Dans l'ombre du crime

Nora Roberts · Chapitre 12 sur 25

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Dans l'ombre du crime

Chapitre 10

10

 

Tout en courant, Eve décrocha sa radio.

Cobbe bifurqua vers l’est, comme elle l’aurait fait elle-même, pour foncer dans le grand parc.

— Agent demande assistance ! Je poursuis un suspect masculin, origine caucasienne, cheveux bruns en chignon. Quarante-deux ans, un mètre quatre-vingts pour quatre-vingt-cinq kilos. Pantalon noir, veste noire à capuche. À pied dans Central Park au niveau de la 38 e Rue Ouest. Nom d’un chien !

Elle gagnait du terrain, elle savait qu’elle gagnait du terrain. Il ne remporterait pas un sprint contre elle, mais il s’était bien positionné dans le cas d’une éventuelle poursuite. Il avait espéré qu’elle le prendrait en chasse, cela ne faisait aucun doute.

— Le suspect s’appelle Lorcan Cobbe, aboya-t-elle en s’engageant au pas de charge dans le parc. Considérez-le comme armé et dangereux. Envoyez des renforts, bordel ! Alertez l’équipe de sécurité du parc pour le localiser via les caméras.

La radio émit un bip d’appel au creux de sa main.

— Envoyez-moi des renforts ! répéta-t-elle.

— Pourquoi est-ce que tu cours ? demanda Feeney. Et qu’est-ce que tu fabriques à Central Park ?

— Je poursuis Cobbe. Envoie-moi vite du monde !

— Tout de suite.

Elle dut s’arrêter, non pour reprendre son souffle mais pour examiner les alentours. En cette soirée printanière idéale, les badauds étaient de sortie : des touristes, des New-Yorkais, des familles et des enfants… beaucoup d’enfants. Les gens se baladaient, se détendaient sur des bancs, promenaient leurs chiens, mangeaient des glaces ou s’enlaçaient à l’ombre des arbres aux feuilles vertes.

Et une femme à l’air perplexe tenait entre ses mains une veste noire à capuche.

Eve courut vers elle, vit les yeux de l’inconnue s’agrandir de peur… et se rappela qu’elle avait son arme à la main.

Elle dégaina son insigne.

— Police ! Par où est-il parti ? L’homme qui a abandonné cette veste derrière lui ?

— Il… il l’a plus ou moins balancée derrière lui en courant.

— Vers où ? demanda Eve en s’emparant du vêtement comme future pièce à conviction. Dans quelle direction ?

— Je ne suis pas sûre. Je dirais…

Elle pointa vaguement vers le nord.

Eve remit son badge à sa ceinture et reprit sa course vers le nord.

— Il s’est débarrassé de son haut, dit-elle à Feeney. Je reprends la poursuite en direction du nord.

Quelqu’un jouait de la guitare. Quelqu’un chantait. Un gamin éclata d’un grand rire joyeux. Un autre tirait derrière lui un airboard en boitant, les deux genoux en sang.

Elle repéra deux agents de sécurité du parc qui couraient vers elle.

Elle s’arrêta. Ce salopard avait disparu. Envolé.

— Il va me falloir les vidéos de sécurité de ce secteur ! lança-t-elle d’un ton sec. Et des agents pour fouiller les lieux à la recherche du suspect.

Elle rangea son arme avec un geste agacé.

— Envoyez-moi une copie des images. Et toute séquence où apparaîtrait le suspect. Dallas, lieutenant Eve, Criminelle. Au Central. Envoyez-moi tout ça et lancez les recherches. Plus vite que ça, bon sang !

— Il va nous falloir l’autorisation du…

Eve résista – de justesse – à l’envie d’agripper l’agent du parc par le col.

— Vous avez envie que quelqu’un d’autre se fasse éventrer comme la femme de Washington Square Park ? Parce que c’est lui dont on parle. C’est lui le suspect.

— Bien, madame. On s’y met tout de suite.

— Et épargnez-moi vos « madame », grogna- t-elle en s’éloignant. Je l’ai perdu. Je retourne à la maison, annonça-t-elle à Feeney.

