Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

Carl Honoré · Chapitre 6 sur 16

Pages du PDF

Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

5 - Un esprit sain dans un corps sain

5

 

Un esprit sain dans un corps

 

sain

 

L’art de reposer son esprit et de l’affranchir de tout souci

ou préoccupation est probablement l’un des secrets d’énergie

de nos grands hommes.

Capitaine J. A. Hadfield

 

Par un frais matin de printemps, au cœur des terres du Wiltshire, une marche en pleine nature semble la chose la plus évidente au monde. Les troupeaux broutent paisiblement dans les prés vallonnés. Des cavaliers vous croisent au petit trot. Les oiseaux volent bas au-dessus des bois touffus. Toute l’agitation de la ville semble retirée à des kilomètres. Tandis que je poursuis ma promenade sur un chemin de campagne, en faisant crisser le gravier sous mes pas, je peux me sentir rétrograder d’une vitesse ou deux, comme cela devrait toujours être le cas. Je suis là pour apprendre à apaiser mon esprit.

Dans cette guerre livrée au culte de la vitesse, la ligne de front se situe d’abord dans notre tête. Cette hâte compulsive restera ancrée dans notre fonctionnement jusqu’à ce que notre attitude change. Mais changer ce que nous pensons n’est que le début de la démarche. Si la philosophie de la lenteur est appelée à s’enraciner, nous devons aller plus en profondeur. C’est notre façon de penser qu’il faut changer.

Telle une abeille dans un parterre de fleurs, l’esprit humain butine naturellement d’une pensée à l’autre. Dans un monde professionnel où tout va très vite, où les informations pleuvent et les délais courent à toute allure, nous sommes tous mis en demeure de penser vite. Plus que la réflexion, c’est la réaction qui est à l’ordre du jour. Pour rentabiliser notre temps au maximum et éviter l’ennui, nous remplissons chaque moment disponible par de la stimulation mentale – à quand remonte la dernière fois où vous vous êtes assis(e) sur une chaise et avez fermé les yeux, juste pour vous détendre ?

Le fait de garder l’esprit occupé équivaut à un gaspillage de nos plus précieuses ressources. C’est vrai, notre cerveau peut faire des merveilles à grande vitesse. Mais il en accomplira tellement plus si on lui donne de temps à autre le loisir de se détendre. Apaiser radicalement notre esprit peut améliorer notre santé, notre calme intérieur, augmenter notre concentration et notre capacité à penser de façon plus créative. Cela peut nous apporter ce que Milan Kundera appelle une « sagesse de la lenteur ».

Les spécialistes estiment que le cerveau dispose de deux modes de fonctionnement. Dans son livre Hare Brain, Tortoise Mind, Why Intelligence Increases When You Think Less (Intelligence du lièvre, Cerveau de tortue, pourquoi l’intelligence s’accroît quand on pense moins), le psychologue anglais Guy Claxton les identifie comme la pensée rapide et la pensée lente. La première est rationnelle, analytique, linéaire et logique. Elle opère quand nous agissons sous pression, quand nous avons peu de temps. C’est sur ce mode que fonctionnent les ordinateurs et le monde professionnel contemporain. Elle fournit des solutions claires à des problèmes bien définis. La pensée lente est intuitive, primitive et créative. Elle entre en jeu quand toute pression a disparu et que nous avons le temps de laisser les idées en veilleuse émerger à leur rythme. Elle initie des prises de conscience riches et subtiles. Les scanners montrent que ces deux modes de pensée produisent différentes ondes cérébrales – ondes alpha et thêta plus lentes en mode de pensée lente, et ondes bêta plus rapides en phase de pensée rapide.

La relaxation est souvent un précurseur de la pensée lente. On sait désormais que les gens sont plus créatifs lorsqu’ils sont calmes, tranquilles et délivrés du stress, alors que la pression du temps leur met des œillères. Dans une étude menée en 1952, on avait demandé à un groupe de transcrire une simple phrase en un code basique. Tantôt les chercheurs rendaient les textes sans commentaires, tantôt ils demandaient aux participants s’il leur était possible d’aller plus vite. Invariablement, ces derniers pataugeaient dès qu’on leur demandait de passer à la vitesse supérieure. Dans une étude séparée, des chercheurs canadiens ont mis en évidence que les patients hospitalisés en attente d’être opérés complétaient de façon moins créative des expressions telles que « aussi gros que » ou « aussi froid que ».

Ces découvertes recoupent ma propre expérience. Mes moments d’illumination se produisent rarement dans un bureau ou dans une réunion sous haute pression, mais plus souvent lorsque je suis détendu – plongé dans mon bain, en train de faire la cuisine ou de courir dans un parc. Les plus grands penseurs de l’histoire connaissaient certainement les bienfaits de ce changement de vitesse cérébrale. Charles Darwin se définissait lui-même comme un « penseur lent », tandis qu’Albert Einstein était connu pour passer des heures les yeux au plafond, dans son bureau de l’université de Princeton. Et dans les nouvelles d’Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes évalue les preuves d’un crime en entrant dans un état quasi méditatif, avec « une expression vide dans les yeux ».

Bien sûr, la pensée lente n’est en elle-même que plaisir et rêverie, sans la rigueur de la pensée rapide. Nous devons être capables d’analyser et d’évaluer les idées qui remontent de notre subconscient – et il nous faut souvent le faire vite. Einstein était conscient de la nécessité d’associer ces deux intelligences : « Les ordinateurs sont incroyablement rapides, précis et stupides. Les êtres humains sont incroyablement lents, imprécis et brillants. Ensemble, ils sont d’une puissance qui défie l’imagination. » C’est pourquoi les êtres les plus intelligents et les plus créatifs savent quand laisser leur esprit divaguer et quand se mettre sérieusement au travail. En d’autres termes, quand prendre leur temps et quand aller vite.

Mais alors, comment le reste du monde peut-il avoir accès à cette pensée tranquille, particulièrement dans un monde qui privilégie la vitesse et l’action ? La première étape est de se détendre – mettre de côté l’impatience, arrêter de se battre et apprendre à accepter l’incertitude et l’inaction. Attendre que les idées mûrissent dans l’obscurité plutôt que de chercher frénétiquement à les faire remonter à la surface. Laisser l’esprit calme et tranquille. Comme l’a résumé un maître zen : « Au lieu de dire : “Ne t’assieds pas là ; fais quelque chose” nous devrions dire le contraire : “Ne fais absolument rien ; assieds-toi là.” »

La méditation est un moyen d’éduquer l’esprit à la tranquillité. Elle réduit la pression sanguine et génère plus d’ondes cérébrales lentes alpha et thêta. La recherche montre que les effets se prolongent bien après l’exercice de méditation en lui-même. Ainsi dans une étude réalisée en 2003, des scientifiques du Centre médical de l’université de San Francisco ont découvert que le mélange « bouddhique » de méditation et de concentration, en affectant l’amygdale – une région du cerveau appartenant au système limbique et reliée à la peur, à l’anxiété et à la surprise –, rendait ses adeptes plus sereins et moins enclins à perdre leur calme.

