Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

Carl Honoré · Chapitre 10 sur 16

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Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

9 - Pour un art du temps libre

9

 

Pour un art du temps libre

 

La capacité à remplir intelligemment son temps libre est le produit

ultime de la civilisation.

Bertrand Russell (1872-1970)

 

Dans un monde obsédé par le travail, le temps libre n’est pas à prendre à la légère. Le droit au loisir a même été reconnu, au titre des droits humains fondamentaux, par les Nations Unies, en 1948. Un demi-siècle plus tard, nous sommes submergés de livres, de sites Internet, de magazines, d’émissions de télévision, et même de suppléments à la presse quotidienne, tous dédiés à l’assouvissement de nos hobbies et de nos loisirs. Leur étude est même devenue une discipline universitaire.

L’art de faire le meilleur usage de son temps libre n’est pas une préoccupation nouvelle ; il y a deux mille ans, Aristote déclarait qu’un des défis essentiels auquel l’homme devait faire face n’était autre que l’occupation de son temps libre. Au cours de l’Histoire, les élites, parfois appelées « classes oisives », avaient plus que tout autre le temps de peser cette question. Au lieu de trimer pour joindre les deux bouts, elles passaient leur temps en jeux de société, activités sociales et pratique de sports. À l’époque moderne, cependant, les loisirs sont devenus plus démocratiques. Dans les premiers temps de la révolution industrielle, les masses travaillaient trop dur et étaient trop pauvres pour tirer le meilleur parti du temps libre qu’il leur restait. Mais à mesure qu’augmentèrent leurs revenus et que diminua le temps de travail, une culture des loisirs commença à émerger. Comme le travail, le loisir tendit à s’officialiser. Beaucoup de nos passe-temps actuels ont vu le jour au e XIX siècle. Le foot, le rugby, le hockey et le base-ball sont devenus des sports-spectacles. Les villes ont aménagé des parcs destinés à accueillir les promeneurs et les pique-niqueurs. Les classes moyennes ont investi les courts de tennis, les clubs de golf et se sont rendues en masse dans les nouveaux musées, les théâtres et les music-halls. L’amélioration des techniques d’impression, conjuguée à l’envol du taux d’alphabétisation, fut à l’origine d’une véritable explosion de la lecture.

Pendant que les loisirs se popularisaient, les gens commencèrent à débattre de leur finalité. Beaucoup de victoriens les voyaient avant tout comme une évasion par rapport au travail ou un moyen de travailler mieux. D’autres allèrent plus loin en suggérant que ce que nous faisions de notre temps libre donnait de la chair, de la forme et du sens à nos vies. « C’est dans le plaisir que l’homme vit véritablement, a dit l’essayiste américaine Agnès Repplier. Le temps libre est le matériau à partir duquel l’homme tisse la véritable étoffe de sa vie. » Platon pensait que la plus haute forme de loisir consistait à rester calme et réceptif au monde – un point de vue repris par les intellectuels modernes, et parmi eux Franz Kafka : « Vous n’avez pas besoin de quitter la chambre. Restez assis à votre table et écoutez. N’écoutez même pas, attendez, simplement. N’attendez même pas, restez bien tranquille et solitaire. Le monde s’offrira librement à vous sans masque. Il n’a pas d’autre choix. Il se roulera en extase à vos pieds. »

Tant d’avis éclairés ayant prédit « la fin du travail » au e XX siècle, les experts se sont demandé comment les gens allaient faire face à tout ce temps libre. Certains redoutaient que nous ne devenions paresseux, corrompus et immoraux. L’économiste John Maynard Keynes prétendit que les masses allaient gaspiller leur vie à écouter la radio. D’autres furent plus optimistes. En 1926, William Green, le président de la Fédération américaine du travail, voyait dans la réduction du temps de travail la libération de l’homme et de la femme, qui leur permettrait de connaître un « développement plus élevé de leurs aptitudes spirituelles et intellectuelles ». Selon le philosophe anglais Bertrand Russell, beaucoup mettraient à profit leur « surplus » de temps libre pour leur développement personnel : ils liraient ou étudieraient et s’adonneraient à de sages occupations propices à la méditation telles que la pêche, le jardinage ou la peinture. Dans son essai de 1935 Éloge de l’oisiveté, Russell écrit qu’une journée de travail de quatre heures nous rendrait « plus amicaux, moins oppressifs et moins enclins à considérer les autres avec suspicion ». Avec tout ce temps libre, la vie serait douce, calme et civilisée.

Sept décennies plus tard, pourtant, la révolution des loisirs demeure un doux rêve. Le travail domine toujours nos vies, et lorsque nous bénéficions de temps libre, nous l’utilisons rarement à nous plonger dans quelque rêverie de calme et de sensibilité. Bien au contraire, fidèles en cela à Frederick Taylor, nous nous pressons de remplir d’activités le moindre moment disponible. Un créneau libre dans l’emploi du temps constitue plus souvent une source de panique que de plaisir.

La prophétie de Russell s’est malgré tout en partie réalisée : les gens consacrent plus de temps libre à des activités calmes et contemplatives. Le jardinage, la lecture, la peinture, la fabrication d’objets : tout cela satisfait une nostalgie grandissante pour un temps où le culte de la vitesse était moins puissant et où faire une chose bien, en éprouvant un réel plaisir à la faire, était plus important que de tout faire plus vite.

Les produits de l’artisanat sont une parfaite expression de la philosophie de la lenteur. Tandis que le rythme de vie s’accélérait au XIXe siècle, beaucoup de gens se détournèrent des marchandises fabriquées en série qu’écoulaient les usines fraîchement sorties de terre. William Morris et d’autres partisans du mouvement Arts and Crafts né en Grande-Bretagne reprochaient à l’industrialisation de laisser la machine prendre le dessus en étouffant l’esprit créatif. Ils se proposèrent de revenir à une fabrication à la main, lente et attentive. Les artisans produisirent (entre autres) du mobilier, des textiles ou de la poterie à partir de méthodes traditionnelles et préindustrielles. Leurs objets furent salués comme les symboles d’une époque plus douce et plus aimable. Plus d’un siècle plus tard, alors que la technologie semble dicter sa loi, notre passion pour le « fait main » est plus forte que jamais. On peut l’observer notamment à travers le culte du « fait maison » inspiré par la décoratrice Martha Stewart, le développement du mouvement Slow Food ou la folie du tricot qui balaie actuellement l’Amérique du Nord.

À l’instar d’autres savoir-faire domestiques tels que la cuisine et la couture, le tricot est tombé en désuétude pendant la seconde moitié du XXe siècle. Le féminisme dénonça la tradition du « fait maison » comme la malédiction des femmes et comme un obstacle majeur à l’égalité des sexes. Et pour celles qui luttaient pour se faire une place dans le monde du travail, le tricot était une occupation bonne pour Mamie dans son fauteuil à bascule. Mais à présent qu’hommes et femmes se retrouvent plus ou moins sur un pied d’égalité, les arts domestiques d’antan reviennent en force.

