En arrière

Marcel Aymé · Chapitre 8 sur 12

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Conte du milieu

 

La maison close allait fermer ses portes pour toujours et, dans quelques heures, ses persiennes s’ouvriraient toutes grandes, trahissant le mystère qui avait ému si longtemps l’imagination des adolescents et des ménagères du quartier. Le dernier client venait de franchir la porte grillée, sous le gros numéro de la lanterne rouge dont la lueur pâlissait dans une aube encore mélangée. Assise au comptoir-caisse, Madame regardait avec une tendresse désespérée le cher troupeau des pensionnaires rassemblées dans un coin de l’estaminet, où elles parlaient à voix basse en attendant le moment des adieux. Plusieurs d’entre elles avaient les yeux rouges, d’autres frissonnaient, glacées jusqu’au cœur par l’affreuse agonie de la maison.

M. Jean, avec le calme dont il ne se départait jamais, entra dans la salle et, d’un geste lent,

 

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plein de grandeur, déposa son casse-tête sur le comptoir. S’étant tourné vers Madame, ils échangèrent un regard d’une poignante douceur. Les pensionnaires considéraient avec émotion ce couple exemplaire parvenu aux plus hautes destinées et qu’une loi inhumaine dépossédait de tout ce qui avait été sa fierté et sa raison de vivre.

Après leur avoir adressé des paroles d’adieu et de remerciement, M. Jean les retint à prendre une coupe de champagne et, attention délicate, recommanda de ne pas se laisser aller à la tristesse des derniers instants. On fit marcher le piqueupe et on dansa quelques danses, à vrai dire sans beaucoup d’entrain. Quand le champagne eut coulé, les petites se mirent à chanter, chacune à son tour, de jolies chansons pleines de verdure et de sentiment, qui furent écoutées avec plaisir. En dernier lieu, Liliane se fit entendre dans Le Temps des Cerises, et les pensionnaires demandèrent ensuite à Madame de vouloir bien leur chanter quelque chose. Avec une grande énergie, Madame se défendit d’en rien faire. Il est vrai qu’elle avait une voix d’homme, accordée à sa forte carrure, voix rauque et grinçante. Comme

 

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on la pressait affectueusement, elle maintint son refus, mais promit de raconter une histoire. Crachant alors son mégot sur le plancher et avalant un coup de champagne, elle commença ainsi :

« Il y avait à Paris, dans le quartier de la Porte-Saint-Martin, un ogre tout ce qu’il y a de méchant, qui mangeait les personnes du sexe d’entre quatorze et vingt-cinq ans. À le voir, comme ça, ni grand ni petit, plutôt trapu et gras du ventre, avec la figure de tout le monde, vous n’auriez jamais dit un ogre, sauf peut-être cette manière qu’il avait à chaque instant de passer sa langue sur sa moustache, mais quand même, allez supposer ! Cet homme-là, un nommé Chalvignac Ernest, tenait un tout petit café, grand comme pas seulement mon mouchoir, qui s’appelait ‶café de la Belle Jeunesse″. Et ça disait bien ce que ça voulait dire, sans en avoir l’air. Qui venait dans son établissement, il y avait des uns et des autres, et des unes aussi. Lui, son affaire, c’était les unes, et pas toujours pour les manger, porté qu’il était comme pas un sur la chose de vous savez quoi. Les plus jolies, les plus fondantes, il se les gardait

 

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pour le soir dans son lit, et ce qu’il pouvait faire avec elles, je ne vous le dirai pas, vous vous en doutez. En somme, c’était l’ogre vicieux. Dans l’arrière-boutique qui lui servait de chambre à coucher, il avait toujours des mignonnes, quinze ou vingt, des fois davantage, qui attendaient son bon plaisir. Naturellement que je vous vois venir. Vous me direz quinze femmes dans l’arrière-boutique, pas possible en France. Minute. Prenez vos tickets. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’un ogre, il possède des moyens à part. Celui-là, imaginez-vous, il avait au doigt un anneau magique. Suffisait qu’avec son anneau, une grosse chevalière en argent, il touche une personne sur la joue en disant tout haut : « Calvados, Cognac, Fine Champagne », et la voilà qui rapetissait à moins du tiers de mon petit doigt. Et pour la ramener à sa taille normale, c’était la même chose, sauf qu’en lui posant sa bague sur la joue il n’avait qu’à dire : « Amer, Cinzano, Pernod. » Vous voyez d’ici les facilités. Presque tous les jours, dans le quartier, il y avait une femme portée disparue et personne ne pouvait se douter, pas plus les clients que la police. Au café de la

