Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

Carl Honoré · Chapitre 8 sur 16

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Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

7 - Quand l'amour prend son temps

7

 

Quand l’amour

 

prend son temps

 

La plupart des hommes sont pris dans une quête si haletante

du plaisir qu’ils passent devant sans en jouir.

Søren Kierkegaard (1813-1855)

 

Il y a des choses qui ne s’oublient jamais. Lors d’une interview réalisée il y a quelques années, le chanteur Sting avouait sa passion pour le tantrisme et son enthousiasme à faire l’amour à sa femme plusieurs heures de suite. En un instant, le rocker anglais devint la cible de toutes les plaisanteries. Des commentateurs se demandèrent quand il trouvait le temps d’écrire ses chansons ou comment sa femme pouvait encore poser le pied par terre. Le temps que Sting tente de nuancer ses tendances proclamées pour le tantrisme, il était trop tard. Son image de pop star priapique était imprimée dans l’esprit du public. Aujourd’hui encore, les DJ ne manquent pas de lancer ses morceaux en y glissant des références sournoises à une gaudriole sans fin.

Sting aurait dû se méfier. Il y a toujours quelque chose de grotesque à vouloir apprendre à améliorer ses performances sexuelles. Et le tantrisme, une combinaison mystique de yoga, de méditation et de sexe, est une cible particulièrement facile à dénigrer. Cela évoque irrésistiblement l’image de hippies hirsutes s’ébattant tout nus. Dans un épisode de Sex and the City, Carrie et ses amies assistent à un stage de tantrisme. Au bout de longs et lents préparatifs, le professeur projette accidentellement son sperme dans les cheveux de Miranda – laquelle passe le reste de l’épisode à essuyer frénétiquement sa frange à l’aide d’un mouchoir en papier.

Le tantrisme a pourtant plus à offrir que des plaisanteries grasses. Dans le monde entier, les gens commencent à accepter l’idée très tantrique que le « sexe au ralenti » est bien meilleur. La plupart d’entre nous devraient sans nul doute s’accorder plus de temps pour faire l’amour – une déclaration pour le moins bizarre, à première vue, car après tout le monde moderne est d’ores et déjà saturé de sexe. Du cinéma aux médias, en passant par l’art et la publicité, tout se teinte d’imagerie ou de thèmes érotiques. On a l’impression que tout le monde s’y adonne et tout le temps. Alors que non. Bien que nous passions une bonne partie de la journée à voir du sexe, à en parler, à fantasmer, à lire et à plaisanter sur le sujet, nous consacrons en réalité bien peu de temps à le pratiquer. En 1994, une étude de grande envergure a révélé que l’adulte américain moyen passait à peine une demi-heure par semaine à faire l’amour. Et lorsque finalement nous nous y mettons, cela s’arrête souvent avant même de commencer réellement. Bien que les statistiques du comportement sexuel doivent toujours être prises avec une pointe de réserve, les études théoriques comme la réalité anecdotique laissent supposer qu’un grand nombre de couples ne sont pas très loin d’une pratique à la va-vite – « Hop, hop, bonjour madame, au revoir madame ». Paru dans les années 1950, le fameux rapport Kinsey a fait date en dévoilant que 75 % des maris américains atteignaient l’orgasme au bout de deux minutes de pénétration.

Le sexe à la va-vite n’est pas une invention moderne ; il remonte aux temps les plus anciens et trouve probablement son origine dans l’instinct de survie. Aux temps préhistoriques, la copulation accélérée rendait nos ancêtres moins vulnérables à l’agression, qu’elle soit le fait d’un animal sauvage ou d’un rival. Plus tard, la culture fournit d’autres motifs de précipiter l’acte sexuel. Des religions enseignèrent qu’il était voué à la procréation et non à la récréation : le mari était tenu à son devoir conjugal, ni plus ni moins.

Il en va différemment aujourd’hui. Le monde moderne adhère au point de vue de Woody Allen selon lequel le sexe représente la plus grande source d’amusement dont on puisse profiter – sans rire. Alors pourquoi continuons-nous à courir ? L’une des raisons est que notre exigence biologique à copuler rapidement reste profondément ancrée dans le cerveau humain – du moins, le masculin. Notre rythme de vie accéléré est également en partie responsable du phénomène. Nos emplois du temps surchargés militent contre de longues et languides séances de jeux érotiques. À la fin de leur journée, la plupart des gens sont trop fatigués pour faire l’amour. Travailler moins est l’un des moyens de libérer de l’énergie à consacrer au sexe, ce qui explique pourquoi les couples font davantage l’amour en vacances. Mais la fatigue et le manque de temps ne sont pas les seules causes du sexe en accéléré. Notre culture de la vitesse nous apprend que la destination est plus importante que le voyage lui-même – et le sexe pâtit de cette même mentalité du résultat. Même les magazines féminins ont l’air plus intéressés par l’orgasme – quelle quantité, quelle intensité – que par les préliminaires qui le déclenchent. Dans leur livre Tantra : The Secret Power of Sex (Tantrisme : le pouvoir secret du sexe), Arvind et Shanta Kale écrivent : « L’une des premières victimes de cette hâte déplacée de l’homme occidental est sa vie sexuelle. Son efficacité se mesure à la vitesse à laquelle une personne accomplit effectivement cet acte, et un acte sexuel efficace est un acte dont il résulte un orgasme… En d’autres termes, plus vite on atteint l’orgasme, plus le rapport est efficace. » La pornographie mène l’obsession occidentale du résultat à ses conclusions ultimes, réduisant le sexe à un va-et-vient confus et frénétique, couronné par le tout-puissant « coup final ».

