Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)
1 - Toujours plus vite
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Toujours plus vite
Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une
beauté nouvelle : la beauté de la vitesse.
Manifeste futuriste (1909)
Quelle est la première chose que vous faites le matin ? Tirer les rideaux ? Vous blottir contre votre compagne ou compagnon d’oreiller ? Sauter du lit et faire une série de dix pompes pour activer la circulation ? Non, la première chose que vous faites et que tout le monde fait, c’est de regarder l’heure. Perché sur la table de nuit, le réveil nous donne nos repères et nous indique non seulement où nous en sommes par rapport au reste de la journée, mais aussi comment réagir. S’il est tôt, je ferme les yeux et tente de me rendormir. S’il est tard, je saute hors du lit et me dirige immédiatement vers la salle de bains.
Dès le tout premier moment de la journée, le réveil mène le jeu. Et il en ira de même jusqu’au soir, tandis que nous courons d’un rendez-vous, d’une échéance à l’autre. Chaque moment s’inscrit dans un emploi du temps général et, où que nous regardions, qu’il s’agisse de la table de nuit, de la cantine du bureau, de l’écran de notre ordinateur ou de notre propre poignet, l’heure tourne, suivant nos progrès, nous enjoignant de ne pas prendre de retard.
Dans notre monde moderne et rapide, le temps nous semble un train sur le point de quitter la gare au moment où nous arrivons sur le quai. Aussi vite que nous allions et quelle que soit l’efficacité de notre organisation, il n’y a jamais assez d’heures dans une journée. Dans une certaine mesure, il en a toujours été ainsi. Mais aujourd’hui nous ressentons plus que jamais cette pression du temps. Pourquoi ? En quoi sommes-nous différents de nos ancêtres ? Si nous devons jamais parvenir à nous arrêter de courir, il nous faut d’abord comprendre ce qui nous fait accélérer le rythme et pourquoi le monde tourne à ce régime, avec un emploi du temps si fermement cadenassé. Pour cela, nous devons revenir au tout début, en explorant notre relation au temps lui-même.
L’humanité a toujours été fascinée par le temps, ressentant sa présence et son pouvoir, sans jamais être sûre de pouvoir le définir. Au e IV siècle, saint Augustin songeait : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si j’étais désireux de l’expliquer à qui me le demande, à l’évidence, je n’en saurais rien. »
Seize cents ans plus tard, après avoir bataillé avec quelques pages de Stephen Hawking, nous comprenons exactement son sentiment. Car si le temps reste insaisissable, chaque société a pourtant élaboré des moyens de mesurer son passage. D’après les archéologues, il y a vingt mille ans, les chasseurs européens de l’âge glaciaire comptaient les jours écoulés entre les phases lunaires en inscrivant des lignes et des trous dans le bois et l’os. Chaque grande civilisation de l’Antiquité – Sumériens et Babyloniens, Égyptiens et Chinois, Mayas et Aztèques – a créé son propre calendrier. L’un des premiers documents à sortir de l’imprimerie de Gutenberg fut le « Calendrier de 1448 ».
Une fois que nos ancêtres eurent appris à mesurer les années, les mois et les jours, il leur restait à découper le temps en unités plus petites. L’un des plus anciens instruments connus permettant de diviser le temps en parts égales est un cadran solaire égyptien datant de 1500 av. J.-C. Les premières horloges se basaient sur le temps écoulé à faire passer de l’eau ou du sable par un trou, ou à faire brûler une chandelle ou une coupe d’huile. La mesure du temps fit un bond en avant au e XIII siècle, avec l’invention, en Europe, de l’horloge mécanique. À la fin du e XV siècle, les gens mesuraient précisément non seulement les heures, mais également les minutes et les secondes.
L’une des motivations essentielles de la mesure du temps fut la subsistance. Les civilisations antiques usaient de calendriers pour savoir quand planter et récolter. Dès ses origines, cependant, ce « calcul » du temps s’est révélé être une arme à double tranchant. Les plannings ont ceci de bon qu’ils peuvent rendre n’importe qui plus efficace – de l’agriculteur à l’ingénieur en informatique –, mais dès que nous commençons à découper le temps, les rôles s’inversent et c’est le temps qui prend le dessus. Nous devenons esclaves de notre emploi du temps ; les horaires nous donnent des délais à respecter, et ces délais, par leur essence même, nous donnent des raisons de nous presser. Comme le dit le proverbe italien, « l’homme mesure le temps, le temps mesure l’homme ».
