En arrière

Marcel Aymé · Chapitre 9 sur 12

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En arrière

Josse

 

Bien qu’il fût déjà venu trois fois en cinq ans, Josse n’aurait pas su reconnaître la maison de sa sœur entre toutes les maisons de ce faubourg de petite ville. Il avait même oublié le remarquable bandeau revêtu de losanges en faïence vert pomme, qui séparait, sur le mur de façade, le premier étage du rez-de-chaussée. Lorsqu’il fut descendu de taxi et qu’il se trouva devant la grille de cette petite maison propre et silencieuse, il éprouva quelque chose d’inconnu, qui ressemblait à un sentiment de la solitude. Le chauffeur, la mine renfrognée, descendait de sa voiture les trois cantines de fer qui contenaient toute la fortune de Josse et sur lesquelles étaient inscrits, en capitales blanches, son grade d’adjudant et son nom. Déjà, au sortir de la gare, en voyant venir ce petit homme sec au poil blanc, qui portait le ruban jaune à la boutonnière et le béret basque, il avait flairé le militaire de carrière

 

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et senti s’échauffer sa bile antimilitariste. La vue des bagages l’avait confirmé dans son antipathie.

Ayant essayé d’ouvrir la porte de fer de l’entrée, Josse constata qu’elle était fermée à clé. Il se tourna vers le chauffeur qui déposait sur le trottoir de l’avenue Aristide-Briand la troisième cantine et lui dit d’un ton bref en fronçant le sourcil comme s’il le tenait pour responsable de sa déconvenue :

« Personne ? Ça signifie ?

– Ce n’est pas mes affaires, répliqua le chauffeur d’une voix rogue.

– Qu’est-ce que je vous dois ? »

Le prix de la course se montait à sept francs auxquels s’ajoutaient trois francs pour les bagages. Josse régla et donna dix sous de pourboire. Le chauffeur, les yeux chauds et les lèvres serrées par le mépris, empocha l’argent sans mot dire, remonta dans sa voiture et, après avoir craché en direction de la grille, démarra. Josse regarda sa montre-bracelet. Il était près de cinq heures. Un ciel d’étain, très bas, et un vent

 

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mouillé annonçaient déjà l’hiver. L’avenue, à peu près déserte, était bordée de petites maisons tristes et coquettes, sauf vers l’entrée de la ville, où des immeubles de rapport se faisaient vis-à-vis, et à l’autre bout vers le passage à niveau dont les abords étaient occupés par des familles pauvres logées dans des constructions de fortune. Josse, planté devant ses cantines, n’entendait d’autres bruits que celui du vent sifflant dans les arbres et, à de rares moments d’accalmie, celui d’une scierie fonctionnant dans une rue traversière du côté de la ligne de chemin de fer. Lui qui s’était promené, au hasard de sa vie militaire, en France, en Allemagne, en Afrique du Nord et dans le proche Orient sans jamais s’émouvoir à aucun paysage, fut sensible à la mélancolie de ce faubourg provincial où il s’était laissé persuader d’achever sa vie, et y perçut une vague menace. Il constata du reste avec inquiétude cette perméabilité nouvelle à de telles impressions, car il croyait y reconnaître l’influence pernicieuse, pourrissante, de la vie civile sur cet être dur, solide, bien trempé – l’homme par excellence, que représentait à ses

 

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yeux le soldat de métier. Comme il se tournait vers la maison, il découvrit, sur l’un des montants de pierre qui encadraient la grille, un bouton de sonnette qu’à tout hasard, il pressa. Presque aussitôt lui parvint le bruit d’une porte claquée, et, peu après, celui d’un pas sur l’allée bétonnée qui longeait le côté de la maison. Longue et sèche, son dur visage à peine adouci par les bandeaux blancs, sa sœur Valérie apparut dans son habituelle robe noire. Elle avait une voix claire et froide, bien timbrée.

« Comment se fait-il que tu sois déjà là ? Tu ne devais arriver que demain soir.

– Voilà un quart d’heure que j’attends à la porte. Qu’est-ce qui te prend, de t’enfermer à clé ?

– J’ai mes raisons. Mais pourquoi ne m’as-tu pas prévenue que tu avançais ton voyage ? C’était la moindre des choses.

– Si tu veux bien m’ouvrir la porte, fais-le tout de suite. Mes bagages sont sur le trottoir. »

Valérie ouvrit la porte, vit les trois cantines et

 

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interrogea :

« C’est tous tes bagages ? »

Josse transporta les cantines sur le petit perron, contre la porte d’entrée de la façade, et sa sœur alla lui ouvrir de l’intérieur. Le jour commençait à décliner et il faisait déjà sombre dans la maison. Ne trouvant pas le commutateur, Josse pria Valérie de donner la lumière, mais elle protesta qu’il était trop tôt et qu’on y voyait encore suffisamment. Quoiqu’il n’eût rien d’un panier percé et tout au contraire, l’adjudant, au cours de ses trente-six ans de vie militaire, n’avait pu acquérir le sens des menues économies de la vie domestique.

« Je ne vais tout de même pas me casser la gueule dans l’escalier en montant mes cantines ! Allume l’électricité, bordel de Dieu !

– Bien, bien, très bien, dit Valérie en donnant la lumière, mais je ne vois pas qu’il soit utile d’ameuter les voisins par des jurons dégoûtants. Ici, tu n’es plus à la caserne et tu voudras bien te le tenir pour dit. »

 

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Dans la chambre, Josse se mit à déballer ses cantines. Les deux premières contenaient du linge, un complet civil, et trois tenues militaires qu’il déposa sur le lit avec une pieuse inquiétude et des gestes tendres et précautionneux qui ressemblaient parfois à des caresses. Valérie, qui assistait à l’emménagement, était moins attentive au déballage qu’à son frère lui-même. Adossée à la porte, à égale distance du lit et de l’armoire à glace où il rangeait son linge, elle suivait ses allées et venues d’un regard ardent. La troisième cantine contenait surtout des souvenirs, la plupart achetés dans des souks d’Afrique du Nord et de Syrie : encriers, cendriers, maroquinerie de bazar, coffrets, vases de cuivre, pantoufles brodées d’argent, poignards, pistolets, chromos. Josse obligea sa sœur à descendre au rez-de-chaussée lui chercher un marteau et des clous pour accrocher au mur son propre portrait en grande tenue d’adjudant, celui en couleurs du maréchal Foch, et d’autres photos représentant des groupes de sous-officiers parmi lesquels il figurait lui-même. Enfin, au-dessus de son lit, à la place d’un christ en plâtre patiné, il suspendit un sous-verre

 

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où reposaient sur un fond de velours noir sa médaille militaire et ses deux croix de guerre, celle de 1914-18 et celle des théâtres d’opérations extérieurs.

« Tu n’as accroché aucune de mes photos, fit observer Valérie.

– À quoi bon ? Je te verrai d’un bout de l’année à l’autre. Du reste, je les ai perdues, tes photos.

– Tu vas me faire le plaisir de les retrouver. Je t’ai envoyé ma photo trois fois. Une fois en 1914, une autre fois en 1927 et une troisième fois l’année dernière. Je ne supporterai pas que mes photos circulent dans les corps de garde. »

Josse la regarda au milieu du visage, détourna les yeux aussitôt et haussa les épaules. Valérie était devenue rouge. Elle venait de retrouver, dans le regard de son frère, tous les regards d’homme qui s’étaient détournés d’elle au long de sa vie de vieille fille, elle y avait lu l’invariable réponse à ses illusions toujours renaissantes. Pendant qu’il rangeait ses souvenirs et ses bibelots, elle jeta un coup d’œil sur l’une

 

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des portes de l’armoire à glace et y vit son visage osseux. L’âge et les cheveux blancs, qui lui conféraient une sorte de neutralité, en avaient un peu atténué ce que la laideur avait toujours eu d’agressif, mais il conservait une masculinité ingrate.

