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Marcel Aymé · Chapitre 10 sur 12

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La vamp et le normalien

 

La vamp habitait, rue Caulaincourt, un petit appartement de deux pièces, meublé très modestement. Elle aurait pu, en vendant la centième partie de ses bijoux, acquérir par exemple le plus bel hôtel particulier de l’avenue du Bois, mais intelligente autant que belle, Éva Grobureau se gardait d’étaler un luxe provocant. C’est qu’elle redoutait les antennes du fisc et, non moins, les inspecteurs du contrôle économique qui courent derrière les Cadillac conduites par les filles en vison et remontent ainsi jusqu’au pot aux roses du noir ou du trafic d’or, ou d’influences, ou de devises. Éva était une vamp-moderne. On ne la rencontrait jamais dans les salons, ni dans les bars à la mode, ni dans les coquetèles d’ambassade, ni sur les plages mondaines. Ayant fait, pendant l’occupation allemande, son rude apprentissage de vamp dans les campagnes françaises et vidé de leurs billets de banque les

 

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lessiveuses des maquignons, elle avait compris que les grosses fortunes, les forces vives du pays, ne s’abritent plus sous les lambris dorés, mais dans des boutiques obscures et des trois pièces sur cour où le flair de l’État ne saurait déceler leur présence. Aussi l’idée de se produire au bal des Petits Lits Blancs ou au festival Kornilov l’eût-elle fait sourire de dédaigneuse pitié. Elle se contentait de promener dans le quartier sa silhouette de pineupe-gueurle jambée et torsée, sa mélancolie fatale et le lourd regard de ses yeux merveilleusement pervers. Et il y avait tout un fretin de petits commerçants, de bureaucrates, de chargés de famille et d’employés du gaz qui la regardaient en tremblant de désir ou de vague à l’âme, selon le tempérament. Mais dans le tas, il y avait aussi des grossiums secrets, des marmiteux gorgés d’or, des hommes d’apparemment rien aux matelas bourrés et des faux besogneux cinq et six cents fois millionnaires. Le train de vie d’Éva, qu’on savait modeste, les mettait en confiance et leur donnait de l’audace. De temps en temps, on apprenait qu’un bougnat du quartier ou un ancien capitaine

 

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de zouaves ou un petit avocat sans causes venait de se faire sauter la cervelle et on s’étonnait tout de même qu’il fût mort sans laisser un sou.

La vamp se préparait à descendre déjeuner dans un petit bouchon du voisinage lorsque chez elle se présenta un garçon boucher aux joues pleines et au teint vermeil. Il s’était débarrassé de son tablier et avait mis son plus beau complet.

« M. Ducasse vous envoie un morceau dans le filet », dit-il un peu brusquement. Il ajouta d’une voix douce : « Et puis voici des roses. »

Éva Grobureau comprit que le patron lui faisait hommage de la viande et le garçon du bouquet de roses. En général, les bouchers l’intéressaient médiocrement. Dans l’aristocratie du marché noir et de la combine, avec leur dix ou quinze millions de bénéfices par an, ils faisaient à ses yeux figure d’assez modestes personnages. En revanche, le garçon boucher l’intéressait, car elle songeait tout à coup que depuis plus de trois mois, elle n’avait acculé au suicide aucun jeune homme de moins de vingt-cinq ans et la carrière d’une vamp accomplie doit être jonchée de

 

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cadavres de tous âges. Elle le fit entrer et asseoir.

« Le temps, dit-elle, de mettre ces fleurs dans l’eau, je suis à vous. »

À sa façon rauque et susurrante de prononcer : « Je suis à vous », au regard noyé dont elle appuya ces paroles, le garçon boucher manqua défaillir. Mais lorsque la vamp vint s’asseoir auprès de lui, elle avait une voix neutre, un regard vague, indifférent, et c’était comme distraitement qu’elle l’interrogeait sur sa vie et sur ses occupations. Ainsi préludait-elle, par ce changement d’attitude, au jeu infernal qui devait, dans les quarante-huit heures, désespérer la victime de son choix. D’une pauvre voix, bien peu assurée, le garçon boucher se raconta.

Fils d’instituteur d’un village de l’Est, Adrien sortait de Normale Supérieure. Comme tant d’autres jeunes gens qui ne trouvent pas au service de l’État, sinon à des conditions misérables, l’emploi de leur beau savoir, il s’était orienté d’un autre côté. Renonçant pour toujours aux professions libérales, si encombrées à présent, il avait embrassé l’état de garçon

 

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boucher.