Le monde moderne est peu patient avec ceux qui échouent à adopter cette cadence sexuelle. Beaucoup de femmes – 40 %, d’après certaines enquêtes – souffrent d’un manque de désir ou de plaisir sexuels. Fidèle à notre culture de la réponse immédiate, l’industrie pharmaceutique soutient qu’une pilule de type Viagra peut remettre les choses en ordre. Mais peut-être n’est-ce pas l’afflux sanguin génital qui pose un problème. Il est bien possible en effet que la vraie question soit celle du temps. Une femme a besoin de plus de temps pour se préparer à l’acte sexuel – il lui faut en moyenne vingt minutes pour atteindre une pleine excitation sexuelle, quand un homme y parvient en moins de dix. Comme le chantent les Pointer Sisters, la plupart des femmes préfèrent « a lover with a slow hand » (« un amant qui prend son temps »).

Ne nous leurrons pas pour autant. La vitesse a aussi sa place entre les draps. Avouons que nous n’avons besoin, parfois, que d’une brève partie de jambes en l’air – et acceptons volontiers un « coup » vite fait. Le sexe peut pourtant offrir bien plus qu’une course à l’orgasme. Faire l’amour lentement peut constituer une belle expérience et conduire à de fantastiques orgasmes.

C’est pourquoi la philosophie de la lenteur se glisse aujourd’hui dans les chambres à coucher du monde entier. Même les revues masculines commencent à suggérer à leurs lecteurs de séduire leurs partenaires par de longues rencontres érotiques décontractées, avec bougies, musique, vin et massage. Pendant plus de douze semaines en 2002, Weekly Gendai, le plus gros tirage des revues masculines japonaises, a rempli ses pages d’articles sur l’art de faire l’amour au e XXI siècle. Le ton était sérieux, voire légèrement didactique, le but étant d’enseigner aux lecteurs l’art de l’intimité, de la sensualité et du ralenti. « Au Japon, beaucoup d’hommes pensent que le rapport sexuel optimal est bref, dans l’esprit macho américain, observe Kazuo Takahashi, l’un des rédacteurs en chef du magazine. Nous voulions montrer qu’il existe une autre façon d’aborder une relation physique. » L’un des articles de la série saluait la tradition polynésienne du « sexe au ralenti ». L’auteur y expliquait comment les amants polynésiens passaient des heures à se caresser et à explorer mutuellement leurs corps. Quand arrive l’orgasme, la qualité prend le pas sur la quantité.

Cette série d’articles eut un grand succès au Japon. Le nombre de lecteurs du Weekly Gendai grimpa de 20 %, et le magazine fut submergé de lettres de remerciements. Dans l’une d’elles, un homme disait que cela lui avait donné le courage de parler ouvertement de sexe avec sa femme. Il eut un choc en apprenant qu’un rapport sexuel vigoureux et énergique ne lui convenait pas forcément toujours et qu’elle aurait aimé faire les choses à la polynésienne. Il s’y est essayé, et sa vie de couple comme son mariage s’en portent mieux que jamais.

Pratiquement au moment où les voyageurs du métro de Tokyo découvraient dans le journal les joies de la décélération érotique, le mouvement Slow Sex voyait le jour en Italie. Son fondateur, Alberto Vitale, est un consultant en marketing par Internet basé à Bra, ville d’élection du Slow Food. Dans un exemple parfait de fertilisation croisée au sein de ce mouvement en faveur de la lenteur, Vitale décida que le principe de Petrini (prendre son temps mène à un plus grand plaisir des sens) pouvait s’appliquer aussi bien à la table qu’à la chambre à coucher. En 2002, il fonda le Slow Sex pour sauver les rapports amoureux de « la frénésie insensée de notre monde fou et vulgaire ». Le nombre d’adhérents a dépassé la centaine et ne cesse de grimper, dans une parité entre hommes et femmes.