En nous permettant la planification quotidienne, les montres ont maintenu la promesse d’une efficacité (et d’un contrôle) toujours plus grande. Les premiers instruments de mesure temporelle étaient trop peu fiables pour diriger le monde comme le font aujourd’hui nos horloges. Les cadrans solaires ne marchaient pas la nuit ni par temps nuageux, et la longueur d’une heure solaire variait d’un jour à l’autre en fonction de l’inclinaison de la Terre. Idéals pour mesurer la durée d’une tâche spécifique, les sabliers et les clepsydres n’étaient pas en mesure d’indiquer l’heure. Pourquoi tant de duels, de batailles et autres événements historiques se tenaient-ils à l’aube ? Non que nos ancêtres aient particulièrement prisé les levers au petit jour, mais parce que l’aube était un moment que chacun pouvait reconnaître, et duquel il était aisé de convenir. En l’absence d’horloges fiables, la vie était rythmée par ce que les sociologues appellent « le temps naturel ». Les gens accomplissaient les choses quand ils l’estimaient bon, et non parce qu’une montre au poignet leur en intimait l’ordre. Ils mangeaient lorsqu’ils avaient faim et dormaient quand la fatigue les gagnait. Néanmoins et très tôt, « dire » le temps a rimé avec diriger les gens.
Dès le e VI siècle de notre ère, époque lointaine, les moines bénédictins avaient adopté une routine que ne renierait pas un chef d’entreprise. À l’aide d’horloges rudimentaires, ils sonnaient les cloches nuit et jour à intervalles précis pour s’entraîner les uns les autres à suivre le rythme de leurs tâches, de la prière à l’étude, des travaux des champs au repos, pour revenir à la prière. Lorsque les horloges firent leur apparition sur les places dans les villes d’Europe, la frontière entre contrôle du temps et contrôle social devint encore plus floue. La ville de Cologne représente un véritable cas d’école. Des archives historiques suggèrent qu’une horloge publique y fut érigée vers 1370. En 1374, la ville édicta un statut fixant le début et la fin d’une journée de labeur, en limitant les heures de repas à « une heure et pas plus ». En 1391, la ville imposa un couvre-feu à partir de 21 heures (20 heures en hiver) pour les visiteurs étrangers, qui fut suivi en 1398 d’un couvre-feu général dès 23 heures. En l’espace d’une génération, les citoyens de Cologne étaient passés d’un monde où l’on ne savait jamais précisément l’heure qu’il était aux diktats d’une horloge vous indiquant quand travailler, combien de temps prendre pour déjeuner et à quelle heure rentrer chez soi tous les soirs. Le temps mécanique avait vaincu le temps naturel.
Suivant la voie balisée par les bénédictins, les Européens progressistes commencèrent à se conformer à des horaires quotidiens pour vivre et travailler plus efficacement. Pendant la Renaissance italienne, Leon Battista Alberti, qui était tout à la fois philosophe, architecte, musicien, peintre et sculpteur, était un homme très occupé. Pour faire le meilleur usage de son temps, il commençait chaque journée en établissant un programme : « Au réveil, je me demande avant toute autre chose ce que je dois faire dans la journée. J’en fais la liste, j’y réfléchis et assigne un temps particulier à chaque tâche : celle-ci ce matin, cette autre l’après-midi, cette autre encore dans la soirée. » On imagine assez bien qu’Alberti aurait adoré posséder un Palm.
La programmation du temps devint le credo de la révolution industrielle, alors que le monde prenait un virage en vitesse surmultipliée. Avant l’ère de la machine, nul ne pouvait aller plus vite qu’un cheval au galop ou qu’un navire à pleines voiles. La vitesse mécanique vint tout bouleverser. D’un seul coup, rien qu’en appuyant sur un bouton, les gens, les informations et les matériaux pouvaient traverser de grandes distances plus vite que jamais auparavant. Une usine pouvait recracher plus de produits finis en une journée qu’un artisan ne pouvait en produire au cours de sa vie entière. Cette nouvelle vitesse promettait des sensations et une prospérité inimaginables, et les gens buvaient du petit-lait. Lorsque le premier passager en train à vapeur fit son voyage inaugural dans le Yorkshire de l’Angleterre de 1825, il fut accueilli par une foule de 40 000 personnes et une salve de vingt et un coups de fusil.