« Dans la boucherie, n’est-ce pas, censément (il parlait encore le langage populaire tel qu’on l’enseigne à l’Université), censément n’est-ce pas, j’me suis dit qu’el bistèque, j’l’aurais midi et soir tous les jours. J’me suis dit comme ça qu’un jour ou l’autre, eh ben, j’épouserais la fille ed’mon patron. Seulement, je vas vous dire une chose, c’est que maintenant j’en ai plus envie, rapport que j’vous ai vue, mam’zelle Grobureau. »

Cependant, la vamp avait changé de visage. Une roseur envahissait ses joues, un feu profond brillait dans ses yeux déjà moins pervers et, pour tout dire, elle était éprise d’Adrien. Les êtres auxquels la nature a prodigué ses dons les plus rares et qui ont été appelés à des destinées de conquérants, sont presque toujours vulnérables par quelque point. Éva, au temps de ses dix-huit ans, avait ambitionné d’être rédactrice dans un ministère et c’est après avoir échoué six fois de suite au baccalauréat qu’elle avait renoncé à son rêve pour se lancer dans la carrière de vamp, mais

 

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de ses aspirations déçues et des six échecs à son examen, il lui était resté une secrète tendresse pour les ornements de l’esprit et les diplômes universitaires.

Jetant ses bras autour du cou d’Adrien, Éva lui fit l’aveu de son amour et soupira :

« Ah ! parlez-moi des Grecs, parlez-moi des Latins ! Parlez-moi poésie et philosophie ! »

Adrien composa un bouquet d’Homère, de Sophocle, de Virgile, de Sénèque, et fit un exposé rapide et nerveux de la Critique de la raison pure. À toutes ces beautés, elle sentait s’ouvrir et fleurir son dur cœur de vamp comme s’ouvre et fleurit la corolle ennuitée à la caresse des rayons auroraux. Ensemble, ils déclinèrent rosa et dominus. Un long baiser vint sceller le dernier ablatif.

« Adrien, mon amour, murmura Éva, je vous dois une confidence. Je suis... mon Dieu... je suis une vamp. »

Le garçon boucher pâlit affreusement.

« Je vous aime néanmoins, répondit-il, mais ne

 

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me cachez rien. »

Alors, elle dit le baccalauréat manqué, l’apprentissage chez les ruraux, les maquignons lessivés, les cachettes sordides crachant leurs fortunes, les cervelles éclatées, les avoirs à l’étranger rapatriés dare-dare, les bijoux somptueux qu’elle dédaignait de porter, et toujours, sur ses pas, des cadavres, des veuves, des orphelins, des larmes. Elle-même, à cette amère confession, ne se retenait pas de verser des larmes brûlantes, de remords et de détresse.

Bouleversé, mais comprenant qu’il dépendait de lui et de lui seul que cette malheureuse s’engageât résolument dans les chemins de la vertu, Adrien ne se déroba pas à son devoir et au lieu de parler le langage populaire qu’il avait cru propre à séduire une femme distinguée, il en employa un autre, plus viril.

« Il faut avant tout, dit-il, tirer un trait sur le passé. Si votre désir est que je vous épouse, c’est la condition sine qua non (ici, le normalien reparaissait). La première chose à faire est de cesser tout contact avec les hommes que vous

 

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avez engagés sur les voies de la perdition. La seconde est de vous débarrasser d’une fortune mal acquise.

– J’essaierai de rembourser les familles des victimes, et le reste, je le distribuerai aux bonnes œuvres. Mais, mariés, de quoi vivrons-nous, mon amour ?

– Ne vous faites pas de souci, Éva. Comme garçon boucher, je suis nourri, payé et, en douce, il y aura toujours la côtelette pour vous. Sans compter que derrière le dos du patron je m’arrange pour faire un peu de marché noir.

– De mon côté, je pourrai renouer avec d’anciennes relations de la campagne. Je me ferai céder au prix de la taxe, mais en tout bien tout honneur, du beurre que je revendrai douze cents francs le kilo à Paris.

– Et avant deux ans, nous aurons notre boucherie à nous ! » s’écria joyeusement l’ancien normalien.

Déjà le passé semblait s’effacer et l’avenir s’affirmer dans une perspective de bonheur cossu

 

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et tranquille. Animés par la fièvre de l’entretien, les fiancés s’étaient levés et avaient marché jusqu’à la fenêtre. Soudain, Éva fut prise d’un tremblement et ses beaux yeux s’emplirent d’horreur. En face de l’immeuble, sur le bord du trottoir, un homme d’une mise très modeste se tenait debout et levait les yeux vers son balcon. Sa main droite était engagée dans la poche de son veston.

