Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

Carl Honoré · Chapitre 7 sur 16

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Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)

6 - La santé : médecine et patience

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La santé : médecine

 

et patience

 

Le temps est un grand médecin.

Proverbe anglais du e XIV siècle

 

Nous voici à présent dans une salle d’attente de l’hôpital de Chelsea et Westminster, à Londres. Je suis venu voir un spécialiste pour une douleur tenace au bas de la jambe droite. Même après des mois d’enflure et d’inconfort, j’ai le moral. L’hôpital m’évoque de bons souvenirs – mes deux enfants sont nés ici – et le service d’orthopédie est l’un des meilleurs du pays.

La salle d’attente est bondée. Les gens vont et viennent en clopinant sur leurs béquilles des toilettes à la pile de magazines. Ils s’assoient prudemment sur leurs chaises. Beaucoup sont confinés dans des chaises roulantes. Au-dessus de la porte menant à notre service, un tableau d’information électronique nous indique que les consultations ont quarante-cinq minutes de retard. Absorbé dans un vieux numéro de Cosmopolitan, je suis vaguement conscient des allées et venues des patients autour de moi.

À l’appel de mon nom, une aide-soignante me conduit dans le cabinet de consultation, où m’attend un jeune praticien. Là, mon cœur s’effondre. Tout chez lui, y compris les taches de café maculant sa cravate, me crie de me dépêcher. Après m’avoir marmonné un bonjour, il se lance directement dans un interrogatoire serré. Où ai-je mal ? Quand cela a-t-il commencé ? Quand ma douleur apparaît-elle ? Il veut des réponses rapides et concises. Lorsque j’essaie de développer, il me coupe d’office et me répète la question plus fermement. Nous ne sommes pas d’accord. Je veux lui faire un tableau complet du problème – les changements intervenus dans mes habitudes sportives, comment la douleur a évolué, comment elle réagit aux antalgiques et à l’étirement, ses effets sur ma posture –, mais « Docteur Speed » veut mettre des croix dans ses cases et terminer sa journée. Au cours du bref examen médical qui s’ensuit, il jette un œil à sa montre – deux fois. N’étant pas en mesure d’identifier la cause de ma douleur, il me propose de continuer à avaler des antalgiques et me prescrit une IRM et une prise de sang. J’ai encore des questions, mais lui n’a plus le temps. Je quitte le cabinet en ruminant mon grave problème de « contactus interruptus ».

Beaucoup d’entre vous verront très bien de quoi je parle. Dans les hôpitaux et cliniques du monde entier, les médecins subissent la pression de devoir gérer leurs patients rapidement. Dans l’institution surchargée qu’est la Sécurité sociale britannique, la consultation d’un généraliste moyen dure à peu près six minutes. Même dans les hôpitaux privés bien dotés, les médecins sont en proie au virus de la précipitation. Leur récepteur d’appel les maintient constamment sur le qui-vive, à pratiquer ce que certains appellent une « médecine du biper ». On aboutit à une culture médicale axée sur un règlement rapide du problème. Plutôt que de prendre le temps d’écouter les patients et d’examiner tous les aspects de leur santé, de leur état d’esprit et de leur mode de vie, le médecin traditionnel tend à se concentrer sur les symptômes. L’étape suivante est souvent un recours à la technologie – scanners, traitements, chirurgie. Il n’est question que de résultats rapides et d’emploi du temps chargé – un fonctionnement que cautionnent les patients. Dans un monde où chaque seconde compte, nous voulons et même nous attendons tous d’être diagnostiqués, traités et soignés aussi rapidement que possible.

Bien sûr, la rapidité est toujours cruciale en médecine. Nous avons tous regardé Urgences. Si vous ne retirez pas un appendice malade, n’étanchez pas une blessure par balle ou n’administrez pas une dose d’insuline à temps, le patient mourra. Mais en matière de santé, comme dans tant d’autres domaines de la vie, la solution la plus rapide n’est pas forcément la meilleure. De nombreux praticiens et patients en prennent conscience : opter pour la lenteur est souvent payant.

