Dans l'ombre du crime
Chapitre 2
2
Taille et stature moyennes, nota Eve. Ses cheveux blonds coiffés en arrière laissaient voir un beau visage au teint bronzé, avec des yeux bleus ensommeillés et des traits plus arrondis que définis.
Il portait un pantalon d’intérieur noir très légèrement lustré, un pull-over blanc et des chaussons noirs.
Son expression évoquait plus l’agacement que l’inquiétude.
— Étant donné que c’est la première fois de ma vie que la police me réveille en pleine nuit, j’aimerais voir vos pièces d’identité.
Il avait une voix aussi douce et fluide que ses traits, constata Eve en présentant son insigne en même temps que Peabody.
— Lieutenant Dallas et inspecteur Peabody, dit-elle. Une nouvelle difficile nous amène, monsieur Tween. Nous avons le regret de vous annoncer que votre femme, Galla Modesto, est décédée. Toutes nos condoléances.
— Ne soyez pas ridicules ! répondit-il en rejetant l’annonce d’Eve avec une pichenette du doigt. Ma femme est à l’étage, elle dort.
— Vous vous en êtes assuré avant de descendre ?
— Je n’ai pas besoin de m’assurer de ce que je sais déjà. Vous vous êtes trompées.
— Votre femme est-elle sortie ce soir, monsieur Tween ?
— Je ne vois pas en quoi ça vous regarde mais oui, elle s’est rendue à la salle de sport, comme elle le fait parfois le soir avant d’aller se coucher. Se dépenser physiquement l’aide à mieux dormir.
— Et à quelle heure est-elle revenue ?
— Je ne sais pas. J’avais mal à la tête, j’ai avalé un antalgique et je suis allé au lit. J’ai parfois des migraines. Sachant cela, Galla aura pris l’une de nos chambres d’amis en rentrant de la salle.
— Vous n’avez donc pas vu votre femme depuis qu’elle a quitté la maison ? À quelle heure était-ce ?
— Je n’en sais rien, répondit-il sur un ton de pure irritation, sans le moindre soupçon d’inquiétude ou d’alarme. Vers 22 heures, sans doute.
— Galla Modesto est morte à 22 h 18 à Washington Square Park après avoir été poignardée à l’abdomen. Sa dépouille a été formellement identifiée.
— Ce n’est pas possible…, répondit-il.
Eve sortit son communicateur, afficha une photo de la victime prise sur la scène de crime et la lui présenta.
— S’agit-il de votre épouse ?
Il contempla la photo, le regard fixe, puis pivota et fit quelques pas pour s’asseoir dans un fauteuil.
— Comment ça a pu arriver ?
Il se plaqua une main sur le front et baissa la tête, dissimulant en partie ses traits.
— Galla… Galla s’est fait agresser ?
Eve s’assit sans attendre qu’il le leur propose et fit signe à Peabody de l’imiter.
— Quelqu’un lui aurait voulu du mal, à votre connaissance ?
— Pourquoi lui aurait-on voulu du mal ? Je ne comprends pas, c’est un quartier très sûr. Elle n’allait qu’à quelques rues d’ici. Elle dispose d’un bouton d’alerte en cas d’urgence. Qui lui a fait ça ? Qui a fait ça ?
Il laissa retomber sa main. Il n’avait pas réussi à faire monter les larmes et ses grimaces de détresse laissaient un peu à désirer.
— Nous n’avons pas encore identifié l’agresseur. Les analyses des enregistrements des caméras de sécurité sont en cours. Vous ne saviez pas qu’elle se rendait au parc ?
— Le parc ? reprit-il en détournant le regard. Non, je vous ai dit la salle de sport. Je ne sais pas pourquoi elle est allée au parc. Elle avait peut-être envie d’un peu d’air frais. Je ne sais pas.
— Vous ignoriez qu’elle avait l’intention de se rendre au parc pour rencontrer quelqu’un ?
— Rencontrer quelqu’un ? Qui ? C’est cette personne qui l’a tuée ?
— Non, la personne qu’elle avait prévu de rencontrer ne fait pas partie des suspects. Étiez-vous informé que votre femme avait une liaison, monsieur Tween ?
— C’est quoi cette insinuation dégueulasse ? s’emporta-t-il, la fureur balayant même sa prétendue détresse. Vous insultez ma femme, la mère de mon enfant.
— Nous avons des preuves solides de l’existence de cette liaison. Êtes-vous en train de déclarer que vous n’en aviez pas connaissance ?