La méditation n’est pas une chose nouvelle. Des gens de toute confession y ont recours depuis des millénaires dans leur recherche d’harmonie intérieure et d’éveil spirituel – ce qui peut expliquer qu’elle conserve cette image un peu farfelue. Pour beaucoup, la méditation reste associée à des moines à la tête rasée psalmodiant des « Aum » dans leur temple, en haut d’une montagne, ou à une caricature New Age à l’air suffisant, assise dans la position du lotus.

Pourtant, avec la « démocratisation » de la méditation, ces préjugés commencent à dater un peu. Dix millions d’Américains la pratiquent désormais régulièrement, et des lieux de méditation fleurissent un peu partout dans le monde industriel, que ce soit dans les aéroports, les écoles, les prisons ou les hôpitaux. Des professionnels épuisés par le stress et ravagés par la vitesse (parmi eux des agnostiques radicaux ou des athées) s’inscrivent en masse à des retraites spirituelles mettant la méditation au menu. Quelques-unes des personnes les moins évaporées au monde, parmi lesquelles Bill Ford, président-directeur général de Ford Motors, en sont désormais de fervents pratiquants.

Pour comprendre comment marche la méditation et comment elle peut s’inscrire dans notre philosophie de la lenteur, je m’engage donc à suivre les trois premiers jours d’une retraite qui en dure dix, en plein Wiltshire rural. La session est assurée par le Centre international de méditation (IMC), un réseau bouddhiste international né en Birmanie en 1952. Son antenne britannique a démarré en 1979 et siège désormais dans une ferme en briques rouges désaffectée et dans ses dépendances. Non loin s’élève une pagode moderne, dans un jardin paysager, ses arabesques dorées brillant au soleil printanier.

J’arrive un vendredi après-midi, plein d’appréhension. Vais-je supporter de rester assis pendant des heures ? Serai-je la seule personne à ne pas porter de sarong ? Mes compagnons de retraite, quarante au total, viennent du monde entier – Angleterre, Allemagne, France, Australie, États-Unis. Sur les tables de la cafétéria, des bouteilles de sauce soja voisinent avec de grands pots de beurre de cacahuètes et de petits pots de Marmite (pâte à tartiner très salée). Beaucoup des participants sont des bouddhistes pratiquants, le crâne rasé et vêtus d’un sarong de couleur vive qui est la tenue traditionnelle birmane. Tout comme moi, ils sont simplement venus en quête d’un lieu paisible où apprendre l’art de la méditation.

Lors de la première séance de groupe, nous nous rassemblons dans une pièce longue et étroite, faiblement éclairée. Un portrait encadré du Sayagyi U Ba Kin, le fondateur du réseau IMC, est accroché au mur, en dessous d’une plaque déclarant en birman et en anglais : « La vérité doit triompher. » Enroulés dans des couvertures et alignés sur quatre rangs, les élèves sont assis ou agenouillés sur de petits tapis de sol rembourrés. Face à la classe, le maître Roger Bischoff, un Suisse aux manières douces accusant une forte ressemblance avec Bill Gates, est perché sur un tabouret, assis en tailleur.

Roger Bischoff nous explique que nous embarquons dans « l’Octuple Noble Voie », ainsi que l’a enseigné Bouddha. La première étape consiste à purifier nos actions en observant un code moral : ne pas tuer, ne pas voler, s’abstenir de relations sexuelles (durant le séjour), ne pas mentir, ne consommer ni drogues ni alcool. Le but est de développer notre concentration au cours des cinq premiers jours, puis de la mettre à profit au cours des cinq suivants, pour gagner en intuition et en sagesse. Dans l’idéal, les élèves parviennent à l’illumination – ou du moins sont en chemin vers elle.

Tout, au centre, est conçu pour apaiser et tranquilliser l’esprit. Beaucoup des stimuli qui nous encombrent l’esprit dans le monde moderne en sont bannis : on n’y trouve ni télévision, ni radio, ni livres, ni Internet, ni téléphones. Nous observons également le Noble Silence – en clair, pas de bavardage. La vie est ramenée à ses bases essentielles : manger, marcher, dormir, se laver et méditer.

Il existe bien des manières de méditer. La plupart impliquent de concentrer son esprit sur un point unique : un objet, par exemple une bougie ou une feuille de papier, un son ou un mantra ou même un concept – l’amour, l’amitié ou le fait de vieillir. La technique semble assez simple. Fermer les yeux, inspirer et expirer par le nez, fixer toute son attention sur un point situé juste au-dessus de la lèvre supérieure. D’une voix douce et mélodieuse, le maître nous enjoint de faire régner le calme, de relaxer et concentrer notre esprit sur le doux passage du souffle, juste en dessous des narines. Cela n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Mon mental, lui, semble n’en faire qu’à sa tête. Après cinq ou six respirations, il jaillit comme une boule de flipper, en rebondissant bruyamment d’une pensée à une autre. À chaque fois que je fixe mon attention sur le souffle, un nouveau bataillon de pensées sans lien les unes avec les autres se déchaîne dans ma tête – travail, famille, résumés sportifs, bribes de chansons populaires… bref, tout et n’importe quoi. Je commence à me demander si quelque chose ne va pas chez moi. Tous les autres ont l’air calme et concentré. Tandis que nous restons assis en rangs silencieux, comme les galériens d’un navire fantôme, je sens un besoin pressant de rire bêtement ou de crier une bêtise du genre « Au feu ! ».