Le retour de balancier contre une médecine chronométrée est en train de monter en puissance. Partout, les médecins demandent à passer plus de temps avec leurs patients. Dans les méthodes de diagnostic, les écoles de médecine accordent plus d’importance au dialogue et à l’écoute. Les études sont toujours plus nombreuses à démontrer que la patience est souvent la meilleure des politiques. Prenez l’infertilité. Les médecins ont coutume de recommander une fécondation in vitro, avec tous les risques que cela suppose, lorsqu’une femme n’est pas enceinte au bout d’un an de rapports sans contraceptifs. Pourtant, une étude menée en 2002 dans sept villes européennes a montré que ce délai était tout bonnement insuffisant : en s’accordant douze mois supplémentaires, la plupart des femmes en bonne santé sont fécondées. Selon cette étude, plus de 90 % des femmes approchant la quarantaine et dont le compagnon a également moins de quarante ans sont enceintes dans un délai de deux ans.

Déçus par la médecine traditionnelle, des millions de gens se tournent vers les médecines dites « alternatives et de complément » (MAC), qui s’appuient sur les traditions ancestrales holistiques et le long terme et conservent encore une grande influence dans la majeure partie du monde développé. Les MAC constituent un vaste mouvement ouvert à des philosophies thérapeutiques allant de la médecine chinoise traditionnelle à l’Ayurveda indien en passant par l’Unami arabe. Les plus connues de ces médecines alternatives sont l’homéopathie, la phytothérapie, l’aromathérapie, l’acupuncture, le massage et les thérapies énergétiques. Ostéopathes et chiropracteurs sont également rattachés à ce mouvement.

La question même d’évaluer jusqu’où cette médecine alternative est efficace fait l’objet d’un débat féroce. Les preuves scientifiques de son innocuité et de son efficacité sont difficiles à établir. Pour les sceptiques (et ils sont légion), les MAC évoquent des officines pour illuminés agrémentées de bougies et de cristaux. Selon eux, si jamais ça marche, c’est juste un effet placebo : les gens croient à la guérison, donc ils guérissent. L’institution médicale, pourtant, est plus attentive que jamais à ces thérapies. Les hôpitaux traditionnels et les instituts de recherche du monde entier les mettent face à des défis rigoureux. Et bien qu’il n’y ait pas encore de jury à proprement parler, les premiers témoignages suggèrent que certaines de ces médecines fonctionnent. Par exemple, de nombreux médecins reconnaissent que l’acupuncture peut soulager douleurs et nausées, même s’ils ne sont pas sûrs de pouvoir l’expliquer.

Tandis que les experts cherchent des preuves scientifiques en laboratoire, les patients, eux, votent avec leurs pieds. Le marché mondial des médecines parallèles atteint aujourd’hui soixante milliards de dollars par an. Près de la moitié de la population d’Amérique du Nord se fait désormais soigner en dehors du système de santé classique. En Allemagne, près de 80 % des cliniques de la douleur, où les MAC sont largement implantées, proposent de l’acupuncture. En Grande-Bretagne, le nombre de praticiens alternatifs dépasse désormais celui des généralistes. Ne trouvant pas ce qu’ils cherchent chez eux, les Occidentaux fondent en masse sur la Chine et les autres pays réputés pour leurs médecines traditionnelles. À Pékin, un hôpital a désormais ouvert un service réservé aux patients étrangers. Des agences proposent des circuits touristiques à dominante médicale – « Allez voir la Grande Muraille et un herboriste chinois ».

Les fans les plus zélés des médecines parallèles ne pensent pas pour autant qu’elles puissent – ou qu’elles devraient – remplacer complètement la médecine traditionnelle. Certaines pathologies, comme les infections ou les traumas, seront toujours mieux soignées par la médecine classique. Même en Chine, vous ne verrez pas de médecins aux pieds nus se précipiter au chevet des accidentés de la route. Les tenants des médecines ancestrales soutiennent qu’elles sont précisément plus efficaces sur le terrain où la médecine classique échoue : dans le traitement de maladies chroniques allant de l’asthme aux problèmes cardiaques, en passant par les dorsalgies et la dépression. Actuellement, la tendance est au panachage des traitements les plus efficaces des médecines classique et alternatives, un principe entièrement nouveau de médecine dite « intégrée ». Les unités d’enseignement des MAC se multiplient dans les écoles de médecine classique, et des centres de médecine intégrée ont éclos au sein d’universités américaines de premier plan telles que Harvard, Columbia et Duke. En 2002, l’OMS a lancé une campagne mondiale tendant à intégrer le meilleur des MAC à la médecine classique.