— Vous débarquez ici pour m’annoncer le meurtre de ma femme et, deux minutes plus tard, vous la traitez de putain ?
— Un choix de mot malvenu, monsieur Tween. Et ce n’est pas le terme que j’ai employé.
« Mais je parie que c’est comme ça que tu la voyais », songea Eve.
— Comment décririez-vous la situation de votre mariage ?
— Je n’ai aucune intention de discuter de mon mariage avec vous, rétorqua-t-il en se levant. Je vais vous demander de partir.
— Nous savons que le moment est difficile mais ce sont des questions de routine. Des questions susceptibles de nous aider à trouver qui a ôté la vie à votre femme, à la mère de votre enfant.
— Voulez-vous que je vous apporte un verre d’eau ? demanda Peabody de sa voix la plus compatissante et avec son regard de chiot le plus désarmant. Vous venez de subir un choc terrible. Y a-t-il quelqu’un que nous puissions contacter pour vous ?
— Non. Non. J’ai besoin d’être seul. De faire face. Je vous demande de me laisser en paix.
Peabody adopta sans mal le rôle de la gentille flic compréhensive.
— Bien sûr, répondit-elle en se levant. Avant de partir, il nous serait utile d’avoir une copie des images de vos caméras de sécurité pour que nous puissions établir précisément quand Mme Modesto a quitté le domicile ce soir. La moindre information peut s’avérer utile pour mettre la main sur le coupable.
— D’accord, d’accord…
Il sortit son communicateur et entra un code.
— J’ai informé le droïde de maintenance. Il vous montrera la console de sécurité et vous fournira ce que vous voulez. Puis il vous escortera jusqu’à la sortie.
— Merci pour votre coopération, lui dit Eve. Et de nouveau toutes nos condoléances. S’il vous revient quoi que ce soit susceptible de nous aider dans notre enquête, n’hésitez pas à nous contacter.
Tout en parlant, Eve avait balayé les lieux du regard.
— Votre maison est très agréable, monsieur Tween. Et l’amour que votre femme portait à son pays natal saute aux yeux. Ce tableau est superbe.
Elle s’approcha de l’œuvre de Stowe et vit passer non la fureur ou la jalousie mais une lueur de satisfaction dans les yeux de Tween.
La première chose que fit Connors en arrivant chez lui fut de s’assurer que tout allait bien pour Summerset. Il interrogea immédiatement l’ordinateur domestique.
— Où est Summerset ?
— Bonsoir, Connors. Summerset se trouve dans ses quartiers.
Rassuré, et ayant pris soin de joindre durant le trajet ceux qu’il jugeait nécessaire de contacter, il monta à l’étage.
Il passa devant son bureau et celui d’Eve pour se rendre jusqu’à sa salle sécurisée dont il ouvrit les portes à l’aide de ses empreintes palmaires et vocales.
— Lumières, ordonna-t-il en entrant.
Après quoi, les yeux tournés vers la ville qui s’étendait au-delà des panneaux occultants qui protégeaient la fenêtre, il se versa un whisky.
Il s’accorda quelques instants de pause, le temps de se recentrer.
Eve était plus que capable de se protéger toute seule. Cependant… Non, ce n’était pas le moment de céder à ce genre de doutes.
Summerset était en sécurité dans ses quartiers et ils auraient une discussion dans la matinée.
Il avait ordonné à certains de ses meilleurs agents de sécurité de garder un œil sur sa famille en Irlande.
Si Cobbe n’était pas informé de leur existence avant ce soir, il allait forcément se renseigner après ce qui s’était passé au parc.
Connors aurait d’autres personnes à prévenir et à prendre en compte dès le lendemain. Mais dans l’immédiat, il avait des recherches à mener.
Il s’installa devant le centre de contrôle de son matériel informatique non enregistré, des équipements qui échappaient à la vigilance de CompuGuard. Il plaqua sa paume sur le capteur.
— Connors. Ouverture des opérations.
Les voyants s’allumèrent comme autant de joyaux scintillants dans la pénombre.
— Opérations ouvertes.
Il s’assit, whisky à la main.
— Ouvre tous les fichiers sur Cobbe, Lorcan et affiche-les sur l’écran mural.
— Reçu. Accès en cours. Affichage…
Il avait gardé un œil sur Cobbe. Tout individu prudent qui en avait les moyens gardait un œil sur ses ennemis. Connors avait pu penser Cobbe trop prudent lui-même pour tenter de s’en prendre à lui à ce stade. Si c’était une erreur, il n’avait aucune intention de la reproduire.
