Dans l'ombre du crime
Épilogue
Eve se tenait dans l’air humide à l’extérieur de la cave à légumes.
— C’est moi qui tiens les rênes, dit-elle à Connors. Prends-les quand je te les tendrai, mais je reste aux manettes.
— Je t’ai suffisamment vue à l’œuvre en salle d’interrogatoire pour savoir comment ça se passe.
Il arborait de nouveau sa tenue personnelle, ainsi qu’un œil au beurre noir et un hématome en forme de soleil à la mâchoire.
Ses côtes lui faisaient souffrir le martyre. Et il puisait une sombre satisfaction dans cette douleur.
— Je tiens à dire que j’ai pu assouvir mon besoin d’en découdre, donc si tu préfères y aller avec Peabody ou…
— Ce n’est pas moi le marteau, protesta Peabody, débarrassée de son tablier. C’est vous. C’est vous qui enfoncerez le dernier coup dans son cercueil. Vous avez vu la façon dont il a combattu contre vous. Il est sans doute capable de beaucoup mieux mais il n’a pas su se contrôler. Et il ne se contrôlera pas plus maintenant.
— Exactement, acquiesça Eve.
— Je retourne dans la cuisine. Vous risquez de rater le meilleur du repas. Ces Irlandais sont capables de vous concocter un vrai festin en très peu de temps. Allez donc lui faire cracher le peu qu’il lui reste.
— Bon, dit Connors en roulant des épaules, allons lui faire cracher le peu qu’il lui reste.
Ils descendirent vers le sous-sol humide. La luminosité était faible mais suffisante pour constater que personne n’aurait pu qualifier de beau le visage de Cobbe à cet instant.
Le médecin l’avait soigné comme il fallait, y compris trois côtes fêlées à présent bandées et de nombreuses coupures.
Il avait les phalanges éraflées, à vif et enflées. Mais sur ce plan, constata Eve avec une certaine satisfaction, celles de Connors étaient pires.
Plus de coups portés.
— Début de l’enregistrement. Dallas, lieutenant Eve, et le consultant civil Connors, représentant le NYPSD, entament l’interrogatoire de Cobbe, Lorcan, principalement mais non exclusivement au sujet des affaires H-6981, H-6989 et H-32108.
Eve s’installa à la table en bois usée, sur une chaise en bois usée, dans cette pièce sans fenêtres qui sentait l’humus… et ce qui était sans doute des pommes de terre.
Elle se sentait parfaitement à son aise.
— Également présents : Abernathy, inspecteur George, représentant Interpol, ainsi que Whitney, commandant Jack, et Feeney, capitaine Ryan, tous membres du NYPSD. Podock, Marshall, agent de sécurité, est également témoin.
— Vous avez besoin de tout ça pour me garder prisonnier dans une cave à la con ?
— Vous avez eu lecture de vos droits, tout d’abord par ma voix puis par celle de l’inspecteur. Comprenez-vous vos droits et obligations dans ce dossier ?
— Salope de flic.
— Je vais prendre ça pour un oui.
Eve ouvrit le dossier que Peabody avait constitué.
— Nous avons Jorge Tween – l’un de vos récents clients –, qui a avoué vous avoir embauché pour tuer sa femme, Galla Modesto, pour la somme d’un million d’euros, plus quinze mille euros de frais. Nous avons les images de vidéosurveillance et un témoin qui attestent de votre présence sur le lieu du crime. Vous avez une déclaration à faire ?
— Foutaises, lança-t-il avec un sourire narquois.
— C’est tout ce que vous avez à déclarer ?
Il se pencha vers elle.
— Vous savez pourquoi je n’ai pas dit que je voulais mon avocat ?
— Non. Vous m’expliquez ?
— Parce que je n’en ai pas besoin face à ces foutaises. Avez-vous la moindre preuve, le moindre témoin – quoi que ce soit en dehors d’un minable qui essaie de sauver sa peau – qui me montre en train de poignarder cette morue ?