L’un des plus grands pourvoyeurs européens de cette médecine intégrée est la clinique Hale, qui occupe les quatre étages d’une maison de style Régence au centre de Londres. À son ouverture en 1987, l’endroit était considéré comme un refuge pour adeptes du New Age. Aujourd’hui, ce sont toutes sortes de gens, du chef d’entreprise au professeur de chimie, qui s’y rendent pour une séance d’acupuncture, d’aromathérapie ou un rééquilibrage des chakras. Les patients, jeunes et vieux, flânent à la librairie du sous-sol ou font la queue pour les remèdes homéopathiques ou phytothérapiques proposés au dispensaire. « Lorsque nous avons commencé, la médecine alternative était perçue comme étrange et révolutionnaire, réservée aux rebelles, me confie Teresa Hale, la fondatrice de l’établissement. À présent, elle est devenue banale. Certains hôpitaux nous adressent même leurs patients. » Dans son effectif d’une centaine de personnes, la clinique compte de nombreux médecins conventionnels, dont un couple de généralistes. En 2003, un hôpital de Londres a invité l’un de ces thérapeutes à travailler avec ses patients atteints du cancer.

Une part de l’attraction exercée par les médecines parallèles tient au fait qu’elles évitent les réponses rapides et traitent les patients en êtres humains plutôt qu’en simples porteurs de symptômes. La plupart d’entre elles sont naturellement d’obédience Slow ; elles agissent en harmonie avec le corps et l’esprit, en persuadant le patient par la douceur au lieu de le forcer à la guérison. La relaxation, qui fait baisser la tension et apaise la douleur, l’anxiété et la dépression, est toujours au cœur du traitement, tout comme la nécessité d’équilibrer le rythme de vie. À la clinique Hale, des praticiens de toutes disciplines encouragent leurs patients à ralentir – travailler moins, s’alimenter avec plus de plaisir, méditer et passer plus de temps auprès de leur famille et de leurs amis, se trouver un passe-temps contemplatif ou, plus simplement, un moment chaque jour pour marcher dans un parc.

En résumé, les praticiens des MAC passent bien plus de temps avec leurs patients que ne peuvent se l’autoriser leurs rivaux de la médecine classique. Un homéopathe pourra accorder jusqu’à deux heures de consultation à un patient pour établir un rapport, l’écouter attentivement, passer au crible ses réponses afin de mettre en évidence les origines du problème. Les séances de massage ou d’acupuncture durent en général une heure, au cours de laquelle le thérapeute touche son patient et lui parle. Cela peut paraître anodin, mais dans un monde où chacun est constamment en train de foncer à droite et à gauche, où les contacts entre les gens sont devenus rares et distants, un peu d’attention douce et aimante fait forcément de l’effet. Elle peut même stimuler une chimie thérapeutique du corps, comme en témoigne Ingrid Collins, une consultante britannique en psychologie : « Lorsque l’on offre au patient du calme et de l’attention, la relaxation devient curative. »

La recherche semble le confirmer. Dans une étude américaine, une psychothérapeute a travaillé au côté d’un généraliste, en prêtant une attention amicale au déroulement de ses consultations. Celui-ci posait des questions allant bien au-delà d’une enquête thérapeutique de routine : « Que ressentez-vous par rapport à la maladie ? Quelle a été son influence sur votre entourage ? » Ses patients appréciaient son attention, et certains guérirent de longues maladies. Cela nous ramène à l’interaction entre corps et esprit. Dans le chapitre précédent, nous avons vu comment le fait de ralentir l’exercice physique permettait d’atteindre un état proche du mens sana in corpore sano (« un esprit sain dans un corps sain ») cher aux Romains. Aujourd’hui, le monde médical commence à intégrer l’idée que l’état mental des gens a une influence sur leur bien-être physique. Et une fois que l’on accepte qu’un patient puisse avoir des humeurs, des problèmes et une histoire personnels, il ne suffit plus de faire la liste de ses symptômes et de se jeter sur le bloc d’ordonnances. Il faut prendre le temps de l’écouter, de rentrer en contact avec lui.