Il fit défiler les documents et les parcourut du regard pour se mettre à jour sur les données qu’il avait lui-même rassemblées ou piquées auprès d’Interpol, de la CIA, du MI6, de la NCA, du CSB irlandais et d’autres encore.
Les flics du monde entier avaient des dossiers sur Cobbe. Ils l’identifiaient comme un tueur à gages ou le soupçonnaient au minimum d’en être un.
Il avait été incarcéré à la fin de son adolescence après avoir été assez idiot pour se faire appréhender durant une descente dans un tripot clandestin avec plusieurs armes illégales en sa possession.
Connors suspectait Cobbe d’avoir mis à profit ces dix-huit mois en prison pour nouer des contacts. Peu de temps après sa libération, l’informateur qui avait permis le raid de la police avait terminé dans la Seine, la gorge tranchée.
« Plaisir, profit et vengeance, songea Connors. La Sainte Trinité de Cobbe. »
L’assassin avait gardé une prédilection pour les lames, même s’il ne rechignait pas à l’usage de la batte ou de la botte contre les cibles plus fragiles ou inoffensives. Il optait parfois aussi pour un garrot.
Il aimait tuer de près, les yeux dans les yeux. Aucun dossier le concernant ne mentionnait l’usage d’explosifs ou d’armes à longue portée.
— Il a le goût du sang, murmura Connors. Il en aime l’odeur, la sensation. Voir la vie s’évanouir dans le regard de sa proie. C’est ça qui le nourrit.
» Ordinateur, affiche sa dernière identité connue, sous n’importe quel nom.
— Reçu. Accès en cours. Affichage… Cobbe, Lorcan, né le 1 er septembre 2020 à Dublin en Irlande. Cheveux bruns, yeux noisette, un mètre quatre-vingt-trois pour quatre-vingt-six kilos. Pas d’adresse fixe. Consultant.
— Consultant, hein ? On peut dire ça comme ça. Cette pièce d’identité date de presque un an. Il doit en avoir d’autres. Trouvons-les.
Connors retroussa ses manches et sortit de sa poche une lanière de cuir avec laquelle il noua ses cheveux en arrière.
Puis il se mit au travail.
Toujours flanquée de Peabody, Eve ressortit de chez Tween et repartit vers la voiture.
— Il n’est pas très doué pour jouer la comédie.
— Vraiment pas. Même pas capable de verser quelques larmes, ou de faire semblant de les chasser en clignant les yeux. Certaines personnes sont stoïques, c’est sûr, ajouta Peabody. Mais là, ça n’avait rien à voir.
— Ce n’était pas du stoïcisme, confirma Eve. Ni la jubilation qu’on aurait pu attendre à l’opposé. Il est simplement satisfait que l’affaire soit réglée. Il n’a pas demandé où elle était, quand il pourrait la voir, ni si elle avait souffert. Pour lui, en gros, elle n’existe plus.
— Il faudra qu’on interroge la gouvernante.
— Je la recontacterai à la première heure demain.
— Et la famille de la victime. Encore un truc qu’il n’a pas mentionné.
Eve consulta sa montre et secoua la tête.
— On devrait pouvoir préserver le secret de l’identité de la victime jusqu’au matin. On ira leur parler tôt demain.
— Ils ont un appartement en ville, indiqua Peabody en consultant son mini-ordinateur. Mais leur résidence principale se trouve à Florence. Le frère de la victime habite à Rome.
— Quelle heure peut-il bien être en Italie ?
— Euh…
— Peu importe. Je m’en chargerai une fois chez moi.
Elle ouvrit la portière. McNab sirotait un soda sur la banquette arrière.
— Je vous ai trouvé des images du type à la capuche noire, Dallas. Envoyées sur le terminal de votre domicile. Pareil pour la veste rouge. Je peux vous les afficher tout de suite. Il ne craignait pas de montrer son visage une fois habillé en rouge.
McNab se pencha pour passer le mini-ordinateur entre les sièges et leur montrer une image fixe.
Cobbe se tenait au milieu de la foule, les pouces glissés dans les poches avant de son pantalon, sourire goguenard aux lèvres.
— Il se déplace souvent aux limites du champ de vision des caméras. Il sait clairement où elles se trouvent et comment exploiter leurs angles morts. En me servant de son visage, ou simplement d’une description de sa veste et de son pantalon, j’ai pu le suivre dans les moments où il passait dans le champ. Les dernières images datent de minuit et demi.
