Dans l'ombre du crime

Nora Roberts · Chapitre 20 sur 25

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Dans l'ombre du crime

Chapitre 18

18

 

Seul Summerset l’attendait à son arrivée dans la maison. Ce qui signifiait que Galahad était en haut avec Connors. Parce qu’elle-même avait hâte de les rejoindre, elle se dispensa de ses habituelles salutations mordantes – il y aurait d’autres occasions – pour aller droit au but.

— Des choses que j’ai besoin de savoir ?

— Il y aura de la tarte meringuée au dessert.

— Pas la meilleure nouvelle du jour, mais pas loin.

Elle abandonna nonchalamment son trois-quarts sur le poteau de l’escalier.

— Pas de tentatives de communication qui sortent de l’ordinaire, pas de livraisons imprévues ?

— Non. Il ne s’attaquera pas à Connors ici.

— Non, mais il pourrait essayer de s’attaquer à vous.

Summerset sourit alors qu’elle s’engageait dans l’escalier. Elle dut admettre que c’était le genre de sourire à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

— Il en ressortirait terriblement déçu, dit-il.

— Surveillez quand même vos arrières de squelette. Et n’hésitez pas à retirer le balai que vous avez dans le fondement si vous avez besoin d’une arme supplémentaire.

Boum ! La preuve qu’elle était tout à fait capable d’improviser des insultes spontanées.

Particulièrement satisfaite, elle se rendit directement à son bureau.

Connors s’y trouvait, une bouteille à la main et sur le point de servir un second verre de vin d’un rouge presque lumineux à travers le cristal.

Le chat cessa de se frotter aux jambes de Connors pour venir louvoyer entre celles d’Eve. Puis il se figea en reniflant. Il lui décocha ensuite un regard funeste de ses yeux vairons avant de s’éloigner d’un air digne, la queue droite comme un I.

Eve savait reconnaître l’équivalent d’un majeur tendu quand elle le voyait.

Connors pencha la tête sur le côté en observant le chat qui, désormais assis à ses pieds, fusillait Eve du regard.

— Qu’est-ce qu’il nous fait, là ?

— Il y avait un chat. Qui est venu s’installer sur mes genoux pendant qu’on interrogeait sa propriétaire. Galahad est en rogne.

Elle rendit son regard noir au félin.

— Mais il va devoir s’en remettre et se rappeler qui lui fournit le thon qu’il aime tant. Et ne dis pas « Summerset » ! ajouta-t-elle en pointant Connors du doigt.

Il se contenta de secouer la tête.

— Tu n’as pas l’air aussi épuisée que je l’imaginais après une journée pareille, commenta-t-il en s’approchant pour effleurer ses lèvres du bout des siennes et lui tendre son verre.

Connors, par contre, semblait plus fatigué qu’elle ne s’y attendait, d’autant qu’il ne paraissait jamais fatigué.

— J’ai de bonnes nouvelles, annonça-t-elle.

— Ça ne me ferait pas de mal.

— Il y a de la tarte meringuée pour le dessert.

Connors esquissa un demi-sourire.

— Une tarte constitue toujours une bonne nouvelle.

— Nous avons identifié le véhicule de location de Cobbe. Marque, modèle, couleur et plaque minéralogique. Un avis de recherche a été diffusé.

— Voilà une nouvelle plus savoureuse encore que celle de la tarte.

Eve le connaissait bien.

— Tu penses à la femme qu’il a tuée hier soir, devina-t-elle.

— S’il était reparti de New York comme prévu, elle serait toujours en vie.

Il lui prit la main avant qu’elle puisse répondre.

— Je sais que cela n’a pas été causé par une action de ma part. Et que je n’aurais rien pu faire pour l’empêcher. Malgré tout, une femme est morte parce qu’il est ici, avec l’espoir de m’éliminer.

— Jamais il ne parviendra à t’éliminer. Point final. Elle n’avait pas mérité ce qu’il lui a fait subir. Les personnes assassinées n’ont généralement rien fait pour le mériter.

Elle posa une main sur la poitrine de Connors, sur son cœur.

— Oui, elle serait encore en vie s’il avait quitté New York. Mais quelqu’un d’autre serait mort, dès aujourd’hui ou dans un futur très proche. Puis une autre personne, puis encore une autre. Parce que nous ne l’arrêterions pas. Mais il est ici, et on va l’arrêter.

Il se pencha pour l’embrasser de nouveau.

