En arrière
Les chiens de notre vie
Oui, je vais vous raconter les chiens, mais d’abord, ôtez vos sabots. J’en étais sûre, ils sont pleins de neige, et vos chaussons, dans quel état ! Si vous n’aviez pas lambiné dans les chemins, vous seriez rentrés les pieds secs, mais vous aimez mieux patauger avec des mauvais sujets de votre espèce. On m’a dit qu’un jour on vous avait vus glisser sur le creux Philippe, et juste à l’endroit le plus profond. Ah ! si je le savais ! Quand je pense à votre maman, pauvre agneau, que je la revois si douce, si sérieuse ! Ah ! ce n’est pas elle qui aurait glissé sur les creux ! S’en revenir de classe, hiver ou été, elle mettait à peine un quart d’heure. Et vous, trois quarts d’heure, des fois plus, et les pieds mouillés, quand ce n’est pas comme avant-hier avec des effets déchirés. J’ai bien envie de ne pas vous dire les chiens. Vos sabots, mettez-les dans le four, asseyez-vous là devant le fourneau, posez vos pieds sur la
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platine.
Le premier qu’on ait eu à la maison, c’est moi qui l’avais amené, en 1909, à mon entrée en ménage. Mon père se l’était mis de côté pour moi quand sa Musette avait mis bas, sur la fin de l’automne, sept ou huit mois avant mon mariage. Le chien, lui, s’appelait Pyrame. Il était gris fer, le poil ras et les oreilles droites, pas bien grand, pas bien beau non plus. Bon berger, bon gardien aussi, il avait le fond affectueux. Dans son jeune âge, il aimait jouer et tous les deux – j’avais vingt ans – on s’en est donné. Et voyez ce que c’est, il préférait votre grand-père qui n’était pourtant pas tendre avec lui. Mon pauvre Hector, dans tout le pays, vous n’auriez pas vu meilleur homme, mais quand même, il n’était pas pour se gêner d’envoyer un coup de sabot à un chien. Plus d’une fois, le nôtre, il l’a corrigé à coups de trique. Il faut dire que Pyrame le méritait bien, voleur qu’il était un peu, avec ça toujours dans nos jambes à gêner le travail, à embarrasser, des airs importants, comme si toute la besogne devait lui passer par les pattes. On l’avait toujours avec soi, quand on en avait le moins besoin. Une fois,
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je portais le pain à cuire à la chambre à four, est-ce qu’il ne m’a pas fait tomber au milieu de la cour avec mes cabuchons, la figure en plein dans la pâte ? Ah ! j’étais en colère. Ce qu’il avait aussi, c’est qu’avec le monde, il était hargneux. Il ne pouvait pas supporter que des personnes viennent chez nous ; il n’avait jamais fini d’aboyer après, la gueule regrignée, l’œil mauvais. J’avais toujours peur qu’il morde quelqu’un, et combien de fois c’est arrivé, pas avec des gens, mais avec les chiens du dehors, qu’il ne supportait pas non plus. En champ, quand il gardait les vaches, la même chose, il était rageur, acharné, toujours avoir le dernier mot. Il y en avait une pas commode, je crois qu’on l’appelait la Brunette, elle fonçait sur lui, cornes basses. Une vache qui fait front, beaucoup de chiens, vous les voyez filer, pas fiers, la queue basse et les reins creusés ; mais Pyrame, il ne lâchait pas, et c’était toujours la vache qui cédait. Il était comme ça, et rien qu’à l’entendre aboyer, la voix sèche, méchante, les gens qui passaient sur la route s’écartaient. Pour lui, ce qui comptait, c’était la famille, son maître, moi, et les deux
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enfants qui nous étaient nés, votre oncle Francis en avril de 1911, et votre maman, pauvre agneau, en novembre de l’année suivante. Avec les deux petits, pas plus patient que lui, pas plus doux. Ils pouvaient lui tirer les poils, la queue, les oreilles, il ne bronchait pas, et si quelqu’un s’approchait d’eux, il grondait déjà, l’air pas bon. Il aimait tellement sa maison, sa famille, qu’on ne le voyait pas rôder dans le pays, comme les autres chiens. Fallait qu’il soit là, dans la cour ou en champ les vaches ou à la cuisine, comme si se passer de lui, on n’aurait pas pu. Mais si votre grand-père sortait, soit qu’il s’en aille chez la Frisée se chercher un paquet de tabac ou, le dimanche, faire sa partie de quilles, Pyrame était sur ses talons, et jamais si fier, si content.