« Adrien, courez vite, il veut se tuer ! Dites-lui que je lui rendrai tout, jusqu’au dernier sou ! »

Le garçon boucher s’élança dans le couloir et dévala l’escalier. Éva, les jambes coupées par l’émotion, les mains crispées sur les rideaux, surveillait anxieusement les gestes du misérable qu’hier encore elle se fût réjouie d’avoir mené à sa perte. Lentement, l’homme retira la main de sa poche de veston. Éva vit briller l’acier du revolver. Son pauvre cœur dévampé se mit à battre la chamade. Lentement, l’homme éleva son arme à la hauteur de sa tête. Lentement, il en tourna le canon contre sa tempe et l’y appuya. Éva sentit, l’espace d’une seconde, sa raison s’en

 

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aller. Par bonheur, l’homme était gaucher et, l’ayant oublié dans son désarroi, il s’en avisa au moment de presser sur la détente. Le temps qu’il changeât de main avait suffi à Adrien pour traverser la rue, se jeter sur lui et s’emparer du revolver qu’il jetait dans une bouche d’égout.

Ce jour-là, Éva ne prit pas le temps de déjeuner et courut boulevard de Clichy à la recherche d’un forain. Il s’agissait d’un dompteur nommé Julius à qui elle avait inspiré une passion si violente qu’il s’était laissé persuader de se faire dévorer par ses lions au cours d’une séance publique qui devait justement avoir lieu ce soir-là.

Vêtu d’un vieux complet, les pieds dans des pantoufles, Julius se promenait à petits pas auprès de sa roulotte. Depuis une semaine qu’il était épris, il avait maigri de plus de sept kilos et sa figure ravagée était déjà d’une pâleur mortelle.

« Julius, lui dit Éva, renoncez à cet abominable projet.

– N’y comptez pas, répondit le dompteur. Être déchiré sous vos yeux par les griffes de mes

 

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fauves, il n’y a rien de plus doux pour moi à penser.

– Julius, ne soyez pas égoïste. Songez que vous laisseriez une femme, des enfants et des lions inconsolables de votre perte. Renoncez.

– Impossible. J’ai réglé jusqu’au moindre détail du spectacle fatal. Je suis déjà d’un autre monde, et d’ailleurs... »

Julius s’interrompit pour souffler à l’oreille d’Éva : « J’entends ma femme. Séparons-nous. Rendez-vous près du manège de la place. » Une voix aigre, sortant de la roulotte, appelait Julius et, en s’éloignant, Éva eut le temps de voir apparaître sur le pas de la porte une petite femme maigre au visage revêche qui jeta un coup d’œil circulaire en grommelant : « Où est-il passé, cet animal-là ? Je lui avais pourtant défendu de s’éloigner. »

S’étant retrouvés, Éva et Julius entrèrent dans un café de la place Blanche où ils reprirent l’entretien. Au bout d’un quart d’heure, ils n’avaient pas avancé d’une ligne. Éva avait beau supplier, le dompteur ne cédait rien. Il voulait

 

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mourir.

« Puisqu’il faut tout vous dire, Julius, je suis sur le point d’épouser un jeune homme pur et instruit, mais il y a au mariage une condition sine qua non, c’est que je sois désormais une femme irréprochable. Voulez-vous donc que les éclaboussures de mon triste passé viennent salir la page blanche du présent ? Songez-y, mon salut est entre vos mains. Votre suicide passionnel me rejetterait à l’abîme !

Le dompteur convint que c’était ennuyeux, mais déclara qu’il n’y pouvait rien. Il avait rendez-vous avec la mort. En face de cette volonté ineffritable, Éva, impuissante, se tordait les mains sous le guéridon de marbre.

« Il ne me reste plus, dit-elle, qu’à aller trouver Mme Julius. Peut-être voudra-t-elle m’aider. »

Le dompteur fut tellement effrayé à l’idée d’être pris par Mme Julius en flagrant délit d’aimer ailleurs, il eut une si grande peur de se faire gronder qu’il ne résista plus. Non seulement il jura sur l’honneur de ne pas attenter à ses jours,

 

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mais il s’engagea, sur l’honneur aussi, à prendre chaque jour deux comprimés de calcium pour récupérer les sept kilos perdus au cours d’une semaine d’angoisses passionnelles.