Fort heureusement, Roger Bischoff s’entretient avec chaque élève deux fois par jour, pour mesurer ses progrès. C’est le seul moment où nous avons le droit de parler, et comme cela se passe au vu de tout le groupe, une indiscrétion est facile. « J’ai l’impression que je ne peux pas me calmer, dit un jeune homme d’une voix désespérée. Je suis en manque d’activité. » Bischoff lui prodigue une salve de fermes encouragements. « Même Bouddha avait du mal à calmer son esprit, nous dit-il. L’essentiel est de ne pas forcer le mental. Si vous vous sentez tendu(e) ou agité(e), allez vous allonger, prendre quelque chose dans la cuisine ou faire un tour. » À l’extérieur, le parc évoque une maison de convalescence, avec ses pensionnaires se frayant chacun un chemin entre les arbres.

Il est clair pourtant que la méditation a un effet, même sur les esprits les plus agités et altérés par le stress. À la fin de ma première soirée, je me sens déjà merveilleusement détendu. Et au fur et à mesure du week-end, je commence à ralentir, sans même y penser. Le samedi soir, je remarque que je prends plus de temps pour manger et me brosser les dents. J’ai commencé à monter les escaliers en marchant, au lieu de les gravir quatre à quatre. Je suis plus conscient de tout – mon corps et ses mouvements, la nourriture que j’absorbe, l’odeur de l’herbe à l’extérieur, la couleur du ciel. Dimanche soir, la méditation elle-même ne me semble plus hors d’atteinte. Mon esprit apprend à s’apaiser et à conserver son calme plus longtemps. Je me sens moins impatient et pressé. En réalité, je suis si détendu que je n’ai plus envie de partir.

Sans que je m’en rende compte, mon esprit s’est également engagé dans un processus de pensée lente très fructueux. À la fin du week-end, des idées de travail jaillissent de mon subconscient tels des poissons à la surface d’un lac. Avant de rentrer à Londres, je m’assieds dans la voiture pour les griffonner en vitesse.

Est-il possible de faire passer ce calme méditatif d’une retraite à la vie de tous les jours ? La réponse est positive mais nuancée. À l’évidence, la tentation de céder à la vitesse est bien plus intense à Londres qu’au fin fond du Wiltshire, et très peu d’adeptes du programme IMC atteignent le parfait état de zen. Néanmoins, la méditation peut adoucir les rigueurs d’une vie urbaine frénétique.

Après cette expérience, je m’enquiers auprès de nombreuses personnes des bienfaits qu’ils retirent de la méditation. Parmi elles, Neil Pavitt est un rédacteur publicitaire âgé de quarante et un an et vivant à Maidenhead, aux abords de Londres. Il a commencé à participer à des retraites de l’IMC au début des années 1990 pour devenir peu à peu un bouddhiste pratiquant. Il consacre désormais une heure chaque soir à la méditation.

Cette parenthèse lui procure un calme fondamental qui l’aide à franchir les rapides tumultueux du monde publicitaire. « C’est comme un rocher, quelque chose sur quoi je peux toujours compter. Une base solide où prendre racine, un centre où je peux toujours retourner puiser ma force, dit-il. Si je suis vraiment débordé ou que le boulot me stresse trop, je prends juste cinq ou dix minutes pour faire quelques exercices respiratoires – ce qui ramène le calme dans mon esprit. » Il confirme également que la méditation déverrouille la pensée lente. « C’est bon pour l’aspect créatif du travail, ça clarifie et apaise l’esprit, ajoute-t-il. Je trouve souvent que la méditation aide à éclaircir un problème ou faire remonter les bonnes idées à la surface. »

D’autres voies méditatives procurent les mêmes résultats. Plus de cinq millions de gens sur cette planète pratiquent désormais la méditation transcendantale, une technique simple qui prend de quinze à vingt minutes, deux fois par jour. Bien qu’elle ait été inventée en 1957 par un yogi indien, cette pratique n’est ancrée dans aucune tradition religieuse – ce qui explique pourquoi elle attire des gens comme Mike Rodriguez, un consultant en management basé à Chicago. « J’ai été séduit par l’idée d’apaiser mon mental sans y attacher aucun bagage spirituel ou religieux », me dit-il. Avant de pratiquer cette méditation transcendantale, il se sentait submergé par le rythme et la pression du travail. Le voici à présent tel un imperturbable guerrier d’entreprise. « Tout peut tourner autour de moi à 200 km/h – les téléphones, les courriels, les requêtes de mes clients –, cela ne m’affecte plus du tout comme avant. Je me vois comme un îlot de calme dans un océan de folie. »

À l’instar de Neil Pavitt, Mike Rodriguez se trouve plus créatif : « Je sens que j’aboutis maintenant à des solutions plus originales pour mes clients. Lorsque vous laissez à votre mental une chance de calmer le jeu, cela peut donner de très bonnes choses. »

Il est tout aussi évident que la méditation peut rendre heureux. En 2003, à Madison, des scientifiques de l’université du Wisconsin ont effectué des scanners de cerveaux d’adeptes du bouddhisme de longue date. Ils ont découvert que leurs lobes préfrontaux gauches, une zone reliée à la sensation de bien-être, étaient inhabituellement actifs. En d’autres termes, ces sujets étaient physiologiquement plus heureux. On peut émettre l’hypothèse que la méditation régulière stimulerait continuellement le lobe préfrontal gauche.

Ces découvertes ne surprennent pas Robert Holford. Chaque année, ce psychanalyste de cinquante-six ans réserve dix jours de son emploi du temps surchargé pour participer au séminaire de l’IMC dans le Wiltshire. Entre-temps, il essaie de méditer quotidiennement. Cette démarche permet à son esprit de tenir les idées noires à l’écart. « Un esprit apaisé est un avant-goût de la sagesse, déclare-t-il. C’est comme d’être assis en même temps sur la rive et dans la rivière – vous êtes engagé dans la vie, mais vous en avez aussi une vision plus large. Ce qui vous rend plus léger et plus heureux. »

N’en déplaise à feu mon scepticisme, la méditation fait désormais partie de ma routine quotidienne. Je consacre de courtes pauses – à peu près dix minutes à chaque fois – à méditer au milieu de la journée, et cela change tout. Je me remets à mon bureau détendu et les idées claires. Bien que de telles choses soient difficiles à mesurer, je crois que la méditation me rend plus conscient, plus à même d’apprécier le moment – plus lent, tout simplement.

Elle a également des conséquences bénéfiques sur le plan physique. Même si, depuis Descartes au e XVII siècle, la tradition philosophique occidentale a établi une opposition entre le corps et l’esprit, tous deux sont clairement connectés. Des études cliniques laissent penser que la méditation peut aider à conserver le corps en bon état de marche. Les médecins la prescrivent de plus en plus à leurs patients pour faire face à différentes affections : migraines, problèmes cardiaques, tension artérielle, colites, insomnie, crampes d’estomac, syndrome prémenstruel, infertilité, mais aussi dans les cas de maladies comme le sida, le cancer ou la dépression. Une étude menée sur cinq ans aux États-Unis a démontré que les gens qui pratiquent la méditation transcendantale ont 56 % moins de risques d’être hospitalisés.

