Dans l'ombre du crime

Nora Roberts · Chapitre 23 sur 25

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Dans l'ombre du crime

Chapitre 21

21

 

— On agit en équipe, rappela Eve à tout le monde tout en regardant, un peu déroutée, Whitney enfiler un bonnet marron. Reineke avec Robbie et son groupe, Jenkinson avec Aidan et les siens. Abernathy, je voudrais que vous vous postiez dans la grange avec le commandant. Il y a un accès aux combles d’où vous aurez une vue dégagée sur le sud.

— Vous estimez qu’il va tenter d’entrer dans la maison, et c’est là que vous voulez qu’il se rende, répondit Abernathy en enfilant une veste de travail beige. C’est donc là que je serai également.

— Pour commencer, l’essentiel de la famille a un teint irlandais, peau très blanche ou rougeaude. Santiago est d’origine latino-américaine et Reineke est métis, mais ils ont le teint suffisamment clair pour ne pas attirer immédiatement l’œil. Le commandant, Podock et vous êtes très noirs de peau, ce qui pourrait inciter Cobbe à se méfier. Raison pour laquelle le commandant et vous irez jouer les guetteurs dans la grange, tandis que Podock sera dans la deuxième maison.

Elle le vit se ranger à cette idée, à contrecœur.

— Ensuite, si je connais les compétences du commandant sur le terrain, j’ignore ce que vous valez au corps à corps. Ceux qui parmi vos agents ne peuvent pas non plus passer pour des membres de la famille devront aussi rester hors de vue jusqu’à ce qu’on ait encerclé Cobbe. Il visera la ferme parce qu’il pense pouvoir y trouver la tante de Connors et peut-être des enfants. Des cibles faciles. Il n’est pas impossible qu’il s’approche de l’un des hommes au travail dehors sous prétexte de demander son chemin, mais je penche plutôt pour la maison. Dans un cas comme dans l’autre, il tue toujours au contact.

— Il tuera qui il pourra avant de m’en envoyer une vidéo, termina Connors. À défaut d’avoir eu ma peau, il m’aura fait payer.

— Du Cobbe tout craché, acquiesça Brian.

— Je ne remets rien de tout cela en cause. Mais je n’aime pas l’idée de me retrouver à l’écart dans une fichue grange.

— Une fois qu’on le tiendra, il sera tout à vous.

— Compris. Mes excuses. C’est…

— Je ressentirais exactement la même chose à votre place, lui dit Eve.

— J’irai me poster en guetteur dans la grange avec le commandant, dit Abernathy. Mais je ne crains pas le corps à corps, précisa-t-il en redressant les épaules.

— Bon à savoir. Nous avons des spécialistes de la DDE sur les trois lieux. Communication permanente. Des scanners ont été mis en place pour capter les mouvements mais… les gens par ici ont tendance à se promener.

— Il pleut toujours, fit remarquer Jenkinson qui enfilait une paire de bottes noires.

— Une chance qu’on ne fonde pas sous la première averse qui passe, s’amusa Mary Kate en lui tendant une casquette.

— Il y a beaucoup d’endroits vers lesquels il pourrait fuir si on essaie de le capturer à l’extérieur. Il risquerait de nous échapper. Et il y a d’autres habitations aux alentours. Je ne prendrai pas le risque qu’il tue qui que ce soit d’autre. Donc on l’appréhende à l’intérieur, c’est la meilleure option. S’il s’approche de qui que ce soit à l’extérieur, balancez-lui une décharge paralysante. Ne le laissez pas arriver à portée de lame, et souvenez-vous qu’il est rapide. Je veux que tout le monde rentre à la maison ce soir, excepté Cobbe.

» On a combien de temps ? demanda-t-elle à Connors.

— On devrait s’y mettre.

— Alors allons-y. Sinead, je voudrais que Mary Kate et vous montiez à l’étage. Fermez la porte à clé et restez dans la chambre.

— Vous ne ressemblez à aucune de nous deux, lui fit remarquer Sinead. Si, comme vous dites, il regarde par la fenêtre avec des jumelles, il verra que ce n’est pas nous.

— Je vais enfiler l’un de ces trucs, répondit Eve en désignant un tablier suspendu à un crochet. Plus un bonnet. Et je tournerai le dos aux fenêtres.

