En arrière

Marcel Aymé · Chapitre 6 sur 12

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Départ

mâle :

 

DÉPART

 

Mon Pégase est un percheron

Robuste et lourd du paturon

Cheval entier, large du bide,

Avec un cul comme une abside.

 

Ce n’étaient encore que quatre vers, mais un frisson courut parmi les assistants.

« Ah ! ma vache ! » ne put s’empêcher de murmurer le ministre de l’Agriculture.

Et des exclamations continues sourdaient de toutes les poitrines oppressées. Adélaïde, des larmes plein les yeux, s’enivrait de cette poésie magnifique et il lui semblait qu’un grand coup de vent balayât dans son âme de vieilles toiles d’araignée poussiéreuses qui pendrouillaient tout d’un coup comme des pans de barbe triste et fatiguée. Eutrope faisait une vilaine figure et,

 

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justement, sa barbe devenait terne et loqueteuse. Boquillard reprit fièrement :

 

Cheval entier, large du bide,

Avec un cul comme une abside.

Au pas, au trot comme au galop,

Quand il fait sonner son sabot,

On n’a qu’à compter sur ses doigts,

Le compte y est à chaque fois.

Sur le pavé, des quatre fers.

Il fait jaillir au bout du vers

Les étincelles de la rime.

Mon percheron, loin qu’il me brime,

Donne à mes vers l’éclair du nombre

Qui fait saillir les mots de l’ombre.

Sa rime, c’est l’écho jaloux

Qui m’appelle par l’autre bout.

Caracolant sur son abside,

Sans étriers, sans mors ni bride,

 

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À l’heure d’aller boire un pot,

Je descends l’avenue Junot

Au chant de ses fers sur l’asphalte

Et comme un chevalier de Malte

J’entre à cheval dans le bistrot

Chez Manière, au Rêve, au Junot.

Pour lui, je ne commande rien :

Il se nourrit au picotin

D’une forte syntaxe au lard

Et quand il a soif, mon canard,

C’est du gros bleu du ciel des rues.

Il aime aussi les filles nues

Posant pour Paul ou Valadon ;

Mais moi, ferme, je lui dis : Non.

N’emporterai sur ton abside

Que la très douce Adélaïde.

 

Une énorme clameur d’enthousiasme emplit l’atelier de Paul. Le barbiflard en était écrasé,

 

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tuméfié, courbatu, moribard. On se félicitait, on se serrait les mains en versant des larmes de joie. Étreignant Céline à pleins bras, le ministre de l’Agriculture lui sanglotait dans le faux col :

« Comment qu’il nous a filé son coup de farandole, ah ! dis donc ! »

Au contraire, Gen Paul, dans son émotion, se mettait à parler comme une comtesse de raout littéraire.

« Mais c’est simplement délicieux, disait-il ; ce jeune homme a un talent fou, et quel jaillissement, quelle puissance, mais c’est adorable ! »

Les admirateurs de Boquillard auraient voulu lui serrer les mains, mais Adélaïde l’avait confisqué. Elle le tenait jalousement embrassé et lui baisait la bouche avec une ardeur fondante. Tout à coup, on entendit un hennissement joyeux.

« C’est lui, c’est Pégase ! » s’écria Boquillard.

Prenant Adélaïde par la main, il l’entraîna dans le ravin. En effet, le percheron Pégase attendait à la porte de l’atelier. Les amants, avec

 

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légèreté, sautèrent sur l’abside.

Dans l’avenue Junot, M. Letort faisait les cent pas. Il avait maintenant une fort belle barbe où fleurissait un sourire d’optimisme et il venait de s’acheter un parapluie neuf avec lequel il faisait d’allègres moulinets. En voyant Adélaïde caracoler sur l’abside dans les bras d’un jeune homme rasé de près, il sentit son cœur s’endeuiller. Sa barbe lui parut un ornement dérisoire, une misérable chose vaine. Ayant déployé ses ailes, le percheron Pégase s’enlevait de terre et, après avoir survolé un instant le moulin de la Galette, s’effaçait derrière un nuage avec les amants. C’était plus que n’en pouvait supporter M. Letort et, avec un cri de désespoir, il se plongea son parapluie dans le cœur.

Gen Paul et ses amis se pressaient au vitrage de l’atelier pour admirer ces merveilleux événements. Ferdinand Céline, lui, était debout au milieu du boudoir et tenait le barbiflard sous ses regards flamboyants. Soudain, il se rua sur le malheureux et, d’un seul coup, lui arracha la barbe. Après quoi, il lui arracha cruellement la

 

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tête, puis les bras, les jambes. Et le tronc, il se mit à le déchirer. Ce que voyant, ses compagnons vinrent l’assister dans cette besogne de justice. Et quand ce fut fini, chacun se remit à la conversation en mangeant un morceau du poète archiacadémique.

 

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