L’univers de la forme a également découvert ce lien entre le corps et l’esprit et le rôle que le calme peut jouer dans le maintien optimal de l’un et de l’autre. Il est évident que l’idée d’un sport « lent » va à l’encontre des conceptions modernes. La gymnastique du e XXI siècle est le temple du bruit et de la fureur. Poussés par les battements sourds d’une bande sonore, les gens soufflent et halètent sur leur programme cardio et leur cours d’aérobic. J’ai vu une fois un entraîneur de gym affublé d’un tee-shirt proclamant « Allez vite. Allez fort. Ou rentrez chez vous ». Autrement dit, la meilleure façon de se construire un corps en meilleure forme serait de faire grimper le rythme cardiaque tout en haut de votre zone optimale.

Mais est-ce bien le cas ? Beaucoup des types d’exercices ayant émergé il y a des siècles en Asie sont basés sur l’apaisement du corps et le calme de l’esprit – une combinaison susceptible d’apporter de plus grands bénéfices qu’une simple suée sur un StairMaster.

Prenez le yoga, un très ancien régime hindou d’exercices physiques, spirituels et mentaux visant à l’harmonie du corps, du mental et de l’esprit. Le mot yoga signifie « uni » en sanscrit. En Occident, cependant, nous avons tendance à nous focaliser sur l’aspect physique de cette discipline – le contrôle du souffle, les mouvements lents et fluides, les postures, ou asanas. Le yoga peut faire des merveilles sur le corps : raffermir et tonifier les muscles, fortifier le système immunitaire, stimuler la circulation sanguine et augmenter la souplesse.

Mais la récompense physique n’est qu’un début. Beaucoup d’exercices orientaux apprennent aux gens à prolonger l’instant en se laissant glisser dans un état de calme disponibilité. Même dans les arts martiaux tels que le karaté, le judo et le kendo, où coups de pied et de poing sont portés à la vitesse de l’éclair, les pratiquants apprennent à cultiver un calme intérieur. Si l’esprit travaille trop vite, s’ils se sentent anxieux ou pressés, ils sont vulnérables. Par le biais de sa propre tranquillité intérieure, le maître en art martial apprend à ralentir ses adversaires de manière à les contrer plus facilement. Il doit être lent à l’intérieur pour se montrer rapide à l’extérieur. Les athlètes occidentaux appellent cela « être dans la zone ». Même lorsqu’ils accomplissent une performance physique à grande vitesse, ils demeurent intérieurement paisibles et tranquilles. John Brodie, un ancien joueur de football américain, star de son équipe – les San Francisco 49e RS –, parle comme un maître zen lorsqu’il évoque cette sérénité au cœur de la bataille : « Le temps semble se dilater considérablement, d’une manière presque irréelle, comme si chacun se mettait à bouger au ralenti. J’ai l’impression d’avoir absolument tout mon temps pour observer les receveurs exécuter leurs figures de jeu, et pourtant je suis conscient que la ligne de défense fonce vers moi plus vite que jamais. »

Le yoga peut aider à atteindre cette tranquillité intérieure. Il tend à alimenter le qi (la « force de vie », ou « énergie »), qui peut être altéré par le stress, l’anxiété, la maladie ou le surmenage. Ceux-là mêmes qui ravalent l’idée de qi au rang d’ânerie mystique reconnaissent souvent que le yoga les aide à apaiser leur univers mental. À travers ses mouvements calmes, contrôlés, ils améliorent leur conscience d’eux-mêmes et développent leur concentration et leur patience.

Dans un monde en perpétuelle recherche de calme intérieur et de perfection physique, le yoga fait donc office de manne céleste. On le pratique désormais partout, des bureaux aux hôpitaux en passant par l’usine ou le local des pompiers. De récentes études semblent prouver que le nombre d’Américains adeptes du yoga a triplé pour atteindre le chiffre approximatif de quinze millions, parmi lesquels nombre d’athlètes professionnels. Tous les suppléments de presse consacrés au voyage proposent des séjours de yoga dans des lieux exotiques. Mon propre fils y est initié dans sa crèche londonienne. Dans beaucoup de salles de gym, le yoga a détrôné l’aérobic au palmarès des cours préférés. Jane Fonda elle-même, reine attitrée de la discipline, s’est reconvertie pour proposer des cassettes de yoga.

Mark Cohen attribue sa santé et son calme à la pratique du yoga. Âgé de trente-quatre ans, ce courtier de Wall Street vit à cent à l’heure. Son job consiste à prendre des décisions en une fraction de seconde, et à ses heures perdues il pratique deux des sports les plus rapides qui soient : le basket et le hockey. Comme beaucoup, il a d’abord considéré le yoga comme un passe-temps réservé à des poules mouillées incapables d’exercer un « vrai » sport. Néanmoins, lorsqu’une de ses amies l’a invité à son cours, il s’y est rendu – en se bouchant le nez. Le premier soir, il fut étonné de la difficulté qu’il rencontrait à plier son corps dans les asanas et à quel point, malgré tout, il s’était senti détendu après le cours. Et bien qu’il ait compris par la suite que cette femme n’était pas pour lui, il s’inscrivit à un cours de yoga non loin de chez lui. Après des mois d’apprentissage, il était devenu plus souple. Il se sentait plus vigoureux et sa posture s’était tellement améliorée qu’il se débarrassa de son vieux coussin lombaire fixé en permanence au dossier de son siège de bureau. Il constate aujourd’hui une amélioration de son équilibre et de sa vitesse au basket comme au hockey. Mais ce que Cohen préfère dans le yoga, c’est la qualité de détente et de méditation qu’il procure. « Lorsque j’accomplis mes postures, tout s’apaise à l’intérieur de moi, me dit-il. Après le cours, je me sens détendu, mais j’ai également les idées claires. » Cette sensation influence également les autres aspects de sa vie. « Vous devriez me voir au travail, à présent. Quand cela devient vraiment la folie, je suis “Mister Zen”. »