Le capitalisme industriel se reput littéralement de la vitesse et la récompensa comme jamais. L’entreprise qui manufacturait et expédiait ses produits le plus vite pouvait court-circuiter ses rivales. Plus vite vous transformiez le capital en profit, plus vite vous pouviez le réinvestir en vue de meilleurs gains. L’expression « se faire de l’argent facile » n’est pas apparue par hasard dans la langue du e XIX siècle.
En 1748, à l’aube de l’ère industrielle, Benjamin Franklin bénit le mariage entre-temps et profit avec un aphorisme que nous avons toujours sur la langue aujourd’hui : « Le temps, c’est de l’argent. » Rien n’a mieux reflété ni renchéri ce nouvel état d’esprit que la décision de payer la main-d’œuvre à l’heure au lieu de la rémunérer pour ce qu’elle produisait ; à partir du moment où chaque minute a eu un coût, l’entreprise s’est retrouvée piégée dans une course sans fin en vue d’une accélération de la production. « Plus de pièces à l’heure » signifiait « plus de profit ». Rester au-dessus du lot supposait d’installer, avant ses concurrents, la technologie économe en temps la plus récente. Le capitalisme moderne arriva avec un impératif planifié de progrès technique et d’accélération, pour se rendre toujours plus efficace.
L’urbanisation contribua à accélérer le rythme. Les villes ont toujours attiré les personnes énergiques et dynamiques, mais la vie urbaine elle-même agit comme un accélérateur géant de particules. Lorsque les gens sont venus vivre en ville, ils ont commencé à tout faire plus vite. En 1871, voici ce qu’un diariste anonyme disait du monde des affaires anglais : « À Londres, l’usure des nerfs et la dépense d’intelligence sont impressionnantes. Le Londonien vit à toute allure. Londres vous décape – ailleurs, on rouille… L’esprit est sans cesse sollicité par la succession rapide de nouvelles images, de nouveaux visages et de nouvelles sensations. Toute affaire se conclut à un rythme accéléré. Acheter et vendre, compter et évaluer, et jusqu’aux conversations de comptoir, rien ne s’accomplit sans une touche de célérité et un art consommé… Les gens lents ou ennuyeux pensent bientôt qu’ils n’ont aucune chance ; mais au bout de quelque temps, comme un cheval médiocre attelé à une voiture rapide, ils adoptent à leur tour un rythme inconnu jusqu’alors. »
Au fil de l’industrialisation, le e XIX siècle a produit un défilé sans fin d’inventions destinées à aider les gens à voyager, travailler et communiquer plus vite. En 1850, la plupart des 15 000 machines enregistrées à l’Institut national de la propriété industrielle américaine étaient vouées, comme le consigne un visiteur suédois, « à accroître la vitesse et à l’économie de temps et de travail ». La première ligne de métro fut inaugurée à Londres en 1863. À Berlin, on électrifie le premier tram en 1879. Otis dévoile son premier Escalator en 1900. Dès 1908, les premières voitures Ford Modèle T sortent des chaînes d’assemblage. Les communications enregistrent elles aussi cette accélération avec l’apparition du télégraphe électrique en 1837, suivie du câble transatlantique en 1866 et dix ans plus tard du téléphone et de la radiotransmission sans fil.
Néanmoins, aucune de ces nouvelles technologies ne pouvait être pleinement exploitée sans une maîtrise pointue du temps. Celle-ci est en quelque sorte le système opératoire du capitalisme moderne, l’élément qui rend tout le reste possible – réunions, délais, contrats, procédés de fabrication, plannings, transports, roulement des équipes. Lewis Mumford, éminent observateur de la société, a reconnu dans la pointeuse un élément clé de la révolution industrielle. Mais il fallut attendre la fin du e XIX siècle pour que l’organisation d’un temps « normé » libère son plein potentiel. Auparavant, chaque ville déterminait le temps à son midi solaire, ce moment particulier où toutes les ombres disparaissent tandis que le Soleil semble à la verticale de la Terre. Il en résultait un véritable méli-mélo de fuseaux horaires. Par exemple, au début des années 1880, la Nouvelle-Orléans avait vingt-trois minutes de retard sur Baton Rouge, située à une cinquantaine de kilomètres plus à l’ouest. Au temps où l’on ne voyageait guère plus vite qu’un cheval au galop, de telles absurdités ne dérangeaient personne – mais alors déjà les trains se déplaçaient assez vite pour s’en préoccuper. Afin d’établir des horaires de trains efficaces, les nations commencèrent à harmoniser leurs temps respectifs. Dès 1855, une grande partie de l’Angleterre avait adopté le temps télégraphié par l’Observatoire royal de Greenwich. En 1884, vingt-sept pays reconnurent le méridien de Greenwich comme le premier de tous – ce qui mena au final à la création d’une norme de temps universel. En 1911, une grande partie du monde était à la même heure.