— Je vous ai déjà vue dans cette cuisine. Vous n’aurez pas l’air à votre place, lâcha Sinead avec un sourire gêné. C’est important de réussir à l’attirer jusqu’ici pour l’arrêter. Vous pourriez vous poster dans le débarras à chaussures, qui n’a pas de fenêtres, et moi m’affairer dans la cuisine. Vu que vous avez des gens postés partout, vous saurez s’il arrive. Il devra passer par la porte d’entrée, non, s’il ne veut pas croiser les hommes dehors ? Au moment où il entrera, je monterai tout de suite l’escalier pour m’enfermer, comme vous me l’avez demandé.

— Bon sang…

— Même chose s’il essaie d’entrer par la cave à légumes. On le verra forcément, et il sait qu’on le verra. Il doit passer par l’entrée. Il pourrait même frapper et s’attendre à ce que je vienne lui ouvrir pour pouvoir me tuer. Mais ce sera vous qui répondrez et il sera fichu. Si on ne met pas d’appât, le poisson ne mord pas l’hameçon.

— Tu n’es pas un appât, rétorqua Connors.

— S’il réussit à s’enfuir, il finira forcément par revenir, n’est-ce pas ? insista Sinead. Et alors on ne sera plus jamais en sécurité.

— Elle a raison. Je suis désolée.

Connors se tourna vers Eve.

— Je comprends le principe mais ça ne me plaît pas.

— On pourrait mettre de la musique, ajouta Sinead. Je le fais souvent quand je cuisine.

— Ça couvrira d’éventuels bruits. Faisons ça.

— Je pourrais faire illusion, je sais me débrouiller en cuisine…, commença à dire Peabody.

— Il connaît aussi votre visage. Il a eu le temps de le mémoriser.

Eve se mit à faire les cent pas alors que la musique commençait à jouer.

— Enfilez un tablier, tenez-vous à l’écart des fenêtres, dit-elle à Peabody. Et restez proche de Sinead, sans que ça se voie trop non plus. Assurez-vous que votre harnais et votre arme sont bien cachés. Tout le monde en position.

Elle tira Connors en direction du débarras.

— Je ne le laisserai pas la toucher. Tu as ma parole.

— Je serai là aussi.

Après avoir rassemblé ses cheveux sous un grand bonnet, il enfila l’imper qu’il avait emprunté.

— J’ai l’air d’un fermier ?

— Non, vraiment pas.

— Bon, il faudra faire avec.

— On a du mouvement, annonça Feeney. En approche depuis le sud-ouest. Allure lente. Trop grand pour un chien ou un animal de ferme.

— En position, tout de suite. Commandant ? Vous le voyez ? demanda Eve avant de se faufiler à l’intérieur du débarras.

— Pas encore.

— Le mouvement s’est interrompu.

Feeney lut les coordonnées à haute voix pour le reste de l’équipe de la DDE.

— Il est à environ quatre cents mètres d’ici, et il reprend sa progression.

— Je l’ai, capitaine, signala Callendar.

— Moi aussi. Il est à pied.

— Il prend ses marques, devina Eve. Il ne connaît pas la zone et cherche à identifier les meilleurs moyens d’entrer et de ressortir. Juste un type sorti faire une petite balade sous la pluie.

— Il a dépassé le point où ça a encore du sens pour lui de bifurquer vers nous, estima Santiago. On peut commencer à bouger vers la maison suivante.

— Pas encore. On attend.

— On l’a en visuel. Pull, pantalon et bottes noirs. Pas de veste. Il commence à être bien trempé.

Eve capta un soupçon de satisfaction dans la voix de Whitney.

— Il sort ses jumelles. De là où il est, il devrait être capable de voir le flanc est de la ferme et tout ce qui se passe autour.

— On reste calme. Connors, ne le laisse pas voir ton visage.

— Promis.

— Peabody, sortez par la porte d’entrée, juste deux pas dehors pour… pour quoi faire ?

— Secouer le tapis, suggéra Sinead. Sortez dépoussiérer un peu le tapis.

