Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

Carl Honoré · Chapitre 3 sur 16

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Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

2 - Vive la lenteur !

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Vive la lenteur !

 

Pour vous soulager rapidement du stress, essayez la lenteur.

Lily Tomlin, actrice américaine

 

La ville de Wagrain, petite station de vacances nichée dans les Alpes autrichiennes, respire la tranquillité. Les gens y viennent pour échapper à la frénésie de Salzbourg ou de Vienne. En été, on va randonner dans les bois ou pique-niquer devant un torrent de montagne. L’hiver venu, on part skier dans la forêt ou dévaler les pentes raides et poudreuses. Quelle que soit la saison, chacun se remplit les poumons de cet air alpin qui vous garantit une bonne nuit de sommeil de retour au chalet.

Une fois par an, cependant, la petite ville fait plus que de se contenter de vivre au ralenti. Elle devient la plate-forme de lancement de la philosophie de la lenteur. Chaque mois d’octobre, Wagrain accueille en effet la conférence annuelle de la Société pour la décélération du temps.

Basée dans la ville autrichienne de Klagenfurt et se flattant d’un effectif en expansion dans toute l’Europe centrale, cette société est une locomotive du mouvement Slow. Ses membres (plus de mille personnes) sont des fantassins d’une guerre déclarée au culte du « toujours plus vite ». Dans la vie quotidienne, cela consiste à ralentir le rythme lorsqu’il nous paraît juste de le faire. Pour un médecin, cela peut vouloir dire passer plus de temps avec ses patients. Pour un consultant, de choisir, par exemple, de ne pas répondre aux appels durant le week-end. Un designer prendra son vélo et non sa voiture pour se rendre à ses rendez-vous. Ces partisans de la lenteur utilisent le terme allemand eigenzeit pour exprimer leur credo. Eigen signifiant « propre » et zeit « temps ». En d’autres termes, chaque être vivant, événement, processus ou objet génère son temps propre, son rythme particulier, son tempo giusto (c’est-à-dire sa « juste mesure »).

Tout en publiant des papiers sérieux sur la relation des hommes au temps, la société provoque le débat par quelques coups de publicité au deuxième degré. Elle a ainsi contacté le Comité international olympique pour récompenser les athlètes ayant effectué les temps les plus longs ; ses membres patrouillent dans les centres-villes déguisés en hommes-sandwiches, avec pour slogan « Dépêchez-vous, s’il vous plaît ! ».

« Appartenir à un mouvement en faveur de la lenteur ne signifie pas que nous allons toujours lentement – nous prenons l’avion, nous aussi ! – ni que nous devons sans cesse philosopher très sérieusement ni que nous cherchons à gâcher le plaisir des autres, précise Michaela Schmoczer, la très efficace secrétaire de l’association. C’est très bien, le sérieux, mais il ne faut pas perdre le sens de l’humour. »

Avec cet état d’esprit, nos adeptes de la lenteur organisent régulièrement des « pièges à vitesse » en pleine ville. À l’aide d’un chronomètre, ils mesurent les temps de piétons se rendant à leur travail. Les gens pris à moins de trente-sept secondes sur cinquante mètres sont invités à se ranger et à expliquer les raisons de leur hâte. Leur gage consiste à refaire les cinquante mètres tout en faisant avancer sur le trottoir une marionnette de tortue, complexe à manipuler. « Nous remportons toujours un franc succès, rapporte Jurgen Adam, instituteur et organisateur d’un de ces pièges à vitesse à Ulm, en Allemagne. La plupart des gens n’ont pas songé un instant aux raisons de leur hâte. Mais, une fois que nous abordons avec eux le sujet de la vitesse et du temps, ils y prennent un grand intérêt. L’idée de ralentir les séduit. Certains reviennent même nous voir dans la journée pour refaire un “tour” de tortue. Ils trouvent l’expérience si apaisante. »