Il ne fut pas facile de persuader les premiers ouvriers de l’industrie de se conformer aux horaires. Beaucoup travaillaient à leur propre rythme, prenaient leur pause quand cela leur chantait et ne se présentaient parfois carrément pas au travail – un désastre pour les directeurs d’usine qui les payaient à l’heure. Pour leur inculquer cette nouvelle discipline qu’exigeait le capitalisme moderne, les classes dominantes commencèrent à promouvoir la ponctualité comme un devoir civique et une vertu morale, tout en consignant la lenteur et le retard au rang des péchés capitaux. Dans son catalogue de 1891, la Société des horloges à signaux électriques mettait en garde contre le fléau de la lenteur : « S’il existe une vertu à cultiver plus que toute autre, pour qui voudrait réussir dans la vie, c’est la ponctualité : s’il y a une erreur à éviter, c’est bien d’être en retard. » L’une des pointeuses fabriquées par l’entreprise, la bien nommée « Autocrate », promettait de « révolutionner les traînards et les retardataires ».
La ponctualité fut grandement encouragée par l’apparition sur le marché du premier réveille-matin, en 1876. Quelques années plus tard, les usines commencèrent à installer des pointeuses que les ouvriers devaient actionner au début et à la fin de leur journée de travail, ancrant ainsi dans un rituel quotidien le principe édictant que le temps vaut de l’argent. Et tandis que la pression s’accumulait jusqu’à faire compter chaque seconde, le port d’une montre devint un signe de prestige. Aux États-Unis, les gens pauvres participaient à des tombolas dont le lot de la semaine était une montre. L’école elle aussi faisait la promotion de cette nouvelle norme de ponctualité. Dans son édition de 1881, une leçon du manuel de lecture McGuffey mettait les enfants en garde contre les horreurs qu’un retard d’origine humaine pouvait entraîner : accidents ferroviaires, contrats manqués, défaites militaires, exécutions injustes, amours contrariées : « Il en va continuellement ainsi dans la vie, les plans les mieux préparés, les affaires les plus importantes, les fortunes individuelles, l’honneur, le bonheur, la vie elle-même sont chaque jour sacrifiés parce que quelqu’un n’est pas à l’heure. »
Et tandis que le temps resserrait son emprise et que la technologie permettait de tout faire plus vite, l’empressement et la hâte s’insinuèrent dans chaque recoin de la vie. On attendait des gens qu’ils pensent, travaillent, parlent, lisent, écrivent, mangent et se déplacent plus vite. Un observateur du e XIX siècle notait en plaisantant que le citadin moyen de New York « marchait toujours comme s’il se rendait à un bon dîner et était suivi d’un huissier ». En 1880, Friedrich Nietzsche observait l’émergence d’une culture « de la précipitation, de l’empressement indécent et transpirant, exigeant que tout soit fait tout de suite ».
Les intellectuels commencèrent à remarquer que la technologie nous modelait autant que nous la façonnions. En 1910, l’historien Herbert Casson écrivait que « le téléphone a induit une nouvelle tournure d’esprit. Les humeurs lambines et léthargiques ont été balayées…, l’existence est devenue plus intense, plus alerte, plus vivante ». Casson ne serait pas surpris d’apprendre que passer de longues heures à travailler sur un ordinateur peut rendre les gens impatients envers quiconque ne parvient pas à aller à la vitesse d’un logiciel informatique.