Et puis, en 1914, un jour d’août, je me rappelle, là en face, au bord de la route, les champs étaient tout en moisson, Hector est parti pour la guerre. Il n’avait pas voulu que je l’accompagne au train à Mont-sous-Vaudrey. Il avait embrassé ses enfants et à moi, pour me consoler, il disait qu’il serait de retour dans trois semaines. Il s’en est allé sur la route et, en
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arrivant au grand hêtre, il a renvoyé Pyrame qui l’avait suivi. Le chien s’en est revenu penaud. Sur le moment, il n’a pas compris que son maître quittait la maison pour longtemps. Je suis donc restée, seule avec mes petits, et du travail, vous vous pensez. Mon père est venu avec des gens rentrer la moisson qui était par terre. On a eu la machine à battre. Je n’avais pas le temps de m’occuper de Pyrame ni de ce qu’il faisait. Tout juste si j’avais remarqué qu’il n’aboyait plus si fort après le monde ; mais fini les regains, quand le moment est venu de lâcher les vaches dans la prairie, j’ai commencé de m’apercevoir qu’il n’était plus comme d’habitude. J’avais mis nos vaches au Raicart pour les avoir sous les yeux sans sortir d’ici. Je les surveillais donc de loin, et si l’une ou l’autre s’écartait, je n’avais qu’à appeler Pyrame que j’avais placé auprès d’elles. C’est comme ça que j’ai pu m’apercevoir qu’il n’était, la moitié du temps, plus aux prés. Le rusé, il avait compris que le maître nous avait quittés. Il en profitait. Lui qui n’en avait autrefois que pour la maison et pour son service, avec des airs de vouloir tout faire, il se dérangeait, il allait
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courir dans le pays. Tout d’abord, il se contentait de partir pour une heure ou deux, mais bientôt c’était la journée tout entière, rentrant juste aux heures de manger. J’ai essayé de le corriger, ça n’a jamais servi à rien. Peut-être que je ne le battais pas bien fort non plus. Toujours est-il que rien ne le retenait de courailler, ni les gentillesses ni les coups.
Et regardez comme c’est malin. En 1915, quand Hector est venu en permission, Pyrame n’a pas quitté la maison des dix jours qu’il est resté là, sauf pour l’accompagner quand il sortait, sans jamais s’écarter d’un pas. Et c’était le même chien qu’autrefois. Il avait retrouvé ses façons rageuses d’aboyer après les étrangers, comme aussi ses airs de vouloir toujours distribuer la besogne. Mais la permission finie, Hector reparti pour le front, il a recommencé de godailler, plus de maison qui tienne !
Vers la fin de l’été, il est arrivé des soldats qui ont cantonné dans le pays. Pyrame ne connaissait plus qu’eux ; il était toujours avec eux, il mangeait avec eux. Dans la journée, il venait
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quand même passer un moment chez nous, comme pour prendre des nouvelles. Il faisait des amitiés aux enfants, mais moi, il n’osait pas trop me regarder, parce que, tout de même, il avait honte. La nuit, des fois, il couchait encore dans sa niche, pas souvent. Et puis, les soldats sont partis. Un matin, je venais de me lever, il était cinq heures, il commençait à pleuviner. Les soldats passaient sur la route, je pensais à mon pauvre Hector. Derrière la colonne, suivaient des attelages de mulets. Tout d’un coup, je vois mon Pyrame qui marchait sous la pluie, à côté d’une voiture. Je l’appelle une fois, je l’appelle deux fois. Il s’arrête, tourné de mon côté, et le voilà qui se met à piquer de la tête entre les pattes, comme s’il voulait venir et qu’il ne puisse pas, et qu’il soit honteux. Et il faut le dire parce que c’est vrai, il avait un air malheureux. Il s’est décidé, mais pour rattraper les voitures. Je l’ai appelé encore une fois. Il s’est arrêté, pas longtemps, et il est reparti, la tête basse et la queue aussi, les flancs tout resserrés. Je l’ai vu remonter la colonne en trottant, jusqu’au tournant de chez Chavignot. Et je ne l’ai plus revu, jamais.