— Nous avons le paiement du minable en question.
— C’est des conneries. Je le connais pas, ce pauvre type. Je suis venu à New York pour parler à Connors. Rien d’illégal là-dedans.
Eve sortit un document du dossier et le posa sur la table.
— Votre compte en Andorre. Sous l’un de vos pseudonymes, mais votre compte malgré tout. Avec les versements de Tween.
Cobbe haussa les épaules. Mais quelque chose était passé dans son regard.
— Pas mon nom, pas mon compte.
— Si c’était le cas, vous ne seriez pas contrarié d’apprendre que ce compte a été bloqué et que les fonds qu’il contient vont être confisqués.
Elle se pencha comme pour relire les chiffres imprimés sur le papier.
— Waouh. C’est ce que j’appelle une belle somme… Mais il s’agit bien de votre compte, comme attesté par nos spécialistes financiers. Il y a aussi la veste réversible. Bien vu, d’ailleurs.
— Je vois pas ce que vous voulez dire.
— Nous avons des vidéos de sécurité de vous avec votre veste noire à capuche mais aussi, bien sûr, avec sa version rouge une fois retournée. Au passage, vous l’avez laissée à New York, dans Central Park, après avoir déposé le chat que vous aviez massacré devant chez moi.
— Jamais entendu parler de ce chat crevé, répondit-il avec un sourire qui disait tout le contraire. Et c’est pas ma veste.
— Je vous ai vu, espèce d’imbécile.
Eve se rassit en s’assurant de laisser paraître du dégoût sur son visage et dans sa voix.
— Je croyais que vous étiez un pro. Mais vous vous comportez comme le pire des amateurs. Vous savez qu’on vous tient pour Modesto. Même chose pour Kaylee Skye… et ne gaspillez pas votre salive à prétendre que vous ne savez pas qui c’est. Vous ne vous rappelez peut-être pas son nom mais les témoins dans le bar, eux, se souviennent de vous. Et vous avez carrément laissé votre ADN dans son appartement !
— Vous avez pas mon ADN, rétorqua-t-il avec un rictus méprisant. Et la loi dit que j’ai pas à vous le donner.
— On a votre sang, lui rappela-t-elle. Sur le corps de Kaylee Skye. Et aujourd’hui également après que Connors l’a fait abondamment couler. Vous vous êtes montré brouillon, brouillon avec Skye parce que vous ne l’avez pas tuée pour l’argent. Vous l’avez tuée parce que vous étiez en rogne, peut-être un peu bourré.
— Vous essayez de me piéger parce que j’ai refilé un coquard à votre mec.
Eve partit d’un grand éclat de rire.
— Bon sang, Cobbe. Vous êtes là avec les deux yeux tuméfiés, le nez cassé et tout le côté gauche du visage enflé comme un bout de viande avariée et vous pensez que je me soucie que Connors vous ait laissé placer deux ou trois coups ? Deux femmes sont mortes dans ma ville sous vos coups de couteau. Sans oublier le chat que vous avez tailladé, un geste mesquin et dégueulasse digne d’un gamin tordu.
Il sourit, assez largement pour rouvrir sa lèvre inférieure fendue.
— Alors inculpez-moi pour maltraitance animale. C’était un message, rien de plus.
— Cela fera partie des chefs d’inculpation. De même que la tentative de meurtre sur Wayne Goddard, l’agent de sécurité que vous avez poignardé en volant la navette. Il est toujours dans un état critique. S’il meurt, ça fera un meurtre supplémentaire à votre palmarès. Nous avons trouvé la navette ; l’atterrissage a été rude, on dirait. Et nous avons récupéré votre bagage d’urgence, avec tous les faux papiers et l’argent liquide dedans. Plus votre tablette et votre mini-ordinateur, et j’ai comme l’intuition qu’on va y trouver du croustillant. Et une flopée de lames dans une mallette avec doublure en plomb. Je laisse tout cela aux bons soins d’Interpol.