Lors de la conférence annuelle de la société, soixante-dix membres venus d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse se sont retrouvés à Wagrain pour passer trois jours à refaire le monde autour d’un verre de vin et de Wiener Schnitzel (escalopes panées). La tenue n’a pas d’importance, tout comme l’emploi du temps. Un slogan affiché dans la principale salle de réunion vous met à l’aise : « On commence quand c’est le bon moment. » Traduction : beaucoup d’ateliers commencent en retard. Suite à une erreur d’impression, un module d’une demi-heure manque au programme du samedi. Lorsque j’en fais la remarque à un délégué, il a l’air perplexe, puis il hausse les épaules et me sourit : « Oh ben, ça va, ça vient. »

Ne vous méprenez pas : nos décélérateurs ne sont pas de vieux transfuges de l’ère hippie. Bien au contraire. Ils appartiennent au genre d’individus que vous retrouvez partout dans le monde, dans des associations de défense du citoyen – avocats, consultants, docteurs, architectes, professeurs. Il n’empêche que leur conférence tourne occasionnellement à la farce hilarante. Lors d’un atelier se tenant dans le hall d’un hôtel, deux étudiants en philosophie aux cheveux longs mènent une discussion sur l’art de ne rien faire. Une douzaine de membres commencent la réunion, quelque dix minutes après le début officiel de la séance. Ils s’assoient sans parler, en remuant régulièrement sur leurs inconfortables chaises pliantes. Seul le vrombissement lointain d’un aspirateur répercuté dans l’escalier vient troubler le silence.

Ailleurs dans l’hôtel, cependant, d’autres explorent des voies plus pragmatiques. Un entrepreneur, Bernard Wallmann, homme corpulent entre deux âges, propose un atelier présentant son projet d’hôtel de la Lenteur, une première mondiale. « Beaucoup de séjours touristiques sont si stressants de nos jours, explique-t-il avec son regard de chien battu. Cela commence par une journée d’avion ou de voiture, puis on se précipite pour voir le maximum de sites possible. On consulte ses courriels dans un café Internet, on regarde CNN ou MTV dans sa chambre d’hôtel, on se sert de son mobile pour prendre des nouvelles des amis ou des collègues de travail… Et, pour finir, on rentre encore plus fatigué qu’on est parti. » Retiré au fin fond d’un parc national autrichien, cet hôtel de trois cents chambres sera bien différent. Les hôtes arriveront au village voisin en train à vapeur, puis se rendront à l’hôtel à pied ou en calèche. Toute technologie fauteuse de trouble sera bannie du périmètre : télévisions, téléphones et ordinateurs portables, voitures. Les pensionnaires pourront goûter à des plaisirs simples, à l’écart de la vitesse : jardinage, randonnée, lecture, yoga et soins du spa. Des conférenciers invités viendront parler du temps, de la vitesse et de la lenteur. Tandis que Wallmann développe sa vision, quelques-uns des participants le critiquent. Le projet est trop gros, trop élitiste, trop commercial, déplorent-ils. Mais l’entrepreneur, qui porte des chaussures noires bien cirées d’homme d’affaires, ne s’en laisse pas compter. « Il existe une forte demande de lenteur dans le monde d’aujourd’hui, me dira-t-il plus tard, entre deux bouchées de strudel aux pommes. Je crois qu’il est temps de créer un lieu où les gens puissent réellement décélérer dans tous les sens du terme. »

Sortir de cette culture de la vitesse relève un peu du saut vers l’inconnu – et il est toujours plus facile de sauter lorsque vous savez que les autres le font avec vous. Erwin Heller, avocat en droit immobilier à Munich, me révèle que sa rencontre avec d’autres membres de la société l’a aidé à « plonger ». « Je ressentais que cette accélération constante tout autour de moi était néfaste, mais quand vous êtes seul, vous vous demandez toujours si vous avez tort, si tous les autres ont raison, confie-t-il. Le fait de savoir que de nombreuses personnes pensaient la même chose et agissaient même pour que ça change m’a convaincu de ralentir le rythme. »

Les membres de la société ne sont pas isolés. Partout dans le monde, des gens se réunissent dans des groupes de défense de la lenteur. Plus de sept cents Japonais appartiennent désormais au Sloth Club, qui prône un mode de vie plus calme et moins agressif pour l’environnement. Ce groupe a ouvert un café à Tokyo proposant de la nourriture bio, des concerts à la bougie et où sont vendus des t-shirts portant le slogan « Vive la lenteur ! ». Les tables sont à dessein plus espacées les unes des autres qu’à l’ordinaire pour encourager les gens à se détendre et à prendre leur temps. Cette mouvance a contribué en partie à mettre la paresse à la mode au Japon. Les publicitaires nippons mettent le mot anglais slow à toutes les sauces – qu’il s’agisse de vendre des cigarettes, des séjours de vacances ou des appartements. Cette admiration pour le mode de vie détendu de l’Europe méditerranéenne est tellement répandue qu’un commentateur y a vu une « latinisation » des mœurs japonaises.