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Les enfants, Pyrame leur manquait. Ils auraient voulu un autre chien. Moi aussi. Seulement, j’avais autre chose à penser : la besogne qui courait, le souci de savoir l’homme au front, – il en tombait tant ! – sans compter que j’étais de mettre au monde mon troisième, Fernand, votre oncle Fernand, qui nous est rentré de prisonnier dans l’été d’il y a deux ans. Ces guerres, on n’en finira pas. C’est dans l’été de 1916 que mes cousins de Villers-les-Bois, un jour qu’ils avaient occasion, nous ont amené un tout jeune chien. Il avait deux mois. On l’appelait Belfort, mais votre maman, pauvre agneau, qui avait, quoi, trois ans, guère plus, elle disait Béfort, et c’est Béfort qui est resté. Quand Hector est rentré de la guerre, en 19, Béfort était un beau grand chien, fort comme un cheval ou autant dire, et haut, je n’exagère pas, comme la table. Il avait un joli poil bleu avec par dedans des taches blanches, un poil un peu long qui frisait au cou et sur les oreilles. Ah ! pour un beau chien, c’était un beau chien et gentil et intelligent. C’est bien simple, il comprenait tout. Si je vous disais qu’à la maison, souvent, il me remplaçait auprès des
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enfants ! Je pouvais sortir, aller travailler sur les champs, Béfort les gardait. Il savait aussi bien que personne tout ce qui leur était défendu : la mare, le fumier, la fosse à purin, le puits, monter aux échelles. Tenez, c’est lui qui a appris à marcher à votre oncle Fernand. Il fallait les voir tous les deux, le petit accroché d’une main à son poil ou à son oreille, il n’y regardait pas, et lui, le chien, qui marchait doucement, à petits pas, et qui s’arrêtait s’il sentait l’enfant hésiter.
Béfort, c’était plus qu’un chien : une personne. Quand il nous voyait dans la peine, les uns ou les autres, il était plus malheureux que nous. Il s’en venait nous lécher les mains et il nous regardait avec des yeux tristes. Si quelqu’un pleurait, il pleurait aussi, en geignant avec une petite voix de misère. Je me rappelle, et ça, combien de fois je l’ai vu, quand Hector envoyait un des enfants au coin pour le punir, Béfort allait s’y mettre aussi, et il restait là jusqu’à la fin de la punition. Des bêtes comme celle-là, je dis qu’il en faudrait beaucoup pour apprendre aux gens à aimer.
Et comme berger, pas son pareil. Quand venait
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la saison de mettre les vaches aux communaux, on les conduisait avec lui une fois, et après, il n’avait plus besoin de personne, ni pour les emmener ni pour les garder. Sur les chemins, il les tenait bien rassemblées, et s’il arrivait une voiture, il avait tôt fait de les faire ranger sur le bord. Tranquillement, sans bruit, sans se presser. Ce n’était pas le genre de chien hargneux à toujours bousculer les bêtes, à les harceler et à leur casser les oreilles. Sur les prés, on ne le voyait autant dire jamais courir. De loin en loin, il se contentait d’aboyer un coup, pour faire savoir qu’il était là. Il dressait la tête, il faisait un pas et ça suffisait, tout rentrait dans l’ordre. Les vaches le craignaient. Je dirai même, elles le respectaient.