La culture de la vitesse est encore montée d’un cran à la fin du XIXe siècle à la faveur d’un précurseur en sciences du management du nom de Frederick Taylor. Aux usines Bethlehem Steel de Pennsylvanie, Taylor se servait d’un chronomètre et d’une règle à calcul pour définir à la fraction de seconde près le temps qui devait être imparti à chaque tâche, puis combina le tout dans un souci de rendement maximum. « Dans le passé, l’homme venait en premier, déclarait-il sur un ton menaçant. À l’avenir, c’est le système qui viendra en premier. » Mais, bien que ses écrits fussent lus avec intérêt dans le monde entier, Taylor lui-même ne retira qu’un succès mitigé des applications pratiques de sa « science du management ». Dans sa propre usine, il demanda à un ouvrier de fournir chaque jour quatre fois plus de fonte brute que la moyenne. Nombre d’employés donnèrent leur congé à Bethlehem Steel, se plaignant du stress et de la fatigue. Taylor n’était pas facile à vivre et, au bout du compte, fut licencié en 1901. Et bien que l’homme, figure de haine pour les syndicats, ait terminé sa vie dans une relative obscurité, sa devise – le système en premier, l’homme en second – laissa une marque indélébile dans la psyché occidentale – et pas seulement dans le monde du travail. Michael Schwarz, producteur en 1999 d’un documentaire sur le taylorisme, nous le confirme : « Taylor est peut-être mort dans l’ignominie, mais il a probablement eu le dernier mot, parce que sa conception du rendement a fini par modeler notre mode de vie actuel, non seulement au travail mais également dans nos vies personnelles. »
À peu près à l’époque où Taylor s’efforçait de calculer en combien de centièmes de seconde on pouvait changer une ampoule, Henry Olerich publiait un roman intitulé Un monde sans villes et sans campagnes, décrivant une civilisation née sur Mars où le temps est si précieux qu’il en devient une monnaie. Un siècle plus tard, sa prophétie s’est virtuellement réalisée : le temps est plus que jamais comparable à une monnaie. Nous allons jusqu’à utiliser des expressions telles que « riche en temps » ou, plus souvent, « pauvre en temps ».
Pourquoi, au milieu d’une telle richesse matérielle, le manque de temps est-il devenu si endémique ? La faute en incombe lourdement à notre condition mortelle. La médecine moderne peut bien avoir accordé une décennie de plus aux soixante-dix ans que nous octroie la Bible, nous vivons toujours dans l’ombre de la plus grande échéance qui soit : la mort. Pas étonnant que nous trouvions le temps court et luttions pour que chaque moment compte. Mais, s’il s’agit d’un instinct universel, pourquoi certaines cultures sont-elles plus enclines que d’autres à cette course contre la montre ?
Une partie de la réponse tient à la façon dont nous considérons le temps lui-même. Certaines traditions philosophiques – chinoise, hindoue et bouddhiste, pour n’en nommer que trois – en ont une conception cyclique. Au Canada, sur l’île de Baffin, les Inuits se servent du même mot – uvatiarru – pour signifier à la fois « dans un lointain passé » et « dans un futur lointain ». Pour ces cultures, le temps ne cesse d’affluer et de refluer. Il nous environne constamment, dans un renouvellement perpétuel, comme l’air que nous respirons. Dans la tradition occidentale, le temps est linéaire, à l’image d’une flèche allant implacablement d’un point A vers un point B. Il constitue une ressource finie et par conséquent précieuse. Le christianisme soutient cette injonction pressante de faire bon usage de chaque instant. Les moines bénédictins suivaient un emploi du temps serré parce qu’ils tenaient l’oisif pour une proie facile du Malin. Au e XIX siècle, Charles Darwin résuma l’obsession occidentale de tirer le meilleur parti de chaque minute dans ce sévère appel à l’action : « Un homme qui gaspille une heure de sa vie n’en a pas découvert le sens. »
Au Japon, dans la tradition originelle du shinto, qui coexiste harmonieusement avec une forme locale de bouddhisme, le temps est cyclique. Or, après 1868, le Japon entreprit de rattraper l’Occident avec un zèle presque surhumain. Pour créer une économie capitaliste moderne, le gouvernement Meiji importa de l’Ouest horloges et calendriers, et commença à promouvoir les vertus de la ponctualité et du rendement. Le culte de l’efficacité laissa le Japon en ruine après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, lorsque vous attendez à une station de métro dans le quartier de Shinjuku et que vous observez les voyageurs courir pour attraper leur train alors que le prochain est attendu dans les deux minutes, vous comprenez que les Japonais ont intégré l’idée du temps comme ressource finie.