— Beau boulot. Je vous ramène chez vous. Peabody, si la famille de la victime se trouve à New York, prévoyez de me rejoindre à leur domicile dès 8 heures. Je vous tiendrai au courant. S’ils sont en Italie, je les contacterai par communicateur et nous nous retrouverons à la morgue. Appelez la gouvernante en début de matinée et demandez-lui de passer au Central. McNab, récupérez tout ce que vous pourrez sur le communicateur de la victime.
— J’ai lancé une rapide recherche sur Cobbe pendant que l’ordinateur scannait sa trace sur les caméras, lieutenant. C’est un très, très sale type.
— Vous ferez un compte rendu à Peabody.
— Tween aussi est un sale type, assura Peabody en se tournant vers McNab. Pas le même genre, mais quand même.
— Vous ferez un compte rendu à McNab.
Eve fit un rapide détour par la rue où ils habitaient.
— Filez. 8 heures pile, Peabody, chez la famille ou à la morgue.
— Compris.
— Au fait, vous avez six variétés de chips dans l’autochef, lança McNab à Eve en sortant.
— Super. Ouste.
À peine avaient-ils claqué leurs portières qu’elle repartit. Lançant un regard dans le rétroviseur, elle les vit s’éloigner, main dans la main.
Et maintenant, sa voiture sentait le salé et le sucré. Elle ouvrit les fenêtres pour aérer puis se dit qu’une dose de sucré ne lui ferait pas de mal. Après avoir commandé un tube de Pepsi depuis le tableau de bord, elle lança une recherche d’antécédents sur Lorcan Cobbe.
De quoi l’occuper pendant le reste du trajet jusque chez elle. L’impressionnante collection d’identités et de crimes associés à Cobbe débutait plus de trois décennies en arrière.
Il avait commencé jeune, s’était fait la main avec une série d’agressions, de cambriolages, de vols avec violence et d’actes de cruauté envers les animaux. Un signe des plus révélateurs aux yeux d’Eve. Il avait fait plusieurs séjours dans des établissements pour mineurs, jusqu’à ce qu’il apprenne comment y échapper.
Tout cela remontait à une période chaotique, post-Guerres Urbaines, où la police de Dublin était corrompue jusqu’à l’os.
Deux sentences un peu plus fermes – dont dix-huit mois pour possession d’armes illégales – et une poignée de gardes à vue pendant quarante-huit heures. Mais rien qui indique un quelconque suivi demandé par le juge. Ni évaluations psychologiques ni séances de thérapie obligatoires.
Sa mère, Morna Cobbe, avait elle aussi fait de la prison, principalement pour prostitution sans licence et possession de narcotiques. Pas de père identifié. Mais au sommet de la liste de ses complices connus se trouvait un dénommé Patrick Connors.
C’est durant la vingtaine que Cobbe avait trouvé son rythme. Là, la liste s’allongeait mais les crimes étaient accompagnés de mentions : suspecté de, preuves insuffisantes, rétraction – voire disparition – des témoins…
Soit il s’était grandement amélioré en tant que voleur, soit il avait abandonné cette voie pour se consacrer à une carrière de meurtrier. Si l’on en croyait plusieurs agences de maintien de l’ordre, il n’avait pas fallu longtemps à Cobbe pour devenir tueur à gages.
Et il venait d’atterrir sur le territoire d’Eve. Pire, il pourrait bien décider de régler ses comptes – réels ou imaginaires – avec son mari.
Elle tourna pour passer le portail et remonter l’allée menant à l’élégante forteresse bâtie par l’ancien gamin des rues de Dublin.
Tours et tourelles, parapets et murailles de pierre se découpaient avec majesté sur la voûte nocturne. Et surtout, des dizaines de fenêtres illuminées lui souhaitaient la bienvenue.
L’amour – celui dont elle était convaincue qu’il pouvait rendre les gens idiots – lui fit souhaiter pouvoir garder Connors enfermé dans cette forteresse romanesque jusqu’à ce qu’elle ait flanqué Cobbe en cage.
Et l’amour – celui qui, elle le savait, impliquait de connaître et, oui, de respecter la personne dont on partageait la vie – comprenait que non seulement jamais Connors ne se cacherait mais qu’il aurait besoin de participer activement à l’appréhension de Cobbe.
Son expert consultant civil préféré n’allait pas rester les bras croisés.
Une fois garée, elle récupéra son attaché-case. Constituer le dossier et mettre en place son tableau serait la priorité avant d’aller dormir. Mais elle devait aussi parler à Connors.