Il y eut, au moment de se mettre à table, une vive altercation. Valérie, comme à l’habitude, avait mis le couvert dans la cuisine et Josse voulut dîner dans la salle à manger. Ce n’était pas un sentiment de vanité bourgeoise qui l’y poussait, mais une répugnance de toujours, que Valérie n’ignorait pas, pour les odeurs de cuisine, d’évier, de boîte à ordures. À la demande de son frère, elle opposa un refus net. Alors éclata une dispute rageuse, fracassante, au cours de laquelle chacun établit le bilan de ce qu’il apportait à la communauté. Valérie fit valoir qu’elle possédait en propre la maison, héritée, avec quelques titres de rente, d’une grand-tante courtisée pendant trente ans. En outre, elle comptait à son actif son rôle de ménagère, ses talents de musicienne, car elle jouait du piano, et l’agrément de ses relations personnelles, choisies dans un milieu honorable.

 

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De son côté, il se prévalait de sa présence d’homme dans une maison où elle avait peur de vivre seule, des moyens qu’il mettait à la disposition de sa sœur, lui permettant ainsi de mener une vie plus confortable, et il tint à déclarer expressément qu’il se foutait de ses talents de pianiste ainsi que de ses relations. Comme elle ne cédait rien, il prit la résolution d’aller dîner au restaurant et de reprendre le train le lendemain même. Valérie accepta de dresser la table dans la salle à manger.

Josse s’éveilla un peu avant sept heures, se leva aussitôt et expédia très vite sa toilette, par habitude, comme s’il eût été pressé et qu’il dût être dans la cour du quartier à l’heure de l’appel. Avant de descendre, il jeta un coup d’œil dans la rue. Sur les deux trottoirs, des employés de magasin et des écoliers se hâtaient vers la ville. De la deuxième fenêtre, il découvrit, par-dessus le mur de clôture, le jardin qui flanquait la maison voisine où rien ne paraissait encore bouger. Il descendit au rez-de-chaussée, n’y trouva personne et ne put ouvrir aucune des deux portes d’entrée. Il pensait à enjamber la fenêtre

 

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lorsque Valérie, en peignoir, arriva à la cuisine.

« J’aimerais savoir comment on peut sortir de ta bicoque, dit-il. Je n’ai trouvé de clé nulle part.

– Tu pourrais peut-être me dire bonjour.

– Bonjour. Tu me donneras une clé.

– Tu n’as pas besoin de clé. »

Déjà Josse était de mauvais poil, car en ce début de journée, la caserne commençait à lui manquer et il se sentait dans un état de disponibilité anormal. L’affirmation de sa sœur, qui allait contre l’évidence, le fit blêmir. Elle eut assez d’antennes pour deviner quelque chose de cette détresse furieuse et, sans lui laisser le temps d’exploser, elle lui accorda la clé. Pendant qu’il buvait son café, elle lui montra par la fenêtre de la cuisine le potager qui s’étendait derrière la maison.

« Tu pourras occuper une partie de tes journées à des travaux de jardinage.

– Non, répliqua Josse.

– Tu vas t’ennuyer. Qu’est-ce que tu comptes faire de tes journées ?

 

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– Jouir de ma retraite », répondit-il lugubrement.

Lorsque, après le petit déjeuner, son frère quitta la maison, Valérie, intriguée par son air pressé et presque affairé, ne put se tenir de lui demander où il allait, mais n’obtint qu’une réponse vague qui aiguisa encore sa curiosité. Josse suivit l’avenue Aristide-Briand jusqu’à l’entrée de la ville, s’engagea dans l’artère principale sans s’intéresser à l’aspect ni au mouvement des rues, ni aux allées et venues des ménagères vaquant à leur marché. Il marchait rapidement, l’air soucieux, comme s’il eût été en retard à quelque rendez-vous. Au sortir de la ville, après avoir hésité entre deux avenues, il prit l’avenue Thiers, mais n’étant pas sûr d’avoir pris la bonne, son allure s’était beaucoup ralentie et il eut à plusieurs reprises la tentation de revenir sur ses pas. Soudain, alors qu’il n’espérait plus, Josse se trouva devant la grille de la caserne. C’était un quartier de cavalerie désaffecté qui abritait des services civils de l’armée. La cour déserte, nue et plate, offrait pourtant au regard exercé de l’ancien adjudant de légères et émouvantes

 

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courbures de terrain, et le bleu livide des hautes fenêtres du casernement et les verrières glauques du manège faisaient battre son cœur. Sous sa défroque de civil, en face de cet univers qui restait, dans son abandon, le cadre sensible de la vie parfaite, il éprouva le sentiment de sa déchéance et n’osa pas se planter sur le trottoir pour contempler la caserne. Il continua de marcher sur l’avenue, revint sur ses pas et entra dans un café faisant face à l’ancien quartier de cavalerie. La patronne, en lui servant un vin blanc, essaya d’entamer la conversation et, sans y être invitée ni même encouragée, se plaignit du tort considérable causé à son négoce par le départ du régiment. Elle parlait amèrement de la municipalité socialiste qui n’avait rien fait pour retenir les militaires dans la cité.

« Ces gens-là ne comprennent pas qu’une ville sans régiment, c’est une pauvre veuve sans espoir. »

Comme elle évoquait les fastes passés de son établissement, Josse leva sur elle un regard dur qui la contraignit au silence et la renvoya derrière

 

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son comptoir. Assis contre la vitre, il put en toute tranquillité se rassasier de la caserne. Il s’intéressait à la cour plus qu’aux bâtiments qui l’encadraient. Seul, un adjudant de métier peut comprendre la beauté et l’infinie variété d’une cour de caserne. L’espace y a une qualité particulière, subtile, qui est comme une dimension de la discipline militaire. Après trois quarts d’heure d’examen, Josse découvrait toujours à celle-ci des aspects nouveaux, saisissants et pourtant familiers. Et chacune de ses émotions trouvait dans ses souvenirs personnels un prolongement ou une illustration précise.

Vers 11 heures, deux hommes, un sergent et un civil, sortirent du bâtiment le plus éloigné et marchèrent en direction de la grille. Le civil, qui portait son parapluie comme un sabre, était évidemment un ancien militaire. De plus près, la coupe de ses vêtements, la façon d’ajuster sa cravate et une certaine candeur dans le port du chapeau de feutre noir ne pouvaient tromper. Josse en éprouva quelque soulagement, car il avait souffert comme d’une profanation à la vue

 

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de cet individu foulant la cour de la caserne. Pourtant, lorsque les deux hommes pénétrèrent dans le café, l’idée ne lui vint pas de lier connaissance avec eux ni de s’en faire des relations. Dans la vie militaire, il avait du reste toujours été distant, solitaire, sans amitié. Dans toutes les unités où il était passé, il avait su se faire haïr de ses hommes pour sa dureté sans défaillance, pour son souci vétilleux de l’ordre, de la discipline. Ses collègues le tenaient autant que possible à l’écart et les officiers dissimulaient à peine leur mépris à l’égard de cet adjudant exemplaire qu’ils jugeaient stupide et dépourvu de toute humanité. Lui-même n’aimait personne.