La société de consommation, que le Japon connaît également aujourd’hui, est un autre puissant facteur d’accélération. Dès les années 1830, Alexis de Tocqueville accusait l’instinct de consommation d’accélérer le rythme de l’existence : « Celui qui se consacre exclusivement à la poursuite des biens de ce monde est toujours pressé parce qu’il ne dispose que d’un temps limité pour atteindre son but et en profiter. » Cette analyse sonne encore plus vrai aujourd’hui, quand le monde se présente comme un vaste marché dont les hommes et les femmes sont devenus les consommateurs. Tentés et titillés à chaque coin de rue, nous brûlons d’accumuler autant de biens de consommation et d’expériences que possible. Outre une carrière éblouissante, nous désirons cultiver une discipline artistique, faire de la gym, lire les journaux et toute la liste des best-sellers en librairie, dîner avec nos amis, fréquenter les boîtes de nuit, pratiquer un sport, regarder la télévision pendant des heures, écouter de la musique, passer du temps en famille, acheter les derniers vêtements et gadgets à la mode, aller au cinéma, jouir d’une intimité sexuelle enviable avec notre compagne ou notre compagnon, passer des vacances à l’autre bout du monde et peut-être même donner de notre temps dans un utile bénévolat. Il en résulte un obsédant décalage entre ce que nous attendons de la vie et ce que nous pouvons en obtenir, qui nourrit le constat que nous manquons toujours de temps.
C’est l’histoire de ma vie. L’éducation des enfants représente beaucoup de travail, et la seule façon de s’en sortir quand on est parent, c’est de réduire l’éventail de son emploi du temps. Mais je ne veux rien lâcher. Alors, au lieu de prendre sur mes loisirs, je trouve le moyen de les faire tenir dans un emploi du temps déjà passablement compressé. Après m’être esquivé pour une partie de tennis à la sauvette, je passe le reste de la journée à tenter de gagner du temps. Je conduis plus vite, je marche plus vite, et j’écourte la lecture des histoires au moment de coucher les enfants.
Comme tout le monde, je me tourne vers la technologie pour me faire gagner du temps et avoir l’opportunité d’être moins pressé. Mais la technologie est une fausse amie. Même lorsqu’elle nous fait gagner du temps, elle nous en fait perdre en générant toute une nouvelle gamme d’obligations et de désirs. Lorsque la machine à laver fit son apparition au début du e XX siècle, elle libéra les femmes au foyer d’heures de corvée épuisantes. Puis, au fil des années, les standards de l’hygiène évoluèrent, nous amenant à laver nos vêtements toujours plus souvent. Résultat : le panier débordant de linge sale caractérise le foyer moderne au même titre que la pile de factures sur le paillasson. L’usage des courriels nous en fournit une autre illustration. Le plus de cette technologie, c’est qu’elle rapproche les gens les uns des autres comme jamais auparavant. Mais cette facilité mène à un abus rampant lorsque chacun envoie un courriel pour un oui, pour un non. Chaque jour, la « super-autoroute » de l’information transporte plus de cinq milliards d’e-mails, au nombre desquels beaucoup de mémos superflus, jeux de mots vulgaires et autres spams. Pour la plupart d’entre nous, cela se traduit par un épluchage quotidien d’une montagne de messages.
Avec une telle pression, même le plus dévoué des apôtres de la lenteur a du mal à ne pas mettre le turbo. Prenez Satish Kumar, un ex-moine jaïn qui se rendit à pied de son Inde natale jusqu’en Angleterre dans les années 1960 et n’a cessé depuis de parcourir le monde de cette façon. Il vit aujourd’hui dans le Devon, dans le sud-ouest de l’Angleterre, où il publie Résurgence, un magazine bimensuel épousant bon nombre des idées chères à la philosophie de la lenteur. Je le rencontre un merveilleux soir d’été à Hyde Park. Mince petite silhouette habillée de lin blanc, il avance sereinement à travers les hordes stressées de joggers et d’adeptes de la marche athlétique. Nous nous asseyons à l’ombre d’un arbre. Kumar retire chaussures et chaussettes et enfonce ses infatigables pieds dans l’herbe haute. Je le questionne à propos de cette obsession de la vitesse.