Au moins le silence régnait-il dans la maison quand elle entra. Pas de Summerset apparaissant comme par magie dans le vestibule. Elle songea qu’une conversation avec le majordome s’imposait sans doute aussi. Mais elle s’attendait à ce que Connors s’en charge.
Elle monta l’escalier en sachant qu’il lui restait encore deux bonnes heures de travail devant elle avant de pouvoir aller dormir. En arrivant dans son bureau, elle constata que le silence régnait toujours. Et que le bureau adjacent de Connors était plongé dans l’obscurité.
L’idée qu’il ait pu aller se coucher était des plus improbables. Soudain saisie d’une authentique sueur froide, elle imagina Cobbe tapi dans l’ombre, tendant une embuscade à Connors. Elle s’élança en courant vers le système de sécurité et était sur le point de l’actionner quand Connors apparut.
— Bon sang… !
Il était sans doute physiquement impossible pour un cœur de faire un tête-à-queue à l’intérieur de la poitrine mais elle savait à présent l’effet que ça ferait.
— Quelle trouille, souffla-t-elle.
En guise de compensation, elle lui prit le visage à deux mains et l’embrassa avec force.
— Bonsoir à toi aussi, dit-il.
Il lui caressa les cheveux avant d’appuyer son front contre le sien.
— Content que tu sois rentrée.
— Pareil. J’ai besoin d’un café.
— Je te rappellerais bien l’heure tardive, mais je doute que ça change quoi que ce soit. Tu as pu parler au mari de la victime ?
— Oui.
Eve retourna à son poste de contrôle, y posa son attaché-case, puis se servit un café à l’autochef.
— Mon intuition me souffle qu’il a fait le coup, et finalement c’est rare qu’un suspect se comporte tout de suite en coupable, comme lui.
Elle se mit à faire les cent pas, café à la main.
— Pas une seule lumière allumée dans la maison. Même les veilleuses à l’entrée étaient éteintes. Il a prétendu avoir eu mal à la tête et pris un antalgique avant d’aller se coucher juste après le départ de sa femme. Puis il nous a dit qu’on était folles, qu’elle dormait simplement à l’étage. Dans l’une des chambres d’amis, parce qu’elle n’aurait pas voulu le déranger à cause de ce fameux mal de crâne.
» Il n’a même pas été capable de faire semblant d’être choqué et endeuillé. Je crois qu’il a essayé mais qu’il n’a pas l’empathie nécessaire. Il a fait mine de se sentir insulté par la mention de la liaison de sa femme et nous a mises dehors. Il n’a jamais demandé comment elle était morte, où elle était, quand il pourrait la voir. Ni évoqué la nécessité d’informer son fils ou la famille de la victime.
Elle s’appuya en arrière contre la console.
— L’homme avec qui elle couchait était un artiste. Elle a accroché l’une de ses toiles dans son salon. La seule émotion sincère que j’ai captée – très brièvement – chez le mari était une forme de satisfaction quand j’ai dit que c’était un beau tableau. Je te garantis que si je retournais dans cette pièce à cet instant, la toile n’y serait plus.
» Il a payé Cobbe pour la tuer. Ne me reste plus qu’à le prouver.
Elle reprit une longue gorgée de café tout en dévisageant Connors.
— Ce que tu sais de lui devrait m’y aider, dit-elle.
— J’espère. Je suppose que malgré l’heure tardive tu vas vouloir mettre en place ton tableau et ton dossier. Je m’occuperai du tableau – je sais comment tu aimes l’organiser, depuis le temps – et tâcherai de te résumer tout ce que je sais pendant ce temps-là.
— D’accord.
Elle ouvrit une session de travail sur son poste de contrôle.
Sachant qu’elle préférait manipuler des éléments physiques plutôt que virtuels, Connors s’installa sur le terminal auxiliaire pour imprimer des photos.
— Il n’existe pas une agence de renseignements ou de maintien de l’ordre sur la planète qui n’ait entendu parler de Lorcan Cobbe, dit-il. Il exerce principalement en Europe mais s’est déjà aventuré au-delà à plusieurs reprises. Il n’a pas d’adresse fixe, en tout cas pas à la connaissance de ces agences. Il dispose de cachettes où se poser entre deux contrats, probablement du genre somptueuses. Il a toujours voulu mener la grande vie, et avec les tarifs qu’il pratique, il en a les moyens.
Cette dernière précision lui valut un regard aiguisé d’Eve.