— Les renforts te retrouveront sur place. Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

— Je te raconterai plus tard, répondit-elle, écœurée. Là, j’ai une chasse à l’homme à organiser.

« Il est parti vers le nord, se dit-elle, puis a coupé aussi sec vers l’ouest pour ressortir du parc. »

C’est en tout cas ce qu’elle-même aurait fait. Avec un véhicule garé à proximité. Ou alors simplement en marchant jusqu’à Columbus Circle pour prendre un taxi, un bus ou le métro.

Il avait voulu voir ce qu’elle ferait. Et elle le lui avait montré.

Deux autres agents – en uniforme du NYPSD cette fois – la rejoignirent au pas de course alors qu’elle rebroussait chemin. Elle leur présenta son insigne.

— Venez avec moi.

Tout en marchant, elle se servit de sa radio pour ordonner une recherche entre la 88e Rue et Roosevelt Park, puisqu’il semblait aimer les espaces verts, puis de la sortie ouest de Central Park jusqu’à Columbus Avenue.

Peut-être que Cobbe, ravi de sa petite mise en scène, commettrait une nouvelle imprudence. Et qu’ils auraient un coup de chance.

Au moment de traverser pour rejoindre le portail de sa propriété, elle vit qu’il était grand ouvert et que Summerset se tenait entre la voiture d’Eve et le sac contenant le chat mort.

— Qu’est-ce que vous faites là ? Ne touchez pas à ce sac. Merde !

Elle le rejoignit en courant.

— Montez dans la voiture. Montez tout de suite dans la voiture.

— Ce n’est pas Galahad. Il est dans la maison.

— Vous avez touché au sac.

— Évidemment, rétorqua-t-il. Les portes se sont ouvertes puis refermées très vite. Le moniteur m’a montré que votre véhicule se trouvait à l’entrée, avec ce truc en travers du chemin. J’ai…

— Dans la voiture !

Frustrée et furieuse, elle l’agrippa par le coude :

— Vous avez conscience que vous êtes une cible ?

— Et vous ?

— Montez avant que je vous passe les menottes. Je jure que je le ferai !

Summerset s’exécuta en s’installant sur le siège passager avec la plus grande dignité.

Luttant pour garder son calme, Eve fit appeler la police scientifique et lança une série d’instructions tout en fonçant vers le coffre de la voiture. Là, elle se passa les pieds et les mains au Seal-It avant de sortir des pochettes en plastique et des cartons de collecte de preuves.

Elle lança les cartons aux agents en uniforme.

— Assemblez-les.

Elle plaça la veste réversible à capuche dans une pochette puis s’accroupit pour extraire le cadavre du chat du sac en toile imbibé de sang.

— Quel malade mental a fait ça ? commenta l’un des policiers.

Sans dire un mot, Eve utilisa une pince à épiler pour prélever plusieurs poils sur le corps et les mettre sous scellés. Elle fit aussi plusieurs prélèvements sanguins qu’elle mit à leur tour sous plastique, avant d’emballer le chat lui-même et d’étiqueter chaque contenant. Elle rangea le sac et le mot dans une autre pochette.

Elle récupéra ensuite les boîtes pour ranger, sceller et répertorier proprement l’ensemble.

— Vous allez transporter cette dépouille à la morgue, auprès du Dr Morris.

— Vous voulez que le légiste fasse l’autopsie d’un chat ?

— N’est-ce pas ce que je viens de dire ?

— Compris, lieutenant.

— La veste, les poils, le sang, le sac et le mot qui l’accompagnaient vont au labo. Les poils sont destinés à Harvo, le reste reviendra à Berenski. Prioritaires. Chacune de ces pièces à conviction est prioritaire. C’est bien compris ?

— Oui, lieutenant.

— Vous êtes à pied ?

— Oui, lieutenant.

Elle reprit sa radio et ordonna qu’une voiture de patrouille vienne chercher les deux agents.

— Vous voulez qu’on poste des hommes aux différentes sorties pour sécuriser les lieux ?

— Non.

Ce serait inutile, estima-t-elle. La venue de la police scientifique ne donnerait sans doute rien non plus, mais autant faire les choses dans les règles.