 

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Belle Jeunesse, on en causait souvent et chacun donnait son avis, l’ogre comme les autres. Dans la clientèle... »

Ici, Madame s’interrompit et, comme si elle eût soupçonné les pensionnaires d’écouter son récit d’une oreille distraite, interrogea sévèrement :

« Vous filez le train ?

– Ji go ! s’écria l’auditoire pour témoigner de son attention.

– Je vous disais donc, dans la clientèle, il y avait un homme, un jeune, dix-huit ans, qui venait tous les soirs à l’apéritif. Janot la Grimace, on l’appelait, à cause d’un sourire qui lui tordait drôlement la bouche en lui tirant l’œil vers le bas. Sérieux, pas coureur, économe, il n’avait que le travail en tête. Vu ses dix-huit ans, les hommes du coin le mettaient en boîte. ‶Un demi-sel, ils disaient entre eux, un barbillon qui croit encore qu’il n’y a qu’à se baisser.″ Janot la Grimace, il les laissait dire. Il avait quand même sa poupée, une brunette nommée Ramona, qui travaillait en extérieur et qui lui ramenait tous les jours deux

 

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cents francs, si pas plus. Deux cents francs par jour, je vous parle d’il y a vingt ans, c’était joli, vous pouvez me croire, surtout pour des jeunes. Sa Ramona, c’était lui qui l’avait dressée, et les bons principes, la bonne mentalité, comment il avait su lui faire entrer. Pas brutal avec les fillettes, remarquez, sauf, bien sûr, son pied dans les fesses quand il le fallait, les femmes il les avait au raisonnement. Les durs de durs, les grands dérouilleurs de première et le revolver dans la poche, c’était pas son genre, à Janot. Sa défense, à lui, c’était la finesse, l’intelligence qui vient de la tête. Dix-huit ans, il était déjà en cheville avec la police, indicateur et mine de rien. Enfin, vous voyez, quelqu’un de bien, Janot la Grimace, et un homme d’avenir. Un soir qu’avec Ramona il sortait de chez l’ogre prendre son pernod, il voit passer une jolie blonde, jeunette, bien roulée, un châssis grand sport et de la frimousse, et des roberts qui tendaient l’étoffe du corsage. Il en prend un choc, mais quoi, il ne pouvait pas lâcher Ramona. Le lendemain, sur le coup de midi, juste au même endroit, il revoit la blonde. Ah ! cette fois, pardon, il était tout seul.

 

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Le voilà qui pique sur la mésange et qui l’attaque au boniment. Pensez-vous, elle l’envoie aux frites. ‶Fichez-moi la paix″, elle lui dit comme ça, aussi sec. Et, les jours suivants, la même chose. Cette fille-là, je vous le dis, c’était une nature, mais pas éduquée pour un sou. Petite main chez Lanvin, elle était midinette en plein qui croyait encore à la chansonnette du labeur sérieux. La mansarde au sixième étage, le géranium et le canari, vous voyez le genre que c’était. Sans compter l’amour, Janot la Grimace, il avait le cœur gros de voir une si belle fille perdre sa jeunesse dans un atelier alors qu’au trottoir elle avait tout pour se défendre. Mais la petite main était butée, elle comprenait pas qu’il voulait son bien. Tellement il était mordu, Janot la Grimace, qu’avec Ramona il était un peu sur les nerfs. Un jour, à midi, au milieu du repas, il lui envoie une paire de claques, et pour trois fois rien, un chapeau qu’elle parlait d’acheter. Le soir, ils avaient rendez-vous chez l’ogre mais, à l’heure dite, pas de Ramona et, à l’hôtel, personne non plus. Tout d’abord il pense qu’elle était partie à cause des deux gifles, mais ce qui

 