« Il s’agit d’un malaise occidental tendant à faire du temps une chose finie, puis à imposer la vitesse dans tous les aspects de la vie, dit-il. Ma mère me disait souvent : “Lorsque Dieu créa le temps, Il ne fut pas avare” – et elle avait raison. »
Mais sa mère avait vécu toute sa vie dans une Inde rurale, observai-je. Et il est certain que l’injonction d’aller plus vite, contre la montre, est irrésistible dans le monde moderne.
« Oui, cela est vrai dans une certaine mesure. En vivant ici, je succombe, moi aussi, à la précipitation et à la vitesse. Parfois, il n’y a pas d’autre moyen de respecter les échéances du magazine. En vivant à l’Ouest, on lutte constamment pour ne pas être dominé par le temps. »
Un avion gronde plaintivement au-dessus de nos têtes. Kumar jette un œil à sa montre. Son prochain rendez-vous, le lancement d’un livre, commence dans quinze minutes. « Il est temps que je parte, dit-il dans un faible sourire. Je ne veux pas être en retard. »
Cette maladie de la vitesse peut aussi être le symptôme d’un malaise existentiel plus profond. Juste avant d’atteindre l’épuisement complet, les gens se mettent souvent sous pression afin d’éviter de se confronter à leur insatisfaction. Pour Milan Kundera, la vitesse nous aide à refouler l’horreur et la stérilité du monde moderne ; ainsi écrit-il dans La Lenteur : « Notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie si facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle, qu’elle se sent lasse d’elle-même, écœurée d’elle-même, qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire. »
D’autres pensent que la vitesse est une échappatoire, non de la vie elle-même, mais de la mort. Marc Kingwell, professeur de philosophie à l’université de Toronto, fait preuve d’une grande acuité dans ses écrits sur le culte moderne de la vitesse. Lorsque nous nous rencontrons devant un café, il éloigne notre conversation des fusées et de l’Internet à haut débit. « En dépit de ce que pensent les gens, le débat à propos de la vitesse ne se joue pas sur l’état actuel de la technologie. L’enjeu est bien plus profond et s’ancre dans le désir humain de la transcendance, dit-il. Il est difficile d’envisager l’idée que nous allons mourir ; c’est déplaisant et c’est pourquoi nous cherchons constamment des moyens de nous distraire de la conscience de notre propre mortalité. La vitesse, dans l’ivresse sensorielle qu’elle procure, est une stratégie de distraction. »
Qu’on le veuille ou non, le cerveau humain est « programmé » pour la vitesse. Nous réagissons au danger, au bourdonnement, à la montée exaltante, vibrante et entêtante des informations sensorielles qui nous submergent lorsque nous allons vite. La vitesse entraîne la libération de deux substances chimiques – l’épinéphrine et la norépinéphrine –, également présentes dans notre corps lors d’un rapport sexuel. Kundera vise juste lorsqu’il parle d’une « extase de la vitesse ».
Non seulement nous adorons la vitesse, mais nous nous y accoutumons. Nous devenons des « drogués de la vitesse ». Lorsque nous conduisons pour la première fois sur l’autoroute, une vitesse de 130 km/h nous paraît élevée. Au bout de quelques minutes, elle est devenue une routine. Prenez une route de traverse, descendez à 50 km/h et votre nouvelle allure vous paraîtra lente à grincer des dents. L’habitude de la vitesse alimente le besoin constant d’aller plus vite.
Lorsque nous sommes habitués à rouler à 130, nous sommes tentés d’appuyer un peu plus sur l’accélérateur, de pousser le compteur jusqu’à 140, voire 150. En 1899, un ingénieur belge conçut la première voiture purement destinée à dépasser les records de vitesse. Carénée comme une torpille et propulsée par deux moteurs électriques, elle portait un nom résumant ce désir d’aller toujours plus vite : la Jamais Contente.
Cette malédiction de la vitesse s’exerce au-delà du réseau routier. Revenons à Internet. Nous ne sommes jamais satisfaits de notre vitesse de connexion. Lorsque j’ai commencé à surfer sur le Net avec un modem à haut débit, cela me semblait aller à la vitesse de l’éclair. À présent, c’est devenu banal, presque un peu léthargique ; lorsqu’une page ne se charge pas immédiatement, je perds patience. Même un délai de deux ou trois secondes suffit à me faire appuyer nerveusement sur la souris pour tenter d’accélérer les choses. La seule solution me semble résider dans une connexion plus rapide.