Les seuls défauts qu’il avait, mais qui devaient le mener loin, c’est qu’il était gourmand et batailleur. Peut-être aussi farceur un peu. C’était rare qu’il se passe un jour sans qu’il se batte avec des chiens du pays, et toujours il avait le dessus. Pensez donc, il était si fort ! Les gens n’étaient pas bien contents, mais ça n’allait pas jusqu’à venir se plaindre. Après tout, une bataille de
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chiens, ce n’est pas si grave. Les reproches qu’on nous faisait de temps en temps, pas souvent et plutôt avec l’air de s’en amuser, c’est que Béfort était chapardeur, qu’il volait un bout de viande par-ci, un bout de lard par-là. Nous, on n’y croyait pas beaucoup. À la maison, il n’avait jamais rien volé. La moindre des choses, il ne l’aurait pas prise sans qu’on la lui donne. J’en venais à croire que le monde était un peu jaloux qu’on ait un chien aussi beau.
À l’autre bout du pays, chez les Maufrelat, il y avait un grand chien, à peu près de la taille de Béfort, qui s’appelait César. Je ne saurais pas dire à quel moment ils ont commencé de se rencontrer, mais Béfort devait bien avoir six ans. Comme ils étaient de la même force, c’étaient des batailles qui duraient longtemps. Et puis, tout doucement, à la fin de se battre, ils sont devenus des amis. D’abord, ils ne faisaient pas grand mal. Simplement, ils se donnaient rendez-vous pour aller ensemble rosser les autres chiens du pays. Le malheur est qu’ils ne s’en soient pas tenus là. Un beau jour, la femme à Guste Bonardot, donc l’Éléonore, la fille à Léon Dominé et à l’Esther
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Micoulin, mariée en premier à Charles Masson qui se trouvait d’être cousin à ma mère puisque le père Masson – Eugène Masson – était le demi-frère de la femme à Jules Blot, la belle Armandine on l’appelait, une Bontemps, de la famille Bontemps, de Saint-Barain, que la cadette des filles, mais j’ai oublié son nom, s’était mariée à un Ragondet, de la Fragneuse, parent – je dis parent, mais ils étaient cousins germains – cousin donc à Xavier Millet qui était charron à la place où Justin Mignet a aujourd’hui son atelier de bicyclettes. Qu’est-ce que je disais ? Oui, l’Éléonore s’en vient se plaindre chez nous que Béfort lui avait volé un chapelet de saucisses pendu dans sa cuisine, même qu’il avait fait le coup, elle disait, avec le César des Maufrelat. Moi, je défends Béfort, de bonne foi, et je mets tout au compte de César. La preuve en est, je dis à la Lonore, c’est que j’ai deux andouilles pendues, là, à la cheminée, et qu’il n’a jamais fait mine d’y toucher. C’est bon, huit jours se passent, et c’est le tour à Régis Belhomme, le boucher. Béfort et César lui avaient enlevé, d’un seul coup, bien cinq livres de viande. Et après,
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c’était à chaque instant que des gens venaient se plaindre pour une tête de veau, un jambon, un kilo de boudin, est-ce que je sais ? Il ne se tuait pas un cochon dans le pays, sans que mes deux vauriens prennent leur part, et toujours des jolis morceaux.
On n’a rien vu d’aussi rusé. Un matin, je me trouvais d’être chez le notaire avec Hector, c’était pour la succession de mon oncle Amédée, je causais près de la fenêtre avec ma cousine Gabrielle. Sur la place, César, le chien à Maufrelat, se chauffait au soleil, couché sur la pierre au pied de la grande croix, et le bouledogue du boucher flânait pas loin de lui. Je me rappelle encore, je dis à ma cousine : « Tiens, voilà César, Béfort ne va pas tarder d’arriver. » Tout d’un coup, César se jette sur le bouledogue, il le roule par terre. Entendant couiner son chien, Belhomme jette un coup d’œil dehors, attrape un gourdin et sort de la boucherie en tirant le portillon derrière lui. Pas plus tôt qu’il a le dos tourné, Béfort, qui se cachait derrière des fagots, traverse la route comme un trait, saute par-dessus le portillon et ressort de la boucherie avec un
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gigot dans la gueule. Belhomme n’avait rien vu. Il était tout fier d’avoir fait s’ensauver César, qui allait partager le gigot.