Mis en avant par des féministes à la mode telle Debbie Stoller et salué par les faiseurs de tendances comme le « nouveau yoga », le tricot est désormais officiellement à la mode. Certaines des célébrités les plus en vue d’Hollywood – Julia Roberts, Gwyneth Paltrow, Cameron Diaz – en sont des adeptes ferventes. Depuis 1998, plus de quatre millions d’Américains de moins de trente-cinq ans, en majorité des femmes, se sont mis au tricot. On les repère à New York, en vestes Ralph Lauren et chaussures Prada, tricotant furieusement dans le métro ou assis dans le siège confortable d’un Starbucks (chaîne de cafés américaine, plutôt chic). Sur d’innombrables sites Internet, les fans de tricot échangent des tuyaux de toute sorte, du choix de la meilleure laine pour des mitaines au moyen de se débarrasser d’une crampe au doigt. De nouvelles boutiques branchées proposent de séduisants fils à tricoter – genre fausse fourrure ou cachemire – qu’on ne trouvait auparavant que chez les créateurs de mode.

Bernadette Murphy a capturé l’air du temps dans son livre publié en 2002, Zen and the Art of Knitting (Zen et Art du tricot). Elle voit dans ce retour aux aiguilles et au fil à tricoter une réaction de grande ampleur à la superficialité du monde moderne. « Notre culture est actuellement assoiffée de sens, en demande de choses qui nous relient avec le monde et avec les autres, de choses qui soient une vraie nourriture de l’âme. Le tricot est un moyen de prendre le temps d’apprécier la vie, de trouver ce sens et de créer ces liens. »

Dans les salons, les dortoirs de collège et les cafétérias d’entreprise de toute l’Amérique, des femmes se joignent à des cercles de tricot, où elles nouent autant d’amitiés que de mailles ou presque. Les pulls, bonnets et écharpes qu’elles confectionnent offrent une alternative aux plaisirs éphémères de la consommation moderne. Alors que les articles manufacturés peuvent être fonctionnels, durables, beaux et même inspirés, le simple fait qu’ils soient fabriqués en série en fait des produits jetables. Dans son unicité, ses excentricités et ses imperfections, un article fait main, tel un châle tricoté, porte l’empreinte de son créateur. Nous pouvons évaluer le temps et le soin qu’a nécessités sa fabrication et ressentir à leur égard un plus profond attachement.

« Dans le monde moderne où il est si facile, si peu cher et si rapide d’acheter, les choses ont perdu de leur valeur. Quelle valeur accorder en effet à un objet que vous pouvez acheter en dix autres exemplaires identiques, en un instant ? constate Bernadette Murphy. Lorsqu’un article est fait à la main, on sait que quelqu’un y a investi du temps – ce qui l’imprègne d’une réelle valeur. »

L’auteur s’est tournée vers le tricot de façon presque accidentelle. Lors d’un voyage en Irlande en 1984, elle se déchira le tendon d’Achille et se retrouva dans l’impossibilité de marcher pendant deux mois. Elle se mit alors à tricoter pour s’occuper et trouva l’activité immensément apaisante.

Le tricot est, par nature, une activité lente. On ne peut tricoter plus vite en appuyant sur un bouton ou un cadran numérique. La véritable joie du tricot naît plus du temps que l’on y passe que du résultat final. Des études montrent que la danse rythmée et répétitive des aiguilles peut abaisser le rythme cardiaque et la pression sanguine, en amenant le tricoteur à un état de tranquillité proche de la méditation. « Ce qu’il y a de mieux, dans le tricot, c’est sa lenteur, poursuit Bernadette Murphy. Cela prend tellement de temps que l’on peut apprécier la beauté inhérente à chaque petite tâche menant à la réalisation d’un pull. On sait que l’ouvrage ne sera pas fini le jour même – et sans doute pas avant de longs mois –, ce qui nous permet de faire la paix avec la nature indéterminée de la vie. Tricoter est un apprentissage de la lenteur. »

De nombreux amateurs font de leur passe-temps un antidote au stress et à la précipitation de la vie moderne. Ils tricotent avant et après leurs rendez-vous professionnels, pendant leurs téléconférences comme à la fin d’une rude journée. Certains déclarent que les effets apaisants persistent bien après avoir reposé les aiguilles et les aident à conserver leur calme dans un environnement de travail peu stable. Bernadette Murphy pense que le tricot l’aide à passer en mode de pensée lente. « En fait, je peux sentir la partie active de mon cerveau se relâcher – ce qui m’aide à démêler l’écheveau de mes pensées. Une merveilleuse façon de remettre de l’ordre dans la caboche d’un écrivain. »

Cette folie du tricot finira-t-elle par s’essouffler ? Difficile à dire. La mode est notoirement capricieuse. Le « tricoté main » peut être tendance aujourd’hui ; mais que se passera-t-il lorsque gros pulls et écharpes funky ne feront plus la une de Vogue ? Certains remiseront probablement leurs aiguilles et passeront à la lubie suivante, mais beaucoup continueront. Dans un univers de haute technologie, au rythme toujours plus accéléré, un passe-temps bien concret, qui aide les gens à lâcher prise, a toutes les chances de rester attractif.

Il en va de même pour le jardinage. Dans presque toutes les cultures, le jardin est un sanctuaire, un lieu de repos et de réflexion. Niwa, le mot japonais désignant le jardin, signifie « lieu clos purifié pour le culte des dieux ». L’acte même de jardiner – planter, tailler, désherber, arroser et attendre que les choses poussent – peut nous aider à prendre notre temps. Pas plus que le tricot, le jardinage ne peut céder à la vitesse. Même avec une serre, on ne peut faire fleurir une plante à la demande, ni toujours modifier le cours des saisons pour les plier à nos besoins. La nature a son rythme propre ; dans un monde sous pression, où tout est calculé pour un maximum d’efficacité, s’y abandonner peut avoir des vertus thérapeutiques.

Le jardinage est devenu un passe-temps populaire au cours de la révolution industrielle. Il donna aux citadins une impression d’idylle rurale et fit rempart au rythme frénétique des villes nouvelles. L’Angleterre, tôt industrialisée, ouvrit la voie. Au e XIX siècle, l’atmosphère polluée des grandes villes rendit les cultures malaisées, notamment au centre de Londres, mais dans les banlieues, les classes moyennes commencèrent à installer des jardins ornementaux avec parterres de fleurs, arbustes et plans d’eau.

Passons directement au e XXI siècle, où le jardinage a de nouveau l’ascendant. Dans un monde où tant de métiers tournent autour de la gestion de données sur un écran d’ordinateur, les gens commencent à apprécier le plaisir simple et tranquille de plonger ses mains dans la terre. Comme le tricot, le jardinage a bouleversé son image de passe-temps pour retraités pour devenir un loisir à la mode et une détente pour les gens de tous âges et de tous milieux. Le magazine Time a récemment salué l’émergence d’un « chic de l’horticulture ». À travers le monde industriel, pépinières et magasins de jardinage sont bourrés de jeunes gens en quête de l’arbuste ou de la plante idéaux, du pot en céramique parfait. Une enquête menée en 2002 pour le compte d’un centre d’études familiales a montré que 78,3 millions d’Américains passaient du temps à jardiner, faisant de cette activité le premier des loisirs de plein air. Il en va de même en Grande-Bretagne, où les émissions consacrées au jardinage sont diffusées aux heures de grande écoute et où les présentateurs aux mains vertes tels que Charlie Dimmock et Alan Titchmarsh sont de véritables vedettes. Une émission de radio comme Gardener’s Question Time (La Question du jardinier), lancée pour la première fois par la BBC après la Seconde Guerre mondiale, a vu doubler son audience depuis le milieu des années 1990.