Avec cette légèreté d’humeur que procure une bonne conscience et souvent aussi, faut bien le dire, une mauvaise (mais, dans le cas, c’était une bonne), Éva montait la rue Lepic lorsqu’elle reconnut de dos, marchant à quinze ou vingt pas en avant, un pauvre jeune homme pauvre qui, la veille même, s’était jeté à ses genoux sur le trottoir humide. Il avait alors déclaré son amour et, pour toute réponse, la vamp avait eu ce regard indéfinissable et ce sourire énigmatique qui faisaient perdre la tête aux hommes. Et ç’avait été pour elle un affreux délice que d’entendre le pauvre petit gars, le regard hagard et la raison, bien sûr, en allée un peu, s’écrier :

« Je ne suis qu’un employé de la Samaritaine, mais, avant quarante-huit heures, je déposerai une fortune à vos pieds ! »

Et maintenant, Éva regardait le dos de l’épris avec une mortelle anxiété. Pourquoi, à trois

 

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heures après midi, n’était-il pas à la Samaritaine ? S’il n’était pas allé à son travail, c’est qu’il se préparait à perpétrer un mauvais coup, peut-être un crime. Frissonnante, elle imaginait déjà un cadavre, le malheureux employé de la Samaritaine à jamais dévoyé par sa faute, le déshonneur éclaboussant une famille honnête et laborieuse, une maman infirme, un père gendarme qui ne survivrait pas à la souillure de son fils.

Arrivé presque en haut de la rue Lepic, l’employé de la Samaritaine s’arrêta devant la galerie Sandou, jeta un coup d’œil sur les tableaux exposés en vitrine et pénétra dans la boutique. Cinq minutes écoulées, comme il n’était pas sorti, Éva entra à son tour. Il était seul dans la galerie et paraissait examiner de très près un tableau accroché à la cimaise.

« Je ne m’attendais guère à vous voir, dit le jeune homme en souriant pour dissimuler son trouble. Vous aimez la peinture ? Dites-moi ce qui vous plaît le plus ici et emportez-le. Je m’arrangerai avec le marchand. »

 

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Et, tout en parlant, il mangeait des yeux la femme de ses rêves et si grande était la gourmandise qu’il en avait, si naïve aussi, qu’il ne pouvait pas s’empêcher de passer sa langue sur ses lèvres, comme si vraiment il l’eût mangée.

« Avez-vous une mère ? demanda Éva.

– Oui.

– Elle est infirme ?

– C’est vrai, répondit l’employé de la Samaritaine en baissant la tête.

– Et vous avez aussi un père ?

– Oui.

– Il est gendarme, n’est-ce pas ?

– C’est vrai », murmura l’employé, tandis qu’une grosse larme roulait sur sa joue.

Ainsi, son intuition d’honnête femme au grand cœur n’avait pas trompé Éva. La mère était bien infirme. Le père était bien gendarme. Et le fils, en dépit d’une nature sensuelle, semblait être un bon fils. Elle lui prit la main et, avec douceur, lui remontra que le cœur d’une maman est

 

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facilement brisé par les erreurs de son enfant, comme aussi celui d’un gendarme par la honte et par l’opprobre.

« Je ne suis pas celle que vous croyez, ajouta-t-elle, je vais me marier bientôt. À mon tour, je deviendrai mère, et, bien qu’il ne soit pas gendarme, le père de mes enfants sera quand même un honnête homme. »

Ce n’est jamais en vain que l’on fait appel aux bons sentiments d’un être qui n’est pas encore endurci dans le péché. Le jeune employé de la Samaritaine se mit à fondre en larmes. Il prit un revolver dans sa poche, le jeta loin de lui et, se déculottant légèrement, retira un rouleau de toiles de la jambe droite de son pantalon où il l’avait habilement dissimulé. Néanmoins, Éva demeurait inquiète.

« Dites-moi où est le marchand de tableaux. »

Le jeune homme, dont les larmes redoublèrent, montra du doigt une portière de velours au fond de la boutique. Redoutant le pire, elle alla droit au rideau, qu’elle écarta d’une main tremblante. M. de Decoste, le propriétaire de la

 

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galerie Sandou, gisait bâillonné et ligoté, sur le parquet. Délivré, il ne témoigna aucune mauvaise humeur, car il n’aimait rien autant que les aventures et celle-ci lui semblait même avoir tourné un peu court. Les choses s’arrangèrent donc facilement.