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l’étonnait, c’est qu’elle ait laissé ses affaires chez lui. Comme il en croquait un petit peu, il se renseigne près des poulets, des fois qu’elle aurait été embarquée par les mœurs. À la police, on ne savait rien et il commence à se demander si elle n’était pas disparue comme tant d’autres dans le quartier. N’importe comment, c’était un coup dur. Janot la Grimace avait beau avoir des économies, une femme bien dressée qui venait à manquer tout d’un coup, il la sentait passer quand même. Mais, voyez ce que c’est, il en tenait tellement pour la blonde qu’il n’y avait plus qu’elle qui comptait. À force de faire du boniment, il faisait son chemin petit à petit et c’était forcé. Il savait si bien câliner les femmes, cette vache-là. Des petits mots de velours, des petits compliments, des soupirs, des retours de prunelles et son sourire à la grimace, faut pas oublier, qui lui tordait si gentiment la gueule. De fil en aiguille, la mignonne se laissait aller. Une fois, elle lui dit : ‶Je m’appelle Riri la Blonde. J’ai seize ans et demi.″ Une autre fois, ils prennent l’apéritif ensemble. Et, un samedi soir, elle accepte de passer avec lui la journée du

 

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dimanche. Rendez-vous chez l’ogre à dix heures du matin. Ils iront d’abord au musée Grévin, la petite voudrait voir la tête de Landru, et puis déjeuner et, l’après-midi, cinéma. Riri la Blonde arrive première au rendez-vous. Janot la Grimace, en débouchant au coin de la rue, la voit entrer au café de la Belle Jeunesse. Il entre à son tour... Vous filez le train ?

– Ji go.

– Il entre à son tour, mais au café de la Belle Jeunesse, point de Riri la Blonde, ni personne que l’ogre derrière son zinc. Janot la Grimace, il pouvait pas en croire ses yeux. Quand même, il se garde bien de poser des questions. Il se fait servir un vin blanc et il cause avec le patron. Au bout d’un moment, il regarde l’heure d’un air ennuyé. ‶Rendez-vous ?″ lui demande le patron. ‶Oui, répond Janot, avec la blonde d’hier au soir. Je ne sais pas ce qu’elle fait...″ L’ogre lui répond tranquillement : ‶Sûrement qu’elle viendra, mais les femmes, c’est toujours en retard.″ Pas d’erreur, il y allait au flan parce que, forcément, Riri la Blonde, il l’avait vue. Donc, il ne voulait

 

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pas qu’on sache qu’elle était entrée dans l’établissement. Vous imaginez les questions qu’il pouvait se poser, Janot la Grimace. Et toute la journée, il devait remuer ça dans sa tête. Un jour se passe, deux jours se passent, il n’était pas plus avancé. Mais un beau matin, le voilà qui s’habille en femme avec des nippes à Ramona et qui s’annonce au café de l’ogre à l’heure où il était à peu près sûr de le trouver seul. Maquillé, du rouge aux lèvres, les yeux faits, un bon rembourrage sur le torse et un chapeau cloche qui lui emboîtait la tomate jusqu’au ras des cils, personne n’aurait pu le reconnaître. Et pas mal du tout, en fillette. Bien sûr, l’ogre n’en perdait pas la vue, mais quand même il la trouvait fraîche et bonne pour son garde-manger. Janot la Grimace, il avait toujours été bien en chair. Ce n’était pas l’homme à se laisser aller et même amoureux, il était drôlement de la fourchette. Le voilà donc entré chez l’ogre. Il prend une petite voix flûtée et il commande un café-crème. L’ogre prend un verre sur un égouttoir, il manœuvre ses robinets, il fait son mélange, tout ça en traînant les savates, l’air distrait, sans faire plus attention à la cliente

 