— Oui, d’accord. Bien. Sortez, faites quelques pas vers l’est, secouez le tapis puis revenez. Il va vous voir, il va voir que la porte n’est pas fermée à clé. Et il va vouloir entrer par là.

— J’y vais.

Peabody ramassa le petit tapis de cuisine au pied de la porte de derrière, traversa la maison et sortit en laissant la porte se refermer derrière elle.

Elle secoua le tapis en soulevant quelques nuages de poussière avant de retourner à l’intérieur.

— Il se déplace plus vite à présent, mais toujours en marchant.

— Elle a attiré son attention. Une femme désarmée occupée à des tâches ménagères. Une proie facile.

— Il s’est arrêté.

— Il examine de nouveau les alentours, indiqua Whitney après Feeney. Il s’intéresse aux hommes dans le champ le plus proche, celui du côté du poulailler.

Il fallait que Cobbe morde à l’hameçon. Ses hommes étaient trop loin pour avoir cent pour cent de chances de le neutraliser, même avec des pistolets paralysants. Il fallait qu’il poursuive son approche.

— Il bouge.

— Ce qu’il voit lui convient, ajouta Whitney. Il a rangé ses jumelles et il accélère l’allure. Il aborde le tournant de la route. Nous descendons.

— Ne sortez pas encore, commandant. Ne quittez pas immédiatement la grange. Il faut encore qu’il entre dans la maison.

— Nous descendons mais restons dans le bâtiment. Je n’en suis pas à ma première opération de terrain, lieutenant.

— Je le vois d’où je suis, indiqua Jenkinson, qui s’efforçait d’avoir l’air dans son élément au milieu des vaches en train de paître. Il a une vue imprenable sur la maison depuis sa position. Il fait semblant d’être un promeneur qui s’arrête pour admirer les fleurs au niveau de la façade. Il devrait être en mesure de voir les fenêtres de la cuisine côté est.

— Sinead, prenez l’air occupée. Détendue mais occupée. Lorsqu’il arrivera à la porte, vous monterez. Sans bruit.

— Maintenant il fonce. Ouais, ça y est, il arrive au portail.

— Allez-y, Sinead. Maintenant !

— Il n’est pas encore à la porte.

— C’est suffisamment près. Peabody, restez visible à la fenêtre, au cas où.

Eve émergea en crabe hors du débarras et longea le mur jusqu’au hall. Hors de vue des fenêtres, elle se redressa, bondit, puis se remit en position accroupie.

— Quelque chose l’a distrait. Il recule.

— Merde. Il ne peut pourtant pas me voir.

— Non, non, c’est une voiture qui passe. Il attend qu’elle ait disparu.

Eve en profita pour se rapprocher afin de se cacher derrière la porte.

— Je suis à la porte.

— Il vient de franchir le portail au pas de course.

— Ne bougez pas. On le laisse entrer. À mon signal, convergez.

La voix de Feeney n’était plus qu’un murmure.

— À la porte.

Eve vit la poignée de la porte tourner avec une infinie lenteur. Elle leva son poing gauche pour faire signe aux autres de tenir leur position.

« Allez, entre, songea-t-elle. Entre dans le piège. »

La porte s’entrouvrit.

Depuis la cuisine, où résonnait toujours une musique joyeuse, Peabody laissa échapper un petit rire.

« Bien vu. Appâtez-le. »

L’ouverture s’agrandit encore un peu. Eve attendit.

Il entra d’un coup, très rapidement. Mais elle fut plus rapide encore et referma son bras autour du cou de Cobbe, son pistolet paralysant plaqué contre sa gorge.

— Lâchez ce couteau.

Au lieu de quoi il pivota sur lui-même et lui assena un coup de poignard. Son attaque déviée par le manteau d’Eve, il enchaîna avec un coup de coude. Celui-ci heurta la mâchoire d’Eve, qui accueillit presque avec plaisir le flash de douleur.

Elle ne demandait que ça, une raison de frapper en retour. Reconnaissant cette sombre pulsion, elle parvint à la ravaler pour lui infliger une décharge légère qui le fit tressauter de tout son corps.

Le couteau n’avait même pas touché le sol que Feeney et Peabody surgirent, armes levées.

— À terre !