La médecine classique commence à s’ouvrir à la lenteur. On s’en rend compte à de nombreux détails, comme la volonté grandissante de faire appel à la relaxation thérapeutique. Pour aider les patients à lâcher prise, de plus en plus d’hôpitaux les dirigent vers des activités apaisantes comme le jardinage, la peinture, la pratique d’un instrument, le tricot ou même la compagnie d’animaux domestiques. Autre aspect de ce changement : la reconnaissance des bienfaits thérapeutiques de Dame Nature. Une récente étude de l’université A. M. du Texas a ainsi révélé qu’avoir vue sur des espaces verts depuis les fenêtres de leur chambre d’hôpital aidait les patients à se remettre d’une opération plus rapidement et réduisait leur prise d’antalgiques. Aussi les hôpitaux aménagent-ils des jardins et refont-ils leurs services de manière à avoir davantage de lumière naturelle et de points de vue sur l’extérieur. Ils les agrémentent de plantes vertes et diffusent sur des moniteurs de télévision interne des séquences montrant des dauphins ou des cascades émergeant d’une forêt tachetée de soleil. Les médecins classiques sont désormais de plus en plus nombreux à adopter les thérapies prônant la lenteur. Certains font appel à la méditation, au yoga ou au qi gong pour agir sur le cancer, le syndrome du canal carpien, l’arthrite osseuse, le diabète, l’hypertension, l’asthme ou l’épilepsie, mais aussi sur les problèmes de santé mentale. D’autres se servent de la méthode SuperSlow pour rééduquer des patients souffrant de problèmes cardiaques ou d’ostéoporose. Beaucoup de généralistes envoient désormais leurs malades chez un chiropracteur, un ostéopathe, un phytothérapeute ou un homéopathe. Et bien que les traitements des médecines alternatives mettent habituellement plus de temps pour agir, l’approche douce donne parfois des résultats plus rapides. Prenons l’exemple de deux méthodes opposées dans le traitement de la douleur causée par le pincement d’un nerf de la colonne vertébrale. Un médecin occidental rédigerait sur-le-champ une ordonnance à base d’anti-inflammatoires, qui mettraient un certain temps à faire effet. Un médecin ayurvédique, quant à lui, serait à même de faire disparaître instantanément la douleur à l’aide d’un massage Marma, qui se concentre sur des points particuliers où les chairs, les os et les veines se rejoignent.

Certains praticiens classiques font un pas de plus en se recyclant dans ces médecines parallèles. C’est le cas de Catherine Watson, qui travaillait comme technicienne de recherche pour un grand laboratoire pharmaceutique développant des traitements pour le système immunitaire. Mais après quelques années passées dans ce laboratoire, elle s’est sentie déçue par l’approche lourde de la médecine conventionnelle. Les médicaments occidentaux bombardent souvent les symptômes de la maladie sans en traiter la cause profonde. Et beaucoup d’entre eux causent des dommages collatéraux – des effets pervers réclamant encore plus de médicaments. « J’ai simplement compris qu’il y avait une autre voie », dit-elle. En 1999, elle quitte son poste bien rémunéré pour aller étudier la phytothérapie occidentale. Son précédent métier l’y avait préparée dans la mesure où beaucoup de médicaments modernes sont dérivés de molécules végétales naturelles. Catherine Watson a désormais ouvert chez elle un florissant cabinet de phytothérapie, dans le Hertfordshire, juste en dehors de Londres. Elle s’est spécialisée dans les problèmes de peau et de digestion. Ses concoctions végétales se suffisent parfois à elles-mêmes, mais pour traiter d’autres affections telles que l’asthme, elles agissent en tandem avec la médecine classique. Elle adopte avec chaque patient une approche « lente » et consacre en général une heure à la première consultation, prenant soin de préciser que son traitement prend du temps. « Parfois, on obtient des résultats rapides, mais en temps normal la phytothérapie agit de façon progressive, en gagnant peu à peu sur l’affection, observe-t-elle. Cela va normalement moins vite que la médecine traditionnelle, mais au final les résultats sont plus efficaces que les gens ne l’imaginent et sans les effets secondaires que j’ai trop souvent constatés dans l’industrie pharmaceutique. »

Les MAC sont souvent le dernier refuge des patients que la médecine classique n’a pas réussi à soigner. Nik Stoker, une Londonienne de vingt-sept ans directrice de publicité, souffrait de terribles douleurs menstruelles. Chaque mois, ses hormones devenaient folles : des bouffées de chaleur la réveillaient en pleine nuit, la condamnant à une fatigue chronique pendant la journée. Ses émotions subissaient de violentes fluctuations et elle avait du mal à travailler. En fin de compte, son médecin lui prescrivit une pilule contraceptive, un remède courant contre les douleurs de règles.