En 2001, l’un des fondateurs du Sloth Club, l’anthropologiste et militant écologiste Keibo Oiwa, a publié une enquête sur les campagnes en faveur de la lenteur. Son livre Vive la lenteur ! en est à sa vingtième édition. Lorsque je le rencontre à son bureau de l’université Meiji Gakuin, en dehors de Tokyo, il rentre juste d’un atelier de trois jours consacré à la lenteur, dans la préfecture de Hyogo, qui a affiché complet. « Au Japon, les gens sont de plus en plus nombreux, en particulier les jeunes, à comprendre qu’il n’y a pas de mal à prendre son temps, dit-il. Pour nous, cela représente une transformation radicale des attitudes. »

De l’autre côté du Pacifique, depuis son siège de San Francisco, la Fondation du temps maintenant participe elle aussi de ce raz-de-marée. Ses membres nous avertissent que nous sommes tellement occupés à soutenir le rythme du quotidien que notre regard ne s’élève que rarement au-delà de la prochaine échéance, des chiffres du prochain trimestre. « Notre civilisation s’enferme elle-même dans la spirale pathologique d’une capacité d’attention limitée », affirment-ils. Afin de nous ralentir, de nous ouvrir les yeux sur le long terme et de nous proposer des perspectives, la fondation met au point d’énormes horloges au fonctionnement compliqué qui ne sonnent qu’une fois par an et mesurent le temps à l’échelle de dix millénaires. La première d’entre elles, une magnifique bête de bronze et d’acier, est déjà visible au Science Museum de Londres. Une deuxième horloge, bien plus grande, sera taillée dans une falaise calcaire, près du Parc national de Great Basin, dans l’est du Nevada.

Beaucoup des sympathisants de cette association travaillent dans le domaine des nouvelles technologies. Danny Hillis, qui a contribué à la construction de superordinateurs, est à la tête du mouvement. On compte au nombre des donateurs institutionnels des géants du high-tech tels que PeopleSoft, Autodesk et Sun Microsystems. Pourquoi les tenants de l’industrie la plus rapide au monde soutiennent-ils une organisation qui promeut la lenteur ? Parce qu’ils ont réalisé, eux aussi, que le culte de la vitesse était devenu incontrôlable.

Les mouvements actuels en faveur de la lenteur appartiennent à une tradition de résistance remontant bien avant l’ère industrielle. Dès l’Antiquité, nos ancêtres s’en prenaient déjà à la tyrannie de la ponctualité. En 200 av. J.-C., le dramaturge romain Plaute écrivait cette lamentation :

 

Les dieux maudissent l’homme qui trouva le premier Comment distinguer les heures.

Et ils maudissent de même

Celui qui installa ici un cadran solaire,

Pour découper et tailler mes jours

En misérables petits morceaux !

Je ne puis pas même m’asseoir pour manger

Sans que le soleil m’y autorise.

La ville est si pleine de ces maudits cadrans…

 

À mesure que se répandaient en Europe les horloges à mécanisme, les contre-feux ne tardaient jamais à s’allumer. En 1304, Daffyd ap Gwvilyn, barde gallois, fulminait déjà : « Maudite soit l’horloge à face noire sur le bord de la rive qui m’a réveillé ! Puissent sa tête, sa langue, sa paire de cordes et ses roues tomber en poussière ; de même que ses poids et boules empotées, ses orifices, son marteau et ses canards cancanant comme pour anticiper la journée et son cortège de travaux sans répit. »

Tandis que la ponctualité envahissait peu à peu jusqu’au moindre recoin de la vie, les satiristes tournaient en dérision la dévotion européenne pour les cadrans. Dans Le Voyage de Gulliver de Jonathan Swift (1726), le héros consulte si souvent sa montre que les Lilliputiens pensent qu’elle est son dieu.