Branché, jeune et urbain, Matt James est le nouveau visage du jardinage. Son programme télévisé The City Gardener (Le Jardinier des villes) apprend aux citadins britanniques pressés comment mettre Mère Nature à leur porte. James est convaincu que le jardinage, au-delà de nous remettre en contact avec le rythme des saisons, peut également rapprocher les gens : « Le jardinage ne représente pas seulement un retour à la nature. Un jardin bien conçu est le parfait endroit où inviter ses amis, ouvrir quelques bières et allumer un barbecue. Sa dimension sociale est très importante. »

James a hérité sa passion du jardin de sa mère ; il en a fait son passe-temps puis son métier depuis la fin de sa scolarité. Ce qu’il apprécie le plus dans ce contact avec la terre et les plantes, c’est le calme qu’il en retire. « Jardiner peut être incroyablement frustrant lorsqu’on débute ; vos plantes meurent, cela semble exiger des tonnes de travail, mais une fois passé ce premier cap difficile, tout devient très apaisant et relaxant. On peut déconnecter, être avec soi-même, laisser son esprit vagabonder. Alors que tout le monde est tellement pressé tout le temps, nous avons plus que jamais besoin de loisirs plus tranquilles, comme le jardinage. »

Dominique Pearson ne pourrait pas davantage abonder dans ce sens. Âgé de vingt-neuf ans, ce courtier d’une banque londonienne vit à cent à l’heure. Les chiffres crépitent sur son écran la journée durant, l’obligeant à prendre en une fraction de seconde des décisions pouvant faire gagner – ou perdre – des millions à son employeur. Il avait l’habitude de carburer au bourdonnement incessant de la salle des marchés et de gagner des primes conséquentes. Mais quand la bulle spéculative s’évanouit, il commença à souffrir d’anxiété. Sa petite amie lui suggéra de se mettre au jardinage, cela lui ferait sûrement du bien. Étant plutôt un amoureux de la bière et du rugby, Pearson avait quelques doutes, mais il accepta de tenter l’expérience.

Il arracha les vieux pavés de la terrasse attenante à l’arrière de son appartement et les remplaça par un petit gazon. Le long des bordures, il planta des roses, des crocus et de la lavande, des renoncules, du jasmin d’hiver et un wisteria. Il investit aussi dans un lierre grimpant et quelques pieds de tomates, et pour finir remplit son appartement de plantes en pots. Trois ans plus tard, sa maison est une fête pour les sens. Par un après-midi d’été, les parfums de son jardin écrasé de soleil prennent un caractère entêtant.

Dominique Pearson pense que le jardinage améliore ses performances professionnelles. Tandis qu’il désherbe ou qu’il taille, son esprit s’apaise et de ce silence émergent certaines de ses plus brillantes idées. Il est moins tendu en salle des marchés et dort mieux la nuit. Dans presque tous les aspects de sa vie, il se sent plus calme, plus investi et moins pressé. « Jardiner fonctionne comme une thérapie, sans avoir à payer le prix d’une thérapie », dit-il.

Après une dure journée de travail, la plupart des gens sont malgré tout plus enclins à attraper la télécommande plutôt qu’un plantoir ou une paire d’aiguilles à tricoter. Regarder la télévision est sans conteste le passe-temps numéro un au monde et le plus grand consommateur de notre temps libre. Un Américain moyen lui consacre en moyenne quatre heures par jour, l’Européen trois. La télé peut nous amuser, nous informer, nous distraire et même nous détendre, mais pas dans un esprit « lent » au sens le plus pur du terme. L’étrange lucarne ne nous accorde ni temps de pause, ni temps de réflexion. Elle nous dicte son rythme, qui est souvent bousculé – successions rapides d’images, dialogues du tac au tac et montages serrés. Qui plus est, lorsque nous regardons la télévision, nous ne sommes pas connectés à notre environnement. Au contraire, nous sommes assis sur le divan, abreuvés d’images et de mots, sans rien donner en retour. La plupart des études montrent que les plus intoxiqués sont ceux qui consacrent le moins de temps à ce qui fait les plaisirs de la vie – la cuisine, les conversations familiales, l’exercice, l’amour, la vie sociale ou encore le bénévolat.

Nombreux sont ceux qui décident de rompre avec la télévision pour un style de vie plus épanouissant. C’est aux États-Unis que le mouvement antitélévision est le plus actif. Chaque année depuis 1995, un groupe de pression baptisé TV-Turnoff Network (Réseau pour l’extinction de la télé) encourage le public à éteindre son poste une semaine entière au mois d’avril. En 2003, plus de 7 millions de personnes ont répondu à l’appel, aux États-Unis et ailleurs. La plupart des pantouflards ayant réduit les heures passées devant leur petit écran ont constaté qu’ils passaient plus de temps à des occupations authentiquement lentes.

Parmi celles-ci, la lecture. Comme le tricot et le jardinage, l’acte de s’asseoir et de s’abandonner à la chose écrite est un défi au culte de la vitesse. Selon les mots du philosophe français Paul Virilio : « Lire suppose un temps de réflexion, une décélération qui détruit l’efficacité d’une dynamique de masse. » Même lorsque les ventes de l’édition stagnent ou sont en baisse, beaucoup d’entre nous, particulièrement des citadins éduqués, envoient au diable la dynamique d’efficacité pour se blottir dans un fauteuil avec un bon bouquin. On peut même parler d’une renaissance de la lecture.

Il n’est que de voir le phénomène Harry Potter  : il n’y a pas si longtemps, il était communément admis que la lecture était en voie de disparition chez les jeunes. Les livres étaient, disait-on, trop ennuyeux, trop « lents » pour une génération élevée à la PlayStation. Mais J. K. Rowling a changé tout cela. Aujourd’hui, des millions d’enfants de par le monde dévorent la saga Harry Potter, dont le dernier opus pèse près de 800 pages. Et en découvrant les joies du monde de l’écrit, les jeunes se sont mis en quête d’œuvres d’autres auteurs. Lire devient même légèrement à la mode. Au fond du car scolaire, les gosses feuillettent les dernières parutions de Philip Pullman et Lemony Snicket. Mine de rien, la littérature enfantine est passée des oubliettes au-devant de la scène, avec à-valoir conséquents et adaptations cinématographiques à la clé. En 2003, les éditions Puffin ont versé un million de livres à Louisa Young pour Lionboy (L’Enfant-Lion), l’histoire d’un gamin qui découvre qu’il peut parler aux chats après avoir été griffé par un léopard. En Grande-Bretagne, les ventes de livres destinés à la jeunesse ont grimpé de 40 % depuis 1998.