Durant des années elle était passée d’une marque de pilules à une autre sans jamais traiter le problème et en souffrant des effets secondaires. Ce traitement lui donnait l’impression d’avoir un boulet à l’estomac et aux jambes. Elle avait parfois du mal à marcher. « J’ai cru que j’allais devenir dingue », dit-elle. Après que des scanners et une chirurgie investigatrice eurent échoué à mettre en évidence la cause de ses malheurs, les médecins ne lui ont pas accordé plus de sympathie, lui expliquant que toutes les femmes souffraient de ce type de douleurs et que les seuls remèdes étaient d’appliquer une bouillotte et de bien se reposer. « Ils m’ont donné l’impression que je ne faisais que me plaindre, vous savez, que je leur faisais perdre leur temps », ajoute-t-elle.

En désespoir de cause, elle prit rendez-vous avec Tom Lawrence, un acupuncteur et phytothérapeute recommandé par un ami. C’était sa première incursion en médecine alternative ; l’approche détendue et holistique la mit tout de suite à l’aise. La première consultation dura plus d’une heure, pendant laquelle Nik Stoker ne cessa de parler, non seulement de ses symptômes, mais aussi de ses habitudes alimentaires, de sa carrière, de son humeur, de sa vie sociale et de ses hobbies. Le thérapeute voulait un tableau complet. Elle sentit que quelqu’un l’écoutait enfin. Le traitement en lui-même était très éloigné de ce qu’elle avait connu. Afin de réaligner et rééquilibrer les méridiens d’énergie qui parcouraient son corps, Tom Lawrence planta une forêt d’aiguilles dans le bas de ses jambes et dans ses poignets. Il lui demanda de ne plus consommer de produits laitiers et lui prépara des gélules composées d’une douzaine de plantes différentes (dont la menthe, l’angélique et la réglisse). Les médecins classiques peuvent toujours se moquer de ces méthodes : les résultats sont assez probants. Après son premier rendez-vous, la jeune femme se sentait moins tendue qu’elle ne l’avait été pendant des années. Une douzaine de séances plus tard, les douleurs avaient en partie disparu. Sa vie en est transformée. « Je suis une personne différente à présent », dit-elle.

À l’instar de nombreux patients qui s’aventurent en dehors de la médecine conventionnelle, Nik Stoker pense que la médecine alternative a soigné à la fois son corps et son esprit. Elle se sent désormais moins irritable, plus apte à affronter le stress et le rythme rapide de sa vie londonienne : « Vous connaissez ce sentiment d’énervement maladif qui vous saisit lorsque vous avez un million de choses à faire et que vous ne savez pas par quoi commencer ? Eh bien, je ne l’éprouve plus très souvent. Je ressens un plus grand calme intérieur et j’ai l’esprit plus clair. »

Tant que les MAC demeureront marginales, les patients devront traverser le champ de mines de la désinformation. Il existe de nombreux charlatans avides de s’enrichir à la faveur d’un engouement pour les thérapies alternatives, promettant des soins holistiques et n’en délivrant qu’une pâle imitation. Il faut des années pour apprendre les techniques du shiatsu ou du massage ayurvédique, et pourtant on voit des coiffeurs non qualifiés en proposer en guise d’extras. Bien souvent, le mauvais usage des thérapies alternatives ne représente rien de plus qu’une coûteuse perte de temps, mais il arrive que les dégâts soient vraiment considérables. Des études laissent penser que le millepertuis, un remède naturel contre la dépression, puisse, à l’instar d’autres produits, être contre-indiqué avec les substances utilisées dans les traitements du cancer et du sida. Et certaines cures en lien avec les médecines parallèles ont été vendues de manière très trompeuse : en Chine, la plante appelée ma huang (« éphédra ») est un remède traditionnel de la congestion pulmonaire passagère, mais des sociétés américaines l’ont mise sur le marché comme une aide au régime et un dynamisant. Il en a résulté une cascade de décès, de crises cardiaques et de ruptures d’anévrisme.

Peu à peu, néanmoins, la législation fait son apparition dans ce que certains considèrent comme le « Far West de la médecine ». Les gouvernements établissent des codes de pratique et des standards minimums. Une douzaine d’États américains ont fait passer des lois accordant des licences aux naturopathes et aux thérapeutes pratiquant toute une gamme de médecines alternatives allant de l’homéopathie à la phytothérapie. Les critiques objectent que cette formalisation pourrait figer l’innovation – même les plus anciennes traditions médicales ne cessent d’évoluer. Certes, mais l’obtention d’une habilitation officielle sera malgré tout porteuse de bénéfices qui ne seront pas extorqués au public.