Vous pensez, après des coups comme celui-là, si nous, on était dans l’ennui. Et quoi faire ? Battre Béfort, on n’aurait pas pu. Non, même Hector, il n’aurait pas pu. On l’aimait trop. On a essayé de l’attacher, mais il était si malheureux, et nous, on était gêné. Il nous semblait d’être des ingrats. On avait mauvaise conscience. Une journée, c’était déjà trop. On l’a délivré. Et lui, il a continué de faire ses coups avec César, et le monde de venir se plaindre, de réclamer, de nous menacer. À la fin, ce n’était plus tenable. Un jour, au printemps de 24, les Mignard étaient pour marier leur aînée. La veille de la noce, ils étaient dans leurs préparatifs : des viandes, des volailles, vous savez ce que c’est, il y en avait plein la cuisine. On n’a jamais bien su la façon que les choses s’étaient passées, mais ce qui est sûr, c’est que Béfort et César avaient emporté un quartier de mouton et une oie engraissée exprès, qu’on avait tuée du matin. Vous pouvez compter que ce coup-là, ça a fait vilain. Nous autres, on ne
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savait plus où se mettre. Tout le pays était contre nous. Il fallait donc prendre un parti. Dans les invités de la noce, il y avait un nommé Ponard, qui tenait un commerce dans la banlieue de Paris. Voyant qu’on se trouvait dans l’embarras, il nous propose d’emmener Béfort avec lui dans sa camionnette. C’est comme ça qu’on s’est séparé du chien. Vous pouvez penser le chagrin qu’on a eu, mais quoi faire de mieux ? Le lendemain de son départ, les Maufrelat trouvaient leur César pendu à un arbre de la route. Béfort l’avait échappé belle.
Un mois se passe, oh ! oui, bien un mois, puisque Xavier Millet commençait de faner dans ses prés de la rivière. Un soir, après souper, on était là, dans la cuisine. Hector se lève, il dit : « Je vais me coucher. » C’était ce qu’il disait toujours quand il était d’aller se coucher. Je faisais ma vaisselle dans le coin du relavoir et votre maman l’essuyait. Je me retourne et je la vois toute pâle, pauvre agneau, qui regardait vers la fenêtre ouverte. Elle crie : « Béfort ! » Et c’était lui. Les deux pattes sur le rebord de la croisée, il passait sa bonne tête et il regardait tout
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son monde. Il a sauté dans la cuisine. Ah ! j’en pleure encore. Mais comment est-ce qu’il avait fait pour s’en venir tout seul de là-bas ? Comptez : plus de trois cents kilomètres et personne pour lui dire son chemin, et il ne savait pas lire les bornes. Fallait-il que le temps lui ait duré de ceux qu’il aimait !
On était bien un peu inquiet, mais si content qu’on essayait de se rassurer. Maintenant que César était mort, qu’il n’avait plus de compagnon pour lui donner idée, peut-être que Béfort ne penserait plus à faire ses coups. Le fait est, pendant près d’une semaine, il est resté tranquille. Ça n’a pas duré. Il a recommencé et pire que jamais. Pensez voir, un jour, on apprend qu’il avait saigné trois poulets aux Poinsot, des gens déjà pas bien commodes. Le lendemain, c’étaient deux canards à la Céleste Reverchon. Vous comprenez, pendant son grand voyage de retour, il avait cherché nourriture et, au plus commode, il s’était mis à tomber dans la volaille d’au long des chemins. À force, n’est-ce pas, il y avait pris goût. Vous pouvez compter que dans le pays, ça a été un joli vacarme. À présent, tous les
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gens craignaient pour leurs poules, leurs oies, leurs canards. Ils étaient dans tous leurs états, et, au fond, on les comprend bien.