Elle rangea son kit de terrain et s’installa sur le siège du conducteur.

Summerset lui tendit un mouchoir d’un blanc immaculé.

— Vous avez du sang sur les mains.

Elle l’accepta en ravalant une repartie mordante. Inutile de maculer le volant avec l’hémoglobine du chat mort.

Plus tard, elle se dirait que Summerset avait vraiment dû être affecté pour ne pas émettre la moindre objection en la voyant rouler en boule le carré de tissu et le fourrer dans sa poche.

Au lieu de quoi il croisa les mains tandis qu’elle franchissait le portail.

— Comme vous le savez, dit-il, le système de sécurité de l’entrée capte l’identification de votre véhicule. Je me suis inquiété en voyant les battants s’ouvrir et se fermer sans que votre voiture apparaisse sur le moniteur afin que je puisse ensuite la téléguider jusqu’au garage. Mon inquiétude n’a fait qu’augmenter quand j’ai consulté le moniteur du portail et découvert votre véhicule vide et le sac au sol.

— Et donc, vous n’avez rien trouvé de mieux à faire que d’ouvrir ce fichu portail et de vous tenir devant comme un épouvantail qui attend de se faire déféquer dessus et arracher les yeux par les corbeaux.

— Je n’étais certainement…

— Et s’il était revenu jusqu’ici ? Il avait un pâté de maisons d’avance sur moi au moment où il est entré dans le parc. Il aurait pu faire demi-tour et vous mettre en pièces.

Malgré sa raideur toute cadavérique, Summerset tourna la tête juste ce qu’il fallait pour la fusiller du regard.

— Je ne suis pas dénué de ressources.

— Je me fiche de vos ressources. Qu’est-ce que j’aurais dit à Connors si je vous avais retrouvé baignant dans votre sang à côté de ce chat crevé ?

— Je suis armé, répliqua Summerset alors qu’elle freinait sans ménagement devant la maison. Et je tiens à vous rappeler que j’ai survécu à bien pire que ce voyou durant les Guerres Urbaines. Et depuis.

— Je n’étais pas responsable de vous durant les Urbaines, rétorqua Eve avant de sortir de la voiture en claquant la portière.

Il s’extirpa du véhicule à son tour.

— Et moi ? Qu’aurais-je dit à Connors si je ne m’étais pas donné la peine d’aller voir et qu’en rentrant c’était vous qu’il avait découverte morte près de cette pauvre bête ?

— Je suis flic.

— Ça vous rend invincible ?

— Ça veut dire que je suis entraînée.

— Tout comme moi. Et ce, depuis avant votre naissance.

— Et vous pensez qu’être vieux vous aidera à vous montrer plus rapide et plus habile qu’un tueur professionnel ?

Summerset sortit un miniblaster de sa poche.

— Je me dis que ceci devrait compenser mon grand âge.

— Bon sang, c’est illégal !

— Alors arrêtez-moi, suggéra-t-il. Mais dans l’immédiat, j’ai besoin d’un verre. Nous avons tous les deux mérité un remontant.

Alors qu’il se dirigeait vers l’entrée, Eve s’agrippa les cheveux de frustration. Puis elle le suivit, parce qu’elle avait effectivement envie d’un remontant.

Galahad trotta jusqu’à Summerset pour se frotter contre ses jambes, comme à son habitude, avant de passer à Eve. Ils demeurèrent quelques instants silencieux dans le grand hall d’entrée.

Puis Summerset se racla la gorge.

— J’ai vu le mot laissé sur le sac. Malgré l’orthographe déplorable, le message était clair. Je savais que notre ami à quatre pattes était sain et sauf, mais pas vous.

Eve ôta sa veste et la suspendit au poteau sculpté de l’escalier.

— Je vais prendre un très grand verre.

Hochant la tête, Summerset se dirigea vers le salon. Il lui servit une généreuse dose de vin et trois doigts de whisky pour lui.

— Depuis quand vous vous baladez avec un blaster dans la poche ?