Au fur et à mesure que s’étendait l’industrialisation, montait le rejet violent d’une dévotion aux diktats du cadran comme au culte de la vitesse. Beaucoup dénoncèrent alors l’imposition d’un temps universel comme une entreprise d’esclavage. En 1884, l’éditeur et essayiste américain Charles Dudley Warner aborda publiquement le malaise populaire, faisant ainsi écho à Plaute : « La mise en coupe réglée du temps en mesures rigides est une invasion de la liberté individuelle étouffant l’expression des tempéraments et des sentiments différents. » D’autres se plaignaient que les machines rendaient la vie trop rapide, trop trépidante et moins humaine. En Europe, l’émergence du romantisme dans les domaines de l’art, de la littérature et de la musique à partir de 1770 témoignait notamment d’une réaction à cette culture moderne de l’activité débridée à travers l’évocation d’une ère idyllique perdue.

Tout au long de la révolution industrielle, les gens ont cherché les moyens de contrecarrer, de restreindre ou de fuir le rythme toujours plus rapide du quotidien. En 1776, les relieurs de Paris firent grève pour limiter leur journée de travail à quatorze heures. Plus tard, dans les nouvelles usines, les syndicats firent campagne pour plus de temps libre. Leur revendication type était « huit heures pour travailler, huit heures pour dormir, et huit heures pour faire ce que nous voulons ». Quant aux syndicalistes radicaux, ils n’hésitaient pas à briser les horloges suspendues à l’entrée des usines, dans un geste soulignant le lien entre-temps et pouvoir.

Aux États-Unis, à la même époque, un groupe d’intellectuels connus sous le nom de « transcendantalistes » prônait la douce simplicité d’une vie au cœur de la nature. L’un d’entre eux, Henry David Thoreau, se retira en 1845 dans une cabane réduite à une seule pièce, non loin de Walden Pond, près de Boston, d’où il dénonçait la vie moderne comme un engrenage d’« activités infinies… rien que le travail, le travail et encore le travail ».

En 1870, le mouvement britannique Arts and Crafts se détourna de la production de masse en faveur d’un artisanat lent et méticuleux, fruit de la main de l’homme. Un peu partout dans le monde industriel, des citadins atteints de lassitude trouvaient leur réconfort dans le culte de l’idylle rurale. Richard Jeffries établit sa carrière d’écrivain en peignant une Angleterre verte et champêtre dans ses romans et Mémoires, tandis que des artistes romantiques comme Caspar David Friedrich en Allemagne, Jean-François Millet en France et John Constable en Grande-Bretagne truffaient leurs toiles de scènes rustiques. Ce désir urbain de se reposer un petit peu afin de « recharger les batteries en Arcadie » contribua à l’émergence de l’engouement pour le tourisme moderne. Dès 1845, les touristes furent plus nombreux que les moutons du district des Lacs, en Angleterre.

À la fin du e XIX siècle, médecins et psychiatres commencèrent à attirer l’attention sur les effets délétères de la vitesse. George Beard s’y engagea le premier en 1881, avec la publication d’American Nervousness (La Nervosité américaine), attribuant à cette norme naissante de la vitesse toutes sortes de maux, de la névralgie aux caries en passant par l’alopécie. Beard affirmait notamment que l’obsession moderne de la ponctualité, où chaque seconde compte, persuadait tout le monde qu’« un retard de quelques minutes pouvait détruire les espoirs d’une vie entière ».