» Oh, et Sal Bellacore s’est mis à table. Un lien de plus avec Modesto. Nos amis d’Interpol ont également arrêté les Privet, frère et sœur. Imaginez l’humeur massacrante – et vindicative – d’Alicia quand elle découvrira que vous l’avez dénoncée et que vous nous avez livré tout ce que vous saviez sur son organisation.
— C’est n’importe quoi ! Je n’ai rien dit et je ne dirai rien.
— Vraiment ?
Eve reporta de nouveau son attention sur le dossier, un sourire aux lèvres.
— Certaines choses se perdent parfois dans la transcription, n’est-ce pas ? Elle va être inculpée, de même que son frère, ainsi que vous. Je me demande à quelles conclusions elle arrivera, avec le coup de pouce d’une transcription erronée.
Un filet de sang s’échappait de la lèvre fendue de Cobbe, accompagné de gouttelettes de sueur.
« Et maintenant, à toi de jouer », songea Eve.
Connors avait capté le signal. Il prit la parole pour la première fois.
— Ils tiennent ta mère, Cobbe, et j’en suis désolé. C’est important, une mère.
— Laisse-la en dehors de ça !
— Je le ferais si c’était possible, mais ce n’est pas à moi d’en décider, si ? Et puis le vieux, lui, n’avait pas laissé ma mère en dehors de ça. Non, il l’a passée à tabac, l’a tuée et l’a jetée dans la Liffey. Est-ce qu’il s’en est vanté quand il te l’a raconté toutes ces années après ?
— Et pourquoi pas ? Ce n’était qu’une putain et il s’est retrouvé obligé de s’occuper de toi. J’étais son premier-né. J’ai le droit de porter son nom.
— Un nom que j’ai failli jeter aux oubliettes. Mais quelqu’un que je respecte m’a conseillé de le garder et de le faire mien. Tu aurais pu faire de même, je n’en aurais rien eu à fiche. Car même si tu n’es pas le fils de Patrick Connors par le sang, tu as bien hérité de sa cruauté, de sa violence et du reste.
— Je suis son fils par le sang !
— Si c’était vrai – et ça ne l’est pas –, il aurait honte de toi à cet instant, non ? Te faire choper de cette façon, par une femme en plus. Bâcler ton travail et laisser des traces que même un chien amputé de la truffe aurait pu remonter. N’avoir aucune fierté, refuser de défendre ton œuvre, d’envoyer chier tous ces cons de flics parce qu’il leur aura fallu plus de vingt ans et quatre cents cadavres avant de t’arrêter.
» Sacré parcours, poursuivit Connors sur un ton empreint d’admiration. Là-dessus, y a rien à redire. Le seul truc dans ta vie que tu as réussi mieux que n’importe qui, mieux que le vieux lui-même, et tu n’en es même pas fier. Te voilà en train de démentir ce qui t’a rendu riche et célèbre, ce qui t’a permis d’offrir une super baraque et la belle vie à ta mère. Bien plus que ce que j’ai pu faire pour la mienne, vu que je ne l’ai jamais connue. Sur ce point-là, tu me bats. Moi, je n’ai jamais vu la joie ou la fierté briller dans le regard de ma mère.
— C’était qu’une pauvre conne.
Connors resta silencieux pendant quelques instants. L’atmosphère était si glaciale que même les flammes d’un feu auraient gelé sur place.
— C’était une femme du Clare. Mais toi ? Qu’est-ce que tu es à part un lâche pleurnichard ? Tu as tellement peur des flics que tu nies le seul véritable héritage que t’a laissé l’homme que tu appelles ton père. Tu couvres son nom de honte.
— J’ai pas peur des flics ! répliqua Cobbe en abattant ses poings menottés sur la table. Toute ma vie, je les ai fait tourner en rond. C’est ceux qui me connaissent qui ont les foies. Ils me donnent ce que je veux, me paient ce que je veux et parlent de moi en chuchotant, de peur que je les entende et que ça me plaise pas.