Eve faucha les jambes de Cobbe, qui tomba à genoux. Elle entendit les bruits de pas de tous les autres qui se précipitaient depuis la façade et l’arrière de la maison.

— Cobbe est maîtrisé, indiqua Feeney au reste de l’équipe. Il est maîtrisé.

Mais Cobbe se débattait. Pour le plaisir, Eve fit jaillir de sa manche l’un de ses stylets sous les yeux du tueur.

— Continuez comme ça et vous pourriez bien goûter à votre propre spécialité.

Elle lui tira les mains dans le dos et les lui attacha avant de procéder à une fouille. Elle sortit un couteau pliant de l’une de ses poches et un stylet rétractable de l’autre, suivi d’un poignard de combat dans un fourreau caché au creux de son dos.

— Vérifie ses boots, suggéra Connors.

Cobbe tourna immédiatement la tête vers lui.

— J’y comptais, répondit Eve. Que quelqu’un mette cet arsenal sous scellés. Lorcan Cobbe, poursuivit-elle en retirant les couteaux placés à l’intérieur de chaque chaussure, vous êtes en état d’arrestation pour de multiples accusations de meurtre, assassinat, complot en vue de commettre un meurtre, recel et transport d’armes illégales, détournement d’appareil aérien et bien d’autres. Ces chefs d’accusation sont portés par de nombreuses juridictions à l’échelle du globe, dont l’État de New York. Vous avez le droit de garder le silence…

Elle lui récita le reste du code Miranda révisé tout en poursuivant sa palpation.

— Vous serez placé sous la garde des forces de police internationales, ici représentées par l’inspecteur Abernathy.

— Je vous nique tous autant que vous êtes !

Connors s’approcha pour aider Eve à relever Cobbe.

— J’ai plutôt l’impression que c’est toi qui es niqué, non ?

— Non, c’est toi qu’as pas les couilles de m’affronter. Qui te cache derrière une femme !

Connors se contenta de sourire.

— Et quelle femme, dit-il.

Quand Cobbe lui cracha au visage, Connors ne tressaillit pas, ne cligna même pas les yeux. Il se contenta de planter son regard dans celui de Cobbe et de s’essuyer la bouche à l’aide de sa manche.

Eve sentit la colère enfler à travers la pièce, parmi les policiers comme au sein de la famille. Mais ce n’était rien par rapport à la fureur qui l’avait saisie. Chaque cellule de son corps était en feu.

Elle avait eu envie d’en découdre, en avait profondément ressenti le besoin. Et elle connaissait l’homme qu’elle avait épousé.

Elle tourna les yeux vers lui.

— Tu veux ?

Il la regarda à son tour, comprit où elle voulait en venir.

— Oh que oui, plus que je ne saurais l’exprimer.

— Alors il est à toi.

— Pas étonnant que tu sois l’amour de ma vie. Pas ici, ajouta-t-il. J’ai trop de respect envers le foyer familial pour lui mettre une raclée dans la maison.

— Dans l’arrière-cour. On y va.

Abernathy bondit quasiment pour lui barrer le passage alors qu’elle entraînait Cobbe dehors.

— Qu’est-ce que vous faites ? Vous ne pouvez pas laisser Connors frapper un prisonnier. Un homme attaché.

— Pour qui vous me prenez ? Je vais lui enlever ses liens.

— Certainement pas ! Cet homme est sous ma garde.

— Je ne vous l’ai pas encore remis, rétorqua-t-elle avec férocité. Ne vous mêlez pas de ça. C’est une affaire de famille.

Elle se tourna vers Whitney, doutant que même un ordre de sa part puisse la faire renoncer.

— Une affaire de famille, répéta-t-elle.

Ses inspecteurs s’écartèrent pour la laisser pousser Cobbe à travers la maison, puis lui emboîtèrent le pas.

Brian se tenait devant la porte de derrière, un grand sourire aux lèvres. Il l’ouvrit avec une révérence moqueuse.

— En toute autre occasion, j’aurais pris les paris sur cette baston. Et j’aurais misé sur toi, l’ami, dit-il à Connors. D’ailleurs, je parierai toujours mon fric sur toi dans un combat, à la loyale ou non.

— À la loyale ? Avec tous ces flics prêts à me tirer dessus dès que je le battrai ?

