe afin qu’il tue sa femme.

Undall ouvrit puis referma la bouche en reculant maladroitement d’un pas.

— Mon Dieu… Je ne vois pas comment c’est possible. J’ai fait les vérifications d’usage. Vous avez dû le confondre avec quelqu’un d’autre. M. Patrick est veuf, il a une petite fille. C’est pour elle qu’il a adopté Mignonne.

— L’homme qui a pris la chatte est bien Lorcan Cobbe. C’est un tueur à gages. Nous aurons besoin de toutes les informations que vous pourrez nous fournir à son sujet.

— Agent…

— Lieutenant.

— D’accord, lieutenant. Pourquoi donc un tueur à gages voudrait-il adopter un chat ?

Eve décida de gérer la situation de la même manière qu’une annonce faite à la famille d’une victime.

— J’ai le regret de vous informer que Mignonne est décédée. Cobbe l’a tuée. Toutes nos condoléances.

Le teint laiteux d’Undall devint franchement livide.

— Ce n’est pas vrai. Ne dites pas une chose pareille…

La voyant tituber de nouveau en arrière, Peabody la rattrapa gentiment par le bras.

— Pourquoi ne pas vous asseoir, madame Undall ?

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