À l’issue d’une longue journée d’entretiens avec les militants de Slow Food, je rencontre Alberto Vitale à la terrasse d’un café de Bra. C’est un homme de trente et un ans empreint d’une certaine solennité. Aussitôt nos verres commandés, il commence par m’expliquer pourquoi ses jours de Latin lover sont comptés : « Dans notre culture de la consommation, le jeu consiste à mettre rapidement quelqu’un dans son lit avant de repartir vers de nouvelles conquêtes. Écoutez les conversations masculines – il n’y est question que du nombre de femmes, du nombre de fois, du nombre de positions. Toujours des nombres. Vous allez au lit avec une liste d’étapes à franchir. Vous êtes trop impatient, trop centré sur vous-même pour véritablement apprécier le sexe. »

Alberto Vitale milite contre la culture des rapports vite consommés. Il vient prêcher les joies de la lenteur dans des clubs du Piémont. Il projette de faire de son site Internet un forum de discussions sur tous les aspects de la décélération érotique. Cette nouvelle philosophie a fait merveille dans sa propre vie sexuelle. Au lieu d’enchaîner à toute allure ses positions favorites, Vitale prend désormais le temps de préliminaires prolongés, de parler à voix basse à sa partenaire, de la regarder dans les yeux. « Partout dans le monde on retrouve cette aspiration grandissante à la lenteur, dit-il. D’après moi, la chambre à coucher est le meilleur endroit où commencer. »

Rien ne met plus en lumière ce besoin d’une sexualité plus douce que l’intérêt mondial du public pour le tantrisme. Au cours de la révolution sexuelle des années 1960-70, quelques pionniers se sont familiarisés avec ces techniques. À présent, d’autres rattrapent leur retard. Chaque jour, 12 000 internautes naviguent dans le blizzard des sites pornographiques avant de tomber sur tantra.com. Loin d’être intimidés par la montagne de ridicule amoncelée sur la tête de Sting, des couples de tous âges s’inscrivent désormais nombreux à des ateliers de sexualité tantrique.

Mais qu’en est-il exactement du tantrisme ? Le mot vient du sanscrit tantra, qui signifie « prolonger, accroître ou se frayer un chemin ». Inventé en Inde il y a 5 000 ans, puis adopté plus tard par les bouddhistes du Tibet et de la Chine, le tantrisme est une discipline spirituelle qui utilise le corps comme un instrument de prière. Tout comme les mystiques chrétiens atteignaient l’extase mystique en passant par l’autoflagellation, les tantrikas se servaient de l’union sexuelle consciente et prolongée comme d’un chemin vers l’illumination. En d’autres termes, le sexe tantrique, dans sa forme la plus pure, n’est pas seulement une pratique sexuelle lente, il en canalise l’énergie pour aboutir à une parfaite union spirituelle avec son partenaire mais aussi avec l’univers lui-même.

La philosophie tantrique enseigne que le corps humain fait circuler l’énergie à travers les sept chakras ponctuant la colonne vertébrale de bas en haut, de la zone génitale au sommet de la tête. À travers une combinaison de méditation, d’exercices de yoga, de contrôle du souffle et de préliminaires prolongés, les couples apprennent à contenir et à canaliser leur énergie sexuelle. Au cours du rapport qui suit, l’homme prolonge son érection par des poussées lentes et mesurées. Les hommes apprennent également à atteindre l’orgasme sans éjaculer. En mettant l’accent sur le partage, l’intimité et la lenteur, le tantrisme propose une approche très féminine de la sexualité. Et de fait, l’homme est censé traiter la femme comme une déesse, en stimulant doucement son excitation sexuelle sans chercher à prendre le dessus ou à imposer son rythme. Ce qui n’empêche pas qu’au final les profits soient équitablement partagés. Lorsque le tantrisme fonctionne, les deux partenaires parviennent, selon les termes mêmes de tantra.com, à un « stade plus élevé de conscience » et à une « compréhension de la nature divine du soi ». Si ce discours vous paraît un peu ressassé, les bénéfices charnels sont pourtant assez étonnants : le tantrisme enseigne aux hommes comme aux femmes à surfer sur la vague des orgasmes multiples, aussi longtemps qu’ils le souhaitent. Si un couple reste ensemble – et qui y renoncerait, après cela ? –, leur ardeur sexuelle n’en brûlera que plus vivement, au lieu de s’éteindre au fil des années.

L’exigence contemporaine de prendre son temps, dans la chambre à coucher comme ailleurs, trouve ses racines au e XIX siècle. Tandis que l’industrialisation faisait monter la cadence d’un cran, les gens commencèrent à se tourner vers l’Orient, en quête d’alternatives plus calmes. Leur intérêt grandissant pour les philosophies orientales a mis certains Occidentaux en contact avec le tantrisme. L’une des premières supportrices de ce qui allait devenir le « sexe sacré », Alice Bunker Stockham, était également l’une des premières femmes médecins des États-Unis. Après avoir étudié le tantrisme en Inde, elle revint au pays pour prêcher l’orgasme contrôlé comme une voie vers l’extase physique, l’attachement émotionnel, une meilleure santé et l’épanouissement spirituel. C’est à elle que l’on doit l’invention du terme karezza, dérivé du mot caresse en italien, pour définir sa version sécularisée du tantra. Ses conseils sur la sexualité parurent pour la première fois dans un livre intitulé Toktology, que Léon Tolstoï traduisit en russe. D’autres se mirent dans les pas d’Alice Stockham et défièrent les tabous victoriens pour publier ouvrages et manuels relatifs à l’art de l’amour conscient et maîtrisé. Dans son livre Hell on Earth Made Heaven : the Marriage Secrets of a Chicago Contractor (L’Enfer sur Terre devenu paradis : les secrets de mariage d’un époux de Chicago), George Washington Savory ajouta une touche de christianisme au sexe tantrique.