Le yoga lui permet également d’entrer plus facilement dans un mode de pensée lente. Il arrive souvent au cours stressé par un problème de travail. Après avoir relaxé son corps et son esprit pendant une heure dans différentes positions, une solution lui vient parfois en tête. « Mon cerveau doit traiter les données à un niveau subconscient lorsque je fais du yoga, dit-il. Certaines de mes meilleures idées me viennent lorsque je rentre à pied de mon cours. »

D’autres sont intarissables quant à l’énergie que leur procure cette discipline. Dahlia Teale travaille dans un salon de coiffure de La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Elle avait l’habitude d’aller quatre fois par semaine à son club de gym pour prendre des cours d’aérobic et travailler sur les machines de cardio. En 2002, elle s’est inscrite à un cours de yoga avec une amie. Immédiatement, elle s’est sentie pleine d’énergie. « Avant, j’étais la plupart du temps épuisée en sortant de la gym, dit-elle. Avec le yoga, c’est l’inverse, je ressors avec un niveau d’énergie qui perdure. » Dahlia a résilié son abonnement au club de gym et se garde en forme en combinant le yoga, la marche et le vélo. Et elle a perdu trois kilos.

Le qi gong est une autre hygiène physique extrême-orientale dont l’approche douce vis-à-vis du corps et de l’esprit gagne de nouveaux adeptes. Souvent décrit somme un « yoga de la méditation et du mouvement », qi-gong est un terme générique employé pour définir toute une gamme d’exercices venant de la Chine ancienne, destinés à améliorer la santé en faisant circuler le qi dans le corps entier. En position debout et en se servant de la région pelvienne comme point d’appui, les pratiquants enchaînent lentement une série de postures qui étirent les lombaires. Le souffle, lent et profond, prend aussi toute son importance. Il ne s’agit pas ici de faire grimper ses pulsations cardiaques en transpirant copieusement, mais plutôt de contrôler et d’avoir conscience de son corps. On en améliore l’équilibre, la vigueur, la posture, le rythme du mouvement. Plus encore que le yoga, le qi gong aide à installer la détente de l’esprit dans un corps en mouvement. On lui connaît beaucoup de variantes, allant des arts martiaux tels que le kung-fu aux lents enchaînements du tai-chi.

En Occident, les gens s’en servent comme d’un moyen d’améliorer leur pratique sportive. Mike Hall donne des leçons de squash et de golf à Édimbourg, en Écosse, et ne jure que par la lenteur. Il affirme qu’en pratiquant le qi gong pour apaiser son esprit, il peut quasiment distinguer les points jaunes de sa balle de squash lorsqu’elle fend l’air dans sa direction. Grâce aux mouvements lents et contrôlés de cette discipline, ses élèves apprennent à se mouvoir de façon plus fluide sur le court de squash, plutôt que de se jeter brusquement à gauche et à droite, et développent une tranquillité d’esprit qui leur donne l’impression d’avoir assez de temps pour jouer n’importe quel coup. « Le paradoxe est que vous êtes en même temps immobile et en mouvement », me dit-il au téléphone.

Pour voir ce paradoxe en action, je lui rends visite à Édimbourg, à son club de squash. AMike Hall est un solide gaillard de quarante-cinq ans aux cheveux poivre et sel, affublé d’un léger zézaiement. Il termine un cours au moment où j’arrive. On le remarque d’emblée : tandis que les autres s’agitent en tous sens et ratent les balles, il évolue avec la grâce limpide d’un danseur de tango. Même lorsqu’il bondit en avant pour récupérer une balle difficile, il a l’air de flotter. Je me remémore ce fameux conseil contradictoire de ce héros de la formule 1 qu’était Jackie Stewart : « Pour aller plus vite, il faut parfois être plus lent. »

À la fin de la leçon, Hall m’entraîne dans quelques exercices de qi gong, en me poussant à penser à mes mouvements tout en restant fluide. Il revient toujours sur l’importance de conserver un centre stable, tant au niveau du tronc qu’au niveau du mental. « La plupart des gens pensent que le problème, au squash, est de ne pas aller assez vite, dit-il. En réalité, ils ne sont pas assez lents. » Son discours me paraît un peu éculé – ce qui me stimule à échanger quelques balles avec lui lorsque nous entrons sur le court. Dès le premier échange, je me retrouve le dos au mur. Hall couvre le terrain entier en fournissant un minimum d’efforts. Il me bat 9 à 2.

Après quoi, l’élève suivant, Jim Hughes, un professeur d’études commerciales de soixante-douze ans étonnamment en forme, me confie combien la pratique du qi gong l’aide à maîtriser son addiction à la vitesse. « Les choses ne changent pas du jour au lendemain, mais l’entraînement avec Mike a fait des merveilles sur mon jeu au squash, me dit-il. Je ne me précipite plus à tout bout de champ sur la balle comme je le faisais avant. » Le qi gong l’a également aidé à évacuer une partie de son agitation au travail : sur des missions de conseil, il avait en effet coutume de rendre en urgence un avis à ses clients. Durant ses cours, il faisait ses démonstrations à toute allure, sans quitter l’horloge de vue. À présent, il aborde les choses beaucoup plus calmement – ce qui signifie qu’il se réserve le temps dont il a besoin pour donner ses cours à un rythme convenable et qu’il attend le moment opportun pour discuter des difficultés de son client. « Au lieu de céder à mon premier réflexe, qui est d’agir le plus vite possible, je vais désormais à mon rythme et je me donne de l’espace pour considérer mes choix, ajoute-t-il. Je suis sûr que cela fait de moi un meilleur professeur et un meilleur consultant. »

Le matin suivant notre match de squash à sens unique, Mike Hall me convie à frapper quelques balles de golf dans un parc voisin. Le temps est de « l’Édimbourg grand cru » : ciel gris et bruine. Hall me regarde jouer avec un fer no 9, puis nous effectuons ensemble un enchaînement de qi gong. Il revient sur l’importance de conserver son calme et sa tranquillité intérieurs, et m’apprend que des études ont prouvé qu’un swing trop rapide contribue à ralentir le club de golf au moment où il heurte la balle. En revanche, un swing plus lent et plus rythmé donne un meilleur contrôle et une puissance accrue. Je m’empare de mon club, déterminé à mettre ces paroles en pratique. Immédiatement, je sens mon swing plus coulé et plus puissant.