Tandis que nous persistons dans notre accélération, notre relation au temps devient toujours plus tendue et tourmentée. N’importe quel ouvrage médical vous dira qu’une obsession microscopique du détail est un symptôme classique de la névrose. La tendance incessante à réduire le temps en morceaux toujours plus petits – un claquement de doigts prend cinq cents millions de nanosecondes, soit dit en passant – nous rend plus conscients de son passage, plus désireux d’en tirer le maximum… et plus névrosés.
La nature même du temps semble également avoir changé. Dans un lointain passé, la Bible enseignait qu’« il y a une saison pour chaque chose et un temps pour toute entreprise sur cette Terre » – un temps pour naître, pour mourir, pour se soigner, pour pleurer, pour rire, pour aimer et ainsi de suite. Dans Don Quichotte, Cervantès observe : « Que no son todos los tiempos unos » (« Tous les temps ne se ressemblent pas »). Dans un monde ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, cependant, tous les temps se confondent : nous payons nos factures le samedi, faisons du shopping le dimanche, emportons notre ordinateur portable dans notre lit, travaillons la nuit, nous lançons dans des petits déjeuners qui durent toute la journée. Nous nous moquons des saisons en consommant des fraises au milieu de l’hiver et des galettes des Rois toute l’année. Avec le portable, les récepteurs d’appels et Internet, tout un chacun est désormais joignable en permanence.
Certains avancent qu’une culture du « tout accessible à toute heure » peut permettre aux gens de se sentir moins pressés en leur donnant la liberté de travailler et de faire les courses quand bon leur semble. Cela équivaut à prendre ses désirs pour des réalités. Une fois les limites envolées, la compétition, l’avidité et la peur nous encouragent à appliquer le principe de Franklin à chaque moment du jour ou de la nuit. C’est pourquoi le sommeil lui-même n’échappe pas à cette hâte frénétique. Nous sommes des millions à étudier, apprendre des langues étrangères ou réviser des techniques de management pendant notre sommeil. Sur un site Internet consacré à l’apprentissage nocturne, l’agression de ce qui demeurait comme l’unique moment où nous pouvions ralentir sans nous sentir coupables est présentée comme une excitante perspective de développement personnel. « Vos heures de non-éveil – un tiers de votre vie – sont actuellement non productives. Puisez dans cet énorme potentiel pour faire avancer votre carrière, améliorer votre santé et votre bonheur ! »
Si profonde est notre névrose du temps que nous avons inventé une nouvelle sorte de thérapeutes pour nous aider à la surmonter. Faites entrer les gourous de la gestion du temps ! Certains de leurs conseils, offerts à profusion dans d’innombrables livres et séminaires, sont cohérents. Beaucoup recommandent de faire moins de choses afin de les faire mieux – un dogme fondamental de la philosophie de la lenteur. Mais la plupart évitent de s’attaquer à la cause profonde de notre malaise : l’obsession de gagner du temps. Bien au contraire, ils l’encouragent. En 2000 est paru un ouvrage de David Cottrell et Mark Layton intitulé 175 Façons d’en faire plus en moins de temps. Écrit dans une prose essoufflée et à l’emporte-pièce, l’ouvrage est un manuel de maximisation de l’efficacité, pour aller plus vite. Le conseil no 141 énonce simplement : « Faites tout plus vite ! »
Dans cette brève formule, les auteurs résument clairement ce qui ne va pas dans le monde moderne. Réfléchissez-y une minute : faites tout plus vite. Y a-t-il réellement un sens à lire Proust en accéléré, à faire l’amour en moitié moins de temps ou à cuire chaque repas au micro-ondes ? Certainement pas, mais le simple fait que l’on puisse écrire des choses comme « Faites tout plus vite ! » souligne à quel point nous avons dérapé et combien il est urgent de repenser notre mode de vie dans sa globalité.
Il n’est pas trop tard pour repartir du bon pied. Même à l’ère des histoires-minute pour aller dormir, il existe une alternative au « toujours plus vite ». Et, bien que cela sonne comme un paradoxe, le mouvement pour la lenteur se développe à toute allure.
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