Eve tira Cobbe dans l’herbe spongieuse, sous la bruine.

— Ce sera Connors et vous, Cobbe, parce qu’il l’a mérité. Personne n’utilisera son arme, sauf si vous essayez de fuir. C’est un ordre.

Elle se pencha au plus près de son oreille pour lui chuchoter :

— Il n’a pas besoin de nous pour rosser un pauvre type comme vous.

Elle se servit de son stylet pour couper les liens.

— Faites-leur de la place, ordonna-t-elle en reculant elle-même.

— Tu t’es permis de lever la main sur ma femme, lâcha Connors sur le ton de la conversation.

— Et je compte bien l’ouvrir en deux jusqu’à la chatte dès que j’en aurai l’occasion !

Cobbe chargea, animé par une rage aveugle et brûlante qu’Eve reconnut sans mal. Connors aussi était en colère, mais il savait se maîtriser.

Ce qu’il fit en se décalant sur le côté, avec la grâce d’un danseur, avant de balancer un coup de pied aux fesses de Cobbe.

Les spectateurs poussèrent un rugissement.

Cobbe dérapa sur l’herbe, rendue comme savonneuse par la bruine. L’humiliation se mêla à la rage. Il se releva d’un bond et chargea de nouveau.

Cette fois, Connors n’esquiva pas mais vint à sa rencontre.

Le premier coup de poing cueillit Cobbe au visage et lui fit cracher du sang entre ses dents rougies. Un second l’atteignit au ventre.

Eve s’était suffisamment entraînée avec Connors pour connaître son style, ses enchaînements. Cobbe affichait une silhouette plus massive, une carrure de bagarreur, mais semblait ne compter que sur sa force brute.

« Il joue avec lui », comprit Eve quand Cobbe cogna son mari.

Le coup sonna comme les cloches dominicales et Connors sentit sur sa langue le goût de son propre sang.

Il l’avait cherché, souhaité. Le goût du sang signifiait qu’un combat méritait d’être mené à son terme et celui-ci aurait dû avoir lieu depuis bien longtemps.

Les cris autour de lui avaient à ses oreilles une qualité presque musicale, un mélange d’accents irlandais et new-yorkais. La voix d’Eve n’en faisait pas partie ; elle demeurait silencieuse. Mais elle résonnait sous son crâne.

« Fais ce que tu as à faire. »

Et il le ferait.

Il le fit.

— Notre gars sait encaisser les coups, commenta Robbie en faisant claquer sa main sur l’épaule d’Eve. Et en donner aussi. Montre à ce foutu jackeen de quel bois se chauffent les hommes du Clare ! cria-t-il. Il tient plus des hommes du Clare que de Dublin, aucun doute là-dessus.

— Il a aussi une bonne dose de New York en lui, affirma Jenkinson. Faites-lui tinter les cloches, à cet enfoiré ! Pardon pour la grossièreté, dit-il à Sinead.

— C’est rien, répondit-elle en souriant.

Connors avait à présent du sang dans les yeux et les côtes douloureuses. Il abattit son poing sur la gorge de Cobbe, esquiva de justesse un coup de pied qui visait ses parties.

Un coup bas qui provoqua une série de sifflets et d’objections hautes en couleur dans les rangs de la foule.

— Ah, c’est comme ça que tu veux la jouer ?

Connors sautilla gracieusement en arrière, essuya les coulures ensanglantées sur son visage.

— On oublie le combat à la loyale, alors.

Il pivota sur lui-même et repoussa violemment Cobbe avec un coup de pied retourné.

« Voilà, songea Eve. Te voilà. »

Cobbe tituba en arrière contre Brian et Santiago qui le renvoyèrent vers le centre du ring improvisé où l’attendait Connors, accroupi en position de combat.

Il se redressa tel un ressort, bloqua un coup par la droite avec son avant-bras et répliqua avec un direct court qui fit cracher du sang par le nez à son adversaire.

Un poing échappa à sa vigilance et heurta violemment ses côtes déjà endolories, mais il ne le sentit pas. Il était au-delà de tout cela à présent. Coups de coude et coups de poing s’enchaînèrent de façon froide, mécanique. Il n’entendait plus que la respiration laborieuse de Cobbe, le claquement brutal de ses phalanges contre l’os.