À l’heure actuelle, la plupart des patients assument de leur poche le coût des MAC. Et de nombreux traitements ne sont pas bon marché : à Londres, une séance d’acupuncture peut coûter plus de 40 euros. Il ne sera pas aisé de convaincre les pouvoirs publics d’en payer la note. À l’heure où le coût du système de santé atteint des sommets, les gouvernements ne sont guère disposés à étendre la couverture à de nouveaux traitements, en particulier si leur validité scientifique n’est pas prouvée. C’est pourquoi les médecines alternatives sont plus souvent considérées comme un luxe que comme une nécessité. Dans un contexte économique difficile, en Allemagne, le régime public d’assurance médicale a réduit le nombre de médecines alternatives habituellement couvertes.

Il pourrait toutefois devenir intéressant, d’un point de vue économique, de rembourser les dépenses liées à l’exercice d’une partie au moins de ces thérapies : pour commencer, la médecine alternative peut coûter moins cher que ses concurrentes classiques. Une séance de massage shiatsu peut régler un problème de dos qui aurait mené, sinon, à une opération coûteuse. En Allemagne, on a désormais recours au millepertuis dans plus de la moitié des cas de dépression. Des études montrent que cette plante a moins d’effets secondaires que les antidépresseurs classiques. Et pour environ 35 centimes d’euro par jour, c’est un produit bien meilleur marché que le Prozac.

Les médecines parallèles sont également capables d’alléger les budgets de santé par d’autres biais. L’approche holistique par le corps et l’esprit que privilégient bien des praticiens est en soi préventive du stress – ce qui coûte moins cher que de le guérir. D’autre part, ces théories semblent exceller dans le traitement des maladies chroniques, qui engloutissent environ 75 % de toutes les dépenses de santé du monde industrialisé (celles-ci s’élèvent aux États-Unis à presque trois milliards de dollars).

Les amateurs de chiffres en ont pris bonne note. En Grande-Bretagne, où le budget de l’institution publique médicale est notoirement bridé, les hôpitaux commencent à rembourser des traitements tels que l’aromathérapie, l’homéopathie et l’acupuncture. Près de 15 % des hôpitaux américains proposent des médecines alternatives. En 2003, pour la première fois, deux naturopathes furent nommés au comité qui décidait des traitements que devait couvrir le système d’assurance sociale Medicare.

Beaucoup d’entreprises privées incluent à présent ces médecines dans leurs avantages sociaux – Microsoft serait prêt à payer pour que ses employés consultent un naturopathe. Des deux côtés de l’Atlantique, de grandes compagnies d’assurances paient la facture de nombreux traitements de ce type. L’ostéopathie et la chiropraxie sont les premières thérapies non conventionnelles concernées, mais beaucoup d’assurances privées prennent désormais en charge l’homéopathie, le biofeedback, les massages et les remèdes à base de plantes. Une demi-douzaine d’États américains obligent désormais leurs assurances à couvrir au moins une partie de ce type de soins. En Europe, les sociétés d’assurances offrent déjà des contrats d’assurance-vie moins coûteux à ceux de leurs clients qui méditent régulièrement.

Néanmoins, l’agrément du milieu de l’assurance n’est pas la seule garantie de l’efficacité réelle d’une thérapie alternative. À la clinique Hale, Danira Caleta pratique l’une des plus douces et des plus apaisantes qui soient : le reiki. Cette technique est basée sur l’imposition des mains sur le corps, pour en canaliser les énergies. Le but est de travailler en harmonie avec le patient, en réveillant son « médecin intérieur ». Bien que les compagnies d’assurances se tiennent prudemment à l’écart du reiki, plus d’une centaine d’hôpitaux américains proposent à présent cette spécialité, et Danira Caleta est submergée par des patients prêts à payer de leur poche pour en profiter.