— Ça, c’est toi qui le dis. Tout ce que je vois, moi, c’est un type à qui je viens de coller une raclée, la tronche en sang, un type enfermé dans une cave au milieu des navets et des patates. Un type qui refuse d’admettre qui il est, ce qu’il est.
— Je suis le fils de Patrick Connors. Toi, tu n’es qu’un de ses bâtards.
— Et pourtant tu n’étais pas capable de crocheter une serrure ou de piquer un portefeuille sans te faire prendre. C’est pour ça qu’il m’envoyait, moi, arpenter les rues.
Connors agita les doigts devant le visage de Cobbe.
— J’avais le talent pour ça. Toi, t’étais juste bon à buter des petits chiens.
— Je m’entraînais. J’aurais tué le gamin aussi si tu m’avais pas dénoncé à un flic qui se mêlait de trucs qui le regardaient pas.
— Petits chiens, petits chats. Ce sont les proies d’un petit garçon, pas d’un homme adulte. Pas d’un Connors.
Le rictus méprisant réapparut sur la lèvre fendue de Cobbe, ainsi que la fureur dans ses yeux boursouflés.
— Tu n’as jamais eu les tripes pour ça, pour tout ce qu’on ressent en enfonçant une lame dans la chair, douce comme un oreiller parfois. Lui, il a vu que j’avais ce talent et il en était fier !
— Et c’est sa fierté qui t’a encouragé sur ce chemin de gloire et de fortune.
— Comme un père encourage son fils. Son véritable fils. J’ai ressenti sa fierté envers moi chaque fois que j’ai planté quelqu’un. Quatre cents, vous dites ? Oh, il y en a eu beaucoup, beaucoup plus. Vous pensiez que j’avais perdu le compte ? C’est plus du double. La garce adultère dans le parc à New York, c’était pour le boulot. Mais la catin qui chantait comme un rossignol ? C’était pour le plaisir. J’ai amassé une fortune qui rendrait mon père jaloux et je peux me permettre de tuer pour le plaisir quand j’en ai envie.
Il se laissa aller contre le dossier de sa chaise, un éclat mauvais dans le regard.
— J’aurais dû te faire la peau à l’époque, dans la ruelle où tu glandais avec un bouquin comme un petit bourge. L’espoir qu’il le fasse à ma place valait le coup de me prendre son poing dans la gueule quand je lui ai dit.
— Il n’est pas passé loin, murmura Connors.
— Je finirai le boulot pour lui. J’ai fait une promesse et ça fait longtemps que j’attends de la tenir. Je peux attendre encore. Tu crois que ça m’inquiète, tout ça ? Ces flics ? J’ai assez d’argent pour me payer tous les avocats nécessaires. J’ai des amis qui feront le boulot pour moi si besoin. Je sortirai et je reviendrai m’occuper de toi, toi et la pute que tu te tapes pour que les condés regardent ailleurs.
— Tu n’as plus un centime, Cobbe, répondit Connors. Ils n’ont pas bloqué que ce compte, mais tous les autres. Parce que je les ai tous trouvés. Et ils ne se contenteront pas non plus de confisquer la maison de ta mère pour qu’elle cesse de mener la belle vie grâce à tes crimes. Ils prendront aussi celle que tu t’étais gardée à O’Karre et que tu as mise en vente aujourd’hui même. Si tu en as d’autres, ils sauront les identifier. Tu es fini.
— Je ne compterais pas non plus sur vos soi-disant amis, ajouta Eve. Ou complices, parce que je doute que vous ayez un seul véritable ami. La rumeur va courir que vous aurez aidé à faire tomber l’empire des Privet en pleurnichant pour obtenir une peine plus clémente. Traitez-moi de menteuse, dit-elle avec un haussement d’épaules. Ou de pute, ou de tout ce que vous voudrez. Ce n’est pas moi qui me retrouverai dans une cage de béton à des milliers de kilomètres de la Terre à me demander si Alicia Privet a des hommes à elle dans le coin.
— Elle sait que je suis pas une balance !