— Tu as réussi à savoir combien il se faisait payer ?
— Pas précisément à ce stade. Mais je peux te dire que tous les meurtres auxquels il est soupçonné d’être mêlé depuis à peu près quinze ans concernent des individus fortunés et en vue. Personne n’égorgerait la jeune maîtresse enceinte du vice-président de la Grèce – un homme aux ambitions plus démesurées encore que sa fortune – pour quelques piécettes.
Eve étrécit les yeux.
— Je n’ai pas vu cette affaire durant mes recherches. Ça aurait pourtant dû me sauter aux yeux.
— J’ai utilisé mon matériel non enregistré. Le politicien concerné avait assez d’argent et d’influence pour faire enterrer l’affaire en Grèce mais Interpol s’y est intéressé de près. Tu ne pourras peut-être pas utiliser tout ce que j’ai trouvé ou ce que je trouverai par la suite, mais c’est important que tu sois au courant.
Une zone grise où il était facile de s’égarer, estima Eve. Elle allait devoir se montrer prudente.
— Tu pourrais mettre la main sur les comptes bancaires de Cobbe ?
— J’y compte bien.
— Tu penses qu’il a accepté ce contrat à New York parce que tu vis ici ?
— Non, je ne crois pas, sans quoi il se serait attaqué à moi d’une façon ou d’une autre, sans se montrer.
— Seulement il s’est montré.
Il lui décocha un coup d’œil depuis le tableau.
— Effectivement. Et me voilà en train de faire ce qu’il voulait que je fasse : penser à lui et m’inquiéter à propos des gens qui comptent pour moi. Mais en bout de course c’est lui qui finira par le regretter.
— Je m’en assurerai, promit Eve.
Il lui sourit, mais son regard avait toujours cet éclat dur.
— Je te dirai comment je vois les choses le moment venu. Je ne doute pas que tu aies vu juste concernant Tween, ce qui signifie qu’il a des contacts susceptibles de le mettre en relation avec Cobbe. Quand cette liaison a-t-elle commencé ?
— L’été dernier.
— C’est plus de temps qu’il n’en faut. Les gens qui prennent une maîtresse ou un amant se croient souvent malins et prudents mais ne sont généralement ni l’un ni l’autre. Tween a donc appris que sa femme le trompait. Et tu découvriras sans doute qu’il a embauché quelqu’un pour obtenir des preuves. Il ne peut pas se permettre qu’elle demande le divorce, puisque c’est elle qui détient la fortune. Et puis cela nuirait à la place qu’il occupe dans l’entreprise familiale. La solution qui s’impose consiste donc à l’éliminer.
— Pour quelqu’un comme Tween ? Oui, c’est tout à fait ça. Et puis… elle l’a insulté par son infidélité. Il ne va pas se demander pourquoi elle l’a fait. Ça ne lui a pas brisé le cœur, ni rien. Mais c’est une insulte. Et avec un artiste peintre, pour couronner le tout !
» L’Italie, ajouta-t-elle. Tu disais que Cobbe œuvrait surtout en Europe, donc il y a de bonnes chances pour que le lien, le contact entre eux, vienne d’Italie.
— De bonnes chances, oui. Sachant que le contrat permettra au client d’hériter d’une importante fortune, Cobbe aura sans doute gonflé ses tarifs, même si c’est une affaire simple et rapide pour un tueur à gages comme lui. Je ne l’imagine pas accepter un contrat à New York pour moins d’un million. Dont la moitié d’avance, au minimum. C’est sans doute sa base tarifaire, plus de quoi couvrir ses dépenses sur place.
Eve était du même avis et n’avait pas de raison de le contredire. Pourtant…
— Pourquoi ne pas se contenter de prendre l’argent et de disparaître une fois sa cible éliminée ? Pourquoi était-il encore dans le parc quand nous sommes arrivés ?
D’un geste machinal, Connors dénoua la lanière qui retenait ses cheveux et la fourra dans sa poche. Poche au fond de laquelle il sentit le contact du petit bouton, le bouton gris d’Eve qu’il emportait partout comme un porte-bonheur sentimental.
— Je l’ai connu quand on était jeunes, même si j’ai gardé un œil sur lui depuis. À l’époque, il considérait les flics comme des idiots, en particulier ceux qui n’étaient pas corrompus. Largement minoritaires à Dublin en ce temps-là. Cobbe se conformait souvent au cliché qui veut que le coupable revienne sur les lieux du crime. Il aimait observer la police en se gargarisant de sa supériorité. Et quand il se faisait pincer, il rejetait toujours la faute sur quelqu’un d’autre, évidemment.