Marlene Forrest s’est tournée vers cette thérapie en 2003. On lui avait diagnostiqué un cancer du sein et, à cinquante-cinq ans, elle devait subir une double mastectomie. Le souvenir de la mort de son père à la suite d’une opération dix ans plus tôt l’avait plongée dans la panique, et son esprit allait d’un sombre scénario à l’autre. Pour retrouver le calme et préparer son corps à l’opération, elle prit un rendez-vous avec Mme Caleta, qui combina le reiki avec d’autres techniques apaisantes et relaxantes. Elle commença par guider sa patiente dans un exercice de respiration profonde, puis se servit de la méditation dirigée pour l’aider à visualiser une scène de nature apaisante. « Les gens qui vivent en ville répondent particulièrement bien à cette connexion avec la nature, dit-elle. Cela les tranquillise vraiment. »

Au bout de cinq séances, l’anxiété de Mme Forrest diminua, et elle se rendit à l’hôpital avec un sentiment de sérénité. Tandis qu’elle attendait qu’on vienne la chercher pour l’emmener au bloc opératoire, elle effectua ses exercices respiratoires de méditation et de visualisation. Lorsque les brancardiers vinrent la chercher, elle était en train de sourire : « Je me sentais tellement détendue… comme si j’étais prête à tout. »

Après l’opération, Marlene Forrest, qui dirige une maison de retraite à Londres, se remit si miraculeusement que le personnel de l’hôpital l’avait surnommée « Superwoman ». Excepté une très petite dose initiale, elle n’eut besoin d’aucun médicament antalgique. « Les infirmières et les médecins n’en revenaient pas, dit-elle. Ils continuèrent à me surveiller pour voir si j’avais besoin de morphine, mais ce ne fut pas le cas. Ils ont dit que j’étais stoïque ou que mon seuil de tolérance à la douleur devait être élevé. Mais il ne s’agissait pas de cela : je ne ressentais aucune douleur. » L’infirmière qui la soignait était si impressionnée qu’elle encouragea vivement Danira Caleta à traiter d’autres patients atteints de cancer.

Sa combinaison thérapeutique n’est pas seulement destinée aux cas cliniques. Elle peut également aider les gens à développer un état d’esprit plus posé, comme en témoigne David Lamb, trente-sept ans. En 2002, cet agent travaillant dans le textile, très actif, se retrouva dans sa salle d’attente pour une pathologie de l’oreille interne causant des vertiges. Mécontent des soins prodigués par son généraliste, il suivit quelques séances chez Danira Caleta – ce qui lui épargna quatre semaines de convalescence. Il fut surtout impressionné par l’effet relaxant et réconfortant du traitement sur son état d’esprit. Bien après sa guérison, il continua à venir voir sa thérapeute toutes les trois semaines. « Tout le monde doit trouver un moyen de faire face au stress et au rythme de vie londoniens. Pour certains c’est le yoga, pour d’autres c’est la gymnastique ou le jardinage. Pour moi, c’est le reiki. » Une heure entre les mains de Danira Caleta parvient à le calmer et à le débarrasser de ses tensions. Son contact bénéfique l’a également aidé à repenser ses priorités : « Le reiki vous calme en vous faisant réfléchir aux choses qui sont vraiment importantes dans votre vie – vos enfants, votre conjoint, vos amis. Vous réalisez ainsi que votre course dans la conquête du prochain gros contrat, d’un plus gros salaire ou d’une maison plus grande est en réalité assez vaine. » Ce qui ne veut pas dire que David Lamb est sur le point de quitter son job et de rejoindre une communauté. Pas le moindre risque. Au contraire, il se sert de la sérénité du reiki pour mieux surmonter les aléas d’un monde professionnel qui va à cent à l’heure. Avant ses rendez-vous, lorsque sa tête s’emballe, il se relaxe par la visualisation et des exercices respiratoires. Il y a peu, il s’est rendu chez Danira Caleta pour calmer ses nerfs deux jours avant la négociation d’un gros contrat avec un fournisseur étranger. Le jour J, il s’est rendu en toute confiance à son rendez-vous, où il s’est montré des plus subtils et a conclu l’affaire. « Je suis un businessman et j’aime gagner de l’argent, mais il y a une façon correcte d’y parvenir, dit-il. Même si vous vous retrouvez dans un environnement agressif, vous pouvez l’aborder calmement. Le reiki a l’avantage de vous apporter ce calme. Un esprit apaisé vous donne plus de confiance et plus de force. »

Il n’est guère surprenant que Danira Caleta étende ses activités de l’hôpital et des cliniques à un cabinet privé. Elle a récemment traité Esther Porta, consultante dans un important cabinet de relations publiques à Londres. Pour la deuxième fois en cinq ans, cette jeune trentenaire avait contracté une névrite optique, une méchante inflammation du nerf optique déclenchant une perte temporaire de la vision. Grâce à notre thérapeute, sa rémission fut si rapide et si complète que le médecin était abasourdi. Lorsque ses collègues remarquèrent combien elle allait mieux, elle avoua avoir eu recours à une médecine parallèle. Plutôt que d’en sourire, les dirigeants de son cabinet voulurent en savoir plus. L’un de ses patrons suggéra même de faire venir la thérapeute sur place afin d’aider tout le personnel à se détendre et améliorer sa santé !