— J’aurais dû rester avec toi au lieu de retourner au bureau. Tu m’aides à préserver mon équilibre dans les moments comme celui-ci.

— Je me disais justement que nous avions cet effet l’un sur l’autre. Mangeons un morceau. Et une part de tarte. Mais rien pour lui jusqu’à ce qu’il cesse de bouder.

En réaction, Galahad leva une patte et entama sa toilette, comme si manger était le cadet de ses soucis.

Mais Eve le connaissait mieux que ça.

— Je m’en occupe, proposa Connors. Ça me changera les idées. Mets ton tableau à jour.

Ce qu’elle fit, après avoir posé son verre de vin.

— On a récolté d’autres infos utiles en plus de son véhicule, même si ça reste la plus importante.

— Raconte, dit-il depuis la cuisine.

— Jenkinson et Reineke se sont rendus dans une boutique où il a fait des achats. Le vendeur était très coopératif. Du prêt-à-porter pour hommes aux tarifs prohibitifs, exactement le genre d’endroit où j’imaginais qu’il irait. Le magasin s’appelle Urbane.

— Oui, je connais.

Elle marqua un temps d’arrêt.

— Tu n’en es pas propriétaire, si ?

— Non, seulement de l’immeuble.

— Seulement de l’immeuble, marmonna-t-elle. Bref. Il a dépensé plus de quatre mille dollars pour deux tee-shirts et je ne sais plus quoi et il était intéressé par un blouson. Ils n’avaient pas sa taille mais le vendeur lui a promis d’essayer de se le procurer, donc il pourrait repasser. Si on ne l’appréhende pas ce soir et qu’il y retourne effectivement, le vendeur sait quoi faire. Après ça, on s’est réparti les différents magasins, bars et restaurants qu’il avait recommandés à Cobbe et on a pu identifier deux autres endroits où il s’est rendu. Plus le bar où il a séduit sa victime.

Elle termina les ajouts sur son tableau alors même qu’il revenait avec les assiettes et décida qu’elle compléterait le dossier après dîner.

Connors avait besoin d’un peu de normalité.

Parler de meurtres en mangeant n’était sans doute pas normal pour la plupart des gens, mais ça l’était chez eux.

« Pasta primavera », constata-t-elle. Pas de quoi rivaliser avec de bons vieux spaghettis aux boulettes de viande mais ce n’était pas infect non plus. Elle récupéra son verre de vin puis s’assit pendant que Connors ouvrait les portes de la petite terrasse.

L’air printanier s’engouffra dans la pièce.

Eve prit une bouchée. Oui, vraiment loin d’être infect.

— Je suis passée à l’école.

Connors leva son verre, l’air surpris.

— Vraiment ? Comme tu ne m’avais pas appelé, j’ai pensé que tu n’aurais pas le temps.

— Une visite rapide, parce que je voulais voir à quoi ça ressemblait. Moi aussi j’avais besoin de me changer les idées et ça a fonctionné. Rochelle était encore sur place. Littéralement rayonnante. Elle m’a fait découvrir une partie des locaux, une grande partie. Tout est tellement…

Elle s’interrompit pour chercher le bon terme avant de se décider :

— … possible. On voit et on ressent tout ce qui est possible dans un tel endroit. Ils étaient en train de préparer un repas dans la cuisine. Je ne savais pas que tu avais embauché un chef cuisinier.

— Je t’en avais parlé.

— Je pensais que tu aurais, je ne sais pas, des cuisiniers, mais pas un chef reconnu.

— Il est important que les jeunes mangent bien. Et avec un peu de chance, certains s’en tireront mieux que toi et moi et apprendront véritablement à cuisiner.

— Ceux qui étaient là avaient l’air motivés. Nadine aussi était sur place.

— Vraiment ?

— Elle travaillait avec Quilla sur une vidéo que celle-ci a réalisée.

— Ah oui. J’en ai vu quelques minutes non montées tout à l’heure. Du très bon travail. Elle a un vrai talent brut que Nadine l’aide déjà à affiner.

— Voilà. C’est exactement le mot qui m’est venu en y pensant. Affiner. C’est une gamine intelligente. Elle aussi perçoit tout le potentiel de cet endroit, Connors, ça se lit dans son regard. Ça m’a fait du bien de m’en rendre compte, de le constater de mes propres yeux. Elle ne sera pas la seule à le voir et à l’exploiter.

Elle tourna brièvement la tête pour voir ce que faisait Galahad. Le chat s’était allongé sur le siège de repos, la queue tombante et agitée de mouvements nerveux. Il les regardait entre ses paupières mi-closes.