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que s’il ne l’avait pas remarquée. Janot la Grimace en était même un peu déçu. Le coup est manqué, il pensait. Ça n’empêche pas qu’il ouvrait l’œil. L’ogre pose le café-crème sur le zinc et, comme la cliente s’avançait, il lui touche la joue avec son anneau en disant : ‶Calvados, Cognac, Fine Champagne.″ Janot a vu le geste, il a entendu les trois mots, mais il n’a même pas compris ce qui lui arrivait. Il se trouve dans la main de l’ogre, puis dans la poche de son gilet, sans savoir si c’est lui qui a rapetissé ou bien si c’est l’autre qui a grandi. En tout cas il n’en menait pas large. L’ogre l’emporte dans sa chambre, il le met dans un saladier qui se trouvait sur une étagère et il s’en retourne à son zinc. Janot la Grimace, il comprenait toujours pas. Autour de lui, il voyait un grand mur circulaire d’au moins dix mètres de haut et lisse comme une armoire à glace. Un drôle de tabac. Mais, dans sa prison, il n’était pas seul. Il y avait là une dizaine de femmes qui s’étaient rassemblées autour de lui et qui parlaient toutes en même temps. En moins de deux, elles l’avaient déjà affranchi, que les cheveux lui dressaient sur la tête sous son

 

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chapeau cloche. Il s’informe de Riri la Blonde, mais personne ne la connaissait. Probable qu’elle était dans le saladier d’à côté, celui où l’ogre avait logé les plus jolies filles pour se les farcir, le cochon. Il s’informe de Ramona. Celle-là, on l’avait bien connue. L’ogre, justement, il l’avait mangée hier soir. La chose qu’elle avait le plus regrettée, c’était de ne pas pouvoir embrasser son petit homme avant d’y passer. Vous me direz, c’était bien de sa part, mais, figurez-vous, Janot la Grimace, il n’était pas dans le sentiment. Il pensait d’abord à ce qui l’attendait. Mettez-vous un peu à sa place. D’abord il n’était pas dans le saladier des favorites. Il fallait donc prévoir le pire et le pire c’était d’être mangé. Janot, il décolérait pas. Ce qui le mettait à ressaut, c’est de penser qu’il s’était perdu à cause d’un minois, en se laissant filer le vague à l’âme. Avouez que pour un homme, c’est vexant. Mais la colère n’avance à rien. C’est bien ce qu’il finit par se dire et il commence à réfléchir. En examinant mieux les murs, il voit que le bord du saladier se trouvait un peu ébréché. Oh ! pas grand-chose, une éraflure de presque rien. Voilà sa petite tête

 

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qui travaille là-dessus. Question des idées, lui, il était là, et chez un homme, c’est le principal. Ceux qui sont manchots de la cervelle, c’est connu, ils n’arrivent à rien. Tout d’un coup il se met à se déshabiller. Son manteau, sa robe, il se met à les découper en lanières. Ce qu’il voulait, c’était faire une corde en les rajoutant bout à bout. Les femmes s’approchaient une à une et à mesure qu’il se défringuait, elles le regardaient d’un peu plus près. Il leur semblait que pour une fillette elle avait un drôle de châssis, le râble sec et les cuisses plates. Pendant qu’il taillait, il y en avait une grande, une nommée Thérèse, qui veut en avoir le cœur net. Elle crie : ‶Un homme !″ La voilà folle et les autres s’énervent aussi. Elles étaient sur lui, et les mains par-ci et les mains par-là, elles le voulaient toutes. Mais pardon, Janot la Grimace, il ne marchait pas dans ces coupures-là. Venir lui causer bagatelle alors qu’il pensait à ses os, salut, elles l’avaient pas regardé. Il vous attrape la grande Thérèse, il lui file un coup de tête dans le nez et un grand coup de latte dans le garde-manger, qu’en moins de deux elle était groguie. Janot, il était pas brutal, mais il

 

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aimait la bonne tenue. Il voulait que la femme se respecte. Voyant la façon qu’il venait d’arranger Thérèse, les autres s’étaient calmées aussitôt. Elles ne pensaient plus qu’à l’aider, si bien qu’en fin d’après-midi la corde était prête. Elle était longue d’au moins douze mètres mais, bien entendu, des mètres proportionnés à sa taille. En réalité, si elle était longue comme ma main, c’était tout. Janot la Grimace enlève son soulier, il l’attache à un bout du câble, et il essaie de le balancer par-dessus le mur du saladier, du côté de l’endroit ébréché. Mais le mur, y en avait un bout. Il n’arrivait pas à lancer jusqu’en haut. Alors il rassemble les femmes. ‶Aidez-moi, il dit, quand je serai là-haut, je vous sortirai du saladier. ″ Vous parlez si elles en étaient. Il les arrange en pyramide et en grimpant dessus il arrive à lancer son truc de l’autre côté. Le soulier se coince dans la brèche, mon Janot n’a plus qu’à grimper. Pendant qu’il était suspendu, les femmes regardaient, le nez en l’air et en trépignant d’impatience. Mais lui, en arrivant là-haut, il ramène toute la corde à lui et il laisse tomber les mignonnes. Dans les coups durs, chacun pour soi,