J’échange mes impressions avec Lindsay Montgomery, cinquante-cinq ans, directeur général du Bureau écossais d’aide juridique et golfeur de toujours. Lorsqu’il commença à prendre des cours avec Mike Hall, il était sceptique quant au qi gong et sa promesse d’exploiter les pouvoirs de la lenteur. Six mois plus tard, à son grand étonnement, il avait rattrapé trois points de handicap. « Le qi gong vous donne un sens différent du temps et du tempo, dit-il. J’ai tendance à tout faire à toute vitesse – c’est mon tempérament. Mais ralentir mon swing l’a rendu bien plus fluide. Le qi gong m’a appris à ne pas aller trop vite, et cela a fait de moi un meilleur golfeur. »

L’Orient n’est pas la seule source de disciplines tendant à développer le calme et la conscience de soi. Dans l’Angleterre des années 1930, Joseph H. Pilates mit au point une méthode de musculation basée sur trois principes très yogis : la précision du mouvement, la concentration et le contrôle du souffle. Dans un cours de Pilates moderne, les élèves accomplissent certains exercices pour renforcer la musculature profonde gainant la colonne vertébrale et par là améliorer leur souplesse, leur endurance et leur posture. Bien qu’elle ne s’enracine pas dans une tradition spirituelle ou méditative, la méthode Pilates peut également développer la concentration et la capacité d’attention – ainsi le golfeur américain Tiger Woods la pratique-t-il en plus de la méditation.

En attendant, les experts sportifs commencent à accepter l’idée que l’entraînement à plus basse vitesse puisse produire de meilleurs résultats. Plus nous montons en régime, plus notre rythme cardiaque s’accélère et plus nous brûlons de graisses. Mais au-delà d’un certain point, l’équation vitesse-performance ne s’applique plus. Le docteur Juul Achten, chercheur à l’université de Birmingham, a découvert – et d’autres études l’ont confirmé depuis – que c’est dans la fourchette des 70 à 75 % de notre rythme cardiaque maximum que nous brûlons le plus de graisses par minute. Le sportif lambda peut atteindre ce point en courant à petite vitesse ou en pratiquant la marche sportive. Si l’on dépasse cette limite, en poussant le rythme cardiaque à son maximum ou presque, le corps commence à puiser dans ses sucres pour s’alimenter. En d’autres termes, le drogué du club de gym piétinant frénétiquement son StairMaster brûle probablement moins de graisses que son voisin plus timoré, s’exerçant plus calmement sur la machine d’à côté. La métaphore du Lièvre et de la Tortue permet de l’expliquer. « Le Lièvre croit en faire plus parce qu’il va plus vite, observe le docteur Achten, mais dans la course à la fonte des graisses, je parierais sur la victoire de la Tortue. »

Dans ce contexte, la marche, la plus vieille forme d’exercice, revient en grâce. À l’ère préindustrielle, les gens voyageaient principalement à pied – ce qui les gardait en forme. Puis vinrent les machines, et les gens devinrent paresseux. La marche devint le véhicule du dernier recours, un « art oublié », pour reprendre les termes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, de nombreux urbanistes à travers le monde réaménagent banlieues et centres-villes en réservant de l’espace aux piétons. Mon arrondissement londonien, Wandsworth, vient juste de lancer sa « campagne pour la marche ». Il y a de multiples raisons pour marcher, et parmi elles la gratuité : nul besoin de cours ni d’entraîneur personnel pour apprendre à marcher dans un parc. Beaucoup de nos trajets en voiture pourraient tout aussi bien – et parfois même avantageusement – être effectués à pied. La marche stimule grandement la forme et prévient les problèmes cardiaques, les ruptures d’anévrisme, le cancer et l’ostéoporose. De plus, elle est moins susceptible de provoquer une blessure que l’exercice intensif.

Voyager à pied peut aussi pousser à la méditation et favoriser un mode de pensée calme. Lorsque nous marchons, nous sommes conscients des détails qui nous entourent – les oiseaux, les arbres, le ciel, les magasins et les maisons, les autres gens. Nous vivons un échange.

La marche peut même apaiser notre tendance à aller toujours plus vite. En voiture, en train ou en avion, quand la technique persiste à nous promettre plus de puissance et de vitesse, nous sommes tentés d’aller plus vite et de considérer tout délai comme un affront personnel. Du fait que notre corps soit structurellement limité dans sa célérité, la marche peut nous apprendre à oublier la vitesse. Elle est intrinsèquement lente. Selon les termes d’Edward Abbey, « l’enfant terrible » de l’environnementalisme américain : « Il y a de bonnes choses à dire de la marche… La marche prend plus de temps, par exemple, que toute autre forme de locomotion, à l’exception de la reptation. En outre, elle allonge le temps et prolonge la vie, qui est déjà trop courte pour se perdre dans la vitesse… La marche rend le monde plus grand et donc plus intéressant. On a le temps d’observer les détails. »

Alex Podborski n’aurait pas su dire mieux. Cet homme de trente-cinq ans avait l’habitude de se rendre à scooter à son bureau, une agence de voyages du centre de Londres. Soudain, en 2002, après qu’on lui eut volé son Vespa pour la troisième fois, il prit la décision de se rendre au bureau à pied. Il met désormais trente-cinq minutes pour y aller ou en revenir. Il traverse Hyde Park, où jaillissent ses pensées les plus fructueuses, sourit aux gens qu’il croise et se sent, d’une manière générale, davantage « relié » à sa ville. Au lieu d’arriver au bureau épuisé par le stress du trafic aux heures de pointe, il est détendu et disponible à tout ce qui peut se présenter : « La marche est mon sas de décompression. Cela me met en train pour la journée et me relaxe le soir venu. » Les bénéfices s’en ressentent aussi du point de vue de la forme. Depuis qu’il a pris l’habitude de marcher, Podborski se sent plus robuste et plus léger. « Je ne poserai jamais en sous-vêtements Calvin Klein, dit-il dans un sourire ironique, mais au moins j’ai perdu du ventre. »

Pour trouver une version plus contemporaine de l’exercice en mode lenteur, il n’est que de se pencher sur le mouvement SuperSlow, une méthode d’haltérophilie qui a balayé l’Amérique du Nord et même au-delà. Avant de passer au chapitre suivant, cependant, prenons le temps de mettre à bas une idée reçue : lever de la fonte ne transforme pas tout le monde en Incroyable Hulk. SuperSlow rend l’adepte moyen plus robuste et plus mince, sans charger le muscle. Et comme les muscles occupent environ 30 % d’espace de moins que la masse grasse, beaucoup de gens perdent une taille ou deux après quelques séances. Vanity Fair, la bible de ceux qui privilégient la beauté avec des rondeurs, a désigné SuperSlow comme la méthode de mise en forme la plus en vogue en 2002 ; Newsweek, Men’s Health, Sports Illustrated for Women et le New York Times l’ont également plébiscitée.