De retour à la maison, il trouva sa sœur dans un état de surexcitation qui persistait en dépit de ses efforts pour montrer un visage paisible. Dans la matinée, profitant de l’absence de Josse, elle avait exploré sa chambre et mis la main sur une boîte de préservatifs qu’il avait, par décence, dissimulée derrière une pile de linge. C’était justement ce genre de découverte qu’elle avait escompté. L’idée que son frère pût entretenir avec des femmes des relations d’un caractère

 

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révoltant l’emplissait d’un sentiment mêlé : de fureur, de dégoût, de crainte admirative et de fiévreuse curiosité. Au repas de midi, tandis qu’il mangeait sans beaucoup se soucier de sa présence, elle le regardait à la dérobée, s’échauffant et s’exaspérant de l’assurance calme et cynique de ce mâle qui ruminait évidemment des pensées lubriques. Il était si provocant par sa tranquillité même, qu’elle ne put se tenir de l’interroger avec une brusquerie qui le fit sursauter :

« Où es-tu allé ce matin ? »

Josse eut l’air effaré, presque coupable, et parla vaguement d’une promenade qu’il avait faite dans les rues de la ville. Soucieux de ne pas souffler mot de son pèlerinage à la caserne, il avait l’élocution embarrassée d’un homme qui craindrait de laisser deviner un secret inavouable. Valérie se souleva de sa chaise et, penchée sur la table, lui jeta d’une voix haletante :

« Tu es allé voir une femme !

– Non, répondit Josse très calmement, je ne suis pas allé voir une femme. »

 

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Il était soulagé de voir s’égarer les soupçons de sa sœur. Elle insista. Il dit :

« Qu’est-ce que ça peut te faire ?

– Ce que ça peut me faire ? Je suis connue dans la ville, moi. Je n’ai pas envie de passer pour la sœur d’un répugnant personnage. »

La réplique de Josse frappa Valérie de stupeur :

« Tu n’imagines pas, dit-il paisiblement, que je vais me passer de femmes. »

Josse prit l’habitude d’aller, trois fois par semaine, passer ses matinées dans le café qui faisait face à la caserne. Une timidité le retenait de s’y rendre chaque jour. En outre, il se méfiait d’une certaine émotion douceâtre et peu militaire qui le poignait à la vue de ce quartier de cavalerie, détourné de sa destination première et, comme lui, désaffecté. Les jours sans caserne, il passait également ses matinées au dehors, autant par désœuvrement que pour la satisfaction d’inquiéter sa sœur. Errant par la ville ou par la campagne, indifférent aux gens et aux paysages,

 

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il traînait partout un ennui calme, discipliné. Après les longues pérégrinations sans but et sans imprévu, il était heureux de rentrer à la maison, d’y retrouver la présence hostile de Valérie, sa hargne vigilante et son regard inquisiteur. Leur mésentente foncière, les heurts et les éclats qui en résultaient à chaque instant, les maintenaient l’un et l’autre dans un état de tension nerveuse à la fois pénible et tonique dont chacun d’eux éprouvait le besoin. Lorsque, par une réplique blessante ou par quelque manquement aux habitudes de leur vie commune, il venait de provoquer Valérie, qu’il sentait sur lui son regard dur où passaient déjà les éclairs d’un orage, il retrouvait la sorte de plaisir qu’il éprouvait naguère en voyant les visages de ses hommes, crispés par la haine que faisaient monter en eux ses coups de gueule et ses sarcasmes. Toutefois, l’agressivité et la méfiance de sa sœur à son égard lui semblaient comporter un élément secret, touchant au mystère d’une féminité mortifiée, et qui lui inspirait crainte et dégoût. Si vifs étaient ces sentiments qu’il lui arrivait parfois, au plus fort d’une querelle, de céder tout à coup et de la

 

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laisser triompher.

Les après-midi étaient longues, d’un ennui qui aurait été insupportable s’il n’avait eu la satisfaction d’irriter Valérie et de l’intriguer, car il montait s’enfermer à clé dans sa chambre en prétextant un travail urgent, sur la nature duquel il gardait le secret. En réalité, il restait assis dans un fauteuil à lire le journal ou à ne rien faire. Toutefois, ayant acquis un jour la certitude que sa sœur écoutait derrière la porte, il quitta son fauteuil et, avec le manche de son canif, se mit à frapper la table à intervalles réguliers, puis au bout d’un quart d’heure de ce jeu qui exigeait une grande attention, il fit crisser les dents de son peigne sur l’angle de la cheminée de marbre, à peu près à la même cadence. Ces bruits alternés et réguliers étaient inexplicables pour Valérie qui se consumait de curiosité et de dépit derrière la porte. Dès lors, Josse s’appliqua patiemment à perfectionner ses bruits, chaque après-midi amenant une découverte nouvelle. Bientôt il eut atteint à la complexité, frappant par exemple la table de la main droite tandis que de la gauche il agitait un filet rempli de balles de celluloïd

 

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achetées au bazar et contenant chacune un grain de métal qui rendait un son mat. Il apportait à ses recherches l’ingéniosité qu’il dépensait autrefois à la caserne pour tourmenter ses hommes. Valérie, à bout de nerfs et crevant de fureur rentrée, comprit qu’il lui fallait réagir. Elle aussi passa une partie de ses après-midi enfermée dans sa chambre, à de prétendues occupations, mais étant assurée que son frère ne viendrait pas écouter à la porte, elle devait faire assez de bruit pour qu’il l’entendît à travers deux cloisons. Durant quelque temps, elle ne trouva rien de vraiment satisfaisant, jusqu’au jour où elle eut l’idée de monter chez elle une meule à aiguiser. Pour ne pas user ses couteaux, elle passait à la meule des morceaux de ferraille, des casseroles hors d’usage, et obtenait des variations assez surprenantes. La première fois qu’il l’entendit, Josse fut d’abord démoralisé, mais il se ressaisit. Sûr de la supériorité de son travail sur la grosse besogne de Valérie, il poursuivit ses combinaisons de menus bruits, et parfois il avait la jouissance d’entendre, derrière sa porte, pendant un arrêt de la meule, un léger

 

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craquement du parquet trahissant la présence de Valérie.

À la tombée du jour, Josse quittait sa chambre après l’avoir fermée à clé et, emportant un volumineux paquet qui ne contenait que du papier, il allait s’en débarrasser dans un petit bois situé à quelque deux cents mètres au delà du passage à niveau. L’avenue Aristide-Briand, à son extrémité la plus éloignée de la ville, près de la ligne de chemin de fer, était bordée de baraquements et de masures construites en matériaux de fortune. En passant par là, Josse rencontrait souvent une adolescente brune, maigre, aux yeux de loup, fille de réfugiés espagnols, qui lui souriait hardiment et essayait même d’engager la conversation. Il lui arriva plus d’une fois d’être vivement tenté, mais il fut toujours retenu par la crainte de compromettre la dignité de son passé militaire avec une pauvresse en guenilles. En revanche, il ne s’interdisait pas de fréquenter la maison de tolérance de la rue des Blancs-Boquins, où il se rendait chaque vendredi, le soir après dîner, considérant cette visite hebdomadaire comme un devoir d’hygiène, et

 

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d’autre part retrouvant là un cadre et une atmosphère inséparables de ses souvenirs de garnisons.