— J’ai rencontré un garçon sur place, lui dit Connors. Très jeune, mais qui jouait de la guitare comme s’il était né avec. Quilla ne sera pas la seule, c’est sûr, car il est comme elle. Il m’a fait penser au gamin qui chantait sur Grafton Street avec son petit chien. Je me demande ce qu’il est devenu.

— Tu pourrais le découvrir.

— Je ne me rappelle plus son nom, si tant est que je l’aie jamais connu. J’ai laissé une bonne partie de tout ça derrière moi. En tout cas, c’est ce que je croyais. Je ne retombe pas dans mes idées noires, lui assura-t-il comme ils continuaient à manger. Je réfléchis. À l’idée qu’une école telle que celle-ci pourrait être bienvenue là-bas aussi.

— Ce n’est pas un petit projet.

— Pourquoi limiter nos ambitions ? répondit-il avec un sourire sincère. Peut-être que durant la prochaine visite à la famille, on fera un crochet par Dublin pour jeter un coup d’œil.

Il tendit la main pour serrer celle d’Eve entre ses doigts chauds.

— Maintenant, dis-moi ce que tu as découvert.

Ils revinrent ainsi à la normale, à parler de meurtres en savourant des pâtes et du vin.

— Les magasins, le marché, le bar, songea Connors à haute voix. Il s’est beaucoup déplacé dans le secteur. À mon avis, tu as raison de penser que sa cachette se situe là. Accessible à pied depuis les endroits qu’il a fréquentés… et pas là où il nous a conduits aujourd’hui.

— Il est ressorti avec des sacs chaque fois qu’il a acheté quelque chose. Il aurait pu prendre un taxi ou le métro, mais le plus logique est de faire ses courses plus ou moins là où l’on habite. Et il n’a aucune raison, à ce stade, d’imaginer qu’on s’intéresse à ce quartier du Lower West Side.

— Je peux affiner encore un peu les résultats de la recherche. Si je creusais plus profondément, je devrais aller au-delà des informateurs en qui j’ai confiance pour parler à ceux qui le connaissent, le craignent ou ont une dette envers lui. Ce qui, inévitablement, mènerait à ce que l’un d’entre eux au moins le lui signale.

— Ne prends pas le risque, répondit immédiatement Eve. On a de bonnes chances de lui mettre le grappin dessus au cours des vingt-quatre prochaines heures. Restons là-dessus. Nous savons où il fait ses achats, où il s’est rendu pour rencontrer une femme et quelle voiture il conduit. On sait probablement même quelle tenue il porte. Et n’oublions pas le fameux blouson qui lui fait envie. Tout ça s’additionne. Un travail de flic patient, pas à pas, finit par donner des résultats.

— Comme j’ai pu le constater par le passé. Qu’en pense Abernathy ?

— Il était étonné que Cobbe loue un véhicule. Non pas qu’il ne l’ait jamais fait, mais Abernathy ne s’attendait pas à ce qu’il le fasse ici. D’après lui, l’avis de recherche a une chance sur un million de donner quelque chose.

— Parce qu’il dispose d’un garage, acquiesça Connors. Ou qu’il a loué un espace en intérieur. On ne gare pas ce genre de voiture dans la rue et il faudrait qu’il ait beaucoup de chance pour trouver régulièrement des emplacements libres proches de sa cachette.

— C’est vrai. Mais il devra bien la conduire à un moment ou à un autre. Il s’imagine s’en servir quand il aura réussi à te kidnapper.

Connors planta son regard d’un bleu irlandais indompté dans le sien.

— Ou toi.

— Ou moi. Et il en aura besoin s’il doit se carapater en vitesse. Il n’est pas bête, donc il a étudié le meilleur moyen de quitter la ville s’il y est obligé.

— Nous sommes bien d’accord. À quelle heure on commence la chasse ?

— On se retrouve au Central à 1 heure. Il pourrait se mettre en quête d’une autre femme, mais je pars du principe qu’il est assez malin pour faire profil bas ce soir.

— Dans ce cas, je déclare qu’on a droit à un café et à une part de tarte pendant qu’on termine notre travail ici.

Il les servit puis emporta sa tasse et son assiette dans son propre bureau.

Restée seule, Eve se dirigea vers la cuisine sans accorder le moindre regard à Galahad.