La première fois que j’ai commencé à passer au crible la revue de presse, les témoignages semblaient trop élogieux pour être vrais. Lever des poids à vitesse normale ne m’a jamais fait tant d’effet que ça – ni sur qui que ce soit de ma connaissance. Le même exercice effectué au ralenti avait-il réellement le pouvoir de changer la donne à ce point ?

Le siège de SuperSlow se cache au fond d’une galerie marchande, non loin de l’aéroport d’Orlando, en Floride. À mon arrivée, Ken Hutchins, le fondateur du mouvement au début des années 1980, est occupé au téléphone à expliquer à quelqu’un de Seattle comment devenir un entraîneur certifié. Ce laps de temps me donne l’occasion d’observer la série des photos avant/après affichées aux murs du bureau. Ted, barbu entre deux âges, a perdu 15 cm de tour de taille en dix semaines ; Anne, une trentenaire, 17 cm de tour de cuisses en moins de trois mois. Les photos sont prises dans l’esprit « brut de décoffrage » des manuels médicaux – pas d’effets de coiffure, pas d’éclairages travaillés, pas de retouches. Cela me rassure. Cela laisse penser que SuperSlow gagne de nouveaux adeptes par ses résultats probants et non grâce à un marketing de luxe.

Ken Hutchins lui-même est grand et semble avoir hérité de la stature rigide d’un général quatre étoiles (il a travaillé autrefois comme assistant en chirurgie dans l’US Air Force). Il est en forme, sans être bardé de muscles. Nous nous asseyons tous deux et commençons à évoquer la folie de cette culture du « tout faire plus vite ». « La mentalité actuelle considère qu’une chose faite lentement n’est ni intense ni productive, et cela s’applique aussi à l’exercice physique, observe Hutchins. Les gens pensent que, à moins de pratiquer une activité frénétique telle que l’aérobic, vous n’en retirez aucun bénéfice. En réalité, c’est le contraire qui est vrai. C’est sa lenteur qui rend l’exercice si productif. »

Comment ça marche ? Un initié de SuperSlow prendra vingt secondes pour soulever et faire redescendre un poids, au lieu des six secondes habituelles. En éliminant l’élan, la lenteur force les muscles à travailler à plein régime – ce qui, en retour, les oblige à se reconstruire plus rapidement et plus en profondeur. La musculation peut aussi fortifier et densifier les os – une bénédiction pour les jeunes comme pour les vieux. Une étude parue dans le numéro de juin 2001 du Journal of Sports Medicine and Physical Fitness concluait que SuperSlow améliorait la robustesse de 50 % par comparaison avec la musculation traditionnelle, au moins à court terme. Mais la puissance ne représente qu’une partie des bénéfices. Fabriquer du muscle est également une bonne manière de perdre du poids parce qu’elle stimule le métabolisme, force le corps à brûler plus de calories tout au long de la journée. Faites du muscle, maintenez votre régime, et le gras commence à s’envoler.

SuperSlow a en plus l’avantage de ne prendre que très peu de temps. L’exercice est si intense qu’il ne dure jamais plus de vingt minutes. Les débutants doivent se reposer trois à cinq jours entre les séances – parfois même plus longtemps pour les plus avancés. Et comme on transpire très peu, voire pas du tout – on maintient une température basse dans le studio d’entraînement –, beaucoup d’adeptes effectuent leurs séances en tenue de ville. En définitive, aller moins vite, c’est bien aller plus vite. Et en prenant moins de risques : avec ses mouvements fluides et contrôlés, la méthode SuperSlow minimalise les risques de blessures musculaires.

Un entraînement régulier peut également générer une rafale de bienfaits physiologiques allant de l’amélioration du taux de bon cholestérol au renforcement et à l’assouplissement des articulations. Ken Hutchins affirme que sa méthode suffit à maintenir chacun en forme et en bonne santé et que toute pratique sportive supplémentaire serait tout simplement une entrave. La seule mention du mot cardiotraining lui fait lever les yeux au ciel. Tout le monde n’est cependant pas de cet avis. Aux États-Unis, l’American Heart Association et le ministère de la Santé recommandent tous deux de panacher l’entraînement en résistance et une base d’exercice plus classique d’aérobic.

Malgré l’absence d’études cliniques définitives sur cette méthode, les témoignages et les anecdotes lui gagnent des adeptes en masse. Aux États-Unis, les équipes sportives en auraient, dit-on, intégré des éléments dans leur programme d’entraînement, tout comme les Forces spéciales, le FBI, la police civile ou encore les auxiliaires médicaux. Médecins et physiothérapeutes sont absolument emballés. Dans toute l’Amérique du Nord, les clubs de SuperSlow offrent un portrait sociologique d’une grande partie de la société – des retraités aux adolescents nourris à la télé en passant par les yuppies addicts au travail ou les femmes au foyer. On appelle le siège d’Orlando presque chaque jour pour savoir comment devenir un entraîneur certifié. Des succursales ont ouvert en Australie, en Norvège, en Inde, en Israël et à Taïwan.

Pourquoi SuperSlow a-t-il mis vingt ans à rencontrer le grand public ? Peut-être parce qu’il n’est pas si facile à aimer. Pour commencer, soulever des poids est une occupation moins susceptible de provoquer le pic d’endorphines que l’on retire d’autres formes d’activités physiques. Lever de la fonte à une vitesse d’escargot est en outre assez douloureux. Si vous suivez la méthode à la lettre, cela peut vite ressembler à un devoir plutôt qu’à un plaisir. Voyez plutôt la description que fait Hutchins du club idéal : « Un mobilier sobre, des murs de couleur pâle, pas de musique, pas de plantes vertes, pas de miroirs, pas de conversations durant l’exercice, un éclairage faible, une ventilation continue, une température modérée, peu d’humidité… Une démarche stricte et clinique est également inhérente à cet environnement idéal. »

À l’issue de notre rencontre, Hutchins me guide jusqu’à son centre pour une séance de SuperSlow. Fraîche, silencieuse et stérile, la pièce est aussi accueillante qu’une fabrique de puces électroniques. Bloc-notes et chronomètre en main, Hutchins me dirige vers une presse pour les jambes.