Un dimanche de la fin février, environ quatre mois après son arrivée, il s’était mis à neiger dans la nuit, et Josse, vers la fin de la matinée, lisait le journal au coin du feu, dans la salle à manger. À onze heures et demie, comme chaque dimanche, il entendit sa sœur, qui revenait de la messe, ouvrir et refermer la grille d’entrée. Lorsqu’il leva le nez de sur son journal, elle était déjà passée et il ne vit à travers les rideaux que le voile épais des flocons de neige dont la chute effaçait les maisons de l’autre côté de l’avenue. Valérie entra par la porte de la cuisine et dit en se plantant devant lui :

« Regarde-moi ! »

Il la regarda. Elle se tenait droite, le menton haut, et sous son chapeau des dimanches, orné d’un oiseau blanc, ses yeux étincelaient.

« Je sais où tu vas te vautrer tous les vendredis soirs, espèce de porc ! Mme Jessicaud vient de me l’apprendre en sortant de la messe, et bien sûr

 

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qu’à l’heure qu’il est, toute la ville est déjà au courant !

– Et après ? Je ne fais de mal à personne ! »

Exaspérée par le calme de Josse et perdant tout sang-froid, elle se mit à brailler des injures, le traitant de débauché, de coureur de chiennes, de bête lubrique, et crachant les mots avec une délectation malpropre. Irrité par ces invectives qu’il jugeait imméritées, Josse se leva et, sans s’échauffer autrement, jeta au nez de sa sœur le premier couplet d’une chanson obscène qui commençait ainsi : « La première garce que j’ai baisée – C’est à la porte du quartier... » Il chantait d’une voix claironnante mais brève, qui donnait à la complainte, enlevée comme à coups de cravache, l’allure d’un chant de victoire. Valérie frissonna dans son manteau des dimanches, eut un petit rire nerveux, chevrotant, et s’enfuit à la cuisine, où il la poursuivit pour lui assener le deuxième couplet : « Moi qui suis un sacré cochon – Je la fous sur le polochon... » Réfugiée dans un angle de la pièce, l’air traqué, elle le vit venir sur elle, et, les mains crispées sur son

 

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ventre, se mit à crier : « Non ! Non ! » Interdit et bientôt gêné, il lui tourna le dos et regagna la salle à manger avec l’inquiétude d’avoir remué en elle il ne savait quel fond boueux.

Le vendredi suivant, après le dîner, pour ne pas avoir l’air de baisser pavillon devant sa sœur, il se rendit comme d’habitude rue des Blancs-Boquins, mais presque à contrecœur et sans parvenir à éloigner de son esprit la scène du dimanche matin. Le lendemain, Valérie ne fit aucune réflexion et ne marqua sa réprobation qu’en s’abstenant de lui adresser la parole. Dès lors, ses sorties du vendredi soir se firent irrégulières. Chaque fois qu’il se rendait à la maison de tolérance, il pensait avec un sentiment de malaise à sa sœur, lui semblant même qu’elle ne fût jamais très loin de lui et jusqu’à sentir rôder sa présence dans les chambres de l’établissement, dont il se trouva une fois empêché au moment de bien faire. À la mi-avril, il cessa décidément ses visites.

Vers le même temps, un matin qu’assis derrière la vitre du petit café, il contemplait la

 

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cour du quartier de cavalerie, se produisit un incident sans gravité apparente, mais pour lui lourd de conséquences. Des maçons travaillant sur un chantier voisin buvaient au comptoir et plaisantaient bruyamment avec la patronne. Agacé par ce tapage qui le gênait dans sa contemplation, Josse tourna la tête pour réclamer le silence d’un regard impérieux. C’est alors que l’un des maçons, un homme d’une trentaine d’années, se détacha du groupe et, traversant la salle, vint se planter devant lui. Après l’avoir regardé de près, en prenant son temps, à la façon d’un maquignon qui examine une tête de bétail, il se prit à ricaner.

« Dis donc, mais c’est bien toi, l’adjudant Josse, la vache qui m’en a fait baver pendant un an à Épinal. Alors, ils t’ont foutu à la retraite ?

– Je vous interdis de me tutoyer !

– Tu m’interdis ? Avec quoi ? Avec ta grosse langue de vache, que tu m’interdis ? Parce que pour me mettre en prison, c’est fini. Et si ça me plaît de te cracher dans la gueule comme tu le mériterais, vendu, maintenant c’est entre toi et

 

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moi. Tu ne peux pas m’envoyer aux durs comme tu as fait à mes copains Ravelin et Minot, qu’à l’heure qu’il est, ils sont peut-être encore à Oléron ou dans le Sud tunisien. Tu t’en souviens de Ravelin et Minot, hein, charogne ? Dis-le que tu t’en souviens, je veux que tu me le dises ! »

Les autres maçons s’étaient approchés et, tout de suite compréhensifs, regardaient l’ancien adjudant avec hostilité. Josse s’était levé pour faire front. Il regretta de n’avoir pas son revolver sur soi et se promit de revenir le lendemain pour abattre le trublion. Cependant, la patronne s’interposait, adjurant l’interpellateur de respecter la clientèle. Il parut s’apaiser et l’affaire en serait restée là, si à l’instant même deux sous-officiers, venus de l’ancien quartier de cavalerie, n’étaient entrés dans le café. Comme ils s’enquéraient des raisons de ce tumulte, le maçon sentit se ranimer sa rancune et, d’un signe de tête leur désignant son ennemi, trouva dans un éclair de divination les paroles les plus propres à l’humilier en présence des deux sergents :

« Mon ancien juteux, dit-il. Maintenant qu’il a

 

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dételé, il vient ici reluquer la caserne pour tâcher de se remettre dans le bain. »

Rencontrant les regards gênés des deux militaires, Josse rougit et se sentit nu comme un ver. Il ne devait jamais remettre les pieds dans le petit café ni rôder aux abords de la caserne. L’aventure le laissa très désemparé. Il éprouvait pour la première fois que le retour à la vie civile, en le privant des prérogatives de son grade et de la protection tutélaire de l’armée, l’avait rendu vulnérable au monde extérieur, et combien il se trouvait diminué. L’univers hiérarchisé dans lequel, pendant plus de trente ans, il avait trouvé un recours en toutes circonstances, cet univers-là était fermé, et il lui semblait n’avoir aucune prise sur le monde étrange et chaotique où l’avait jeté sa mise à la retraite.

Privé de ses pèlerinages à la caserne et à la maison de tolérance, Josse n’avait plus aucun désir de sortir. Ses promenades devenaient plus brèves, moins fréquentes et moins régulières. Dans les rues de la ville ou dans la campagne, il se sentait partout étranger aux autres comme à

 

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lui-même et, dans sa hâte de rentrer, se surprenait parfois à courir. À la maison et là seulement il se retrouvait, reprenait possession de soi, goûtant la commodité de vivre en système clos, dans une atmosphère de hargne et de sécurité. Il s’inquiétait d’ailleurs de se voir, au bout de quelques mois, ainsi enraciné chez sa sœur et, sachant sa secrète volonté de le dominer et de l’asservir, il eut quelques velléités de se séparer d’elle, mais qui ne se manifestèrent jamais autrement qu’en paroles, et déjà Valérie ne prenait plus au sérieux ses menaces de départ. Sentant mûrir sa proie, elle manœuvrait habilement à le disloquer, s’ingéniait à lui faire une vie matérielle des plus confortables, aggravant d’autre part le conflit qui donnait du sel à la vie commune. Elle voyait venir le moment où son frère, isolé, lié par un réseau d’habitudes et devenu incapable de se refaire une existence ailleurs que dans sa maison, elle l’aurait à sa merci en le menaçant de le chasser et en se dérobant affectueusement à toute espèce de dispute. Déjà elle avait médité ses paroles, ses intonations et s’entendait lui dire avec bonté :

 

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« Mon cher petit, j’ai un caractère difficile qui m’empêchera peut-être toujours de te témoigner mes vrais sentiments de tendresse et je me demande s’il ne vaudrait pas mieux, dans ton intérêt comme dans le mien, que tu t’en ailles vivre sous un autre toit. » Son ambition était de l’obliger à jardiner du matin au soir.