Trois ans plus tard, sir James Crichton-Browne imputait au tempo effréné de la vie moderne une montée en flèche de la mortalité en Angleterre par déficience rénale, malaise cardiaque ou cancer. En 1901, John Girdner fit appel à un néologisme, « la new-yorkite », pour décrire une pathologie dont les symptômes étaient, entre autres, la nervosité, des mouvements rapides et un comportement impulsif. Un an plus tard, le Français Gabriel Hanoteaux anticipa l’écologie moderne en signalant que la poursuite imprudente de la vitesse ne faisait que hâter l’amenuisement des réserves mondiales de charbon : « Nous sommes en train de brûler notre propre route afin d’arriver plus rapidement au but. »

Certaines des peurs formulées dans les premières critiques de la vitesse étaient à l’évidence absurdes. Des médecins proclamèrent que les passagers des trains à vapeur seraient écrasés par la pression ou que la seule vue d’une locomotive à pleine vitesse pouvait rendre aveugle. Lorsque la bicyclette commença à se populariser, dans les années 1890, certains redoutèrent qu’un trajet rapide en plein vent n’entraîne une défiguration permanente, ou « faciès de cycliste ». Les tenants de la morale soutinrent que le vélo allait corrompre les jeunes en leur permettant de se rendre à des rendez-vous romantiques loin des regards indiscrets de leurs chaperons. Quelque risibles que puissent nous paraître ces craintes aujourd’hui, il était néanmoins clair, à la fin du e XIX siècle, que la vitesse avait causé son lot de victimes. Des milliers d’individus mouraient chaque année dans des accidents causés par ces nouveaux agents de la rapidité – bicyclettes, automobiles, bus, trains, trams ou bateaux à vapeur.

Tandis que le rythme de vie s’accélérait, beaucoup s’élevaient contre les effets déshumanisants de la vitesse. L’écrivain français Octave Mirbeau observait ainsi en 1908 : « La vie de partout se précipite, se bouscule, animée d’un mouvement fou, d’un mouvement de charge de cavalerie, et disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les murs, les silhouettes qui bordent la route. Tout, autour de lui et en lui, saute, danse, galope, est en mouvement, en mouvement inverse de son propre mouvement. Sensation douloureuse, parfois, mais forte, fantastique et grisante. » Au cours du e XX siècle, la résistance au culte de la vitesse gagna de l’ampleur et commença à fusionner avec des courants sociaux plus larges. Le tremblement de terre de la contre-culture des années 1960 incita des millions de gens à ralentir le rythme et à vivre plus simplement. Une philosophie similaire donna naissance au mouvement de la « simplicité volontaire ». À la fin des années 1980, l’Institut de recherche des tendances de New York identifia un phénomène connu sous le nom de « rétrogradage », qui se traduisait par l’abandon d’un style de vie effréné, sous pression et impliquant un haut niveau de salaire, pour un mode d’existence plus détendu et moins préoccupé de consommation. Contrairement aux « ralentis » de la période hippie, les « ralentis » d’aujourd’hui le sont moins pour des raisons politiques ou environnementales que par désir de vivre une vie plus épanouissante. Ils sont prêts à rétrocéder une part de leur pouvoir d’achat contre du temps et du calme. Le cabinet d’études marketing Datamonitor, basé à Londres, anticipe un accroissement de cette tendance en Europe, qui passerait de 12 millions en 2002 à 16 millions d’adeptes en 2007.

De nos jours, pour échapper à la vitesse, beaucoup de gens cherchent refuge dans le havre sécurisant de la spiritualité. À l’heure où les principales Églises chrétiennes voient leurs paroisses décliner, leurs rivales évangéliques prospèrent. Le bouddhisme est en plein développement dans le monde occidental, et les librairies, les forums d’échanges et les centres de soins dédiés aux doctrines éclectiques et métaphysiques d’obédience New Age se multiplient. Dans son essence même, la spiritualité ignore la hâte. Quoi que l’on fasse, on ne peut accélérer un éveil spirituel. Chaque religion enseigne la nécessité de ralentir le rythme pour se connecter avec soi-même et avec les autres comme avec une force supérieure. Dans la Bible, le Psaume 46 proclame ainsi : « Reste tranquille et sache que Je suis Dieu. »