Plus d’un siècle plus tard, mon propre voyage dans le monde tantrique commença de façon plus qu’hésitante. Alors que je débutais mes recherches, ma réaction instinctive oscilla entre le sourire en coin et l’envie de fuir. Le jargon New Age, les chakras, les vidéos de présentation animées par des hommes arborant une queue-de-cheval : tout cela me paraissait très ringard. Je n’étais pas sûr d’avoir envie d’harmoniser mon homme intérieur ou d’éveiller ma divinité, ni même de savoir ce que recouvraient l’une et l’autre de ces notions. Et avons-nous vraiment besoin d’appeler le pénis un lingam ou une « baguette de lumière » ?

À bien y réfléchir, cependant, le tantrisme n’est pas aussi dingue qu’il y paraît. Même les plus terre à terre d’entre nous savent bien que le sexe ne se résume pas à un très agréable spasme musculaire. Le sexe peut forger de profonds liens affectifs ; il peut nous faire sortir de nous-mêmes et laisser planer notre esprit dans un éternel présent. À l’occasion, il nous donne l’aperçu d’une transcendance profonde. Lorsque les gens parlent de leurs moments d’extase sexuelle les plus intenses, ils utilisent souvent des métaphores spirituelles : « Je me sentais planer comme un aigle » ; « Je nageais dans le corps de mon partenaire » ; « J’ai vu le visage de Dieu ». Le tantrisme tend à développer le lien entre sexe et spiritualité.

Dans le monde ancien, les gens passaient des années à purifier et à maîtriser leur corps et leur esprit avant qu’un gourou tantrique ne prenne seulement la peine de les saluer. Ce n’est qu’après avoir éveillé leurs énergies psychiques internes qu’ils pouvaient commencer à étudier la technique sexuelle. De nos jours, tout le monde peut commencer demain matin à apprendre l’amour tantrique. Et dans le contexte d’une société de consommation, il existe des stages pour tous les goûts. Certains sont plus axés que d’autres sur la spiritualité. De nombreux professeurs occidentaux mélangent des techniques du Kama-sutra et d’autres sources du sexe sacré. Et comme on peut l’imaginer, les puristes accusent les réformateurs de dénaturer la « Lumière tantrique ». Même si c’est le cas, qu’est ce que ça change ? Est-ce un mal si le tantrisme modifié marche quand même ? En admettant que les gens échouent à atteindre un plan de conscience plus élevé ou à réaligner leurs chakras, ils peuvent tout de même bénéficier des bases de cette philosophie sexuelle. Après tout, lorsque vous débarrassez le tantrisme de son bagage spirituel, vous conservez les rudiments d’une sexualité épanouie : tendresse, communication, respect, variété et durée.

Même les sceptiques les plus endurcis succombent aux charmes du tantrisme. En 2001, Val Sampson, une journaliste d’une vingtaine d’années, s’apprêtait à écrire un article sur le sexe tantrique pour le London Times. Elle traîna son mari dans un atelier d’initiation, prévoyant des fous rires du début à la fin. Ils découvrirent au contraire ensemble que les simples exercices respiratoires marchaient vraiment et que le message d’honorer son conjoint dans une relation sexuelle partagée et prolongée avait fait vibrer une corde. « Ce fut une révélation, me confirme Val Sampson lorsque je la rencontre à son club de gym à Twickenham, aux abords de Londres. Je n’imaginais pas qu’il puisse exister une approche du sexe qui mette l’accent sur un temps mutuellement accordé l’un à l’autre et sur une implication totale d’âme et de cœur. »

Elle et son mari furent prompts à s’inscrire à un week-end de tantrisme et sont désormais des convertis. En 2002, la jeune femme a publié un essai intitulé Tantra : the Art of Mind-Blowing Sex (Tantrisme : un art du sexe époustouflant), guide destiné aux gens qui naviguent très à l’écart du New Age. Sa thèse est qu’il nous appartient de décider jusqu’où nous voulons explorer la part mystique de notre sexualité. « Je pense qu’il est aussi valable d’adopter le tantrisme comme voie spirituelle que comme un moyen d’améliorer notre vie sexuelle, dit-elle. En définitive, le résultat sera de toute façon probablement le même. »

À l’issue de notre conversation, la journaliste me donne le numéro de téléphone d’un maître de tantrisme, une certaine Leora Lightwoman – un nom qui ne s’invente pas. Je l’appelle le soir même. Mon interlocutrice est conquise à l’idée d’un livre faisant l’éloge de la lenteur et m’invite à la rejoindre lors de son prochain atelier.