— Elle sait surtout qu’elle vous a laissé utiliser la maison dont vous vous êtes enfui, où nous avons trouvé ses tunnels et des masses d’informations passionnantes sur ses appareils non enregistrés. Sa confiance en vous ? Je ne parierais pas tout là-dessus si j’étais vous. D’après ce que j’ai entendu dire, elle a la rancune tenace.
Eve se pencha de nouveau vers lui.
— Gardez bien ça dans un coin de votre tête, et pensez-y souvent quand vous serez coincé dans cette cage. Vous avez donné un coquard à Connors. Bravo. Lui, il a obtenu justice pour tous ceux que vous avez tués et vous a privé de votre liberté. Il a gagné.
Elle se tourna vers Abernathy.
— Vous avez ce qu’il vous fallait ?
— Oh oui, largement.
— Très bien. Dallas et Connors quittent l’interrogatoire.
— Je reviendrai m’occuper de toi ! s’écria Cobbe. Tu peux en être sûr. J’ai tué des hommes bien meilleurs que toi !
— Vous avez tué beaucoup de gens, dit Feeney alors qu’Eve et Connors ressortaient. Mais personne de meilleur que lui. C’est une certitude.
Il s’assit, rejoint par Whitney.
— Parlons un peu de la famille Solomen…
Eve et Connors remontèrent vers la cuisine à présent envahie par les policiers et la famille de Connors. Il y avait du monde jusque dans la salle à manger, et assez de plats pour nourrir la petite armée qu’ils constituaient.
— Maintenant asseyez-vous et mangez, ordonna Sinead.
— On devra redescendre dès que le commandant et Feeney auront terminé. Et je pense qu’Abernathy voudra transférer Cobbe dans une véritable cellule dès que possible.
— Dans ce cas, on fera des gamelles à emporter pour ceux qui n’auront pas eu le temps de manger avant de partir.
— J’ai plus besoin d’air frais que de nourriture à cet instant précis, dit Connors. Mais je… J’ai dit quelque chose à Cobbe qui n’était pas totalement vrai.
Sinead laissa échapper un « psst » de dérision.
— Et alors ? Il ne mérite rien de plus que la raclée que tu lui as donnée dehors.
— Non, c’est personnel. Je lui ai dit que je n’avais jamais lu la joie ou la fierté envers moi dans le regard de ma mère. Mais ce n’est pas tout à fait vrai, car je l’ai déjà vu dans tes yeux.
— Oh… Regarde-moi ça, tu es en train de me faire pleurer.
Il la prit dans ses bras, lui murmura quelque chose en irlandais. Les yeux pleins de larmes, elle appuya son visage contre son épaule et chuchota une réponse.
— Va, va prendre l’air. On vous préparera un casse-croûte à emporter. Reviens m’embrasser avant de partir… Non, Sean, laisse-les un peu tranquilles pour l’instant.
Les enfants étaient revenus – Eve n’avait pas manqué de le remarquer – et le Sean en question, dont elle se souvenait très bien, s’arrêta en pleine course dans leur direction, douché dans son enthousiasme.
— Je voulais juste leur demander si…
— Tu vas aller t’asseoir jusqu’à ce qu’on te dise que tu peux sortir de table, Sean Lannigan.
Au moment d’ouvrir la porte de derrière, Connors gratifia le garçon d’un clin d’œil et Eve lui chuchota d’un air complice :
— On le tient. Il a tout avoué. On te dira après.
Le môme lui sourit, ravi, avant de repartir en courant vers la salle à manger.
— C’était gentil de ta part, commenta Connors.
— Le gamin se passionne pour les forces de l’ordre, pourquoi ne pas alimenter sa vocation ?
— Ouh là, n’en faisons pas tout de suite un flic…
Il lui prit la main.
— Je marcherais bien un peu. J’ai l’impression que mes articulations se raidissent de partout.
Eve songea, sans le dire à voix haute, à la façon dont son accent irlandais refaisait surface quand il revenait au pays, ou au contact de sa famille.