Une semaine durant, Éva fut ainsi sur la brèche, surveillant les hommes qu’avait subjugués le regard de ses yeux naguère pervers et particulièrement ceux qui, pour lui plaire, avaient mangé le vert et le sec. Infatigable, elle allait par les rues et les ruelles, s’informant auprès des concierges et des garçons de café, coupant ici la corde d’un pendu qui respirait encore, ailleurs sermonnant un alcoolique passionnel ou arrêtant au bord du crime un père de famille consumé des feux d’un coupable désir. Son beau regard clair, qu’illuminaient maintenant le repentir et la compassion, apaisait le trouble des mâles, éteignait dans leurs yeux les sinistres lueurs de la concupiscence. Tous furent sauvés. Le soir, harassée mais heureuse, Éva regagnait son appartement de la rue Caulaincourt, où Adrien venait partager son dîner. Après le repas,

 

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ils faisaient ensemble un peu de latin, de géométrie et, vers dix heures, le garçon boucher se retirait. Un soir, au moment où il allait partir, elle lui dit d’une voix hésitante :

« Adrien, j’ai quelque chose à vous confier, mais j’ai un peu peur. Vous qui avez une si solide instruction, vous allez peut-être vous moquer. Tant pis ! Figurez-vous que depuis quelques jours je pense à Dieu, je pense aux anges. J’ai envie de prier.

– Moi aussi », dit l’ancien élève de Normale Supérieure (fils d’instituteur radical).

Depuis ce jour, ils prirent l’habitude de réciter ensemble une petite prière à chaque fois qu’ils se rencontraient. Cependant, la date qu’ils avaient fixée pour leur mariage approchait. En attendant, chacun s’employait de son mieux à préparer un avenir confortable. Adrien, qui avait l’estime de son patron et savait plaire à la clientèle, se débrouillait bien. Pour Éva, après avoir remboursé ses victimes, désintéressé les veuves et les orphelins, elle menait la double tâche de répartir le reste de sa fortune entre des œuvres

 

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charitables et d’acheter dans les campagnes du beurre à la taxe pour le revendre au marché noir.

En moins de quinze jours, elle eut distribué sous le couvert de l’anonymat des sommes considérables à des œuvres de bienfaisance. C’était enfin la liquidation d’un passé abhorré, et l’ancienne vamp retrouvait toute la fraîcheur d’âme de son adolescence. Mais un inspecteur du supercontrôle économique et fiscal, intrigué par le Pactole qui coulait dans les caisses des bonnes œuvres, en chercha la provenance et remonta jusqu’à la source. Un soir, à l’heure crépusculaire, Éva sortait d’une maison de la rue Saint-Vincent où elle venait de placer cinq kilos de beurre, lorsqu’un homme l’aborda sur le trottoir. C’était l’inspecteur du supercontrôle économique et fiscal. Ayant décliné ses titres, il dit brutalement :

« Vous avez donné pour les pauvres des sommes fabuleuses. Il va falloir vous expliquer sur l’origine de cette fortune et payer au fisc l’arriéré des impôts et la taxe de prélèvement, sans compter les amendes qui seront énormes.

 

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– Comment paierais-je ? J’ai tout donné.

– Tant pis ! répliqua l’inspecteur. Vous irez en prison. Ou alors... »

Il n’en dit pas plus, mais la luisance de son regard, le clapotement de sa lèvre humide et sensuelle renseignaient suffisamment Éva. C’était un inspecteur cochon. Après avoir prié mentalement, elle lui prit la main et lui demanda de l’accompagner. Ensemble ils montèrent l’escalier de la rue du Mont-Cenis. L’homme croyait déjà que l’affaire était dans le sac, mais il commença d’être un peu inquiet lorsque Éva l’eut fait entrer dans la petite église Saint-Pierre.

« Mettez-vous là, dit-elle à voix basse, en lui désignant une encoignure. Et ne bougez pas. »

Une femme sortit du confessionnal et Éva prit sa place. Le bon vieux prêtre qui l’écoutait étant un peu dur d’oreille, elle se confessa à mi-voix et l’inspecteur du supercontrôle, tapi dans son encoignure, entendit tout au long ce que je viens de raconter. Émerveillé, il s’éloigna sur la pointe des pieds et, avant de sortir de l’église, glissa un billet de dix francs dans le tronc du denier de

 

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Saint-Pierre.

À l’heure qu’il est, les fiancés sont devenus des époux. Travailleurs, économes, ils comptent acheter une boucherie au commencement de l’année prochaine. En attendant, le garçon boucher aide Éva à préparer son baccalauréat. Si elle était reçue, ce serait une bonne chose.

 

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