Deux mois plus tard, par un vendredi soir où le vent souffle en bourrasques, ma femme et moi arrivons dans un vieil entrepôt du nord de Londres. Nous sonnons à la porte, qui s’ouvre automatiquement. Des voix venues du sous-sol montent dans l’escalier, dans des vapeurs d’encens. L’un des assistants du stage – que l’on appelle des « anges » – nous accueille sur le palier. Il a la trentaine et arbore un sourire en coin et une queue-de-cheval. Il porte un gilet blanc, un pantalon de yoga couleur crème et sent fortement la transpiration. Il me rappelle furieusement l’animateur d’une des vidéos les plus répulsives qu’il m’ait été donné de voir sur le sujet. Mon cœur se serre.

Nous retirons nos chaussures et rejoignons le sous-sol, une grande pièce passée au blanc et décorée de tissus ethniques. Ma plus grande crainte – celle que tous les membres du stage soient des végétariens macrobiotiques ou aromathérapeutes, voire les deux à la fois – m’apparaît soudain infondée. Il y a là quelques profils typiques, arborant sarongs et chapelets, mais la majorité des trente-deux participants sont des gens ordinaires vêtus de confortables tenues de ville. Il y a là des médecins, des agents de change et des professeurs. Un homme arrive directement de son bureau de la City. Beaucoup n’ont jamais mis les pieds dans un atelier de développement personnel.

Leora Lightwoman se met en quatre pour mettre tout le monde à l’aise. Gracieuse, avec une silhouette d’elfe, des cheveux coupés court et de grands yeux, elle parle lentement, comme si elle faisait tourner chaque phrase dans sa tête avant de la lancer. Elle débute la séance en expliquant un peu les principes du tantrisme, puis nous demande de nous présenter et de dire pourquoi nous sommes ici. Les personnes seules revendiquent un voyage à la découverte de soi-même. Les couples sont là pour approfondir leur relation.

Une fois la glace brisée, nous commençons par une petite stimulation de la kundalini : cela consiste à fermer les yeux et à faire vibrer son corps en partant des genoux. L’objectif est de se relaxer et de faire circuler son énergie interne. Je ne sais pas pour l’énergie, mais il est certain que je me sens moins tendu après dix minutes d’agitation vibratoire. Nous passons ensuite au moment le plus important de la soirée – l’éveil des sens. « Dans le monde moderne, où chacun passe son temps à courir, nous ne prenons pas souvent le temps d’utiliser nos sens, annonce Leora. Il s’agit là de redécouvrir vos sens et de les ramener à la vie. »

Tout le monde s’attache un bandeau sur les yeux et prend les mains de son partenaire. Au bout de quelques minutes, ma femme et moi sommes conduits à travers la pièce et invités à nous asseoir sur des coussins posés sur le sol. Le seul son audible est le doux bruissement des « anges » escortant les participants. Au lieu de gigoter, je sens que je m’abandonne au moment présent. D’une voix douce, l’animatrice nous demande d’écouter attentivement. Le silence est alors brisé par le son d’une cloche tibétaine. Privé d’une autre entrée sensorielle, mon esprit est libre de se concentrer sur le tintement. Le son lui-même – clair, riche, noble – semble m’envahir complètement. J’aimerais que cela ne s’arrête jamais. D’autres sons – battements de mains sur des percussions, maracas, didgeridoo – me font un effet similaire. Pendant un moment, j’ai l’impression que je pourrais supporter d’être aveugle si mes oreilles pouvaient toujours m’apporter un tel plaisir. La cérémonie continue pour se concentrer sur l’odorat. Les « anges » agitent sous notre nez des substances particulièrement odorantes – cannelle, eau de rose, orange. Les effluves sont intenses et excitants. Puis, pour éveiller nos papilles, ils glissent des morceaux de nourriture dans notre bouche – chocolat, fraise, mangue. Là encore, le résultat est une explosion sensorielle.

Le toucher est la dernière étape du voyage. Les « anges » promènent des plumes sur nos bras et nous frottent le cou avec des peluches – ce qui est bien plus agréable qu’il n’y paraît. Puis on nous donne un objet à explorer avec les mains. Le mien est une statuette de femme en bronze. Mes doigts en parcourent les moindres coins et recoins, tentant d’en retirer une image mentale. On nous demande alors d’explorer la main de notre partenaire avec le même esprit de découverte. Cela peut paraître idiot, mais l’expérience se révèle en réalité plutôt émouvante. Tandis que je parcours lentement les mains de ma femme, je me rappelle avoir fait la même chose il y a longtemps, au tout début de notre histoire, à la porte d’un bistro d’Édimbourg.