 

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et Janot il était pas fou. Quand l’ogre viendrait tout à l’heure, s’il trouvait son saladier vide, aussitôt il fouillerait la chambre jusqu’à ce qu’il repique tout son monde. Le saladier des favorites était placé à côté de l’autre, presque bord à bord, et Janot voyait ce qui se passait au fond. En reconnaissant Riri la Blonde, il sentait un coup d’émotion lui chatouiller les intérieurs. Mais pas d’histoire ! Quand un homme est dans la détresse, le sentiment, c’est de la faiblesse. Pour Riri la Blonde, on verrait plus tard s’il y avait moyen. En attendant, Janot la Grimace se laissait glisser le long de la corde et prenait pied sur l’étagère. Là, il se rend compte qu’il était loin d’être sauvé. Devant lui, il voyait la chambre, grande presque comme la moitié de Paris, avec le lit de milieu qui lui paraissait plus large que la Seine. À ses pieds, c’était le précipice d’au moins cent mètres de profondeur et rien pour descendre au plancher. Il se voyait déjà perdu, condamné à mourir de faim sur son étagère ou alors à se faire repincer par l’ogre. Tout d’un coup, il avise un gros papillon gris, posé au pied d’un saladier. Ni une ni deux, il vous l’enfourche et voilà le gros

 

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papillon gris qui s’envole à travers la chambre avec, sur son dos, Janot la Grimace. Vous imaginez la croisière. Janot se demandait où c’est qu’il allait atterrir. Le papillon volait presque au ras du plafond, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, sans bien savoir ce qu’il cherchait. Finalement, il va se poser sur l’abat-jour de la lampe électrique accrochée au plafond, à trois cents mètres du plancher. Pour quelqu’un qui cherche la sortie, vous parlez d’une situation. Janot pensait : ça va pas mieux. À ce moment-là, la porte s’ouvre et il voit entrer une espèce de montagne. C’était l’ogre qui venait faire un tour à ses saladiers. Le bruit de la porte, à moins que ce soit le déplacement d’air, avait dérangé le papillon. Il reprend son vol, zigzague autour de la pièce et va se poser juste sur une épaule de l’ogre. Qu’est-ce que vous en dites ? Sur l’épaule de l’ogre. Janot la Grimace, il avait pas un poil de sec... Vous filez le train ?

– Ji go.

– Plus un poil de sec, je dis bien, et convenez qu’il y avait de quoi. L’ogre arrivait à l’étagère. Tout d’abord, il donne un coup d’œil au saladier

 

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de Riri la Blonde. C’était ce qui l’intéressait le plus. Après qu’il s’est eu rincé l’œil, il passe à l’autre saladier. Il plonge la main dedans et il pique une femme sans choisir. Le sort tombe sur la grande Thérèse. L’ogre la ramène entre son pouce et son index et, pendant qu’il la déshabille, qu’est-ce qu’elle voit ? Janot à califourchon sur le papillon. Comme bien entendu, elle lui en voulait de l’avoir dérouillée à zéro et, avant de mourir, elle pensait plus qu’à la vengeance. Remarquez que c’est humain. Elle crie de toutes ses forces en le montrant du doigt : ‶Là, sur votre épaule, monsieur l’ogre, il y a quelqu’un qui s’est échappé du saladier. Là, sur votre épaule.″ Heureusement, pour les grandes oreilles de l’ogre, ses gueulements ne s’entendaient pas plus qu’une petite musique de frelon. Elle criait encore quand l’ogre, une fois déshabillée, l’enfourne tête la première dans sa bouche. Un seul coup de dent, un seul craquement, la grande Thérèse avait vécu. L’ogre dégustait en claquant la langue, un filet de sang au coin de la bouche. Janot la Grimace en était tout pâle. Il assaisonnait le papillon à grands coups de talon dans les flancs