Un après-midi, j’étais en lessive. Béfort était couché près du cuveau, à côté de moi. Hector est entré dans la cour avec Grosbois, le garde-chasse, qui portait le fusil à l’épaule. Il était tout pâle, pauvre Hector. Il a dit : « Béfort, viens ici ! » Le chien a regardé le fusil et, son maître et moi, il nous a regardés avec ses bons yeux. Il avait compris. La tête basse, il s’en est allé près d’Hector, contre lui. Ensemble avec le garde-chasse, ils sont sortis de la cour. Ils ont descendu le petit pré, le long des pommiers. Je me suis sauvée dans ma cuisine. Quand j’ai entendu les deux coups de fusil, las moi ! j’ai pleuré. Que j’ai donc pleuré.
Pendant bien deux ans, je n’ai pas voulu d’un autre chien dans la maison. J’avais trop de peine de mon Béfort. Un jour, avec votre maman, on était allé à Oussière à bicyclette voir la tante Anna qui n’était pas bien, et c’est cette fois-là que l’oncle Adrien nous a donné Oscar. Ce chien-
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là, tout de suite que je l’ai vu, il ne m’a pas fait bon effet, mais votre maman, pauvre agneau, j’ai bien compris qu’elle le voulait. C’est elle qui l’a ramené à bicyclette, dans un panier accroché au guidon, vous dire s’il n’était pas grand.
Ce chien-là, on n’en a jamais rien tiré. Blanc et jaune, il n’était pas laid, assez haut sur pattes. La tête plutôt fine, mais un œil qui ne vous parlait pas. Sur vingt lieues de pays, on n’aurait pas pu trouver un feignant pareil. Une vraie cagne qui n’en avait que pour son ventre. On aurait voulu qu’il apprenne à garder les vaches, mais pas moyen. Faire semblant, c’était trop pour lui. Garder la maison non plus, pouvait bien entrer qui voulait, le jour ou la nuit, ce n’était pas l’affaire d’Oscar. Tout ce qui l’occupait, c’était sa pâtée, courailler à plein son content, dormir au soleil, et en hiver au coin du feu. Avec ça, il n’aimait personne, maître ou étranger, jamais d’amitiés, pas seulement un regard. Quand vous l’appeliez, il levait la tête, voir des fois s’il n’était pas question de manger, et tout de suite il se détournait. C’était bien le cas de dire comme on dit : « Pareil au chien à Jean de Nivelle – Qui
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s’ensauve quand on l’appelle. » Hector avait dans l’idée de s’en défaire, ce chien-là lui portait aux nerfs et il y avait de quoi. On le gardait quand même, les années passaient. Trop vite, elles passaient, les années. Et c’est en 32 que le malheur est tombé sur nous. Un soir, c’était dans l’automne, Hector est rentré, il s’est mis au lit. Depuis un temps, je voyais bien qu’il n’était pas dans son entrain, mais il ne s’avouait pas malade, il avait en tête de finir les semailles. Il s’est mis au lit sans souper, et en huit jours, il nous est mort. Comme disait mon oncle Amédée, être heureux, ce n’est pas bon signe, c’est que le malheur a manqué le coche, il arrivera par le suivant. Vous croiriez que la mort de son maître, Oscar en a eu du chagrin ? Ça ne lui a fait pas plus que rien. De voir qu’il n’avait pas plus de cœur, je lui en voulais.