— Depuis que Liam Calhoun a déjoué ma vigilance et pénétré dans la maison, et que vous vous êtes interposée face à un tir qui m’était destiné. Lorcan Cobbe n’entrera pas ici.

Et, parce que l’incident l’avait vraiment perturbé, Summerset s’assit.

— Comment a-t-il su que nous avions un chat ? s’interrogea Eve.

Summerset, qui avait eu le temps de réfléchir à la question, soupira dans son verre de whisky.

— Il a pu utiliser un amplificateur lorsqu’il m’a pris en filature aujourd’hui.

— Il… Quoi ? Quand ?

Ce n’était plus ses propres cheveux qu’elle avait envie de s’arracher mais ceux de Summerset.

— Pourquoi est-ce que je n’ai pas été mise au courant ? Où ça ?

— Oh, asseyez-vous plutôt que de faire les cent pas comme ça.

Il but une gorgée de whisky et se massa la tempe.

— J’ai prévenu Connors et il va – ou il allait, plutôt – vous prévenir, évidemment. C’était pendant mes courses, au marché en plein air.

— Vous l’avez vu ?

— Non. J’ai senti sa présence. Je sais quand quelqu’un me traque. Il ne s’est pas approché, sans quoi je l’aurais perçu. Il a donc dû utiliser un amplificateur pour m’entendre parler à M. Tilly, le poissonnier. Nous avons évoqué nos animaux, car il a deux chattes persanes. J’achetais du saumon pour Galahad. L’ombre qui me suivait a disparu peu après. Je l’ai senti.

» Il a massacré ce pauvre animal – peut-être l’animal de compagnie de quelqu’un – parce que j’ai acheté du saumon et parlé de chats avec le vendeur.

— Il a massacré cette bête parce que c’est un malade et qu’il voulait voir comment je réagirais, ou Connors, selon qui arriverait le premier. Il s’est avancé dans mon champ de vision, tout comme il l’a fait sur la scène de crime, afin que je le voie.

» Il riait, ajouta Eve. Ça se voyait à son langage corporel. Tout cela n’était qu’une bonne farce pour lui.

Quand Galahad sauta sur ses genoux pour s’y allonger de toute sa masse, Eve le gratifia d’une longue et affectueuse caresse.

— Si le cadavre ou les poils peuvent nous apprendre quoi que ce soit, Morris et Harvo sauront nous le dire.

Summerset sortit un petit appareil de sa poche.

— Connors est au portail. Ainsi que vos collègues.

— Mince. Mince, j’aurais dû l’alerter… Bon, tant pis, lâcha-t-elle après une nouvelle rasade de vin.

— J’aurais également dû l’avertir. Je crois que nous avons tous les deux été quelque peu perturbés. Restez assise, ajouta-t-il en la voyant se lever. Je me charge de l’accueillir.

Eve devait se mettre au travail, elle le savait. Mais il fallait d’abord qu’elle explique la situation à Connors. Sans cesser de caresser le chat qui ronronnait follement, elle inclina la tête en arrière et ferma les yeux le temps d’une précieuse minute.

Elle entendit la porte s’ouvrir.

— Et pourquoi la police scientifique est-elle à notre porte ? demanda Connors. En refusant de m’en dire plus que « Demandez au lieutenant » ?

— Elle est dans le salon, avec un verre de vin. Laisse-moi te débarrasser et va la rejoindre.

Eve se redressa et ouvrit les yeux pour le voir entrer. Malgré son bonheur d’être câliné, Galahad la quitta pour aller saluer le nouveau venu.

— C’est quoi tout ce bordel, Eve ?

— Cobbe a déposé un chat mort devant le portail, dans un sac accompagné d’un mot.

— Un chat ? Pourquoi est-ce qu’il… ?

Connors baissa les yeux vers le ruban de fourrure grassouillette qui s’enroulait autour de ses jambes.

— Oh. Il a suivi Summerset au marché et aura trouvé le moyen d’apprendre que nous avons un chat.

— Une histoire de saumon acheté chez le poissonnier, qui est aussi un amoureux des chats, dit Eve.

— Un amplificateur, devina Connors.