Au début du e XX siècle, les dignitaires religieux chrétiens et juifs donnèrent un poids moral à la promotion d’une semaine de travail plus courte, arguant du fait que les ouvriers avaient besoin de plus de temps libre pour nourrir leur âme. Aujourd’hui, partout dans le monde, un même rejet de la vitesse émane des chaires religieuses. Une simple recherche sur Google témoigne du nombre de sermons s’insurgeant contre le démon de la vitesse. En février 2002, à la première église unitarienne de New York, le révérend Gary James fit un éloquent plaidoyer en faveur de cette philosophie de la lenteur. Dans un sermon intitulé « Arrêtons de courir ! », il déclarait que la vie « nécessite des moments d’efforts intenses où l’on accélère le rythme, […] mais aussi des pauses, de temps à autre – un moment de repos sacré fait pour observer où nous allons, à quelle vitesse nous souhaitons y parvenir et, plus important, pourquoi. La lenteur peut aussi mener au bonheur ». Lorsque Thich Nhat Hanh, un maître bouddhiste bien connu, s’est rendu à Denver en 2002, plus de 5 000 personnes s’étaient déplacées pour l’écouter. Il leur a conseillé de ralentir le rythme, « afin de prendre le temps de vivre plus en profondeur ». Les gourous New Age prêchent un message similaire.

Cela signifie-t-il pour autant que nous devions adopter une voie spirituelle ou New Age pour suivre ce type d’injonction ? Dans notre monde cynique et laïc, cette question n’est pas sans fondement. Nous sommes nombreux (et je ne fais pas exception) à nous méfier de tout mouvement promettant l’atteinte d’un nirvana spirituel. La religion n’a jamais beaucoup compté dans ma vie, et bien des pratiques New Age ne sont pour moi que charabia. Je veux pouvoir mettre la pédale douce sans être obligé de chercher Dieu au quotidien ou d’adopter cristaux et astrologie. En fin de compte, le succès de cette philosophie dépendra de son habileté à réconcilier des gens comme moi avec ceux qui teintent de spiritualité leur reconversion à la lenteur.

Il dépendra aussi de l’impact économique du renoncement à la vitesse : quelle quantité de notre richesse, si tel est le cas, devrons-nous lui sacrifier, individuellement et collectivement ? sommes-nous capables, voire prêts à en payer le prix ? et dans quelle mesure cette décélération est-elle un luxe de nantis ? Telles sont les questions cruciales auxquelles devront répondre les philosophes de la lenteur.

S’ils souhaitent faire avancer un tant soit peu les choses, les adversaires de la vitesse doivent déraciner des préjugés profondément ancrés à l’encontre de l’idée même de lenteur. Dans bien des milieux, lent reste un mot honni. Il suffit d’en lire la définition dans l’Oxford English Dictionary : « Qui ne comprend pas tout de suite, monotone, inintéressant, ayant des difficultés d’apprentissage, ennuyeux, mou, léthargique. » Pas le genre de matériau à promouvoir dans son CV ! Dans notre culture dopée à la surenchère du « toujours plus vite », une « turbo-existence » reste l’ultime trophée à exhiber. Si quelqu’un se lamente – « Oh, je suis tellement occupé(e), complètement vanné(e), c’est la vraie panique, je n’ai plus le temps de rien » –, cela sous-entend la plupart du temps : « Regardez-moi, je suis quelqu’un d’extrêmement important, intéressant et énergique. » Bien que les hommes semblent affectionner la vitesse plus que les femmes, les deux sexes sacrifient à l’art de mettre en avant sa célérité. C’est avec un mélange de pitié et de fierté que les citoyens de New York s’étonnent du rythme de vie plus lent régnant partout ailleurs aux États-Unis. « C’est comme s’ils étaient tout le temps en vacances, observe, dégoûtée, une habitante de Manhattan », ajoutant : « S’ils tentaient de vivre comme ça à New York, ils seraient cuits. »

Il est possible que le plus grand défi lancé aux partisans de la lenteur soit de rectifier notre relation névrotique au temps lui-même, de nous apprendre, avec les mots de Golda Meir, qui dirigea autrefois Israël, comment « gouverner le temps et non être gouverné par lui ». Cela est peut-être déjà en train de se produire, en sourdine. Conservateur attaché à la mesure du temps au musée de la Science de Londres, David Rooney supervise une splendide collection de cinq cents appareils de mesure du temps, allant d’antiques cadrans solaires et autres sabliers aux montres modernes à quartz et aux horloges atomiques. Chose peu surprenante, cet homme à lunettes de vingt-huit ans entretient avec le temps une relation claustrophobe. Il porte au poignet une montre radio-contrôlée d’une précision terrifiante. Une antenne dissimulée dans le bracelet reçoit quotidiennement une mise à jour depuis Francfort. Si la montre manque un signal, le nombre 1 apparaît dans le coin inférieur gauche du cadran. Si elle rate le signal du jour suivant, c’est un 2 qui apparaît, et ainsi de suite. Toute cette implacable précision a pour effet de rendre notre conservateur particulièrement anxieux.