Peu à peu, Josse prenait l’habitude de se lever tard, non qu’il fût devenu paresseux, mais parce qu’il reculait ainsi le moment de sortir. Un matin des premiers jours de mai, vers huit heures, il ouvrit les persiennes et, par-dessus le mur de clôture, dans le jardin tout ensoleillé du voisin, il vit un enfant qui lui souriait. C’était un garçon de deux ans, prénommé Yvon, qu’il avait aperçu maintes fois sans y prendre garde. Depuis plusieurs années, Valérie était brouillée avec la famille, qu’elle méprisait en bloc à cause des opinions socialistes du père, un homme de trente-cinq ans, exerçant la profession d’agent d’assurances. Planté au milieu d’une allée, l’enfant regardait Josse avec un sourire confiant qui le toucha et il sourit à son tour. Lorsqu’il revint à la fenêtre après s’en être éloigné, Yvon,

 

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qui semblait l’attendre et guetter son retour, se mit à rire en agitant les bras. Chaque fois qu’il se retirait de la fenêtre, sa réapparition était saluée par la même joie, le même rire. Le jeu, auquel Josse se prêtait avec bonne humeur, dura presque sans interruption jusqu’à ce qu’il descendît prendre son petit déjeuner. Il eut avec Valérie une violente discussion à propos d’un grand-père depuis longtemps défunt, qu’elle prétendait avoir toujours vu porter une moustache tombante, tandis qu’il se souvenait avec certitude d’une moustache dont les pointes frisées se relevaient vers les yeux. Ce fut pour eux l’occasion de s’accuser mutuellement de mauvaise foi, d’hypocrisie, d’égoïsme, de jalousie et de la plupart des péchés capitaux. Le cœur plein de rage, Josse ne pensa plus à l’enfant de tout le matin.

L’après-midi, montant dans sa chambre pour se livrer comme chaque jour à ses exercices de bruitage, il alla d’abord à la fenêtre. Le bambin lui tournait le dos et marchait dans l’allée d’un pas hésitant à cause des graviers qui roulaient sous ses pieds. Sa démarche pataude de jeune

 

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chien amusa Josse et, à le regarder, il oubliait la rancune qui l’animait encore contre sa sœur. Le voyant trébucher, il eut le souffle suspendu et ébaucha un mouvement comme pour le retenir, mais l’enfant retrouva son équilibre et peu après, ayant fait demi-tour, il témoigna à Josse, par des gestes et des sourires, sa joie de le revoir dans le cadre de la fenêtre. Au bout d’un quart d’heure passé à échanger ainsi des sourires, l’adjudant se blâma de perdre son temps à des futilités et, dans un tiroir dont il avait toujours la clé sur lui, alla prendre son filet de balles en celluloïd. Assis devant sa table, il frappait trois coups sur le bois avec le manche de son canif et, de la main gauche, faisait grelotter ses balles pendant quinze secondes, puis frappait trois autres coups. Mais cet après-midi-là, son travail l’intéressait moins qu’à l’ordinaire et il s’y donnait avec moins d’application. À plusieurs reprises, il abandonna son canif et ses balles pour aller à la fenêtre jeter un coup d’œil dans le jardin des voisins. Il s’y trouvait justement lorsque Valérie, dans sa chambre, se mit à user des ferrailles sur la meule. Elle en tirait d’ailleurs des sons variés et curieux

 

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dont l’ensemble ne manquait pas d’une certaine musicalité. Josse, qui regardait les ébats du petit voisin, ne quitta pas le cadre de la fenêtre et l’idée l’effleura que ses activités habituelles de l’après-midi étaient aussi vaines que celles de sa sœur.

Ce ne fut qu’une quinzaine de jours plus tard que Valérie perçut avec certitude chez son frère un changement d’attitude et même de caractère. Auparavant, elle avait déjà observé à de certains moments une légèreté d’humeur qu’elle ne lui connaissait pas, comme aussi un manque d’agressivité et une relative indifférence lorsque s’étaient élevées entre eux des querelles qui, habituellement, l’eussent à coup sûr amené à faire un éclat. Toutefois, ces baisses de tonus avaient été suffisamment compensées par une humeur morose et par des accès de rage pour qu’elle ne prît pas la peine d’y arrêter son attention. Or il lui devenait clair, tout d’un coup, qu’il s’acheminait vers une sorte de sérénité, une joie intérieure faisant penser à quelque jeunesse miraculeusement retrouvée. Cela n’empêchait pas qu’il eût toujours un masque sévère et que ses

 

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moindres paroles, aboyées d’une voix sèche, retentissent comme des injonctions, mais il lui arrivait de plus en plus rarement de s’emporter et, aux savantes provocations de sa sœur, il n’opposait la plupart du temps qu’une espèce d’absence et parfois même des paroles d’accommodement et de bienveillance. Il arrivait, sans cause apparente, qu’un sourire vînt éclairer, autant qu’il était possible, son visage dur et têtu. Ses yeux mêmes, ses petits yeux gris clair au regard froid, semblaient maintenant adoucis par la buée d’une rêverie. Ravagée par le dépit, la colère, la jalousie, la curiosité, et sentant son frère lui échapper, Valérie, qui suivait avec une attention aiguisée les progrès de la métamorphose, ne doutait pas qu’il connût une nouvelle femme et qu’un grand amour fût entré dans sa vie.

Josse vivait à la fenêtre de sa chambre et c’était bien un grand amour qui venait d’entrer dans sa vie. Une communication presque permanente s’était établie entre lui et l’enfant qui semblait avoir besoin de sa présence. Du matin au soir, l’adjudant ne se lassait pas de contempler

 

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les jeux du garçonnet, d’admirer ses attitudes, ses balbutiements, de s’émerveiller et de s’attendrir. Parfois, pour le mieux voir, il prenait ses jumelles et, après avoir à demi repoussé les battants de la fenêtre afin de se cacher des parents, il se rassasiait du petit visage, de ses mines et de tant de grâce et de délicatesse dont il lui semblait être le protecteur. Il était au courant de ses habitudes, savait dans quelle chambre il dormait et les heures du lever, du coucher, des repas. Les jours de pluie où le jardin était impraticable, il restait à l’affût derrière ses rideaux pour l’entrevoir une minute sur le perron ou dans l’ouverture d’une fenêtre. Pour lui, Josse avait changé ses heures de sortie qu’il faisait coïncider avec les heures de sieste du bambin, après le déjeuner de midi. Et durant ces heures-là, il était encore heureux d’un enchantement lourd qui allait s’allégeant à mesure qu’approchait le moment du revoir. Il se répétait les mots que commençait à prononcer Yvon en les déformant et, d’admiration, de tendresse, il riait tout haut. Un jour qu’il se promenait hors la ville, marchant derrière une paysanne qu’accompagnait une fillette de trois

 

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ans, celle-ci échappa une minute à la surveillance maternelle et se trouva au milieu de la route, entre deux voitures qui venaient à la rencontre l’une de l’autre. Josse la prit dans ses bras, la rendit à sa mère, avec laquelle il fit un peu de conversation. Comme on parlait des enfants en général, il déclara tout à trac, sans qu’on lui eût fait aucune question :

« Le mien est plus jeune que votre petite fille. Il vient seulement d’avoir deux ans. C’est un garçon. Il s’appelle Yvon. »

Sur quoi il rougit et regretta ses paroles, car il détestait le mensonge gratuit. Pourtant, après y avoir réfléchi, cette usurpation de paternité ne lui sembla pas trop abusive et il se plut à penser qu’elle était justifiée par le sentiment profond qui l’avait inspirée.