Le développement des groupes de lecture est un autre signe du grand retour de ce passe-temps. Les cercles de lecture sont nés au milieu du XVIII e siècle, en partie dans le but de faire circuler les livres, qui coûtaient cher, mais également pour jouer un rôle de forums sociaux et intellectuels. Deux siècles et demi plus tard, on les voit fleurir un peu partout, y compris dans les médias. En 1998, la BBC a lancé un Club du livre mensuel sur l’éclectique Radio 4 et une émission similaire sur le service international. Oprah Winfrey a lancé son très influent Book Club en 1996. Les romans qui y sont présentés, même ceux dont les auteurs sont encore inconnus, se hissent invariablement en tête des ventes. En 2003, après un intermède de dix mois, Oprah a ressuscité son Book Club avec un intérêt nouveau pour les classiques de la littérature. Vingt-quatre heures après avoir été recommandé, le roman de John Steinbeck À l’Est d’Éden, publié pour la première fois en 1952, est passé du 2356e rang à la deuxième place dans la liste des ventes d’Amazon.

Les clubs de lecture attirent des professionnels occupés en quête d’un moyen enrichissant pour se détendre et se faire des relations. Paula Dembowski a rejoint l’un de ces groupes à Philadelphie en 2002. Diplômée de littérature anglaise, elle a commencé à lire de moins en moins à mesure que décollait sa carrière de professionnelle du recrutement. Puis, un jour, cette jeune femme de trente-deux ans a réalisé qu’elle n’avait pas ouvert un roman depuis six mois. « Cela résonna en moi comme un signal d’alarme : j’étais en train de perdre mon équilibre, confie-t-elle. Certes, je voulais revenir à la lecture, mais je la voyais également comme un moyen de rééquilibrer ma vie. » Pour faire de la place aux livres, elle commença à moins regarder la télévision et à réduire peu à peu ses engagements à l’extérieur après le travail. « J’avais complètement oublié la relaxation totale que procure le fait de s’asseoir et de passer une soirée entière avec un bon roman. Vous entrez dans un autre monde, et tous vos petits soucis (et même les gros) s’évanouissent. La lecture donne aux choses une couleur différente, plus calme. »

Pour beaucoup, l’acte de lire reste une pratique lente en elle-même. Mais certains vont plus loin en faisant l’effort de lire moins vite. Cécilia Howard, écrivain américain d’origine polonaise, se décrivant elle-même comme « une personne pressée et un profil de type A », établit un parallèle entre la lecture et la pratique sportive : « Ma devise est que tout ce qui vaut la peine d’être lu vaut la peine d’être lu lentement. Pensez-y comme à l’équivalent mental d’un exercice de SuperSlow. Si vous voulez vraiment vous muscler, vous faites vos mouvements le plus lentement possible. Et si vous voulez corser la performance, vous vous exécutez si lentement que cela frise l’immobilité. Et c’est ainsi qu’il faut lire Emily Dickinson. »

L’écrivain israélien Amos Oz va dans le même sens. Dans une récente interview, il nous recommandait d’aller moins vite dans nos lectures. « Je prône l’art de la lecture lente. Chaque petit plaisir que je peux imaginer ou que j’ai pu expérimenter est plus délicieux, est encore plus un plaisir si je le déguste à petites gorgées, si je prends mon temps. La lecture ne fait pas exception. »

Lire lentement ne veut pas dire « consommer moins de mots à la minute ». Il nous suffit de poser la question à Jenny Hartley, enseignante anglaise et spécialiste de cercles de lecture. En 2000, son groupe basé à Londres a décidé de lire La Petite Dorrit de Charles Dickens comme on l’aurait fait à l’époque de sa parution, à savoir sous forme d’épisodes mensuels étalés sur un an et demi. Ce qui supposait de résister à l’injonction bien moderne de courir à la fin du livre, mais cela valait le coup d’attendre. Chacun a apprécié ce rythme de lecture lento. Ayant déjà lu le roman six fois dans le cadre de son travail pédagogique, Hartley fut ravie de découvrir qu’une lecture plus lente l’ouvrait à un nouveau monde de détails et de nuances. « Quand on survole le texte, on ne peut apprécier certaines plaisanteries et stratégies d’attente, comme le jeu bâti par Dickens à base d’histoires secrètes et d’intrigues cachées. Lire cette œuvre plus lentement est bien plus satisfaisant. » Dans le cadre de son cours à l’université de Roehampton, dans le Surrey, elle en fait désormais l’expérience avec ses étudiants en leur faisant consacrer un semestre entier à la lecture de Middlemarch de George Eliot.

À des milliers de kilomètres de là, dans les prairies canadiennes, Dale Burnett, professeur d’éducation à l’université de Lethbridge, a mis au point une version high-tech de la lecture lente. Chaque fois qu’il se lance dans la lecture d’une œuvre de quelque nature qu’elle soit – excepté les romans de gare –, il en tient le journal sur Internet. Après chaque séance de lecture, il y consigne ses notes et ses impressions, des détails basiques sur l’intrigue et les personnages, enfin toute réflexion que lui inspire le texte. Il lit le même nombre de mots à la minute, mais prend deux à quatre fois plus de temps pour terminer un livre. Lorsque je le rencontre, il progresse lentement dans Anna Karenine, lisant une heure ou deux, puis passant autant de temps à coucher ses réflexions et ses impressions dans son cyberjournal. Il déborde d’enthousiasme pour la finesse de compréhension de la nature humaine dont témoigne Tolstoï. « J’estime avoir une bien meilleure appréciation des livres que je lis aujourd’hui. La lecture approfondie est un peu un antidote au rythme effréné qui est le nôtre actuellement. »

On peut dire la même chose de l’art. La peinture, la sculpture, tout acte de création artistique entretient un lien particulier avec la lenteur. Comme l’a noté l’écrivain américain Saul Bellow, « l’art a quelque chose à voir avec la poursuite du calme au milieu du chaos. Un calme qui s’apparenterait à […] l’œil du cyclone […], à une pause de l’attention au milieu de la distraction ».

Dans le monde entier, des artistes analysent au microscope notre relation à la vitesse. Leurs œuvres tendent souvent à nous faire passer à un mode plus contemplatif. Dans une vidéo, l’artiste norvégienne Marit Folstad s’est représentée en train de souffler dans un gros ballon rouge jusqu’à le faire éclater. Son but est que le public s’arrête assez longtemps pour se mettre à penser. « En usant d’une série de métaphores visuelles centrées sur le corps, le souffle et l’exploration des limites de la résistance physique, je m’efforce de faire ralentir le spectateur » dit-elle.

Dans la vie quotidienne, au-delà des galeries et des lofts, le public s’adonne à l’art pour ralentir le rythme. L’une des premières enseignes en anglais que je repère à Tokyo est celle d’un cours de relaxation artistique. Kazuhito Suzuki se sert de la peinture pour trouver la tranquillité. Concepteur de sites Internet dans la capitale, il saute d’une échéance professionnelle à l’autre. Pour éviter le surmenage qui lui pend au nez, cet homme de trente-six ans s’est inscrit à une activité artistique en 2002. À présent, chaque mercredi soir, il se joint à une douzaine d’autres élèves pour deux ou trois heures de reproduction de modèles ou de natures mortes. Pas d’échéances, pas de compétition, pas de pression – juste lui et son art. De retour dans son petit appartement, Suzuki peint toutes sortes d’objets à l’aquarelle, d’une coupe de fruits à ses manuels d’informatique. Sa dernière œuvre représente le mont Fuji un matin de printemps. Dans son bureau, le chevalet est posé juste à côté de son ordinateur : yin et yang, travail et loisir, en parfaite harmonie. « La peinture m’aide à trouver l’équilibre entre vitesse et lenteur – ce qui me rend plus calme et davantage maître des choses », dit-il.