— Il se tenait à l’autre bout du pâté de maisons… et a fait en sorte que je le repère. Je l’ai poursuivi jusque dans Central Park, mais il avait une grosse avance et je l’ai perdu. J’ai demandé aux agents sur place de me transmettre les vidéos de surveillance mais je pense qu’il est ressorti du parc pour disparaître dans la ville.

Visiblement furieux, Connors dénoua sa cravate et se laissa tomber sur le fauteuil voisin de celui d’Eve.

— Il a pu essayer d’entrer.

— Summerset n’a pas mentionné les alarmes. Il l’aurait fait.

— Ce qui ne veut pas dire que Cobbe n’a pas testé un brouilleur. Je vérifierai. Tu as parlé d’un mot ?

— « Le chat a perdu ses neuf vies. Maintenant c’est ton tour. » Avec des fautes d’orthographe.

— Tu l’as trouvé en rentrant. Tu as dû penser…

Il caressa Galahad, qui avait choisi ses genoux.

— La raison me disait que non mais, l’espace d’une seconde, j’ai eu peur, reconnut-elle.

Summerset apparut sur le seuil.

— Vin ou whisky ?

— Allons-y pour le whisky.

— J’ai bien conscience que vous allez devoir monter, vous mettre à la tâche et dîner, mais il faudrait que je vous fasse part de mes échanges avec Ivanna.

— Vous en avez parlé à votre… amie intime ? termina Eve sans trouver de meilleure expression.

Summerset dressa le sourcil mais poursuivit tout en servant Connors :

— Vous n’aurez pas oublié, j’espère, qu’Ivanna a exercé de nombreuses années en tant qu’agent infiltré. Elle a beaucoup de contacts.

— Whitney s’en est déjà chargé.

— Et votre commandant entretient-il des liens personnels avec des agents et autres individus ayant enquêté sur Cobbe ?

Eve le dévisagea, sourcils froncés, tandis qu’il remettait un verre de whisky à Connors.

— Un certain Abernathy d’Interpol arrivera demain en tant que consultant.

— Elle m’a parlé de lui.

Summerset sortit son mini-ordinateur et fit défiler du texte à l’écran.

— George Abernathy, issu de Scotland Yard et – vous devriez apprécier – ancien flic de la Criminelle. Transféré auprès d’Interpol il y a sept ans.

— Vous avez pris tout ça en note ?

Summerset inclina la tête sur le côté.

— Voulez-vous essayer de déchiffrer mon code, lieutenant ? J’en utilise diverses variations depuis…

— Avant ma naissance. Ça va, j’ai compris.

— Bref, Ivanna le connaît, et connaît ceux qui ont collaboré avec lui, tout comme elle sait – ce genre d’informations est sa spécialité – qu’il a traqué Lorcan Cobbe avec acharnement, même s’il n’est pas parvenu à le coincer. Il a quarante-huit ans. Marié depuis quatorze ans, deux fils. Sa femme, quarante-cinq ans, est une botaniste de renom. Ses fils aiment le cricket et le football. Pas le football américain, crut-il utile de préciser. Le vrai football.

Il reprit son propre verre de whisky et y trempa les lèvres.

— Vous pourrez, si vous le souhaitez, mentionner le nom d’Ivanna auprès de lui, comme l’une de vos connaissances. Elle m’a dit ce qu’elle savait de différentes enquêtes au sujet de Cobbe. J’ai consigné tout cela dans un rapport. Vous en trouverez une copie sur vos terminaux respectifs.

— Merci, lui dit Connors. Tu as dîné ?

— Pas encore.

Eve savait ce qu’exprimait le silence qui s’ensuivit. Elle leva mentalement les yeux au ciel mais elle comprenait.

— Alors nous dînerons dans la salle à manger. Tous ensemble.

— Je m’en occupe.

Summerset se leva et quitta la pièce.

— Tu savais qu’il trimballait un miniblaster dans sa veste de croque-mort ?

— Oui. Et ?

— Nom d’un…

Elle décida de ne pas insister, du moins dans l’immédiat.

— Comment ça s’est passé avec Mira ?