— Sur toi ?
— Plus d’une fois.
Cette fois, le sourire de Connors remonta jusqu’à ses yeux.
— Et il n’avait pas forcément tort, admit-il. Je connaissais un gamin, à l’époque, pas un ami mais un jeune musicien des rues que je croisais de temps à autre. Il ne possédait pas grand-chose, mais il avait un chien. Un petit corniaud un peu miteux qui faisait des tours pour aider son maître à récolter quelques pièces de plus. Un jour, Cobbe s’en est pris au gamin pour lui voler les pièces en question et le corniaud lui a sauté dessus, l’a mordu jusqu’au sang et l’a fait fuir.
— Brave bête.
— Oui, jusqu’à ce que Cobbe revienne pour le découper en morceaux. Il s’en est vanté, en plus. Vanté d’avoir tué un chien qui ne devait pas peser plus de quatre kilos tout mouillé. Ce bon vieux Cobbe ? Il a trouvé ça drôle.
— Tu l’as dénoncé.
— Oui. Ce garçon et son chien faisaient partie du paysage, vois-tu, et tout le monde les aimait, même la police. Alors quand ça s’est su, les flics – ceux qui en avaient encore quelque chose à faire, en tout cas – lui sont tombés dessus. Il avait gardé l’une des oreilles du chien en guise de trophée, donc ça s’est mal passé pour lui. Mais bon, c’est loin, ça n’a pas d’importance.
— Si, si, c’est important.
— Bref, il aime les couteaux, depuis toujours, et je ne serais pas étonné qu’il prenne encore son pied à regarder les flics s’affairer autour de ses victimes. Puisque ce que j’en pense t’intéresse autant que ce que j’en sais, je dirais qu’il a attendu l’arrivée de la Criminelle juste pour le plaisir. Et il s’est avéré que c’était toi, et que je t’accompagnais. Il n’a pas résisté à la tentation de me narguer.
Là aussi, Eve était d’accord.
— Et tu doutes qu’il se contente d’empocher son argent et de s’en aller ?
— Il a initié la partie, tu comprends, répondit Connors en revenant se placer en face d’Eve. Et c’est plus qu’un jeu pour lui, puisqu’il rêve de me faire la peau depuis l’enfance. Il a déjà essayé auparavant ; et là, je ne parle pas de nos jeunes années où il avait multiplié les tentatives. C’était l’époque où je bâtissais cette maison et développais mes affaires ici à New York. Je voyageais énormément pour… faire fructifier mon entreprise, dirons-nous.
Elle planta son regard dans ses yeux magnifiques.
— On va dire ça.
— J’étais dans le sud de la France pour faire ce qu’on appellera pudiquement « l’acquisition » d’une œuvre d’art. Il s’avère que le soir où j’ai conclu l’affaire – quelques heures après que le patriarche d’une famille influente s’était fait trancher la gorge sur son yacht –, Cobbe et moi nous sommes croisés.
Il se leva pour prendre un tube d’eau minérale, se rassit et l’ouvrit.
— C’était dans un bar animé où je prenais un verre après une transaction rondement menée. Je l’ai vu entrer, car il est toujours avisé d’observer les allées et venues, même une fois une affaire terminée.
— Peut-être même particulièrement à ce moment-là.
Il sourit de nouveau.
— Peut-être, admit-il. Il s’est dirigé droit vers moi et s’est assis à ma table, comme si nous étions les meilleurs amis du monde. Soi-disant ravi d’apprendre que mon entreprise était florissante et désireux que je lui offre une bière pour fêter ça.
— Je devine que tu n’étais pas d’humeur à évoquer le bon vieux temps avec lui.
— Je lui ai dit d’aller se faire voir, une suggestion qu’il n’a pas très bien accueillie. Il a eu quelques propos désagréables et a terminé en déclarant que j’étais chanceux mais que j’avais toujours été faible et qu’il était le véritable fils de Patrick Connors. Que puisque nous étions demi-frères, il éviterait de m’éventrer avec le couteau qu’il avait sous la table – là, il m’a piqué du bout de la lame pour prouver qu’il était sérieux – si je lui versais les cinq cent mille livres sterling qu’il réclamait et admettais qu’il était l’authentique héritier de Patrick Connors en abandonnant ce nom.
— Rien que ça ? demanda Eve. Qu’as-tu fait ?