La musique peut avoir des effets similaires. Chanter et jouer d’un instrument ou écouter les autres sont parmi les plus anciennes formes de passe-temps. Exaltante, stimulante ou émouvante, la musique peut aussi être apaisante ou relaxante – toutes qualités que nous sommes nombreux à rechercher. Recourir à la musique pour calmer ses nerfs n’est pas chose nouvelle. En 1742, le comte Kaiserling, alors ambassadeur de Russie à la cour de Saxe, demanda à Bach de lui écrire une musique qui l’aide à vaincre son insomnie. Le compositeur revint avec les Variations Goldberg. Deux siècles et demi plus tard, même l’homme de la rue fait appel à la musique classique pour se relaxer. Les stations de radio proposent des programmes entiers à base de morceaux doux et apaisants. Des compilations classiques utilisant dans leurs titres les mots relaxation, détente, décompression ou apaisant se vendent comme des petits pains.

Les auditeurs ne sont pas les seuls à rechercher passionnément un changement de tempo. Un nombre croissant de musiciens – près de deux cents au dernier recensement – estime qu’une grande partie du répertoire classique est joué trop rapidement. Beaucoup de ces rebelles font partie du mouvement baptisé Tempo Giusto (« le Tempo juste »), qui se donne pour mission de convaincre les chefs, les orchestres et les solistes du monde entier de se livrer à une activité pas du tout moderne : aller doucement.

Pour en savoir plus, je fais un saut en Allemagne pour assister à un concert de Tempo Giusto. Par un calme soir d’été, une petite foule se tient en file indienne devant une maison de quartier de la banlieue de Hambourg. Des affiches sur la porte annoncent un programme familier de sonates de Beethoven et de Mozart. Dans l’auditorium moderne inondé de soleil, un piano à queue, seul, sous une rangée de fenêtres. Après avoir pris place, les spectateurs se préparent au concert, éteignent leurs téléphones mobiles et s’éclaircissent ostensiblement la gorge – rituel typique du public de concert à travers le monde. Rien ne me semble différent de tous les concerts auxquels il m’a été donné d’assister à ce jour – jusqu’à ce que le pianiste entre en scène.

Homme entre deux âges, Uwe Kliemt est un Allemand à la carrure solide, au pas élastique et à l’œil malicieux. Au lieu de s’asseoir immédiatement à son clavier pour débuter le concert, il reste debout devant son Steinway rutilant et s’adresse au public : « J’aimerais vous parler de la lenteur. » Puis, comme il le fait avant chaque concert dans toute l’Europe, il se lance dans une mini-conférence sur les maux engendrés par le culte de la vitesse, ponctuant son discours en agitant sa paire de lunettes comme un chef d’orchestre ferait de sa baguette. Un murmure d’approbation parcourt le public lorsque le pianiste, qui se trouve également être un membre de la Société pour la décélération du temps, récapitule brièvement les principes d’une philosophie de la lenteur : « Il ne sert à rien de tout faire plus vite pour la seule raison que nous en avons la possibilité ou que nous en ressentons le besoin. Le secret, dans la vie, est de toujours chercher le tempo giusto. Et ce n’est jamais plus vrai qu’en musique. »

D’après Kliemt et ses amis, les musiciens ont commencé à jouer plus vite à l’avènement de l’ère industrielle. Tandis que le monde prenait de la vitesse, ils ont accéléré avec lui. Au tout début du e XIX siècle, le public est tombé amoureux d’une nouvelle génération de pianistes virtuoses, tel Franz Liszt, suprêmement doué, qui jouait avec une stupéfiante dextérité. En élevant le tempo d’un cran, ce virtuose révélait toute son excellence technique et faisait frissonner le public.

Les avancées dans la technologie des instruments peuvent également avoir joué un rôle dans cette accélération du jeu. C’est également au XIXe siècle que le piano atteignit son apogée. Il se révéla plus puissant et mieux à même de faire sonner les notes ensemble que ses prédécesseurs, le clavecin et le clavicorde. En 1878, Brahms écrivait qu’« au piano […] tout se passe plus vite, avec plus de vivacité et un tempo plus léger ».

Miroir fidèle de l’obsession moderne de l’efficacité, l’enseignement musical emprunta à l’éthique industrielle. Les élèves commencèrent à apprendre en jouant des notes plutôt que des morceaux. La culture du travail acharné devint prédominante. Les élèves pianistes d’aujourd’hui peuvent passer six à huit heures par jour sur leur clavier quand Chopin recommandait de ne pas dépasser les trois heures quotidiennes.

Selon Uwe Kliemt, toutes ces tendances ont contribué à alimenter l’accélération du tempo classique. « Pensez aux grands compositeurs qui ont précédé le e XX siècle – Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Mendelssohn, Brahms. Nous les interprétons tous à un rythme trop rapide. »

Il ne s’agit pas d’une conception répandue. Au sein du monde musical, la plupart des gens n’ont jamais entendu parler de tempo giusto, et ceux qui connaissent le mouvement tendent à le regarder de haut. Certains spécialistes sont cependant sensibles à l’idée que la musique classique souffre d’une accélération excessive de tempo. Les preuves sont là : dans une lettre datée du 26 octobre 1876, Liszt écrivait qu’il avait pris « presque une heure »* pour jouer la sonate Hammerklavier op. 106 de Beethoven. Cinquante ans plus tard, Arthur Schnabel ne la jouait qu’en quarante minutes, et il se trouve aujourd’hui des pianistes pour la survoler en trente-cinq.

Les compositeurs d’antan reprochaient aux musiciens de succomber au virus de la vitesse. Il arriva à Mozart lui-même d’entrer dans une colère noire à ce sujet. En 1778, il envoya une lettre cinglante à son père après avoir entendu Abbe Vogler, grand musicien de l’époque, massacrer sa sonate en ut majeur K 330, lors d’une soirée musicale : « Vous pouvez aisément imaginer que la situation fût intolérable pour que je ne puisse m’empêcher de lâcher un “Bien trop prompt”. » Beethoven connut exactement le même sentiment. « Une malédiction pèse sur les virtuoses, se plaignit-il un jour. Leurs doigts entraînés sont toujours en avance sur leurs émotions, parfois même sur leurs pensées. » Cette méfiance du tempo accéléré persista au e XX siècle. On raconte que Mahler conseillait aux jeunes chefs de ralentir l’allure plutôt que de l’accélérer lorsque le public commençait à s’ennuyer.