Elle ressortit avec une poignée de friandises pour chats et retourna à son centre de contrôle. Moins de trente secondes plus tard, alors qu’elle parcourait le rapport rempli par Santiago, Galahad se hissa lourdement sur la console. Toujours penchée sur le document, les friandises à la main, Eve l’attendit patiemment.

Il s’approcha à pas feutrés pour lui donner un petit coup de tête dans l’épaule.

— Tu veux quelque chose ?

Nouveau coup de tête, suivi d’un frottement contre son bras.

— Tu sais, il y aura toujours dans mon métier des situations où je croiserai d’autres chats. Si tu te souviens bien, je travaillais quand je t’ai trouvé.

Elle se tourna vers lui en secouant les gâteries dans sa main.

— Et c’est toi que j’ai ramené à la maison.

Elle déposa les douceurs sur le plan de travail. Au lieu de sauter dessus comme elle s’y attendait, Galahad se frotta de nouveau contre elle.

Peut-être par amour, se dit-elle, peut-être pour recouvrir l’odeur de l’autre chat avec la sienne. Sans doute les deux.

Elle le gratifia d’une longue caresse suivie d’une gratouille entre les oreilles.

— Et puis, cette chatte ne représentait rien pour moi.

Apparemment satisfait, Galahad se rua sur les friandises.

Satisfaite elle aussi que tout soit pardonné, Eve reprit la lecture du rapport de Santiago. Elle l’ajouta à son dossier, qu’elle mit à jour.

Elle lut aussi le rapport de Peabody, l’ajouta à son tour.

Carrée au fond de son siège, tarte à la main, elle scruta le tableau. De quoi était constituée la meringue, au passage ? Pourquoi était-ce aussi succulent ?

Elle s’empara de sa radio qui bipait.

— Carmichael, qu’est-ce que vous avez ?

— Il s’avère que le loueur de voitures bosse également en tant que danseur le soir venu. Beaux abdos, d’ailleurs. On l’a retrouvé. Il se souvient de Cobbe, l’accent, le choix d’un véhicule haut de gamme. Cobbe aurait mentionné qu’il était à New York pour affaires durant deux semaines. Il s’est montré avenant. Les vérifications de sécurité se sont déroulées sans accroc. On voit dans le contrat que Cobbe a indiqué l’hôtel où il séjournait pour le meurtre de Modesto comme son adresse new-yorkaise. On a aussi constaté que l’adresse indiquée sur son permis est en fait celle d’un grand magasin à Dublin, donc bien pipeau, mais dans le genre fausse pièce d’identité, c’est du bon boulot.

— Deux semaines. Il est donc prêt à y passer du temps. D’accord. Bon travail. Rentrez chez vous.

— Je suis tentée de rester pour une autre danse. Ils servent même à manger ici… Le filet se resserre autour de lui, Dallas, reprit-elle sur un ton sérieux. J’ai tenté de parier avec Santiago qu’on le choperait dans les vingt-quatre heures mais il n’a pas pris le pari. L’inspecteur Je-parie-sur-tout-et-n’importe-quoi n’a rien voulu miser parce qu’il pense comme moi. Dites à Connors qu’on va se le farcir, cet enfoiré.

— Je n’y manquerai pas.

Elle se leva et se rendit jusqu’au bureau de Connors. Il avait retiré sa veste et s’était assis, manches retroussées et cheveux attachés en arrière.

En mode concentré.

— J’ai dit à Carmichael et Santiago de s’arrêter pour aujourd’hui. Carmichael tient à te faire savoir que le filet se resserre autour de Cobbe. Et qu’ils sont prêts à se le farcir.

— J’apprécie, merci.

— Tu as pu affiner un peu la liste ?

— En partie. Voici mes quatre options préférées à ce stade.

Il afficha un plan de la ville à l’écran, mit quatre endroits en surbrillance.

— Celui-ci est à la limite de ce que la plupart des gens considéreraient comme accessible à pied par rapport aux endroits qu’il a fréquentés et ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler une location pour individus louches. C’est un petit entrepôt reconverti en logement meublé disponible à la location à la semaine ou au mois. L’avantage pour Cobbe, c’est que ce lieu dispose toujours d’un quai de chargement couvert.

— Pour son véhicule.

— Oui. Selon la pub, l’endroit offre des mesures de sécurité top niveau et une piscine intérieure au sein d’une salle de sport entièrement équipée. Une demande rapide m’a permis de savoir qu’il a été loué le matin suivant le meurtre de Modesto pour une occupation immédiate… et pour le mois à venir.