 

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pour qu’il parte, mais pas moyen de le faire bouger, à croire qu’il s’était endormi. Et l’ogre, tout en digérant Thérèse, sentait bien qu’il avait quelque chose de pas ordinaire sur l’épaule et il louchait de ce côté-là. Janot s’affolait, vous pensez. D’un pied il prend appui par terre, je veux dire sur l’épaule de l’ogre et, en serrant le cou de la bête à deux mains, il la pousse dans le vide. Voilà le papillon qui pique au plancher comme une masse et il n’en était plus bien loin quand il arrive à se redresser. Une fois de plus, il emporte son cavalier à travers la chambre. Savoir où il allait se poser, cette fois. L’ogre avait quitté l’étagère et il s’en retournait à son zinc. C’était déjà ça. Mais voilà maintenant le papillon, soit par malice, soit par hasard, qui s’en va se poser au plafond, si bien que mon Janot se trouve tout d’un coup la tête en bas. Et il avait beau se cramponner en serrant les cuisses, au bout d’un moment, il n’en pouvait plus. Le lit était juste au-dessous de lui, mais à plus de cent mètres et il hésitait à se laisser tomber. Un quart d’heure se passe, l’insecte avait pas décollé du plafond. Janot, écœuré, lâche tout, il se laisse aller en

 

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fermant les yeux et il atterrit au milieu du lit. Il était un peu étourdi, bien plus par la chute que par le choc de l’arrivée. La nuit commençait à tomber. L’ogre ne viendrait pas se coucher avant minuit. Janot pense qu’il a le temps de faire un somme et il s’allonge sous le traversin, entre le drap et l’oreiller. Il était là-dessous comme sous un tunnel. Tellement qu’il était fatigué, les heures passent sans qu’il se rende compte. Entre minuit et une heure, l’ogre vient se coucher, il allume l’électricité et s’en va droit à l’étagère. Flanqué sous son tunnel, Janot suivait tous ses mouvements. Il prévoyait bien ce qui allait se passer. L’ogre prend Riri la Blonde dans son saladier, la pose sur le lit et dit en lui touchant la joue avec sa bague : ‶Amer, Cinzano, Pernod.″ Pas plus tôt qu’il a eu fini, la petite revient au grand format. Elle était couchée à côté de Janot, qui aurait pu se loger tout entier dans le creux de son oreille. L’ogre la regardait d’un air pas content. ‶De quoi ? il lui dit, c’est comme ça qu’on se présente à son maître avec une tignasse pas peignée, les ongles pas faits, la mine endormie ?″ Riri se lève, elle lui saute au cou. Et

 

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vous l’auriez vue lui faire des mamours, des chatteries, vous auriez pensé, pas d’erreur, c’est une femme qui a des capacités. L’ogre était devenu tout souriant. Une fois dans les draps, tous les deux, voilà le cinéma qui commence. L’ogre, je vous l’ai dit, c’était un vicieux, un gros compliqué qu’avait toutes sortes d’exigences. Janot la Grimace, ça lui faisait plaisir de voir sa Riri se démener et bien s’appliquer. Il était content qu’elle apprenne la vie. D’un autre côté, vous me direz, ça devait quand même lui serrer le cœur. Mais non, vous savez, pas tellement. Ils étaient si grands par rapport à lui que tout ça n’avait pas l’air bien vrai. Un peu comme ce serait pour nous de voir le Panthéon se dessaler avec Notre-Dame. De temps en temps, l’ogre attrapait la bouteille sur la table de nuit et il s’envoyait un coup de rouge. Pour la bagatelle, il avait besoin de s’arroser. Il était comme ça. Le litre fini, c’est l’heure de dormir, il décide. Il applique l’anneau sur la joue à Riri la Blonde – ‶Calvados, Cognac, Fine Champagne″ – il va la ranger dans son saladier, il se recouche, il éteint l’électricité et, presque aussitôt, il part à ronfler.

 

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C’était le moment qu’attendait Janot la Grimace. En douce, il sort de sa cachette... Vous filez le train ?