À l’instar du plus vaste mouvement Slow, les musiciens de tempo giusto ne sont pas opposés à la vitesse en elle-même. Ce qu’ils récusent, en revanche, est cette conception très moderne selon laquelle le plus rapide serait toujours le mieux. « La rapidité peut procurer une grande excitation, et il y a de la place pour elle dans la vie comme dans la musique, dit Kliemt. Mais il faut poser des limites et ne pas en faire un usage systématique. Il est stupide de boire un verre de vin trop vite… et il est stupide de jouer Mozart trop rapidement. »

Il n’est cependant pas toujours facile de trouver le bon tempo. Car le tempo musical est davantage un art qu’une science. La cadence d’interprétation d’un morceau peut varier avec les circonstances – l’humeur du musicien, son type d’instrument, la nature de l’occasion, le caractère du public, le lieu, l’acoustique, le moment de la journée et jusqu’à la température de la pièce. Un pianiste est susceptible de ne pas jouer une sonate de Schubert de manière exactement identique selon qu’il se trouve dans une salle de concert bondée ou en présence de quelques amis. Les compositeurs eux-mêmes sont réputés varier les tempi de leurs propres œuvres d’un concert à l’autre. De nombreuses compositions musicales s’accommodent bien de cadences différentes. Le musicologue britannique Robert Donington le résume en ces termes : « Le bon tempo d’un morceau de musique, quel qu’il soit, est celui qui lui va comme un gant va à la main, c’est-à-dire l’interprétation qu’en donne celui qui est en train de la jouer. »

On se dit que les grands musiciens ont sûrement dû laisser des indications sur le tempo qu’ils jugeaient « adapté » à leur musique ? Eh bien, pas vraiment. Beaucoup d’entre eux n’ont laissé aucune précision. Presque toutes les notations que nous trouvons dans les œuvres de Bach furent ajoutées par ses élèves et disciples après sa mort. Au e XIX siècle, la plupart des compositeurs indiquaient le tempo à l’aide de termes italiens tels que presto, adagio ou lento, tous sujets à interprétation. Le terme andante a-t-il le même sens chez un pianiste moderne que chez Mendelssohn ? L’arrivée du métronome de Maelzel en 1816 ne parvint pas plus à régler la question. De nombreux compositeurs du e XIX siècle luttèrent pour convertir le tic-tac mécanique de l’objet en notations de tempo intelligibles. Brahms, qui mourut en 1897, résuma cette confusion dans une lettre à Henschel : « D’après l’expérience qui est la mienne, chaque compositeur ayant laissé des indications métronomiques les a retirées tôt ou tard. » Pour compliquer encore les choses, les éditeurs de musique ont pris l’habitude au fil des années de modifier les notations de tempo inscrites sur les partitions qu’ils publient.

Tempo Giusto prend un chemin controversé dans la restauration des véritables intentions de compositeurs plus anciens. En 1980, le musicologue hollandais W. R. Talsma posa les bases philosophiques du mouvement dans son livre intitulé The Rebirth of the Classics : Instruction for the Demechanization of Music (Renaissance des classiques : instructions pour la démécanisation de la musique). Sa thèse, dérivée d’une étude exhaustive d’enregistrements historiques et des structures musicales, est que nous interprétons systématiquement de manière fausse les notations métronomiques. Chaque note devrait en réalité correspondre à deux battements de pendule (de droite à gauche et retour) plutôt, comme le veut l’usage commun, qu’à un seul battement. Afin d’honorer le vœu de compositeurs antérieurs au e XIX siècle, nous devrions donc réduire de moitié les cadences. Talsma pense néanmoins que les œuvres les plus lentes – comme par exemple le premier mouvement de la sonate Clair de lune de Beethoven – ne devraient pas être ralenties à ce point, voire pas du tout, parce que, depuis l’ère industrielle, les musiciens l’ont interprétée plus lentement ou dans le tempo original, pour en souligner la sentimentalité et accentuer le contraste avec des passages plus rapides. Cet avis, cependant, ne fait pas l’unanimité des membres de Tempo Giusto. Ainsi la compositrice allemande Grete Wehmeyer, auteur d’un ouvrage paru en 1989, Prestissimo : the Rediscovery of Slowness in Music (Prestissimo : la redécouverte de la lenteur en musique), pense que tous les classiques d’avant l’industrialisation, vifs ou lents, devraient être joués moitié moins vite qu’au tempo communément admis aujourd’hui.

Les musiciens de Tempo Giusto se rangent soit aux idées de Talsma, soit à celles de Wehmeyer, ou adoptent une position médiane. Certains prêtent moins attention aux notations métronomiques au profit de preuves plus historiques ou simplement de ce qui leur semble juste. Chacun pourtant s’accorde à penser qu’un tempo plus lent peut mettre en lumière les détails internes à l’œuvre, les notes et nuances qui leur confèrent son caractère propre.

Même les sceptiques peuvent être ébranlés. Aujourd’hui, le représentant le plus en vue de Tempo Giusto pour la musique orchestrale est probablement Maximianno Cobra, chef d’orchestre d’origine brésilienne en charge de l’Orchestre philharmonique européen de Budapest. Bien que ses enregistrements réalisés en 2001 des neuf symphonies légendaires de Beethoven aient pris deux fois plus de temps que les interprétations habituelles, cela lui a néanmoins valu des jugements favorables. Le critique musical Richard Elen a ainsi concédé que « de nombreux détails se révèlent dans cette interprétation, qui sont d’ordinaire exposés si vite qu’on peut rarement les entendre ». Bien qu’il n’apprécie pas cette approche lente, il a admis, mais avec réticence, qu’elle puisse être plus proche des conceptions de Beethoven et a qualifié d’« extrêmement bonne » la prestation de Cobra.

Reste alors à nous poser une question : s’il est vrai que nous jouons les classiques plus vite que ne le faisaient nos ancêtres, est-ce si mauvais que cela ? Le monde évolue et nos sensibilités avec lui. Nous ne pouvons éluder le fait que nous avons appris à apprécier un tempo musical plus rapide. Le e XX siècle est placé sous le signe de l’accélération des rythmes, le ragtime ayant mené au rock’n’roll puis au disco, au speed metal et, au bout du compte, à la techno. Lorsque Mike Jahn publia en 1977 How to Make a Hit Record (Comment faire un album à succès), il enseignait aux apprentis pop stars qu’un tempo de cent vingt pulsations par minute était l’idéal pour un tube dansant. Selon lui, tout ce qui dépassait les cent trente-cinq pulsations par minute ne plairait qu’aux allumés des cadences rapides. Au début des années 1990, les musiques drum’n’bass et jungle s’accommodaient de cent soixante-dix pulsations par minute. En 1993, un grand nom de la techno, Moby, sortit ce qui allait s’inscrire au Guinness des records comme le tube le plus rapide de tous les temps : Thousand montait à mille pulsations par minute au point que certains auditeurs fondent en larmes à son écoute.

La musique classique a elle aussi évolué, et les variations extrêmes de tempo sont devenues à la mode au e XX siècle. Les orchestres jouent également bien plus fort aujourd’hui que par le passé ; la manière dont nous consommons le répertoire classique a évolué. Dans un monde toujours pressé, qui a le temps de s’asseoir et d’écouter une symphonie ou un opéra du début jusqu’à la fin ? Le plus souvent, nous en écoutons les meilleurs passages dans des compilations. Terrifiées à l’idée d’ennuyer leur public, certaines radios dédiées à la musique classique entrecoupent leur programmation d’interventions d’animateurs au débit rapide, de hit-parades et de concours futiles. Certaines privilégient des morceaux plus courts ou des interprétations plus rapides. D’autres réduisent les pauses indiquées par les compositeurs sur la partition.