Plus tard, nous retirons nos bandeaux pour retrouver la pièce assombrie et tous assis en large cercle sur des coussins. Au milieu, les objets utilisés pour la séance sont joliment disposés sur une couverture rouge parsemée de bougies et recouvrant des boîtes. Cela ressemble à un luxueux paquebot de croisière arrivant au port un soir d’été. Une chaude lueur baigne la pièce. Un homme, un avocat venu là uniquement pour faire plaisir à sa femme, est soufflé. « C’était vraiment beau, marmonne-t-il. Vraiment beau. » Je comprends ce qu’il ressent. Je suis profondément troublé. La soirée a passé en un clin d’œil. Et je suis très impatient d’en découvrir davantage.

Le soir suivant, cependant, mes plans tombent à l’eau de façon désastreuse. Notre fille est emmenée d’urgence à l’hôpital pour une infection respiratoire, et ma femme doit laisser tomber la séance pour rester auprès d’elle. C’est une grosse déception pour nous deux. Néanmoins, je décide de continuer seul, en y allant le dimanche matin en célibataire.

La gêne du premier soir a laissé place à une franche camaraderie. Ce qui facilite les choses car l’atelier est loin de ressembler à la fête branchée que l’on peut imaginer. Il n’y a pas de contacts ouvertement sexuels, ni de nudité. Le respect est la priorité majeure de Leora Lightwoman. Et de fait, elle expulse un homme seul pour avoir manifesté un peu trop d’intérêt pour les femmes du groupe.

Après un nouvel exercice d’éveil de la kundalini, nous nous mettons par deux pour une série d’exercices destinés à nous enseigner l’art de la sensualité calme et tendre. L’un de ces exercices est intitulé « oui/non/peut-être/s’il vous plaît ». Les partenaires se touchent l’un l’autre tour à tour ; le touché livre ses impressions au toucheur : oui veut dire « j’aime ça » ; non veut dire « essaie autre chose » ; peut-être signifie « je ne suis pas sûr(e) » ; et s’il vous plaît « mmm, encore ». Dans le tantrisme, chaque fois qu’un couple fait l’amour, il doit explorer le corps de l’autre comme si c’était la première fois. Pour cet exercice, ma partenaire est une jeune femme légèrement intimidée. Les zones érogènes standard sont interdites, mais nous sommes libres d’examiner les zones généralement négligées dans le feu de l’action – genoux, mollets, chevilles, poignets, épaules, base du cou, coudes et colonne vertébrale. Nous commençons prudemment, puis trouvons peu à peu notre style. Tout est très doux et sensuel.

D’autres exercices insistent sur cette même éthique de la lenteur. Nous dansons de manière sensuelle, respirons à l’unisson, nous nous regardons dans les yeux… S’efforcer de créer une intimité avec une personne totalement étrangère me paraît un peu étrange, mais le principe – ralentir et initier le contact avec son partenaire – est clairement efficace pour nombre de participants. Des couples arrivés avec un langage corporel monotone se tiennent à présent les mains et se font des mamours. Ma femme me manque.

L’exercice le plus difficile du week-end est destiné à renforcer la région pubo-coccygienne, le plancher de muscles allant de la symphyse pubienne à la pointe du coccyx. Ces muscles sont ceux qui nous permettent d’expulser les dernières gouttes d’urine. Leora Lightwoman a baptisé cette zone « le muscle de l’amour ». Une fois renforcée, elle peut procurer aux deux sexes des orgasmes plus intenses et aider les hommes à séparer l’éjaculation des spasmes qui l’accompagnent, ouvrant la voie à l’orgasme multiple.

Notre initiatrice nous demande de combiner ce travail sur le muscle de l’amour avec une respiration contrôlée. Tout en contractant puis en relâchant cette zone, nous imaginons faire remonter notre souffle à travers les sept chakras, en partant du périnée pour finir au sommet de la tête. Même si, comme moi, vous restez sceptique au sujet de cette histoire de chakras, l’exercice, très relaxant, est étrangement émouvant.

Pour beaucoup, cependant, le point fort du week-end est une manœuvre appelée « relâchement du flux ». Suivant le cours normal des choses, le rapport sexuel culmine avec un orgasme génital qui dure quelques secondes. Le tantra tend à prolonger et à intensifier l’extase en relâchant l’énergie sexuelle de l’aine et en la faisant circuler partout. Cet état est connu sous le nom d’« orgasme corporel complet ». Pour les deux sexes, ce relâchement du flux est une technique permettant d’ouvrir les circuits dans lesquels circule l’énergie. Voici comment : après une stimulation de la kundalini, vous reposez sur le dos, les jambes repliées et les pieds posés au sol. Tandis que vous ouvrez et fermez doucement vos jambes, la vibration est supposée reprendre au niveau de vos genoux et remonter jusqu’en haut du corps. Votre partenaire peut aider à la circulation de l’énergie en laissant doucement flotter une main au-dessus de la zone vibratoire pour attirer l’énergie dans la bonne direction. Cela peut paraître dingue, mais laissez-moi vous dire que cette technique produit exactement l’effet annoncé – wahou ! Presque immédiatement après m’être allongé, le tremblement s’installe, comme si quelque chose avait pris possession de mon corps. Il passe de mon pubis à mon plexus solaire. Au début, les mouvements sont violents et quelque peu effrayants – ça me rappelle un épisode d’Alien, lorsque les personnages ont des convulsions et se tordent avant que le monstre ne jaillisse de leur poitrine. Mais la frayeur est de courte durée. Très vite, la vibration apporte une sensation d’allégresse et d’extase. Et je ne suis pas seul : tout autour de moi, les gens poussent des cris de libération joyeuse. Je vis un moment mémorable. Après quoi, les couples s’allongent entrelacés et se caressant avec langueur.