Quand Cobbe tenta de lui griffer les yeux, il lui faucha les jambes. Puis le suivit au sol.

Il roula sur lui-même, sans prêter attention aux tentatives de Cobbe pour le frapper aux côtes.

Et, froidement, mécaniquement, lui assena trois directs impitoyables au visage.

Il aurait eu envie d’en donner un quatrième, et plus encore, en contemplant le visage ensanglanté et les yeux vitreux de son adversaire.

— Elles sont bien loin, les ruelles de Dublin où tu me rendais la vie plus dure qu’elle ne l’était déjà, juste pour le plaisir.

Il lui décocha un ultime coup de poing.

— Mais c’est fini pour toi maintenant. Et moi, j’en ai fini avec toi.

Quand il se releva, tous applaudirent.

— Votre prisonnier a besoin d’une assistance médicale, inspecteur Abernathy, commenta Eve.

— Ce n’est pas une façon de faire, protesta celui-ci, dépité.

— C’est la nôtre, rétorqua Aidan. Je vais appeler Ailish. C’est la sœur de ma femme et elle est médecin. Elle viendra s’occuper de ce résidu de fausse couche qui avait l’intention d’assassiner ma mère aujourd’hui. N’essayez pas de nous dire comment on doit régler les choses, l’Anglais.

— Tu veux bien l’appeler tout de suite, Aidan ? suggéra Robbie. On va sortir le whisky et de la glace pour notre Connors. Vous prendrez bien un thé, inspecteur ?

Abernathy laissa échapper un soupir en s’approchant d’un Cobbe à peine conscient pour le menotter.

— Pour être franc, je ne serais pas contre un verre de whisky. Comment je vais expliquer l’état du prisonnier à mes supérieurs ?

— Dans sa tentative d’échapper à son arrestation et de s’en prendre à des civils, le prisonnier a agressé Connors, qu’il s’était juré de tuer, proposa Whitney qui contemplait la scène d’un air serein. Une lutte à mains nues s’est engagée, durant laquelle l’expert consultant civil rattaché au NYPSD a neutralisé le prisonnier. Lequel est désormais placé sous votre autorité.

Comme Abernathy se contentait de le dévisager sans rien dire, Whitney lui rendit son regard froid.

— Souhaitez-vous contredire la déclaration du commandant des forces de police de New York, son lieutenant, ses inspecteurs et ces témoins civils, lesquels vous ont tous aidés à appréhender un tueur à gages qui échappait à la justice depuis plus de vingt ans ?

— Non. Ça me semble être un bon résumé. J’aurai besoin d’un espace sécurisé à l’intérieur où il pourra recevoir les soins nécessaires. Et je dois organiser son transport.

Whitney hocha la tête.

— Vos méfaits vous rattrapent enfin, Cobbe. Ryan, ajouta-t-il, Ellen Solomen avait une sœur.

— Anja Greenspan. Nous nous chargerons de l’informer, Jack, répondit Feeney en posant la main sur l’épaule de Whitney. On va enfin pouvoir boucler ce dossier.

 

Eve attendit que Connors réussisse à s’extraire du groupe d’hommes très occupés à revivre le combat et qu’il vienne à elle.

— Merci pour ça, dit-il. Pour avoir compris que j’en avais besoin.

— Tu aurais fait la même chose pour moi.

— Je l’ai fait.

— Oui, j’imagine que oui. Et te voilà tout cabossé, ensanglanté et trempé. Comment vont tes côtes ?

— Elles me font un mal de chien.

— Ça ne m’étonne pas. Allons mettre de la glace dessus… C’est quoi, un jackeen ? demanda-t-elle sur le chemin de la maison.

— Un Dublinois. C’est une insulte pour désigner les Dublinois.

— D’accord. Bon, apparemment, tu n’en es pas un, mais plutôt un gars du Clare. Je pense comprendre de quoi il s’agit.

— C’est un sacré compliment par ici.

— Ils t’adorent, dit-elle en lui ouvrant la porte. Comme moi.

Sinead les attendait avec du whisky, des poches de glace et un kit de premiers soins.