— D’accord, acquiesça Eve. Ça mérite indéniablement qu’on aille y faire un tour.

— Un autre se situe, comme tu peux le voir, un peu en dehors du périmètre lui aussi. Mais là encore, ça colle. Une maison entourée d’une palissade, avec un garage. Elle est la propriété d’un Russe plutôt infâme dont Abernathy reconnaîtrait certainement le nom.

— Un ami à toi ?

— Pas du tout, ni même par le passé. Les deux autres emplacements correspondent mieux aux courses qu’il a faites mais ni l’un ni l’autre ne proposent d’espace où garer sa voiture. Ils n’en sont pas moins bien situés et, d’après mes informations, proposés à bon prix – ou sous la forme d’une faveur – à des personnages d’un genre bien précis.

— On va examiner chacun de ces endroits.

— J’en ai trois autres, plus éloignés.

Il les mit en surbrillance pour elle.

— À moins de chercher à beaucoup marcher, il aurait plus probablement utilisé les transports en commun ou la voiture pour aller faire ses courses.

— Envoie-moi les quatre premiers, ainsi qu’à Feeney. On commencera par là.

— Sans problème, dit-il avant de s’exécuter.

— Ça te dirait qu’on s’offre deux ou trois heures de repos ? La nuit risque d’être longue. Encore plus si on trouve Cobbe.

Il leva les yeux vers elle puis lui prit la main et l’attira sur ses genoux avant qu’elle puisse s’esquiver.

— Je doute que nous puissions dormir avant une telle opération.

— Tu es fatigué.

— C’est vrai, concéda-t-il en appuyant son menton au creux du cou d’Eve. Mais il y a d’autres manières de recharger et le corps et l’âme.

Il lui mordilla gentiment le pourtour de la mâchoire.

— Toute la journée j’ai eu envie de toi. Une envie terrible de me perdre complètement en toi. Si tu veux bien me laisser faire…, souffla-t-il avant de s’emparer de sa bouche tel un homme assoiffé de baisers.

Où puisait-il l’énergie pour un tel élan de désir en dépit de la fatigue et du stress ? se demanda-t-elle. Et où avait-il dissimulé ce feu qui débordait à présent de lui pour s’allumer en elle ?

Elle pivota pour l’envelopper de ses bras et de ses jambes, pour s’offrir et pour prendre… puis eut un soudain mouvement de recul.

— Bon sang, j’ai des lames rétractables dans les manches.

— Dans ce cas, fais bien attention, répliqua-t-il en passant les mains sous son haut pour s’emparer de ses seins. Et évite de me planter.

Elle haletait, le souffle déjà court.

— Je peux les désactiver…

Elle pencha la tête en arrière comme la bouche et les mains de Connors couraient sur son corps et prenaient possession d’elle.

— Les retirer. Je peux…

Il la hissa d’un coup sur son centre de contrôle, défit la boucle de sa ceinture.

— Une envie terrible, répéta-t-il en déboutonnant le pantalon d’Eve, redressée sur les coudes.

— Je vois ça, et c’est contagieux. Donne-moi juste une minute pour…

Les mains de Connors glissèrent le long de son corps, puis ses doigts en elle.

— Oublie ça, oublie ça…

L’orgasme la traversa au plus profond d’elle-même.

— Oublie… Mon Dieu !

Il avait ressenti le besoin de la voir ainsi, brûlante et livrée au plaisir. Un plaisir qui la poussait à se tordre sur place, à se contorsionner sous ses caresses. Et lorsqu’elle atteignit un pic de jouissance, qu’elle tendit les deux mains pour agripper le rebord de la console, il se laissa tomber à genoux pour la prendre dans sa bouche.

Les bruits qu’elle émettait, les cris et les gémissements débridés qui lui échappaient, fouettèrent le sang de Connors. Il s’agrippa aux longues jambes d’Eve et les sentit trembler entre ses doigts.

Il lui mordilla la cuisse, fit courir sa langue sur sa peau, en elle, autour d’elle jusqu’à la faire frissonner de tout son corps. Et jouir de nouveau.

Alors qu’elle gisait, frémissante, le souffle court, il l’empoigna par les hanches. S’enfonça au cœur de cette chaleur sauvage et humide.

— Prends-moi ! Prends tout. Prends tout ce que je suis.

Eve ouvrit ses paupières lourdes et, au cœur du tourbillon de sensations, elle comprit.

Tous ces souvenirs, tous ces moments affreux qui remontaient en lui. Il avait besoin du présent, de qui il était aujourd’hui, de qui ils étaient l’un pour l’autre.