— Je vous raconterai ça en mangeant. Ça vous intéressera tous les deux. Elle m’a dit qu’elle allait ajuster le profil et te l’envoyer.

— D’accord. Ça me va. Et toi, ça va ?

— Je n’en suis pas tout à fait sûr.

Elle tendit le bras pour lui agripper la main.

— Je vais le choper, assura-t-elle.

— Je n’en doute pas.

— Il voulait jauger ma réaction. Je parie qu’il s’attendait à ce que je remonte dans la voiture dans l’espoir de le rattraper plus vite.

— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?

— Parce que le parc est juste à côté. Si j’avais été en voiture, j’aurais dû m’arrêter, en ressortir. J’étais sûre qu’il foncerait vers le parc, puisqu’il est juste à côté.

Connors pivota vers elle.

— Tu savais ce qu’il ferait.

— C’est ce que j’essaie de te dire. Il opte pour la facilité quand c’est possible, et le parc était tout près. Il s’est débarrassé de sa veste à capuche pour que je n’aie pas de description précise. Mais je l’ai récupérée et on y trouvera peut-être quelque chose. Il aurait mieux fait de se l’attacher autour de la taille en courant. Mais c’était plus simple de l’abandonner derrière lui. À mon avis, les vidéos de surveillance le montreront s’élancer vers le nord puis ressortir du parc à la première occasion. Un passage éclair avant de rejoindre un véhicule garé pas loin, ou de prendre les transports à quelques rues de là.

» J’ai le cadavre du chat pour Morris, un échantillon de ses poils pour Harvo, du sang pour Dickhead et peut-être même de l’ADN sur la veste. Il n’y a pas d’étiquette mais les techniciens trouveront peut-être un truc. On pourrait apprendre où et comment il a récupéré l’animal.

» Ce ne sera pas un chat errant, ajouta-t-elle après un instant de réflexion. Si l’idée lui est venue en épiant Summerset, il n’aura pas eu la chance de trouver un chat errant en quelques heures. Il ne connaît pas assez bien New York pour savoir où chercher. Donc plutôt un véto, ou un refuge. Ou alors il en a repéré un à la fenêtre de chez quelqu’un… Non, ça tiendrait trop du coup de pot, estima-t-elle. Il s’est introduit chez un vétérinaire ou dans un refuge. Si on trouve lequel, on saura où il est allé.

Elle se leva pour faire les cent pas.

— S’il a suivi Summerset, c’est qu’il l’a vu sortir, ce qui signifie qu’il surveillait la maison. Qu’il a étudié la configuration des lieux. Et il devait avoir un moyen de transport.

— Je n’imagine pas Summerset ou le chauffeur que je lui ai assigné rater la présence d’une voiture dans leur sillage.

— Je confirme, lança Summerset depuis le seuil. J’ai servi le repas dans le patio à l’arrière de la maison. La soirée est magnifique.

— On pourrait nous écouter avec un amplificateur ?

— Non, assura Connors en déposant le chat sur le sol pour se lever. Ni dans la maison ni même sur la propriété. Nous avons des murs virtuels pour les bloquer.

— Alors d’accord.

Elle commença à emboîter le pas à Summerset puis s’arrêta.

— Dans la voiture ? Est-ce que l’un de ces appareils, un bon modèle, pourrait capter tout ce qui se dit dans la voiture ?

— Un modèle très perfectionné, alors. Merde, oui, c’est possible. Il faudra que je corrige ça.

— Le chauffeur savait où vous alliez ou vous lui avez indiqué le chemin ?

— Je vais éviter de proférer à mon tour une grossièreté, répondit Summerset en se dirigeant vers le patio, mais oui, je lui ai donné les instructions une fois en route.

— Je veux la liste de tous les endroits où vous avez fait un arrêt, des personnes à qui vous avez parlé et avez eu affaire. Et l’heure exacte de chaque arrêt.

— Vous l’aurez.

Une fois dehors, Eve dut admettre que la soirée était effectivement magnifique. Le soleil couchant illuminait le patio et les allées, faisait scintiller les feuillages des arbres. Les fleurs tout autour embaumaient dans le jour déclinant.