Tout cela affecte notre réception de la musique ancienne. Si cent pulsations à la minute accéléraient le rythme cardiaque au e XVIII siècle, ils auraient plutôt tendance à provoquer des bâillements à l’ère de Moby. Au XXIe siècle, pour vendre des disques et remplir les salles de concert, les musiciens sont-ils sans doute amenés à jouer certains classiques à un tempo plus élevé… et peut-être que ce n’est pas la fin du monde. Même Uwe Kliemt ne souhaite pas mettre les interprétations plus rapides hors la loi. « Je ne veux pas être dogmatique et indiquer précisément à chacun comment il devrait jouer, parce qu’il y a de la place pour la diversité, dit-il. Je pense simplement que, si les gens ont l’opportunité d’écouter leur morceau favori interprété plus lentement et le font dans un état d’esprit ouvert, ils sauront alors intimement que cela résonne mieux. »

Ma tête bourdonne encore de ce grand débat sur le tempo quand Uwe Kliemt s’assoit enfin au piano dans cette salle de Hambourg. Ce qui suit est un croisement entre un concert et un séminaire. Avant chaque morceau, Kliemt joue quelques mesures au tempo accéléré que privilégient la plupart des pianistes, puis rejoue le même segment à un tempo plus lent, avant de commenter les différences.

La première œuvre du programme est une sonate de Mozart bien connue : en ut majeur, K 279. J’en écoute souvent l’enregistrement dans l’interprétation de Daniel Baremboïm. Kliemt commence par jouer un morceau de la sonate à une cadence familière à l’oreille moderne. Cela sonne bien. Puis il ralentit à un tempo qu’il considère comme le tempo giusto. Sa tête balance rêveusement tandis que ses doigts caressent le clavier. « Lorsque l’on joue trop vite, la musique perd son charme, ses nuances les plus fines et son caractère, nous dit-il. Parce que chaque note a besoin de se développer, nous avons besoin de cette lenteur pour en faire ressortir la mélodie et l’intensité. » Jouée au-dessous du tempo habituel, la sonate commence par résonner bizarrement. Puis la démarche prend sens. À mes oreilles profanes, pour le moins, elle paraît alors plus riche, plus texturée, plus mélodieuse, dans la version Tempo Giusto. Cela coule bien. D’après le chronomètre que j’ai introduit en cachette dans la salle de concert, Kliemt joue les trois mouvements de la sonate en vingt-deux minutes et six secondes. Sur mon CD, Baremboïm réduit la même partition à quatorze minutes.

Comme Talsma, Kliemt pense qu’il faut jouer moins vite les morceaux classiques les plus vifs et laisser les plus lents à peu près tels qu’ils sont. Il maintient pourtant que l’interprétation au tempo giusto va au-delà d’une simple réinterprétation des indications métronomiques. Il faut entrer dans la musique, en éprouver tous les contours, découvrir la pulsation naturelle de l’œuvre, son eigenzeit (ou « temps naturel », voir chap. 3). Uwe Kliemt accorde une grande importance à l’idée de faire coïncider le tempo musical aux rythmes du corps humain. En 1784, Mozart publia une fameuse sonate intitulée Rondo alla turca, ou Marche turque. La plupart des pianistes contemporains jouent cette œuvre à un rythme exubérant, proche du galop, au mieux d’un trot assez enlevé. Le tempo choisi par Kliemt, plus lent, évoque plutôt une marche de soldats.

La danse est également une autre pierre de touche. Beaucoup d’œuvres classiques anciennes furent écrites pour la danse – ce qui suppose que les aristocrates d’antan étaient capables d’entendre les notes et d’en suivre le déroulement. « Au temps de Mozart, la musique était encore un langage, remarque notre pianiste. Si vous jouez trop vite, personne ne comprend plus rien. »

Le concert se poursuit. Kliemt accorde le même traitement aux trois dernières œuvres, une fantaisie de Mozart et deux sonates de Beethoven, qui sonnent toutes trois merveilleusement. Après tout, un musicien peut ralentir le tempo et conserver une expression de vitesse et de vivacité, en jouant d’une manière très rythmée. Mozart joué lentement s’écoute-t-il mieux que Mozart joué vite ? C’est inévitablement une affaire de goût. L’alternative sonne à peu près comme la version acoustique d’un tube très rythmé passant sur MTV. Il y a de la place pour les deux dans ce monde toujours plus rapide. Pour ma part, j’aime le style Tempo Giusto, mais j’apprécie toujours d’écouter Daniel Barenboïm jouer Mozart et Beethoven à sa manière.

Pour connaître un peu mieux l’opinion du public, je fais un sondage personnel à l’issue du récital de Hambourg. Un universitaire d’un certain âge aux cheveux fous n’est pas convaincu : « Trop lent, trop lent, trop lent », marmonne-t-il. D’autres cependant paraissent enchantés de ce qu’ils viennent d’entendre. Gudula Bischoff, une inspectrice des impôts entre deux âges en tailleur crème et chemisier fleuri, est une admiratrice de longue date d’Uwe Kliemt. Elle lui attribue le mérite de lui avoir révélé le génie de Bach. « Lorsqu’on entend jouer Uwe, c’est beau, c’est une manière complètement nouvelle d’entendre la musique, dit-elle avec un air rêveur que l’on n’imagine pas forcément chez un inspecteur des impôts. Parce qu’on peut entendre les notes qu’il joue, la mélodie ressort bien mieux, et la musique en paraît plus vivante. »

Kliemt a fait au moins une nouvelle adepte ce soir. Dans la file des spectateurs qui attendent de le rencontrer après le concert, Natascha Speidel, une jeune femme sérieuse de vingt-neuf ans qui étudie le violon, a l’habitude de survoler les œuvres à la vitesse standard des musiciens ordinaires. « Dans les écoles de musique, la technique est une grande priorité, et on pratique beaucoup la vitesse, me dit-elle. Nous entendons des morceaux joués vite, nous travaillons et nous jouons vite. Je me sens à l’aise avec un tempo rapide. »

Je lui demande ce qu’elle a pensé d’Uwe Kliemt.