— Pour toujours, souffla-t-elle.

Alors que le plaisir enflait et se répandait une fois de plus en elle, elle alla à sa rencontre, l’entoura de ses bras.

— Tu es à moi, je suis à toi. Pour toujours.

La foudre transperça Connors, un éclair d’amour tranchant comme l’acier.

Lorsqu’il lâcha prise, l’amour demeura.

Il posa ses lèvres sur la gorge d’Eve.

— Sans toi, je ne serais pas qui je suis.

Elle s’apprêtait à le contredire mais se tut. C’était la vérité nue.

— Moi non plus. Tu as toujours été là, quoi qu’il arrive. Jamais tu n’as reculé, jamais tu ne t’es éloigné de moi.

Elle tourna la tête pour effleurer ses lèvres du bout des siennes.

— Je suis là.

— Je sais.

— Une chance que les lames rétractables n’aient pas bougé.

— Je leur en suis reconnaissant.

Il remonta son pantalon puis, alors que celui d’Eve pendait toujours autour de ses boots, il la souleva dans ses bras.

— Que dirais-tu d’une douche ?

— Je dirais que ça ne nous ferait pas de mal.

Il la porta jusqu’à l’ascenseur.

— Du sexe et une bonne douche. Mieux qu’une vaine tentative de sieste pour recharger les batteries.

— Je ne suis pas en position de prétendre le contraire.

 

Elle se rhabilla : pull, pantalon, boots, tout en noir. Elle rattacha les stylets le long de ses bras – pourquoi prendre des risques ? – et enfila son harnais.

Elle nota que Connors aussi avait opté pour du noir, mais pour une raison inconnue cela lui donnait l’air d’un cambrioleur sexy.

D’un autre côté, c’était bien ce qu’il avait été autrefois.

— Tu as l’autorisation d’emporter un pistolet paralysant, lui rappela-t-elle.

— Exact.

Sur quoi il retourna vers son dressing. Eve, curieuse, le suivit.

Ses vêtements s’alignaient à perte de vue en une élégante forêt ou s’empilaient, impeccablement pliés, sur les rayonnages.

Il s’avança vers le meuble central, actionna un mécanisme qu’elle ne pouvait voir sous l’étroit rebord. Un minipanneau de contrôle s’ouvrit. Connors composa un code puis appuya son pouce sur le lecteur. Là, un pan entier coulissa pour laisser apparaître un petit arsenal bien organisé.

— C’est quoi ce truc ? Pourquoi je n’étais pas au courant ?

— Tu n’as jamais posé la question, répondit-il simplement en s’accroupissant pour sélectionner un pistolet paralysant et le harnais qui allait avec.

— Tu n’as pas de permis pour tout ça.

— Au contraire, j’ai un permis de collectionneur pour chacune de ces armes.

— Mais c’est…

Pourquoi perdait-elle son temps ? Choisir ses priorités, se remémora-t-elle.

— Prends aussi le miniblaster et le couteau de combat.

Il ne put s’empêcher de sourire. Eve, l’amour de sa vie.

— Suis-je autorisé à le faire, lieutenant ?

— Je t’obtiendrai l’autorisation. On pourrait se retrouver nez à nez avec un redoutable tueur à gages qui veut ta mort. Je tiens à ce que tu sois parfaitement armé.

Tandis qu’il retirait les armes du râtelier, elle s’accroupit pour y regarder de plus près.

— Tu as un fusil à répétition longue portée LX-25.

— Et ?

— Rien. Il est chouette, dit-elle avec une pointe d’envie.

— Tu en voudrais un ?

Elle tourna la tête pour le regarder droit dans les yeux.

— Si un jour c’est le cas, je sais désormais où en trouver un, maugréa-t-elle.

Il se pencha en avant et l’embrassa. Puis il accrocha le couteau dans le fourreau à sa ceinture, enfila le harnais, y rangea le pistolet paralysant.

Le miniblaster, lui, trouva sa place dans la poche de sa veste.

— Je vais te demander de porter le manteau magique, celui que je t’ai offert à Noël.

— Compris.

Elle demeura immobile quelques secondes de plus pour le dévisager.

— Bon, mettons les choses au point. Il s’agit d’une opération policière et tu es un civil. C’est également une affaire personnelle pour toi, ce qui la rend personnelle pour moi. Ça complique les choses mais c’est comme ça. Il est important qu’on le capture vivant.