Deux ans plus tard, un dimanche tantôt, sur le soir, j’étais toute seule à la maison. La nuit commençait à tomber, il était quatre heures de novembre. Oscar dormait là, sous le fourneau. Voilà qu’il arrive dans la cour Dominique le contrebandier, avec une voiture à chiens et Jules
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la Marmite. Jules, ce n’était rien de bien sérieux : ivrogne, fainéant, travaillant juste quand il en avait besoin, le reste du temps à pêcher à la ligne, traîner les cafés ou bien jouer aux sous. Je me suis laissé dire qu’une fois, il avait perdu cinquante-deux francs dans son après-midi en jouant avec Félicien Roux. Je vous parle d’il y a dix ans. Dominique, lui, n’était pas d’ici, et d’où il était, personne n’en a jamais rien su. Un grand gueusard, il passait à peine sous la porte, avec sa barbe rouge et les yeux toujours en colère. Pensez si j’étais rassurée, moi toute seule, d’avoir ces vauriens-là chez moi. Ils étaient déjà un peu saouls et ils beuglaient dans ma cuisine à vouloir me vendre de la contrebande. Oscar, lui, n’avait pas bougé, et qu’il m’arrive n’importe quoi, ce n’était pas pour le mettre en souci. Je lui en voulais. Dominique en vient justement à me parler de lui. Cette race-là, il dit, c’est tout juste bon à être attelé, et il me propose de l’échanger contre un berger de neuf mois qui renâclait dans les brancards.
Oscar n’a pas bien compris ce qui lui arrivait. J’avais quand même un peu de peine de le laisser
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aller avec des étrangers. Il faisait presque nuit. Je ne l’ai pas seulement vu partir. Les chiens de l’attelage ont aboyé, Dominique s’est mis à claquer son fouet en jurant et la voiture a pris la route. En sortant d’ici, mes deux moins-que-rien ont commencé de gueuser dans le pays. Après ça, ils s’en sont allés boire chez la Frisée pour en sortir à des point d’heure et dans quel état ! En arrivant vers chez Guillemin, sur les deux, trois heures du matin, Jules était si saoul que Dominique l’a posé sur la voiture. Oscar n’était déjà pas des plus courageux à tirer. Du coup, il a refusé de marcher. Dominique, la colère l’empoigne, il dételle le chien. À coups de manche de fouet, à coups de pied, il se met à lui taper dessus. Un homme saoul n’a plus sa raison et, même en sang-froid, Dominique, il était mauvais. Plus le chien hurlait, plus lui, il était en colère. À la fin, il s’est acharné sur Oscar avec son couteau. Ils l’ont enterré au bord de la route. Bien sûr, ce n’était pas une perte, mais je ne l’avais pas échangé pour qu’on le martyrise.
Le chien que Dominique m’avait laissé un jour, c’était un joli berger noir, des yeux doux,
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timides, l’air d’un animal habitué à recevoir des coups. Comment il s’appelait, vous le savez, je n’ai pas besoin de vous le dire. Tout de suite qu’il est entré chez nous, il s’y est plu, il nous a aimés. Pas feignant, il s’est mis à son métier de chien. Pour dire les choses, il n’avait pas l’intelligence de Béfort, ni même de Pyrame, et les vaches ne le craignaient guère. Même les autres bêtes n’en avaient pas peur. Les chats se sont toujours bien accordés avec lui et je me rappelle une petite poule blanche qui dormait entre ses pattes. Il n’a jamais eu de méchanceté. Mais je ne vais pas me mettre à vous parler de Finaud, puisque vous le connaissez. Bien sûr qu’il n’est plus ce qu’il a été. Maintenant qu’il va sur quatorze ans, qu’il a le poil tout gris et qu’il a du mal à se traîner, ce n’est plus qu’un vieux. Quand même, il a gardé son caractère qui n’a jamais ressemblé à un autre. Parce que, n’est-ce pas, il y a une chose que bien du monde ne sait pas, c’est qu’il y aurait presque plus de différence entre les chiens qu’entre les gens. Je vous parle de la nature d’en dedans, de ce qui vient du cœur et de la tête.
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Allons, vos chaussons sont secs, à présent. Il faut penser à faire vos devoirs. Avant, vous irez au bûcher me chercher du bois et casser des rains pour allumer le feu demain matin.
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