— Je ne peux pas rester, dit-elle.
— Oh, je sais. On partira sans doute dans l’heure et on sera de retour chez nous pour… 14 h 30, je pense, estima-t-il après avoir regardé sa montre.
— Ça n’a aucun sens et je ne veux rien entendre à propos de ces histoires de fuseaux et de rotation de la Terre. C’était du bon boulot en bas, avec Cobbe. Je sais que tu n’aimes pas entendre ça mais c’était digne d’un bon policier.
— Effectivement, je n’aime pas. Répète un peu ça et tu auras droit à un exposé sur la rotation de la planète.
Ce qui ne l’empêcha pas d’embrasser les doigts d’Eve.
— Je t’ai dit que je n’en avais pas besoin. De descendre me confronter à lui. Je pensais avoir tout évacué à ma manière, avec mes poings.
Il la conduisit hors du jardin potager florissant. Dans le ciel, de fines tranches de bleu se libéraient de l’emprise des nuages gris et la lumière prenait une teinte nacrée sous les rayons du soleil caché par les cumulus.
— Là aussi, je me trompais, reprit-il. En fait, j’en avais besoin. Les choses se sont faites à ta manière dans cette cave, la manière policière, et c’était important que j’en sois. Lui mettre une correction m’a aussi fait du bien, évidemment. Ça a permis de refermer en moi une blessure dont j’avais oublié la présence jusqu’à la réapparition de Cobbe.
Il la guida vers les champs et les collines au-delà, dans les immenses étendues d’herbe verte sous la voûte grise parsemée de taches bleues optimistes.
Elle espérait de toute son âme qu’il n’avait pas l’intention d’aller jusqu’à l’endroit où paissaient les vaches.
— Là, dehors, c’était l’occasion de régler une dette personnelle, qui avait bien trop attendu, entre lui et moi. Mais en bas ? C’était un acte de justice. Il fut un temps, avant toi, où le paiement de la dette m’aurait suffi. Mais la justice… Mon avis là-dessus a changé. La justice est plus importante, et le vrai paiement passe par elle.
Il s’arrêta près d’un grand arbre couvert de bourgeons roses. Eve savait pourquoi. Ils l’avaient planté pour sa mère. Et il s’était posté là quand elle était venue à lui, quand il avait eu besoin d’elle.
— Tu avais mérité le paiement de ta dette. Et tu as très largement contribué à ce que justice soit faite. Cobbe disait la vérité en parlant d’un nombre de meurtres multiplié par deux. Ça va prendre un long moment pour identifier l’ensemble de ses victimes, et toutes ne seront pas retrouvées. Donc tu as aidé à obtenir justice, même pour ces personnes dont nous ne connaîtrons jamais les noms.
— Ce n’étaient pas des paroles en l’air quand j’affirmais que le vieux aurait eu honte qu’il ait peur d’assumer ce qu’il est.
— Oui, ça semblait sincère. Et c’est pour ça qu’il a fini par avouer.
— Alicia Privet fera tout pour le faire assassiner en prison. Et il le sait.
— Ce n’est pas notre problème.
— Je veux qu’il vive. Longtemps.
Il lui passa un bras autour des épaules, les yeux tournés vers les collines.
— Ça aussi, c’est grâce à toi, dit-il. Autrefois, j’aurais voulu voir Cobbe mort et enterré. Mais j’en suis venu à comprendre que la véritable justice passe par de longues années à supporter les conséquences de ses actes.
» Hé, regarde là-bas. Un arc-en-ciel.
— Il n’y a pas une histoire de sac plein de billets à l’intérieur des arcs-en-ciel ?
— C’est un pot plein d’or à leur extrémité, répondit-il en riant.
Il la fit pivoter pour la prendre dans ses bras.
— Mais j’ai bien mieux que ça ici même.
Il la tint tout contre lui, malgré ses côtes endolories et son œil qui l’élançait, et s’abandonna à un sentiment de plénitude rarement égalé au cours de sa vie.
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