— J’ai répondu que c’était une offre intéressante mais que je me devais de décliner. Et que s’il tentait de nouveau de s’en prendre à moi, il le regretterait amèrement, davantage qu’il allait le regretter à cet instant. J’avais un pistolet paralysant sous la table et je suis sorti en le laissant convulser sur le plancher du bar. Je m’en veux presque de ne pas avoir réglé l’intensité au maximum pour débarrasser le monde de sa présence, mais je venais de conclure une affaire et n’avais aucune envie d’attirer l’attention de la police locale.
— J’imagine, murmura Eve.
— Je n’ai entendu parler du meurtre qu’une fois rentré à l’hôtel. J’ai fait le lien et passé un appel anonyme pour donner son nom et sa description. Ils n’ont pas réussi à prouver son implication mais on m’a rapporté qu’il avait passé un temps considérable à se faire questionner dans l’équivalent français de ta salle d’interrogatoire.
— Rien d’autre depuis ?
— Je l’ai gardé à l’œil à partir de là. Sans doute pas avec autant d’attention qu’il l’aurait fallu mais je ne pensais pas souvent à lui. Cela dit, non, il n’a pas fait d’autre tentative. Il tue pour l’argent, et quand ce n’est pas le cas il s’en prend à plus faible que lui. Ce qu’il pensait que j’étais.
— Tu n’as jamais été faible.
Comme il se contentait de la regarder sans répondre, elle secoua la tête.
— Je ne suis pas ta faiblesse, Connors. Au contraire, je suis carrément ton arme.
— Eve chérie, tu es les deux et plus encore, répondit-il en lui prenant la main. Je ne te demanderai pas de te cacher en attendant que ça passe. Pas plus que tu ne le ferais. Ce serait tentant mais on se connaît trop bien pour ça. Et nous savons que nous allons devoir nous occuper de son cas.
— Je ne peux pas te laisser le tuer.
— J’ai raté l’occasion dans ce bar animé de la Côte d’Azur. Je te promets une chose : s’il meurt de ma main, ce ne sera pas de sang-froid, comme cela aurait pu se produire avant que je te rencontre. Je préférerais qu’il aille en prison. L’imaginer dans une cage de béton loin, très loin de tout ce que j’aime. Savoir qu’il passera ce que j’espère être une longue, longue vie à ressasser l’insupportable idée que mon flic préféré et moi l’avons mis derrière les barreaux.
Elle posa une main sur la sienne et la serra fort.
— Ce serait justice, dit-elle. Je ne le laisserai pas se servir de moi pour te faire du mal. Fais-moi confiance.
— Il pensera que tu me tiens lieu de couverture pour paraître respectable. Il ne comprendra pas ce que tu représentes vraiment pour moi. Mais ça ne l’empêchera pas d’essayer de te tuer.
— Il a déjà commis une erreur. Jamais il n’aurait dû te laisser l’apercevoir. J’aurais compris, très vite, que Tween avait embauché un tueur, mais Cobbe aurait eu tout le temps de ficher le camp. C’est chez nous ici, Connors. Et il va payer pour ce qu’il a fait à Galla Modesto, parce que c’est moi qui la défends désormais. Nous qui la défendons, se corrigea-t-elle.
— Exact, confirma-t-il en serrant à son tour ses doigts dans les siens. Le format du tableau te convient ?
— Impeccable. Tu fais un assistant plus que convenable.
— Alors tu serais partante pour qu’on aille dormir ? Quelques heures dans le noir et le silence auprès de ma femme me feraient du bien. Sans oublier le chat qui est sans doute déjà sur le lit à nous attendre.
— Quelle heure est-il en Italie ?
Il lança un coup d’œil à sa montre.
— À peu près 8 h 30.
— Ça ira. Je dois contacter les parents de la victime. S’ils sont en Italie, je voudrais les informer tout de suite du décès et voir ce qu’ils peuvent m’apprendre.
— Ils se trouvent à Florence. J’ai vérifié pendant que l’ordinateur menait d’autres recherches.
— Tu me fais gagner du temps. Je vais les appeler maintenant, puis je préviendrai Peabody par texto. Après quoi on ira se coucher.
— D’accord. J’ai deux ou trois petites choses que je peux gérer depuis mon bureau. Je t’attends.
Elle le regarda partir avant de sortir son communicateur.
— Plus de café avant demain matin, lui lança-t-il sans se retourner.
Eve sentit son estomac noué se détendre. Si Connors l’embêtait sur un détail aussi insignifiant, c’est que son inquiétude était retombée.
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