— Compris également. Et tu sais quoi ? À titre personnel, je tiens aussi à ce qu’il reste en vie. J’ai deux mots à lui dire. Et il faudra qu’il respire encore pour les entendre.

— Très bien. Mais si tu as l’occasion de lui infliger une petite dose de souffrance… disons que tu auras mon soutien.

Oui, vraiment, l’amour de sa vie.

— Je ne manquerai pas de saisir ma chance si elle se présente.

— Bon, voyons ce qu’on peut faire dans ce sens. Première chose : le trouver. Donc mettons-nous au travail.

— Eve. Je n’ai jamais vécu quelque chose d’aussi précieux avant toi. Et si le destin avait été assez cruel pour que je ne te rencontre jamais, je n’aurais rien connu, absolument rien, qui soit comparable ne serait-ce qu’à ce petit moment partagé.

— Tu veux dire plantés là, dans ton dressing, armés jusqu’aux dents ?

Il éclata de rire puis lui tint le visage entre ses mains.

— Oui.

— Allons trouver ce salopard pour vivre ensemble un moment plus mémorable encore.

Ils descendirent par l’escalier. Eve ne fut pas surprise de découvrir son long manteau noir, ainsi que celui de Connors, suspendus au poteau de la rampe. Connors avait dû prévenir Summerset.

Sa DLE était garée devant l’entrée.

— Tu conduis, lui dit-elle. Je vais prévenir Feeney et Peabody que nous sommes en route.

Son communicateur carillonna alors qu’elle écrivait le message.

— C’est Nadine. Elle a peut-être découvert quelque chose d’utile.

Elle décrocha.

— Ici Dallas. Je suis un peu occupée, là, Nadine.

— Trop occupée pour entendre que la mère de Lorcan Cobbe a mis sa maison dublinoise en vente aujourd’hui ?

— Comment avez-vous appris ça ?

Nadine rejeta en arrière sa chevelure striée de mèches claires.

— Le secret des sources, répondit-elle en se tapotant les lèvres du bout de l’index. C’est sacré. Mais disons que j’ai des amis qui ont des amis qui couvrent la rubrique people et société en Irlande. Morna Cobbe mène grand train, donc elle mérite quelques clics. L’info n’est pas encore sortie parce que la journaliste veut plus de matière mais la maison sera sur les listings de vente demain. Enfin, aujourd’hui.

— Une seconde, dit Eve.

Elle coupa le micro du communicateur.

— Je ne crois pas aux coïncidences.

— Moi non plus.

— D’accord. Quelles sont les deux raisons prioritaires qui pousseraient Morna Cobbe à vendre sa maison ?

— La seconde serait qu’elle veut déménager : pour plus petit, plus grand ou un autre endroit. Mais ce serait une sacrée coïncidence.

— On est d’accord.

— La première raison ? Son fils estime que lorsqu’il m’aura tué, la pression augmentera de plusieurs crans. Pas seulement parce qu’il aurait aussi bien pu louer un dirigeable publicitaire pour clamer son intention à la face du monde, mais parce que j’ai des contacts à Dublin qui tenteront de le débusquer, ainsi peut-être que sa mère. Il a donc décidé de se tirer de là pour aller s’installer, tout comme sa mère, dans un endroit moins exposé.

— Dans le mille, c’est ça. Nadine ?

— Oui, je suis toujours là.

— Allez voir quelles autres propriétés – résidentielles – ont été mises en vente à Dublin aujourd’hui.

— Vous êtes sérieuse ?

— Parce que l’une d’elles sera la planque de Cobbe quand il est là-bas et que ce serait vraiment chouette de l’identifier.

Une vive lueur d’intérêt s’alluma dans le regard de la journaliste.

— Très chouette, effectivement. Je vais voir ce que je peux faire… Vous êtes en voiture, comprit-elle soudain. Pour où ? Vous remontez la piste de Cobbe ? Quelle est… ?

— Le secret de l’enquête en cours, l’interrompit Eve. C’est sacré.

Et elle coupa la communication.

Face au regard interrogateur de Connors, elle haussa les épaules.

— Je la rappellerai quand on le tiendra.

— C’est fair-play. Elle travaille tard. Et apparemment, sa source à Dublin se lève tôt.

— Espérons que Cobbe, lui, dort du sommeil paisible des assassins. Tu penses qu’ils rêvent ? De leur dernier meurtre, ou du prochain ? Je ne crois pas. Je me dis qu’ils vont dans un endroit sombre et vide, sans jamais ressentir le moindre cas de conscience. Quand ôter la vie a du sens pour toi – quel que soit le sens en question –, tes rêves ne sont pas sombres et vides.