Le tantrisme n’est pas quelque chose que l’on maîtrise en un week-end. Cela prend du temps. Les exercices demandent de la pratique – il me faut encore travailler mon « muscle de l’amour » – et il y a beaucoup de techniques à apprendre. Mais cette première expérience suggère que, quoi que l’on pense du New Age, il peut ouvrir la porte à une meilleure sexualité ainsi qu’à une intimité et une conscience de soi plus profondes.

Pour en savoir plus sur les ressources cachées de cette sexualité de rêve, j’interroge plusieurs élèves de ces ateliers. La plupart ne tarissent pas d’éloges. Ainsi les Kimber, un couple entre deux âges de Rickmansworth, juste en dehors de Londres : Cathy, cinquante-deux ans, s’occupe du marketing de salons professionnels, et Roger, quarante-huit ans, dirige son entreprise d’ingénierie électrique, qui fabrique des systèmes de ventilation pour le bâtiment. Ils sont mariés depuis trente ans. Comme dans bien des relations de longue durée, le sexe a chuté dans la liste des priorités à l’arrivée des enfants (ils ont deux fils) et le travail a pris le dessus. Les Kimber étaient toujours trop occupés, trop fatigués ou trop stressés pour un feu d’artifice conjugal. Et lorsqu’ils faisaient l’amour, cela ne durait jamais longtemps.

En 1999, cependant, Cathy a décidé de faire bouger les choses. Elle sentait que sa vie filait à la vitesse d’une locomotive devenue folle et elle voulait ralentir l’allure. Le tantrisme lui est apparu comme un bon moyen d’enrayer le phénomène, et elle s’est inscrite au cours d’initiation animé par Leora Lightwoman. Au fur et à mesure que le week-end approchait, les Kimber se sentirent de moins en moins motivés. Roger, une personnalité plutôt terre à terre dotée d’une aversion naturelle pour les choses farfelues, redoutait une leçon sur le qi et les chakras, et la perspective de prendre part à un éveil des sens semait la panique chez Cathy. Comment cette personnalité de type A, active et dominante, allait-elle supporter de rester immobile sans rien faire pendant tout ce temps ? Ils acceptèrent pourtant de se jeter à l’eau, et le week-end fut une véritable révélation. Roger fut soufflé par l’exercice du flot d’énergie, et Cathy emballée par l’éveil des sens. « Je ressentais un tel plaisir sensuel… J’en suis sortie avec la sensation de flotter dans l’air, habitée par un incroyable sentiment de paix. » Le couple a depuis suivi quatre ateliers successifs.

Au cours du processus, leur vie sexuelle a connu une renaissance avec un grand « r ». Ils se retirent désormais au moins un soir par semaine dans une petite pièce réservée à leurs rendez-vous tantriques (l’une des recommandations du tantra est en effet de créer un espace sacré dédié au sexe – ce qui peut se résumer à faire brûler de l’encens parfumé ou à installer des lumières colorées dans la chambre). La pièce des Kimber ressemble à un petit temple séculier décoré d’objets mystiques et de souvenirs personnels : sculptures d’anges gardiens en pierre, livres favoris, cloches tibétaines, photos de famille, une figurine de céramique réalisée voici plusieurs années par leur plus jeune fils… Une amulette protectrice des mauvais songes d’origine amérindienne est suspendue au plafond. À la douce lueur des bougies, en faisant brûler des huiles essentielles, les Kimber passent des heures à se masser et à se caresser l’un l’autre, en respirant à l’unisson. Lorsqu’ils finissent par faire l’amour, c’est le séisme garanti. Tous deux connaissant maintenant des orgasmes plus profonds et plus intenses. Grâce à la relaxation, aux exercices pelviens et aux techniques du souffle enseignées par le tantrisme, Roger peut prolonger son orgasme de deux ou trois minutes. « C’est vraiment étonnant, dit-il en souriant, vous avez envie que cela ne s’arrête jamais. »