Il torpille ma première tentative de conversation. « Nous ne sommes pas là pour bavarder, lâche-t-il. La seule chose à faire est de répondre par oui ou par non à mes questions. » Je ne pipe plus mot et commence à pousser sur mes jambes. De prime abord, le poids semble assez léger, mais au fil de la séance, il commence à me paraître insupportablement lourd. À mi-parcours du second essai, mes cuisses tremblent et mes muscles me brûlent comme jamais. Mon instinct me dicte d’accélérer pour en finir, mais Hutchins ne veut pas en entendre parler. « Allez moins vite, me sermonne-t-il. Restez calme et continuez à respirer. Cela devient plus facile quand on reste concentré. » Au bout de six poussées, les muscles de mes cuisses n’en peuvent plus. Les trois machines suivantes infligent le même traitement à mes biceps, mes mollets et mes pectoraux. Arrive la fin de la séance. « Cela a duré quinze minutes et trente secondes, me dit Hutchins. Comment vous sentez-vous ? » Essoré. Laminé. Et plus encore. J’ai les jambes en compote et le gosier desséché. Mais je découvre une nouvelle sorte de fatigue d’après-exercice – sans halètement ni essoufflement. Je ne suis même pas en nage. Quelques minutes plus tard, je retourne à ma voiture, le pied léger.

Tandis que je m’éloigne, je m’interroge : voudrai-je recommencer l’expérience ? La seule réponse honnête serait non. Les résultats sont peut-être étonnants, mais le tout paraît si… clinique – pour reprendre le terme de Ken Hutchins. J’ai toutefois lu que d’autres entraîneurs de SuperSlow proposent une approche plus détendue. Curieux d’en savoir plus, je saute dans un avion pour aller visiter un florissant club de New York.

Niché au septième étage sur Madison Avenue, au centre de Manhattan, l’Ultimate Training Center ressemble à un club de gym classique : miroirs sur les murs, musique d’ambiance, atmosphère détendue. Le propriétaire, Lou Abato, arbore une queue-de-cheval et un sourire très vendeur. Une photo de sa rencontre avec Arnold Schwarzenegger trône à la place d’honneur sur le rebord de la fenêtre, dans le hall d’accueil, juste devant des étagères recouvertes de hautes piles de magazines de musculation. Abato a un physique de super-héros et participe à des compétitions de body-building, mais son mode d’entraînement est un concentré de minimalisme : une séance de SuperSlow par semaine et rien d’autre… « Les gens ont du mal à le croire, mais c’est suffisant », me déclare-t-il.

Ultimate Training n’est pas pour autant une « Mecque de culturistes ». Presque tous les clients de Lou Abato travaillent à Manhattan. Le premier arrivé, vers 8 h 30, est Jack Osborn, un avocat du bâtiment entre deux âges rompu à cette discipline depuis trois ans. Il émerge des vestiaires vêtu d’un débardeur blanc et d’un short bleu. Il a l’air en forme, hormis son léger embonpoint. Abato le sangle à une sorte de presse semblable à celle que j’avais testée avec Ken Hutchins, et la séance commence. L’avocat grogne et grimace à chaque poussée. Sa respiration s’accélère, ses yeux sont exorbités, ses membres tremblent. Je peux ressentir sa douleur. Abato lui rappelle de ne pas chercher refuge dans l’accélération du mouvement : « Ralentissez, maintenant. Réduisez la vitesse. Ne vous pressez pas. » Et la séance se poursuit. Une vingtaine de minutes plus tard, Jack Osborn réapparaît en costume noir et me raconte comment SuperSlow l’a aidé à perdre cinq kilos et à maîtriser un mal de dos chronique, tout en lui prodiguant de profondes réserves d’énergie. « J’ai l’impression d’avoir un corps entièrement nouveau », dit-il. Suivant mon intuition, je lui demande si l’effort de soulever des poids très lentement génère également quelque bénéfice psychologique. Cela l’aide-t-il à faire face au climat de compétition permanente qui règne à New York, en développant un état d’esprit plus zen ? Son visage s’éclaire : « Ce n’est pas la raison pour laquelle j’ai commencé le SuperSlow, mais c’est effectivement l’un des avantages que j’en retire. J’arrive à une sorte de calme méditatif qui dure jusqu’au soir. Les jours de réunion importante ou de plaidoirie, je fais en sorte de planifier une séance de SuperSlow de manière à m’y rendre concentré, l’esprit clair et maître de moi-même. » L’avocat a récemment excellé dans un procès très compliqué et attribue au moins une partie de son succès à son entraînement physique. « Même quand les choses tournaient à la folie, comme cela peut se passer au cours d’un procès, je suis resté calme et centré. J’étais capable de gérer mon client, le juge et les autres avocats en charge de l’affaire, me dit-il. Tout en me procurant des bénéfices physiques, SuperSlow m’a également aidé à devenir plus performant au barreau. »

Voilà un véritable plébiscite. Et les autres clients de Lou Abato ? Se montraient-ils enthousiastes à ce point ? Oui. Une fois Jack Osborn reparti à son cabinet, Mike Marino, un consultant en management de cinquante et un ans, me raconte comment il a perdu près de 50 % de sa masse grasse en neuf mois d’entraînement. Grand, mince et bronzé, il semble sortir directement d’un magazine de mode. Comme Osborn, il considère le SuperSlow comme un vaccin contre la tendance naturelle des New-Yorkais à tout précipiter. « J’ai sans aucun doute apaisé une part de mon style de vie agité, me confie-t-il. Lorsque je rencontrais un gros problème dans ma vie, mon instinct me dictait toujours d’aller vite, de le dépasser le plus rapidement possible. Désormais, je développe une approche bien plus méditative – ce qui m’aide dans mon travail de consultant. »

L’un après l’autre, chaque membre du club me raconte la même histoire de corps plus robuste, plus ferme, et soulagé de ses maux – et beaucoup attribuent au SuperSlow ce calme intérieur qui leur permet de garder la tête froide dans la mêlée new-yorkaise. La méthode semble fonctionner dans tous les sens du terme.

Après avoir remercié Lou Abato pour son aide, je prends l’ascenseur pour rejoindre la rue. Dehors sur le trottoir, une jeune femme chic somptueusement coiffée s’emballe sur son mobile à propos de SuperSlow. Je fais mine de fouiller dans mon sac pour laisser traîner une oreille. « Crois-moi, tu vas adorer, roucoule-t-elle dans son combiné. La lenteur, c’est la nouvelle vitesse. »

 

OceanofPDF.com