Impuissante, Valérie assistait à la transfiguration de son frère, dont le bonheur trop visible et la mansuétude à son égard rendaient vaines sa fureur et ses habiletés manœuvrières. Désemparée, ayant perdu tout espoir d’apaiser sa soif de domination, elle se sentait dans la

 

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situation d’une épouse bafouée ouvertement, sauf qu’il lui manquait de pouvoir invoquer son bon droit et qu’elle se trouvait réduite à ravaler ses cris de rage. Un soir, Josse descendit à la salle à manger, le visage presque radieux et en chantonnant, ce qui ne lui était, à la connaissance de sa sœur, jamais arrivé. Elle en éprouva un choc, comme s’il lui eût envoyé au nez, dans ce mince fredonnement, une insolente bouffée de sa joie et de son amour.

« Pourquoi est-ce que tu chantes ? C’est pour une femme, hein ? Toujours des histoires de femmes ! Toujours des chansons obscènes ! Toujours des cochonneries ! »

Elle répéta plusieurs fois « des cochonneries », jusqu’à ce que la voix lui manquât. Josse l’admonesta avec bienveillance, lui remontrant d’un ton fraternel que ses paroles courroucées ne se justifiaient en rien, car il était bien éloigné de songer à des obscénités.

« Je t’assure que j’ai la tête à autre chose qu’à de pareilles âneries. Quant aux femmes... »

Il eut un petit rire signifiant qu’il avait des

 

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préoccupations plus pressantes. Valérie l’interpréta à contresens et, mise hors de sang-froid par la mansuétude de son frère, s’approcha de lui à le toucher, visage contre visage, en criant qu’il était un menteur et un hypocrite. Josse put croire qu’elle allait le mordre ou le gifler, mais, fondant soudainement en larmes, elle se jeta à son cou en l’appelant d’une voix entrecoupée de sanglots son petit frère chéri. Dans son délire larmoyant, elle l’étreignait avec une vigueur remarquable, pressait son visage sur le sien, collée à lui de tout son corps, le ventre ondulant et des deux mains agrippée à la peau de son dos. Écœuré par ce contact, Josse lui écrasa les orteils d’un coup de talon et, libérant son bras droit, lui porta un coup de poing à la mâchoire. Comme elle semblait ne pas s’en apercevoir et que son étreinte ne se relâchait pas, il dut s’acharner à coups de poing et de genou jusqu’à l’envoyer au plancher, le visage ensanglanté.

Valérie ne pouvait pardonner à son frère de l’avoir vue dans un tel état d’exaltation. En outre, la vie commune se ressentit d’une gêne réciproque qu’imposait le souvenir d’une scène

 

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pénible. Pendant les repas, ils observaient un mutisme à peu près complet, évitant même de se regarder. Quant à Josse, l’incident n’avait malgré tout qu’une portée assez restreinte et n’affectait pas son existence dans ce qui lui était maintenant essentiel. Il ne vivait plus que pour l’enfant des voisins, n’avait pas d’autre passe-temps que d’échanger avec lui des sourires et de le contempler. À table même où sa seule vraie préoccupation restait Yvon, il était encore heureux et se félicitait de ces repas silencieux qui lui permettaient de poursuivre ses tendres rêveries.

Deux années s’écoulèrent pendant lesquelles le frère et la sœur vécurent presque étrangers l’un à l’autre, du moins en apparence, car si le mutisme de Josse n’était que la marque de l’indifférence, il en allait autrement de Valérie, dont la haine et le désir de revanche se fortifiaient durant ces tête-à-tête silencieux. Elle aurait pu le chasser de sa maison et l’envie ne lui en manquait pas, mais, sans compter les avantages matériels que lui assurait la vie commune, elle gardait l’espoir de prendre un jour barre sur lui et

 

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de le tenir humilié à la faveur d’un événement nouveau. Plus précisément, elle attendait la rupture qui, d’après ses conjectures, devait tôt ou tard survenir entre Josse et la femme qui l’avait accaparé. Valérie aurait voulu connaître cette créature, qu’elle se représentait comme une beauté capiteuse, parée de tous les prestiges funestes qu’auraient réunis ensemble une vedette de l’écran, une fille publique et quelque Orientale aux gestes lascifs. Mais comme il restait secret sur l’objet de sa passion, elle était réduite à l’imaginer sans rien pouvoir entreprendre qui eût devancé la date de la rupture tant désirée. Il lui fallait se contenter de desservir son frère en faisant des taches de graisse sur ses vêtements, sur ses cravates, en usant le tissu de ses vestons à la pierre ponce et en jaunissant le col et les poignets de ses chemises, qu’elle repassait, exprès, avec un fer trop chaud. Il lui arriva de passer des jours à user ses caleçons, à les effilocher, puis à y faire des reprises voyantes avec un coton d’une couleur autre que celle qui eût convenu. Peu à peu, un changement sensible apparut en effet dans la tenue de Josse, qu’il avait

 

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toujours soignée jusqu’alors. Sans qu’il y prît garde, Valérie procédant avec une lenteur calculée, ses vêtements graisseux, élimés, son linge mal lavé, ses souliers déformés (elle les passait à la meule) lui ôtaient le goût de la propreté, de la netteté. Il en vint à ne se raser plus qu’un jour sur trois ou quatre et à expédier si vite sa toilette du matin qu’il se lavait à peine le bout du visage, en sorte qu’il avait un aspect plutôt malpropre et qu’il répandait ordinairement une mauvaise odeur. Tout en s’étonnant et s’inquiétant qu’il pût ainsi rester aimable aux yeux d’une jolie femme, Valérie considérait avec satisfaction cette première déchéance qui était son œuvre et le début de sa revanche.

Cependant, Josse ne se souciait pas des tourments qu’endurait sa sœur et ne faisait rien pour les aggraver, du moins volontairement. Devenu conscient de la qualité de ses nouvelles occupations, il jugeait même sévèrement le soin qu’il apportait naguère à ses besognes de bruitage. Toutefois, il lui restait des premiers mois vécus chez Valérie l’habitude de lui dissimuler ses faits et gestes les plus importants.