Comme d’autres adeptes du tantrisme, le couple apprécie toujours aussi les étreintes rapides sous la couette ; or il apparaît que même un rapport « classique » produit désormais des résultats époustouflants. Mais ces orgasmes exceptionnels ne représentent pour eux qu’une partie des bénéfices du tantrisme ; ils ont désormais accès à un nouveau monde de tendresse et d’intimité. Blottis l’un contre l’autre sur le canapé de leur salon, ils ressemblent à un couple de jeunes mariés. « Le tantrisme a donné beaucoup de profondeur à notre relation, dit Roger. Notre sexualité est aujourd’hui davantage empreinte de cœur et de spiritualité. » Cathy acquiesce. « Les gens peuvent être mariés depuis vingt ans et ne pas se connaître vraiment, parce qu’ils restent à la surface des choses, observe-t-elle. À travers le tantrisme, Roger et moi sommes vraiment parvenus à nous connaître en profondeur. »

Avant que vous ne vous précipitiez pour vous inscrire à un week-end d’initiation, apprenez que le tantrisme est une arme à double tranchant. D’un côté, il peut insuffler une nouvelle énergie à une relation qui s’étiole, de l’autre, en forçant les gens à ralentir la cadence, à regarder sérieusement l’autre mais aussi soi-même, il peut mettre en évidence d’irréconciliables différences. À mi-parcours de mon propre atelier, un homme a quitté le groupe. Sa femme m’a raconté qu’il errait, furieux et en pleurs, dans la maison, en clamant que leur couple était fichu.

Tim Dyer, un restaurateur de Bristol âgé de trente-sept ans, connaît bien le problème. En 2002, lui et sa fiancée, une brillante chef de produit, ont participé à un atelier de tantrisme. Ils vivaient ensemble depuis trois ans et voulaient redonner un coup de fouet à leur vie sexuelle trop tranquille avant de s’embarquer dans le mariage. Au lieu de les mener sur la voie du parfait orgasme, l’expérience fit apparaître que leur relation reposait sur du sable. Tim Dyer avait du mal à regarder sa fiancée au fond des yeux ; à la fin du week-end, le couple se querellait à voix basse pendant les exercices. Ils se séparèrent quelques semaines plus tard.

Dans un chapitre précédent, nous citions Milan Kundera : « Quand les choses se passent trop vite, personne ne peut être sûr de rien, de rien du tout, même pas de soi-même. » Tim Dyer ne pouvait que confirmer : « Avec le recul, je me rends compte que nos vies respectives étaient si remplies que nous n’avions jamais eu le temps de comprendre que nous avions pris des chemins différents. Le travail du tantrisme vous ralentit et vous fait prendre conscience des choses. Et je crois que, lorsque nous avons fait ce pas, nous avons réalisé que nous n’étions pas faits pour passer notre vie ensemble. » Soulagé d’avoir échappé à un mariage promis à l’échec, Dyer est de nouveau célibataire. Et il a retenu la leçon de ses erreurs. Armé de son petit bagage tantrique, il prévoit de consacrer plus de temps à l’aspect sensuel et intime d’une relation à venir : « J’ai appris que la meilleure sexualité était fondée sur la prise de contact, et on ne peut pas créer de vrai contact si on est pressé. La prochaine fois que je tombe amoureux, je souhaite dès le départ m’appuyer sur cette lenteur et cette conscience. »

S’il persiste dans cette voie, Dyer va peut-être découvrir que l’amour au ralenti aide à instaurer le calme dans d’autres domaines de la vie. Le tantrisme a sans aucun doute eu cet effet sur les Kimber. Cathy s’est détendue et devient plus patiente vis-à-vis des délais que lui impose sa vie quotidienne. Roger, de son côté, a décidé de travailler moins. Avec tant d’amour et d’orgasmes fabuleux qui l’attendent à la maison, il n’est pas étonnant qu’il soit moins enclin à passer de longues heures enchaîné à son bureau. « Le travail ne me semble plus compter autant », constate-t-il. Il a même commencé à faire tourner son entreprise avec des règles plus souples. Après s’être fait une fierté de livrer ses produits aussi vite que possible, il semble désormais moins obsédé par la réponse immédiate aux commandes. L’une des raisons invoquées était de diminuer la pression exercée sur le personnel. Sa société est-elle devenue la proie de rivaux plus rapides ? Bien au contraire, car le standard de qualité de ses produits s’est élevé, et le nombre de commandes ne faiblit pas. « Ralentir le rythme n’a pas les effets désastreux auxquels les gens s’attendent, dit Roger. On peut concrètement améliorer les choses. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut plus mettre les gaz lorsque c’est nécessaire, mais nous ne sommes pas obligés de le faire en permanence. »

On ne devrait pas s’étonner de voir un homme d’affaires établir une connexion entre l’amour et le travail. Être « marié avec son travail » n’est pas sans conséquences sur nos relations intimes, mais le mal se propage également dans d’autres directions. D’après une étude américaine, les employés rencontrant des problèmes conjugaux s’absentent environ quinze jours ouvrables par an, coûtant chaque année aux entreprises près de sept milliards de dollars en perte de productivité. La solution mise en avant par la philosophie de la lenteur est aussi simple que séduisante : passer moins de temps à travailler et investir plus de temps dans sa sexualité.

 

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