Intrigué par l’enthousiasme de ces témoignages et lassé du manque d’efficacité de la physiothérapie, des massages sportifs et des traitements appliqués pour la guérison de ma jambe, je décide à mon tour d’essayer le reiki. Mme Caleta organise une première entrevue un mardi après-midi, à la clinique Hale. Elle dégage une présence rassurante : c’est une Australienne de quarante-trois ans aux yeux rieurs et au sourire avenant. Sa salle de consultation, petite et peinte en blanc, a une grande fenêtre donnant sur l’arrière de l’immeuble voisin. Je n’y vois ni cristaux, ni cartes du ciel, ni bâtons d’encens – aucun des attributs ésotériques auxquels je m’attendais. Au contraire, l’endroit me fait furieusement penser au cabinet de mon généraliste.

La thérapeute commence par me poser toute une batterie de questions qui n’ont jamais été soulevées lors de ma consultation express chez le spécialiste : quels sont mon alimentation, mon rythme de travail, mon état émotionnel ? comment se passent ma vie de famille, mon sommeil ? Elle prête également une oreille attentive au tableau chronologique des évolutions intervenues dans ma douleur à la jambe. Quand je n’ai plus rien à ajouter, je m’allonge sur sa table de soins et je ferme les yeux.

La première étape est de ralentir ma respiration. La jeune femme me demande d’inspirer profondément par le nez, en laissant l’abdomen se gonfler, puis d’expirer par la bouche. « C’est une technique de qi gong pour faire recirculer l’énergie », m’explique-t-elle. Puis nous passons à la méditation dirigée. Elle me fait visualiser un beau rivage… un soleil tropical… un ciel bleu… une douce brise… du sable chaud sous mes pieds… un lagon d’une eau turquoise, calme et transparente… une jungle d’émeraude parsemée des taches rouges de fleurs d’hibiscus et de frangipaniers jaune et blanc. « C’est absolument spectaculaire, murmure-t-elle. Et vous ressentez un sentiment de liberté, d’ouverture, de calme, de tranquillité et de paix. »

Au moment où elle s’apprête à commencer la séance de reiki proprement dite, j’ai pratiquement oublié le sens du mot stress. Elle frotte ses mains l’une contre l’autre, puis les tient au-dessus de différentes parties de mon corps, afin que l’énergie bloquée se remette à circuler. Bien que je ne puisse pas la voir, je sens où elle se tient, grâce à une étrange chaleur qui semble venir de mon propre corps, comme si quelque chose avait été activé profondément en moi. Dans le bas de mon dos, la chaleur est faible, à peine plus perceptible que celle d’un souffle. Mais lorsque Danira Caleta tient ses mains au-dessus de ma jambe droite, celle-ci me paraît carrément chaude.

La séance dure une heure et me laisse très agréablement détendu, mais également alerte et plein d’énergie, en pleine forme. Du côté de ma jambe, en revanche, rien de neuf. « Cela prend du temps, me dit-elle, lisant la déception sur mon visage. Le corps se soigne à son propre rythme, il faut être patient. Vous ne pouvez brusquer le processus. » Ce clair résumé d’une philosophie de la lenteur échoue à me faire garder espoir pour ma jambe, et je quitte la clinique avec des sentiments mélangés.

Quelques jours plus tard, néanmoins, je note un progrès. La douleur de ma jambe droite s’est estompée et l’enflure diminue, elle aussi. C’est le premier signe clair d’amélioration depuis des mois. Je ne peux expliquer cela par la science, pas plus que mon chirurgien orthopédiste lorsque je le retrouve une semaine plus tard. Peut-être la bonne volonté de Mme Caleta à prendre le temps de m’écouter a-t-elle déclenché la guérison ? Peut-être est-il possible de faire appel à l’énergie universelle pour aider le corps à se réparer ? Quelle que soit l’explication, le reiki semble fonctionner pour moi – mon prochain rendez-vous est d’ores et déjà pris.

 

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