 

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Aussi s’appliquait-il à ne rien lui laisser deviner de son affection pour l’enfant des voisins, considérant d’ailleurs qu’elle était indigne d’être mêlée à une aventure aussi belle, redoutant également qu’elle ne se mît en travers de cette amitié le jour où elle pénétrerait son secret. Transformé, transporté dans un monde enchanté, Josse regardait grandir le garçon, lui semblant qu’il grandît lui-même en même temps, comme si sa vraie vie n’eût fait que commencer le jour où il avait découvert la douceur d’aimer. Plus attentivement que ne savaient le faire les parents, il suivait les progrès de la croissance d’Yvon, le développement de son intelligence et gardait le souvenir exact des étapes parcourues. Ayant acheté un appareil photographique, il prenait, lorsque le temps s’y prêtait, plusieurs clichés par jour, qu’il faisait développer au chef-lieu du département, dans la crainte qu’un hasard ne fît découvrir aux parents ou à Valérie qu’il s’intéressait à l’enfant. Presque chaque semaine, il recevait du photographe une volumineuse lettre recommandée dont l’enveloppe portait, imprimées, la raison sociale et l’adresse de

 

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l’expéditeur. Le facteur avait l’ordre de ne la remettre qu’en mains propres et même de ne la laisser voir à personne, et Valérie échoua dans toutes ses tentatives de le circonvenir. Ces envois hebdomadaires, dont elle n’arrivait même pas à connaître la provenance, hantaient les nuits de la vieille fille. Maintes fois, durant les absences de Josse, qui se faisaient de plus en plus courtes, elle avait tenté sans succès de forcer les serrures de ses cantines, dans l’espoir d’y découvrir les lettres recommandées.

La plupart des photos étaient médiocres, prises de trop loin et sous un angle peu favorable, mais pour Josse, aucune n’était dépourvue d’intérêt, même floue, même ratée, car elle s’attachait à un souvenir qu’elle fixait et précisait dans sa mémoire. Il les classait dans des albums, les annotait, les enrichissait de dates, de commentaires ou d’anecdotes se rapportant aux jours où elles avaient été prises : « 25 juin, il courait, il est tombé sur la bordure, il s’est écorché son petit genou, il a pleuré, la servante arrive ; je lui ai crié ‶teinture d’iode″, elle a compris ; quand le petit est revenu au jardin, il ne

 

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pleurait plus ; il n’a pas boité, j’ai eu peur. » Ces albums l’aidaient à passer les jours de pluie, les jours d’hiver où il ne faisait qu’entrevoir l’enfant. Quelques-unes de ces photos étaient à peu près réussies et il en faisait faire des agrandissements. Parfois, le soir, enfermé à clé dans sa chambre, tous les volets clos, il se donnait une petite fête. Tirant son lit au milieu de la pièce (ce qu’ayant un jour entendu, Valérie, qui écoutait derrière la porte, ne put se tenir de crier : « Mais enfin, qu’est-ce que tu fais ? », à quoi il avait répondu : « Occupe-toi de tes pieds. »), tirant son lit afin de pouvoir circuler librement le long des murs, il décrochait le portrait du maréchal Foch et d’autres souvenirs militaires (dont la plupart finirent par être relégués dans une cantine) et mettait partout des photos d’Yvon et des agrandissements de toutes dimensions. Tard dans la soirée, il se promenait dans sa chambre, s’arrêtant devant un essaim de photos, s’extasiant à mi-voix, exultant, parfois même riant très haut d’une attitude de l’enfant ou d’une expression qui lui étaient ainsi restituées, tandis que Valérie tendait l’oreille sur le palier, exaspérée par le

 

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mystère de cette joie bruyante.

Le bonheur de Josse, qui avait été sans nuage, ne tarda pas à s’accompagner de quelques tourments. À mesure qu’il grandissait, l’enfant se montrait avec lui plus réservé, comme s’il prenait conscience de leurs âges respectifs et qu’il le reconnût pour une grande personne. Leur amitié ne semblait pas menacée, mais Yvon devenait plus avare de ses sourires et s’intéressait davantage à soi-même et aux jeux qu’il imaginait. Satisfait de la présence de Josse, il n’en était plus à béer dans l’attente de le voir apparaître à la fenêtre. Sa réserve devint encore plus manifeste lorsque d’autres enfants vinrent jouer avec lui dans le jardin de ses parents. Les jours où il avait des compagnons de son âge, il ne souriait pas à Josse, le regardait à peine et à la dérobée avec une expression d’impatience, comme s’il se fût senti compromis, aux yeux de ses petits camarades, par une amitié aussi singulière. Josse en avait le cœur serré et, maladroitement, multipliait ses sourires sans comprendre qu’ils indisposaient le garçon. Honnêtement, il aurait voulu se réjouir pour lui de la présence de ces

 

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camarades, mais à de certains moments, il se laissait emporter par la jalousie, la rancœur, et pensait pour eux à des quatre jours de prison.

Un matin d’octobre, la première fois qu’il le vit partir pour l’école, Josse, bouleversé et le cœur à la gorge, se mit à fondre en larmes. Dans sa vie, l’événement n’eut pas une moindre importance que dans celle de l’enfant. Du reste, il prit l’habitude de sortir, les jours de classe, dès sept heures du matin, et d’aller vaguer par la ville à seule fin de croiser l’écolier en rentrant à la maison. Ces rencontres matinales, il les attendait anxieusement, car l’attitude de l’enfant, toujours imprévisible, était pour lui l’objet de ruminations sans fin. À la longue, il finit par s’apercevoir qu’Yvon ne se mettait en frais d’un sourire que lorsqu’il se trouvait seul. Était-il au contraire accompagné d’un ou de plusieurs camarades, il se contentait de soulever sa casquette, l’air froid, presque dur, et parfois feignait de ne pas le voir. Josse avait sur l’enfance des idées trop simples, trop candides, pour supposer qu’Yvon avait honte de leur amitié devant ses camarades. Ce qu’il ne soupçonnait pas non plus, c’est qu’il avait contre

 

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lui non pas seulement son âge, mais aussi ses vêtements malpropres et élimés qui lui donnaient l’aspect d’un pauvre, car cet enfant de cinq ans, élevé dans une famille aisée, avait naturellement en mépris et en aversion les signes extérieurs de la pauvreté. Ainsi les calculs de Valérie qui s’appliquait à user et tacher les vêtements de son frère pour le rendre moins aimable finissaient-ils par se trouver justes. Depuis que l’enfant des voisins fréquentait l’école, elle avait souvent observé que Josse était d’une humeur moins égale, qu’il lui arrivait d’être soucieux et, très prudemment, elle se plaisait à espérer que la créature se lassait, que la fin de son règne était proche et que le sien allait commencer. Mais force lui était de constater qu’il avait encore de bons jours. Et le plus significatif, le plus inquiétant était qu’il continuât de recevoir régulièrement des lettres recommandées.

Une négligence de son frère fit tomber entre ses mains une enveloppe vide, mais sur laquelle étaient imprimés le nom et l’adresse du photographe. Quelques jours plus tard, prétextant une invitation, elle prit le train pour le chef-lieu

 

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du département, et là, se présentant au photographe, demanda les photos de M. Josse. Comme elles étaient prêtes, on ne fit aucune difficulté à les lui remettre. Dans la rue, sa stupéfaction fut grande en les regardant et aussi sa fureur, car sa première pensée fut que son frère avait eu, de la créature, un fils dont il tenait la naissance secrète. Les photos étaient floues, prises sous une incidence plongeante qui ne permettait guère de distinguer les traits de l’enfant et, à première vue, laissait même le sexe incertain. Valérie alla s’asseoir dans un jardin public pour les examiner à loisir. Sur l’une des photos, elle finit par reconnaître la maison des voisins, qui se détachait en clair à l’arrière-plan sur un fond d’arbres sombres, et put mettre un nom sur le visage du garçonnet. Sa découverte, qui autorisait plusieurs hypothèses, en premier lieu celle l’une liaison entre Josse et la femme de l’assureur, la laissa perplexe, car aucune n’était satisfaisante. Le soir, au dîner, lorsque son frère entra dans la salle à manger, elle dit en lui tendant l’enveloppe, comme une chose sans importance :

 

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« Là-bas, j’ai vu Haudriot, le photographe, qui m’a dit qu’il avait des photos pour toi. Je te les ai apportées. »

Surpris, inquiet, il rougit comme un coupable et crut devoir expliquer qu’il s’était pris d’affection pour le jeune fils des voisins. « On n’imagine pas, dit-il avec un rire niais, combien ce petit bonhomme-là est gentil, attachant. Un vrai petit ange ! »

Au sourire qu’eut sa sœur, il comprit qu’il venait d’humilier son secret en même temps qu’il l’avait livré.