« J’ai un réel sentiment de perte si je rate mon signal, me dit-il tandis que nous parcourons l’exposition, en élevant la voix afin de couvrir un tic-tac continuel. Lorsque le compteur affiche un 2, je m’angoisse. Une fois, il est même monté à 3, et j’ai dû laisser ma montre dans un tiroir à la maison. Je suis stressé à l’idée d’avoir perdu une milliseconde. »

Rooney sait bien qu’il ne s’agit pas d’un comportement sain, mais il ne perd pas espoir pour les autres. Le mouvement historique ayant consisté à produire des appareils de mesure du temps toujours plus performants a fini par trouver ses limites avec la montre radiocontrôlée, qui n’a pas réussi sa percée en tant que produit de consommation. Les gens privilégieront toujours le style par rapport à la précision en portant une Swatch ou une Rolex. Rooney y voit la traduction d’un changement subtil dans notre rapport au temps.

« Au cours de la révolution industrielle, lorsque le travail a commencé à régenter la vie, nous avons perdu le contrôle de notre usage du temps, dit-il. Ce que nous voyons apparaître aujourd’hui peut être l’amorce d’une réaction contre ce phénomène. Les gens semblent avoir atteint un seuil où ils ne veulent plus que leur temps soit découpé en tranches de plus en plus fines, avec de plus en plus de précision. Ils ne veulent pas être obsédés par le temps ni devenir esclaves de leur montre. Ce refus peut également contenir une revendication sociale du type : “Les patrons décident de mon temps, donc je vais décider du mien” ».

Quelques mois après notre rencontre, Rooney a décidé de contrecarrer sa propre obsession du temps. Au lieu de s’inquiéter de la perte de millisecondes, il porte à présent une montre mécanique des années 1960, qui affiche en général cinq minutes de retard. « Voilà ma réaction à l’excès de précision », me dit-il. Le conservateur a délibérément choisi une montre à remontoir pour symboliser sa reprise en main du temps. « Si vous ne la remontez pas tous les jours, elle s’arrête ; c’est donc vous qui contrôlez les choses, ajoute-t-il. J’ai désormais le sentiment que le temps travaille pour moi, et non plus l’inverse. Je ressens moins de pression et je prends plus mon temps. »

Certains vont même plus loin. Lors d’un récent voyage en Allemagne, mon interprète s’enthousiasmait des bénéfices de ne plus porter de montre du tout. Il demeurait scrupuleusement ponctuel grâce à l’horloge de son téléphone mobile, mais son ancienne obsession pour les minutes et les secondes s’évanouissait peu à peu. « Le fait de ne plus porter de montre au poignet me donne vraiment une relation au temps plus apaisée, confiait-il. Il m’est plus facile de ralentir le rythme, parce que le temps n’est plus constamment dans ma ligne de mire, m’intimant l’obligation de ne pas ralentir, de ne pas le gaspiller, de me dépêcher. »

Le temps constitue certainement un sujet brûlant de nos jours. Quel usage devrions-nous en faire ? Comment développer une relation moins névrotique avec lui ? L’économiste américain Jeremy Rifkin estime qu’il pourrait s’agir de la question cruciale du e XXI siècle. Ainsi écrivait-il en 1987 dans son livre Time Wars (Les Guerres du temps) : « Une bataille se prépare au sujet d’une politique du temps. […] Ses conclusions pourraient déterminer le cours futur des gouvernances mondiales au siècle prochain. »

Elles ne manqueront pas non plus de déterminer l’avenir d’une philosophie de la lenteur.

 

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