– Ji go.

– Sort de sa cachette, avance à tâtons sur le drap. Il faisait nuit noire, sauf un reflet de lumière qui venait d’une fenêtre d’en face. Ses yeux s’habituaient à l’obscurité. L’ogre continuait à ronfler, la tête dans son bras replié, la main allongée sur le drap. Janot s’approche tout près de la main et il pose sa joue sur la bague en disant tout haut : ‶Amer, Cinzano, Pernod.″ D’un seul coup, le voilà revenu à ses dimensions habituelles, un mètre soixante-huit, et râblé, et n’oublions pas son intelligence. L’autre était toujours endormi. Janot la Grimace allume la lumière, prend la bouteille vide sur la table de nuit et paf ! un grand coup sur la tête. Avant d’avoir pu se réveiller, l’ogre était tombé dans les frites. Janot lui enlève sa bague en argent, la passe à son doigt et vas-y : ‶Calvados, Cognac, Fine Champagne.″ Voilà l’ogre ratatiné à son tour. En reprenant connaissance, il se retrouve

 

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dans un saladier, et qui font le cercle autour de lui, toutes ses prisonnières. Vous pouvez compter qu’il n’en menait pas large. Les femmes commencent par le déshabiller. Il pleurait, il les suppliait, il leur promettait de l’argent, des toilettes, mais rien à faire. Elles lui rentrent dedans à grands coups de bottine et les griffes dehors. Il saignait de partout, tellement que Janot la Grimace, pour ne pas qu’elles le mettent en pièces, est obligé de le tirer de là. En attendant de régler son sort, il le gare dans une boîte d’allumettes. Après ça, il s’occupe des femmes, et d’abord de Riri la Blonde. En se revoyant grandeur nature à côté de lui, elle lui dit : ‶Janot, mon chéri, je suis ta petite femme pour la toute.″ Et c’était vrai. Dans son saladier, elle avait eu le temps de réfléchir. Elle avait compris une bonne fois que la vie n’est pas une amusette et que ce n’est pas en travaillant comme petite main dans la couture qu’une femme peut prétendre s’élever. Vers deux heures du matin, tout le monde était réuni dans la chambre et prenait un coup de remontant. L’ogre, comme de juste, était seul à avoir gardé le format bibelot. Janot la Grimace

 

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avait décidé que, pour le punir, on l’abandonnerait dans la rue. Peut-être qu’il finirait dans une baraque de foire où on le montrerait pour cent sous. Un moment plus tard, ils allaient en bande le déposer sur un trottoir. Ils croyaient lui laisser sa chance. Mais un chien qui passait par là l’attrape dans sa gueule, le croque et l’avale sans même prendre le temps de s’arrêter. Voilà toute la bande prise par le fou rire. Riri la Blonde, le lendemain en s’éveillant chez son Janot, se marrait encore d’y penser. Au fond, c’était bien fait pour l’ogre.

« Janot la Grimace avait gardé l’anneau magique, pensant gagner de l’argent avec, et sûrement qu’il y avait moyen, surtout que lui, pour l’intelligence, il était servi. Mais la bague, sans qu’on sache pourquoi, elle avait perdu son pouvoir magique. Ce n’est pas ce qui devait les empêcher de réussir. Dressée par Janot, Riri la Blonde allait devenir une vraie femme. Sérieux, vous les auriez vus traverser la vie la main dans la main en regardant l’avenir avec confiance. Dix ans plus tard, ils étaient déjà patrons d’une maison.

 

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« Vous filez le train ? demanda Madame d’une voix sourde.

– Ji go, chuchotèrent les femmes soudain oppressées.

– Maintenant, je peux bien vous dire tout. Janot la Grimace, c’était M. Jean, et Riri la Blonde, c’était moi... Et la maison... la maison... la maison... »

Madame éclata en sanglots. M. Jean écrasa une larme à la dérobée et alla pousser les persiennes que nul ne se souvenait d’avoir jamais vues s’ouvrir. Les gonds rouillés grincèrent une plainte funèbre et l’affreuse lumière du jour pénétra dans l’estaminet, dissipant les fantômes de tant de nuits bénies.

 

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