Summerset avait disposé sur la table plusieurs petites bougies blanches dans des photophores transparents, trois assiettes sous cloche, le vin qu’Eve avait entamé et un panier en verre recouvert d’un linge d’où émanait une odeur de pain chaud.

— Un repas bien présenté peut être source de réconfort. Il me semble que nous en avons tous besoin.

— Je doute d’être très réconfortée si des épinards se cachent sous ces cloches.

Au lieu de quoi elle découvrit des asperges, les légumes verts qu’elle détestait le moins, des médaillons de viande décorés d’un filet de sauce, de minuscules pommes de terre encore enveloppées de leur peau dorée enduite de beurre aux fines herbes.

Elle fit mine de refuser le vin avant de songer « réconfort » et d’estimer qu’un second verre ne l’empêcherait pas de rester lucide.

— Jorge Tween sera transféré sur Omega dans les quarante-huit heures. Plutôt trente-six désormais, dit-elle en guise d’introduction. Le fils mineur de Galla Modesto est auprès de la famille de sa mère et y restera. Ils vont ramener la dépouille en Italie, en Toscane. La gouvernante et la nourrice les accompagneront et s’installeront sur place.

Connors lui prit gentiment la main pour la serrer dans la sienne.

— Bon boulot.

— C’est loin d’être terminé, mais tu as aussi contribué à ce résultat. Quant à Tween, eh bien, il ne nous a pas posé de difficultés. Ça aurait été plus compliqué sans les données que tu as découvertes.

Elle coupa un morceau de son médaillon. De l’agneau.

— Cobbe non plus ne représentera pas un si grand défi que ça, ajouta-t-elle.

— Loin de moi l’idée de vous insulter, lieutenant.

Eve avala son morceau de viande en décochant un regard sardonique à Summerset.

— Vraiment ?

— Pas dans le cas présent, précisa-t-il. Mais cela fait deux décennies qu’il met en échec les agences internationales de maintien de l’ordre.

— Je dirais qu’il a eu de la chance à ses débuts. Même si j’admets qu’il est bon dans sa partie. Son travail. Cependant, nous ne sommes plus dans le cadre d’un contrat. Il s’agit d’une vengeance personnelle et il commet déjà des erreurs. Révéler sa présence à Connors sur la scène de crime ? Un acte impulsif, égotique. Sa décision de rester à New York ? Orgueil et colère. Le chat ? Mélange d’arrogance et de pure stupidité.

» On est loin de sa méthode simple et efficace : tuer la cible, encaisser l’argent, disparaître. Il est animé par la haine, par son ego et son besoin de provoquer un ancien rival. Pire, même, un… c’est quoi le nom, déjà ?… un usurpateur.

Par habitude, Connors beurra un petit pain, le rompit et lui en tendit la moitié.

— Exactement, dit-il. Plus que je n’en avais conscience avant de parler à Mira et Dennis.

Il contempla la scène, les lumières, les fleurs, les vastes étendues de gazon ; ce monde qu’il avait bâti pour lui-même. Pour Summerset. Et pour Eve, se dit-il, même s’il l’ignorait encore à l’époque.

Pour sa famille, laquelle incluait un gros chat.

— J’ai retrouvé des souvenirs qui m’étaient sortis de l’esprit, soit parce que le temps les avait rendus flous, soit parce que je les avais relégués à l’écart ou simplement parce que je n’y avais jamais songé auparavant. Mira a le don d’écouter et de toujours poser la bonne question, d’adopter le bon angle pour jeter un nouvel éclairage.

» Mais ça, tu le sais, dit-il en se tournant vers Eve.

— Oui, elle a un vrai talent.

— Tout comme Dennis. Et donc, ce rendez-vous que je considérais comme un devoir envers vous, lieutenant, m’a apporté plusieurs petites révélations. Dont ma première rencontre avec Cobbe…, choisit-il comme point de départ avant de tout leur raconter.

— Il a essayé de te tuer quasiment dès la première seconde, fit observer Eve. Il ne l’aura pas oublié. Pas plus qu’il n’aura oublié ce premier échec.