« Merveilleux, dit-elle. Je croyais qu’un tempo lent serait ennuyeux, mais c’est l’inverse. La musique était beaucoup plus intéressante : on percevait bien plus de détails qu’avec un tempo rapide. À la fin, j’ai regardé ma montre et j’ai pensé : “Wouaouh ! Déjà deux heures.” Le temps a passé bien plus vite que je ne m’y attendais. »

La jeune femme n’est pas pour autant pressée d’adhérer au mouvement Tempo Giusto. Elle aime toujours jouer vite et elle sait que jouer lentement aurait des conséquences sur ses notes à l’école de musique. Cela pourrait même saborder son rêve de faire partie d’un orchestre. « Je ne peux me permettre pour l’instant de jouer lentement en public, parce que les gens s’attendent à un autre tempo ; mais peut-être vais-je jouer plus lentement pour moi seule, de temps en temps. Il faut que j’y réfléchisse. »

Pour Kliemt, l’épisode est en soi un triomphe : un germe de lenteur a été planté. Après que la foule s’est dispersée dans la douceur du soir, nous nous attardons sur l’aire de parking, savourant un beau coucher de soleil. Le pianiste est en pleine forme. Sans aucun doute, il sait que Tempo Giusto se prépare à une bataille difficile. Avec leurs fonds de catalogue à écouler et leur réputation à protéger, les « poids lourds » de la musique classique ont peu de temps à consacrer à un mouvement proclamant qu’ils ont passé leur vie à jouer et à diriger en suivant un mauvais tempo… Uwe Kliemt lui-même est toujours en train d’affiner sa quête du tempo giusto. Trouver la bonne cadence suppose maints et maints tâtonnements : certains de ses derniers enregistrements sont plus rapides que ceux d’il y a dix ans. « Peut-être suis-je allé un peu loin au début, lorsque j’ai commencé à explorer la lenteur, reconnaît-il. Beaucoup de points restent encore à discuter. »

Quoi qu’il en soit, le musicien bouillonne d’une ardeur messianique. Comme d’autres adeptes de Tempo Giusto, il pense que le mouvement pourrait constituer la plus importante révolution au sein de la musique classique depuis plus d’un siècle. Et il puise sa conviction dans les progrès enregistrés par d’autres campagnes en faveur de la lenteur. « Il y a quarante ans, les gens se moquaient de l’agriculture bio, et aujourd’hui il semblerait qu’elle s’apprête à devenir une norme nationale en Allemagne, observe-t-il. Peut-être que, d’ici quarante ans, tout le monde jouera Mozart plus lentement. »

Tandis que Tempo Giusto s’essaie à récrire l’histoire de la musique classique, d’autres se servent de la cadence lente pour lancer un défi symbolique au culte de la vitesse.

Un vieux phare sur les quais de la Tamise, dans la partie orientale de Londres, est désormais le siège de ce qui pourrait devenir le plus long concert jamais interprété. Le projet, baptisé Longplayer, est parti pour durer mille ans. La musique repose sur un enregistrement de vingt minutes de sons vibrants de bols tibétains. Toutes les deux minutes, un ordinateur iMac rejoue six segments de l’enregistrement sur des tons différents, produisant une bande-son qui ne se répétera jamais durant un millénaire. Jem Finer, le créateur de Longplayer, a voulu prendre une position forte contre l’étroitesse de vue de notre monde intoxiqué de vitesse. « Quand tout va toujours plus vite et que notre fenêtre d’attention se réduit de jour en jour, nous ne savons plus ce que c’est que de ralentir, me dit-il. Je voulais réaliser quelque chose qui évoque le temps comme un long et lent processus plutôt que comme un espace à parcourir à toute vitesse. » S’asseoir en haut d’un phare offrant une vue sur la Tamise et écouter le bourdonnement profond et méditatif des bols tibétains est une expérience très apaisante. Le projet Longplayer touche un public plus vaste que la somme des pèlerins se rendant dans l’est de Londres. Au cours de l’année 2000, un deuxième iMac s’est mis à émettre ces sons rassurants au sein de la zone de repos du Dôme du millénaire, de l’autre côté du fleuve. La radio nationale danoise lui a également ouvert ses ondes pendant quatre heures sans interruption en 2001. En ce moment même, Longplayer est diffusé sur Internet.

Un autre de ces projets-marathons est en préparation à Halberstadt, petite ville allemande célèbre pour ses orgues anciennes. L’église locale Saint-Burchardi, édifice du e XII siècle mis à sac par Napoléon, est le lieu d’un concert qui se terminera en l’an 2640 si les sponsors le veulent bien. La partition a été écrite en 1992 par John Cage, compositeur américain d’avant-garde. Son titre, assez approprié, est ASLSP – pour As Slow aS Possible (Aussi lentement que possible). La durée de l’œuvre a longtemps été l’objet de controverses parmi les connaisseurs. Certains estimaient que vingt minutes suffisaient. D’autres, jusqu’au-boutistes, ne voulaient rien au-dessous de l’infini. Après avoir consulté un groupe de musicologues, de compositeurs, d’organistes, de théologiens et de philosophes, la ville se décida pour une durée de 639 ans – soit le temps exact écoulé depuis la création de l’orgue Blockwerk qui fit sa renommée.

Pour rendre justice à l’œuvre de John Cage, les organisateurs commandèrent un orgue destiné à résister aux siècles. Des poids attachés aux touches du clavier font tenir les notes très longtemps après que l’organiste les a jouées. Le récital ASLSP a commencé en septembre 2001 par une pause qui a duré dix-sept mois durant laquelle le seul son entendu fut celui du passage de l’air dans les soufflets. En février 2003, un organiste est venu jouer les trois premières notes, qui se sont répercutées dans l’église jusqu’à l’été 2004, date à laquelle les deux notes suivantes ont été jouées.

Le concept d’un concert si lent qu’un individu ayant entendu la première note ne vivra pas assez longtemps pour entendre la note finale a clairement éveillé l’intérêt du public. Des centaines de spectateurs fondent sur Halberstadt chaque fois qu’un organiste vient jouer une nouvelle grappe de notes. Et au cours des longs mois d’intervalle, les visiteurs se pressent pour en recueillir les sons résiduels qui résonnent et font écho dans l’église.

J’ai assisté au concert de l’été 2002, alors que les soufflets se chargeaient continûment d’air et avant que l’orgue définitif ne soit installé. Norbert Kleist, un avocat d’affaires membre du projet John Cage, fut mon guide. Nous nous rencontrâmes non loin de l’église Saint-Burchardi. De l’autre côté de la place, une ancienne ferme avait été reconvertie en logements sociaux et abritait un atelier de meubles. À côté de l’église se dressait une sculpture moderne faite de cinq piliers métalliques disjoints. « Cela symbolise la brisure du temps », m’expliqua Norbert Kleist en sortant un trousseau de clés de sa poche.

Nous franchîmes une lourde porte de bois pour entrer dans l’église, qui était spectaculairement vide. Ni bancs, ni autel, ni tableaux religieux – juste un sol de gravier et un haut plafond entrecroisé de poutres en bois. L’air était frais et embaumait la vieille maçonnerie. Au-dessus de nos têtes, les pigeons battaient des ailes, perchés au rebord des fenêtres. Dans l’un des transepts, logés dans un grand coffre de noyer, l’orgue et ses soufflets se tenaient repliés comme une centrale électrique miniature, sifflant et soufflant dans le demi-jour. Son chuintement doux, presque musical, rappelait celui d’une locomotive à vapeur entrant en gare à la fin d’un long voyage.

Kleist me dépeignit ce concert de 639 ans comme un défi au rythme de vie haletant et bousculé du monde moderne. Alors que nous sortions de l’église, laissant l’orgue remplir ses vastes poumons, il observa : « Peut-être sommes-nous au début d’une révolution de la lenteur ? »

 

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