Exactement renseignée sur la nature de cette grande passion qu’elle avait imaginée tout autre, Valérie était à la fois satisfaite et déçue. Josse perdait à ses yeux le prestige dont elle l’avait paré en se le représentant vautré dans la luxure aux bras d’une femme maudite. Elle vit dans cette sentimentalité le signe d’un abêtissement sénile et jugea qu’il était mûr pour la bêche et le râteau. Le lendemain même de son voyage au chef-lieu et quoiqu’il lui en coûtât, elle fit une tentative pour renouer avec les voisins et alla

 

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chez eux s’entretenir avec le mari d’une assurance-incendie qu’elle désirait contracter à la compagnie qu’il représentait. L’assureur l’accueillit un peu froidement, mais comme elle parlait d’une assurance-vie au profit de son frère, il ne tarda pas à se dégeler et l’entretien devint cordial. Ayant renouvelé plusieurs fois sa visite, elle fit montre d’une souplesse dont elle était ordinairement peu capable et sut se faire bien voir de toute la famille.

Un jeudi après-midi, fin avril, Josse était à la fenêtre de sa chambre lorsqu’il vit sortir de la maison des voisins et déboucher dans leur jardin sa propre sœur accompagnée de la femme de l’assureur et d’Yvon. Après avoir marché quelques pas, Valérie, qui tenait l’enfant par la main, l’enleva dans ses bras et, parlant et riant, lui montra, de son index pointé, la fenêtre encadrant le buste de Josse. La mère avait levé la tête et regardait dans la direction ainsi indiquée. Josse s’était vivement jeté en arrière comme pour éviter une éclaboussure et, les jambes coupées par l’émotion, s’asseyait sur le lit. La présence de Valérie dans ce jardin, sa familiarité avec Yvon,

 

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lui apparaissaient comme une obscénité, mais le plus grave était cette violation d’intimité, dont il pressentait déjà les conséquences, violation délibérée, astucieusement calculée. Josse et Yvon ne s’étaient jamais parlé et il n’y avait entre eux que des échanges muets. Leur amitié avait le goût du secret, qui en faisait peut-être pour l’enfant le véritable prix, le charme fragile. Josse resta longtemps sur son lit à remâcher sa peine, n’osant pas reparaître à la fenêtre de peur de surprendre, dans le regard d’Yvon, le reproche, le mépris ou déjà l’indifférence. Vers six heures, il entendit Valérie ouvrir la porte de la grille, faire le tour de la maison, puis monter l’escalier pour aller changer de robe dans sa chambre. Comme elle débouchait sur le palier, il ouvrit sa porte et cria :

« Qu’est-ce que tu foutais dans le jardin des voisins, tout à l’heure ?

– Je ne comprends pas ta colère, dit-elle sur le ton du reproche enjoué. J’ai souvent affaire avec les voisins pour l’assurance de ma maison. Ce sont des gens très aimables et leur petit Yvon est un enfant charmant. Il est bien élevé et surtout

 

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très affectueux. »

Tandis que Josse blêmissait, Valérie prit un temps et, l’air attendri, ajouta :

« Il m’aime beaucoup, ce cher mignon.

– Tu mens ! Personne ne peut t’aimer ! Personne ! »

Josse était si troublé qu’il n’eut pas conscience de l’effet produit sur sa sœur par l’affirmation d’une vérité qu’il tenait d’ailleurs pour évidente. À son tour, Valérie changeait de couleur. Son visage et particulièrement son grand nez osseux avaient la pâleur d’un linge et l’acier de ses petits yeux pâlissait aussi. Elle contint les imprécations qui lui montaient à la gorge et n’auraient pu qu’affaiblir sa position à l’égard de son frère. Par un miracle de volonté, elle réussit à sourire et à dire d’une voix douce :

« C’est même une chose curieuse qu’il m’ait tout de suite adoptée avec une tendresse si confiante. Il voulait toujours m’embrasser, être sur mes genoux. Et ses parents me le disaient tout à l’heure : quand je ne suis pas là, il est toujours à

 

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réclamer sa ‶petite tante Valérie″.

– Charogne, murmurait Josse. Ah ! la charogne. »

La sueur au front, les mains tremblantes, il avait peur de lui-même et, tout en grommelant, il reculait à petits pas devant sa sœur qui entrait avec lui dans sa chambre. Malgré ses efforts, elle ne put garder l’apparence de la sérénité plus longtemps et poursuivit d’une voix déformée et précipitée par les joies de la haine et la hâte de faire mal :

« Cet après-midi, j’ai eu de la peine pour toi. Il m’a dit qu’il te détestait. Il trouve que tu es sale, que tu as l’air méchant et il voudrait que tu t’en ailles de ta fenêtre. »

Passant devant son frère, elle arrivait justement à la fenêtre et jetait un coup d’œil sur le jardin des voisins, où jouait l’enfant. Elle l’appela d’une voix sucrée et, longuement, lui fit signe de la main.

« Je n’ai jamais rien vu d’aussi adorable ! » dit-elle en se tournant vers Josse.

 

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Aussitôt, elle poussa un cri de frayeur. Josse, armé d’un revolver, se tenait entre le pied du lit et l’armoire à glace. Il n’avait pas l’air irrité et la considérait d’un regard calme qui la rassura un peu. Elle voulut aller à lui pour prévenir une inspiration funeste, mais, levant son arme, il se mit à tirer et lui logea quatre balles dans la cuisse. Alertés par les coups de revolver et les hurlements de Valérie, les voisins commençaient à s’agiter. En attendant leur arrivée, Josse s’assit sur son lit et, regardant sa victime affalée devant la fenêtre, se plut à penser qu’elle resterait estropiée et qu’au surplus, elle sortirait déconsidérée de cette aventure.

Au commissariat de police, il déclara qu’il avait voulu tuer sa sœur pour la voler. Dans son esprit, c’était jouer là un bon tour à Valérie en l’affligeant, aux yeux de ses concitoyens, d’un frère assassin et voleur. Lorsqu’il fut sorti, le commissaire qui l’avait interrogé dit au brigadier :

« Il raconte des blagues. La vérité, c’est qu’il a vu rouge parce que le vieux chameau a dû lui en

 

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faire endurer au delà de ce qu’il est possible de supporter. Son cas est celui de tous les braves types qui finissent par tuer leur femme. »

Dans sa cellule, Josse pensait avec satisfaction aux années de bagne qui l’attendaient. Il lui semblait renaître à un monde cohérent où les hiérarchies et les consignes calaient sa conscience et le protégeaient contre les aventures sentimentales.

 

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