— En effet. À mes yeux, ce n’était qu’un sale type de plus. Et je me moquais pas mal qu’il soit ou non le fils du vieux. À vrai dire, j’espérais presque que c’était le cas. Jusqu’à ce que je voie sa mère et constate à quel point c’était improbable.

— Pourquoi ? s’enquit Eve.

— En plus de sa couleur de cheveux et de sa stature, je pars du principe qu’il tient, physiquement parlant, de son père biologique. Le teint plus mat, les traits, la couleur des yeux. Il n’a aucune ressemblance avec mon père. Mais c’était important pour lui, ajouta Connors.

— Plus qu’important, commenta Summerset.

— C’est juste. En y repensant, Dennis a raison. Quand le vieux lui donnait une gifle ou un coup de pied, c’était une forme d’attention. Et c’était ce qu’il désirait le plus. Y compris le soir où le vieux l’a roué de coups jusqu’au sang.

Tout en l’écoutant, Eve ajustait mentalement le profil psychologique de Cobbe.

— Ce qui explique qu’il ne se soit jamais attaqué directement à toi, pas avant des années, conclut-elle. S’il l’avait fait, il n’aurait pas pris ta place, il aurait perdu la sienne. Ce qui n’a fait que renforcer sa haine.

— Sans aucun doute, même si à l’époque je n’ai pas perçu de différence. Pour moi, il n’était que l’un des gros bras du vieux, rien de plus. Je restais à l’écart, sachant qu’il était cruel et retors. J’avais déjà suffisamment de problèmes comme ça. D’autres souvenirs sont revenus, même s’ils ne concernent pas directement Cobbe.

— Qu’en a pensé Mira ?

— Je ne pourrais pas te le dire. Cela remonte au jour où le vieux m’a tabassé et laissé pour mort, quand Summerset m’a trouvé. Je n’ai jamais pu me rappeler exactement ce qui s’était passé – et ce n’est toujours pas le cas – mais c’est plus clair.

Il saisit son verre et plongea son regard dans le vin, sourcils froncés.

— J’ai continué à y réfléchir sur le chemin du retour. Et je me demande comment le vieux est tombé sur moi dans cette ruelle avec le livre.

— Le livre ? répéta Summerset.

— J’ai toujours cru que je l’avais laissé sur place, caché dans ma chambre. Mais cette fois, je me suis souvenu de l’avoir glissé dans mon pantalon pour pouvoir lire les poèmes de Yeats, pour m’entraîner à écrire, au lieu de travailler. Je me demande si ce n’est pas Cobbe qui, après m’avoir vu, aurait averti le vieux. Même s’il aurait récolté un coup de poing en me dénonçant, ça en aurait valu la peine, non ?

» Je me suis battu pour reprendre le livre. J’aurais laissé le vieux me confisquer n’importe quoi, mais pas ça. Je l’ai frappé et il m’a cogné encore et encore. Je ne m’étais jamais rappelé pourquoi avant aujourd’hui.

Il tourna la tête vers Summerset.

— Et c’est là que tu m’as trouvé. Tu sais qu’à mon réveil – après avoir passé toute une journée inconscient, si je me souviens bien – j’ai cru que Marlena et toi étiez deux fées venues me chercher. Ça ne m’est revenu qu’aujourd’hui.

» Je vous ai dit des choses affreuses les premiers jours, ajouta-t-il.

Summerset agrippa la main de Connors.

— Chut, dit-il. Stop. Tu n’étais qu’un enfant, brutalisé et terrifié. Mets de côté cette partie de tes souvenirs, sans quoi tu vas me décevoir.

— La crainte de te décevoir a fini par m’effrayer beaucoup plus que les poings de ce salopard. Sacré pouvoir.

Malgré la présence de Summerset, Eve pivota sur son siège et prit le visage de Connors entre ses mains avant de plaquer longuement ses lèvres sur les siennes.

Summerset se leva.

— J’ai acheté des fraises pour faire un sablé. Je vais chercher le dessert.

Il retourna à l’intérieur.

Connors porta la main d’Eve à ses lèvres puis posa la tête sur son épaule. Réconfort, encore.

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