Eve évita de s’attarder sur le sujet au risque de se remettre en mémoire ses propres rêves. Elle leur programma un café chacun, puis passa le reste du trajet à relire ses notes, étudier la carte de la ville, planifier l’opération.

Une fois arrivés au Central, ils empruntèrent l’ascenseur jusqu’à la Criminelle. Au moins les cabines étaient-elles rarement bondées à cette heure. On y croisait parfois un flic accompagné d’un voleur – ou de la victime de celui-ci –, une prostituée sans permis ou un dealer.

Un homme à la barbe hirsute et aux cheveux sales, habillé d’un vieux bonnet, d’un tee-shirt déchiré et d’un pantalon élimé – sans parler de son odeur à peine supportable – entra dans l’ascenseur.

— Bon sang, Rigby, vous puez les égouts.

— C’est parce que j’en viens. J’y ai chopé deux bons gros rats, répondit-il avec un grand sourire. Je vais me doucher.

— Vous avez surtout besoin d’un tour en décontamination.

— Possible, mais je déteste ça.

Une fois le collègue sorti de la cabine, Eve s’autorisa à respirer de nouveau.

— Tu as des amis fascinants, fit remarquer Connors.

— C’est un infiltré. Il travaille principalement dans les souterrains.

— C’est bien ce que je disais.

Ils sortirent à l’étage de la Criminelle et s’avancèrent dans la salle commune.

Eve s’attendait à y trouver Feeney, McNab et Peabody, sans doute Callendar, ainsi, bien sûr, qu’Abernathy. Au lieu de quoi elle découvrit l’intégralité de ses inspecteurs rassemblés, en compagnie d’un bon nombre d’agents en uniforme. Tous patientaient là en discutant, café à la main.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? Réunion tardive ?

Baxter, revêtu d’une tenue noire presque aussi élégante que celle de Connors, se tourna vers eux.

— Bonsoir, lieutenant. Connors. Quelle que soit l’heure, on est là et on est prêts.

— Je n’ai pas validé…

— On ne cherche pas les heures sup, assura Jenkinson. Quand quelqu’un s’en prend à l’un de nous, indiqua-t-il d’un air sérieux en désignant Connors, c’est à nous tous qu’il s’attaque. On ne va pas laisser passer ça.

— Amen, ajouta Carmichael. Santiago et moi irons sur le terrain si on nous signale un nouveau meurtre. Dans le cas contraire, Feeney nous a prévu une deuxième camionnette.

— On sera là en renfort, affirma Trueheart à Eve.

Elle tourna son attention vers Feeney. Il portait des vêtements noirs aussi froissés et informes que son habituelle tenue marronnasse.

— Tu étais au courant ?

— Suffisamment pour prévoir une camionnette capable de les accueillir.

— D’accord. Tout le monde s’équipe, et personne ne va nulle part sans gilet de protection. Connors, donne le plan à Peabody pour qu’elle l’affiche à l’écran et que je décide comment utiliser les services de cette bande de… Commandant ! s’interrompit-elle en voyant entrer Whitney.

Il ne portait pas son habituel costume-cravate de haut gradé mais une tenue tactique noire. Et il tenait un gilet pare-balles à la main.

— Vous restez à la tête de l’opération, lieutenant. Considérez-moi comme un simple membre de l’équipe.

Eve dut remettre de l’ordre dans ses pensées, et dans sa stratégie. Elle disposait à présent d’une petite armée de flics pour appréhender un unique individu… en admettant qu’ils le trouvent.

Mais elle comprenait très bien cette solidarité et ce besoin d’intervenir. S’attaquer à un flic, c’était s’attaquer à tous les autres.

— Feeney dans la première camionnette, avec le commandant, l’inspecteur Abernathy, son assistant, Connors et McNab, Peabody, moi, Baxter, Trueheart. Callendar dans la seconde camionnette avec le reste de l’équipe. Santiago, vous n’êtes pas trop mauvais pour tout ce qui est technique, vous pourrez assister Callendar en cas de besoin. Agent Carmichael, camionnette deux pour le reste de vos hommes.

Elle se tourna vers l’écran.

— J’ai classé ces différentes adresses par ordre de priorité. On va s’y attaquer dans l’ordre, en commençant par le sommet de la liste. Première adresse, annonça- t-elle avant de dérouler les détails de son plan.

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