— Ailish s’occupera de ce Cobbe, parce que c’est lui qui est le plus amoché, mais je devrais pouvoir te rafistoler. J’ai pas mal de pratique. Et je vous soignerai aussi, dit-elle à Eve. Il ne vous a pas ratée, à ce que je vois.

— Ce n’est rien.

— Asseyez-vous, tous les deux. Je sais que vous n’aimez pas trop le whisky, Eve. J’ai aussi un très bon vin.

— Je suis en service, répondit Eve.

Puis elle s’assit, poussa un soupir.

— Non, en fait, je ne suis pas du tout en service. Et je serais ravie de goûter à ce vin, merci.

— Alors mettez ça sur votre bleu, je vais vous le chercher.

Sinead lui tendit une poche de glace puis se tourna vers Connors.

— Un si beau visage, dit-elle en lui prenant le menton dans le creux de sa paume. Même après tout ça, toujours aussi magnifique. Ta mère serait fière de toi, mon beau, tout comme moi.

Avec des gestes doux, elle l’attira à elle et lui embrassa le sommet du crâne.

— De vous deux, précisa-t-elle à Eve. Seule une femme de tête est capable de rester en retrait pour laisser son homme faire ce qu’elle-même rêverait de faire. N’allez pas croire que je ne l’ai pas remarqué.

» Bon, servons un verre à notre chère Eve puis on nettoiera ce beau visage.

À ce moment, Aidan apparut par la porte de derrière.

— Ils disent qu’ils ont besoin d’un endroit sûr où détenir cette pourriture jusqu’à ce qu’ils puissent le remettre d’aplomb et l’emmener.

— Mettez-le dans la cave à légumes. Pas question de laisser ce genre d’engeance souiller ma cuisine.

Eve prit une gorgée de vin, laissa échapper un nouveau soupir.

— Seule une femme de tête est capable de tenir bon face à une escouade de flics qui voudraient la mettre à l’écart. Vous ne vous laissez jamais démonter, Sinead. Je vois d’où Connors tient son caractère.

Sinead essora un torchon humide au-dessus du bol posé sur la table.

— Vous n’auriez pas pu trouver de mots qui me fassent plus plaisir.

Abernathy entra.

— Pardonnez-moi…

— Non, vous êtes le bienvenu ici. Le whisky et les verres sont sur le comptoir si ça ne vous dérange pas de vous servir vous-même pendant que je m’occupe de mon garçon.

— Merci, beaucoup.

Il se servit trois généreux doigts de whisky, en avala la moitié d’un trait.

— Le prisonnier est placé sous surveillance dans la cave à légumes. Votre nièce… cousine, pardon, je m’y perds. Bref, elle vient d’arriver et dispense à Cobbe les soins nécessaires. Mes agents, votre inspecteur Jenkinson et M. Podock – qui a beaucoup insisté – montent la garde.

Il reprit un peu de whisky, plus lentement.

— Lieutenant, je vous suis redevable.

— J’ai fait mon travail.

— En effet. Et vous avez pris une part active, avec les talentueux agents du NYPSD et votre expert consultant, plus madame et sa famille, à la capture de Cobbe. Cela quelques jours seulement après qu’on vous a assigné l’enquête sur le meurtre de Galla Modesto. C’est pour cette raison que j’aimerais vous offrir de mener un premier interrogatoire – limité – du suspect.

— Sans déconner ?

— Pas le moins du monde. Cela sera évidemment enregistré et il me faudra votre parole qu’il n’y aura aucun contact physique.

Eve se radossa à son siège.

— Vous voudriez des aveux de sa part ?

— Ce ne sera pas nécessaire mais constituerait, comme vous le savez, la cerise sur le gâteau.

— Mon consultant participera à l’interrogatoire avec moi.

— Je ne vois pas en quoi ce serait…

— Vous voulez des aveux ? C’est lui, la clé, répliqua-t-elle avec un geste du pouce en direction de Connors.

Abernathy termina son verre de whisky.

— Bon… Au point où on en est. Une fois que le médecin aura donné son feu vert, vous aurez trente minutes.

Eve tourna son regard vers Connors, un sourire féroce aux lèvres.

— Ce sera suffisant.

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