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Avenue Junot
À Montmartre, dans un grand immeuble de l’avenue Junot, il y avait une jolie fille prénommée Adélaïde qui n’aimait que les hommes à barbe et, entre toutes les barbes, elle préférait la grande barbe mosaïque, socratique, neptunienne, radicale, celle que le porteur caresse à deux mains, avec un frisson harmonique des dix doigts. Les têtes philosophiques du quartier se demandaient quel démon la poussait ainsi vers ces barbes fluides qui sont le plus souvent un ornement de l’âge mûr. Les uns voyaient là une inconsciente mais saine réaction contre l’incertitude et l’ambiguïté des sexes. D’autres prétendaient qu’Adélaïde avouait ingénument une préférence qui serait celle du sexe faible tout entier, car pour les femmes, disaient-ils, l’attrait des hommes réside principalement dans une certaine animalité dont il leur semble trouver la promesse dans une barbe plus ou moins hirsute et
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pelliculeuse, et ils invoquaient le souvenir de Landru et de Barbe-Bleue. D’autres enfin, et c’étaient presque tous des jeunes gens, dénonçaient dans cette inclination une révoltante perversité.
Adélaïde avait pour voisins de palier les époux Letort : l’homme, quarante-neuf ans, calvitie et un poste de sous-directeur ; l’épouse, quarante-cinq ans, sèche, et un jour de réception par semaine. Un matin, entre huit et neuf heures, Letort était prêt à partir pour son bureau.
« Tiens, lui dit sa femme, mais ce matin, tu n’es pas rasé ? »
Letort eut un regard fuyant et un sourire faux, d’une amabilité contrainte :
« Non, je ne me suis pas rasé. Depuis quelque temps, c’est curieux, j’ai la peau, c’est drôle, la peau extrêmement sensible. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais c’est un fait. Et d’ailleurs j’ai envie... »
Letort hésita. La bouche pincée, sa femme l’épiait d’un regard froid.
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« Tu as envie de quoi ? demanda-t-elle d’une voix sèche.
– Moi ? Rien. Je pensais. Je... Ah ! diable, mais c’est qu’il est l’heure ! Je vais être en retard. »
Sur le palier, Letort se trouva en face d’Adélaïde qui sortait. Il souleva son chapeau et s’effaça pour lui donner le passage. Tandis qu’elle descendait l’escalier devant lui, il la regardait en passant et repassant le dos de sa main sur son menton râpeux. Letort alla prendre son autobus et Adélaïde monta l’avenue Junot. Dans le tournant, elle fit la rencontre du peintre Gen Paul, qui l’arrêta et l’entretint amicalement.
« Bouge pas ! Sur l’oreille, t’as un poil de barbe qu’est resté accrochemane. Non, penses-tu, je te dis ça, c’est pour la marance. À part ça, je te vois presque plus. Faudra venir me voir. Justement, je cherche du minois, je me sens le chef-d’œuvre dans les pognes. Passe à l’atelier, on causera, moi je te ferai ta tronche. »
Adélaïde promit de venir le voir et peut-être même à la fin de la matinée. Elle allait faire des
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courses sur le versant Lepic. Gen Paul la regarda s’éloigner et, machinalement, passa sa main sur sa joue rasée. Un peu plus bas, une jeune femme qui sortait d’un couloir fonça sur lui en exhalant de furieux reproches. À l’entendre, son ami avait fait la connaissance d’une danseuse dans l’atelier du peintre, et la veille ils avaient dîné tous les trois chez Pomme. Il y eut des beuglements dans l’avenue. Paul protestait de son innocence.
« C’est des ragots de la Butte, disait-il.
– Des ragots ? Après ça, on vous a vus chez Tonton.
– Moi ? Justement, j’y étais pas chez Tonton.
– Menteur ! Marguerite t’a vu.
– Je te dis que non et, d’abord, c’est pas à moi à surveiller ton polisson. »
Le Vigan, qui passait sur l’autre trottoir, fut appelé en témoignage. D’une voix douce et tout en promenant une main apaisante sur les bras et sur les hanches de la plaignante, il essayait d’assainir le débat. Il y était, lui, chez Pomme. Et justement, il ne s’était rien passé. Et Gen Paul, les
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yeux candides, soupirait avec douleur :
« C’est quand même marrant, chaque fois qu’y a du désespoir dans les alcôves, c’est moi qui me fais incendier ! »
Rue Lepic, Adélaïde achetait un melon, quinze sous de crevettes et une tranche de pâté. À plusieurs reprises, elle eut l’occasion de bavarder avec des amies. La nouvelle commençait à circuler : Riquet, le petit musicandeau de l’avenue Junot, celui qui jouait de la clarinette au Miston’s, l’ami de Marinella, quoi, il avait rencontré une danseuse chez Gen Paul, etc... Adélaïde y pensait encore en rentrant chez elle.
Avant le déjeuner, elle éprouva le besoin d’aller aux informations. À la terrasse du café Junot, elle ne vit personne qui pût la renseigner. Au tournant de l’avenue, Daragnès, en robe de chambre et en pantoufles, passa au demi-trot et fit signe qu’il était pressé. Il était toujours pressé. Adélaïde décida d’aller aux sources. Aussi bien, elle avait presque promis à Gen Paul de passer chez lui.
Chez Paul, il y avait un peu d’animation.
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L’atelier avait d’ailleurs son aspect ordinaire. Du plancher au plafond, c’était toujours le même entassement de toiles, de cadres, de livres, de cartons bourrés, éventrés, de bidons, de palettes encroûtées, de bouteilles d’huile, de torchons, sous lesquels avaient depuis longtemps disparu le piano et d’autres meubles dont Paul lui-même ne soupçonnait pas l’existence. Dans cet amas écrasant était percé un ravin, boyau profond, escarpé, semé de pièges, hérissé de pinceaux, de brosses, de bâtons de chaises, et que des piles d’objets, toujours vacillantes, menaçaient à chaque instant d’obstruer. Le ravin aboutissait à un espace rectangulaire ménagé au fond de l’atelier, espace disputé par l’encombrement d’autour, qui le rétrécissait d’année en année. Là étaient réunis, empiétant l’un sur l’autre, le boudoir où l’on accueillait les visiteurs et l’atelier proprement dit, avec le chevalet, les palettes, les toiles en train et les torchons maculés de couleur.
Ce matin-là, un peu avant midi, à l’entrée du ravin, Gen Paul jouait du piston, accompagné d’un garçon de vingt-six ans, qui soufflait dans un cor anglais. À l’autre bout de l’atelier, dans le
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boudoir, René Fauchois et André Villebœuf, tantôt ambulant à petits pas, tantôt s’asseyant sur le divan couleur de jus de pipe, causaient à bâtons rompus. Fauchois préparait une pièce en quatre actes sur Couperin, et Villebœuf une exposition de pommiers normands. Dans le fauteuil de cuir – un fauteuil immense, crapaudin, écrasé et écartelé par le poids des ans, et un peu obscène aussi, car il faisait cruellement penser à une virago dans les douleurs de l’enfantement – étais assis un garçon d’une trentaine d’années, d’une mise et d’une figure assez suaves. Il portait une très jolie barbe, longue et soyeuse, qui lui faisait une tête de Jésus en pâte de bonbon.
Tout en devisant, Fauchois et Villebœuf, qui ne le connaissaient pas, lui faisaient la politesse d’un regard auquel il répondait par un sourire qui répandait comme un miel sur sa barbe brillante. De temps à autre, Gen Paul s’ôtait le piston de la bouche et gueulait par-dessus le cor anglais :
« Attention à la barbouille ! Allez pas salir vos alpagues ! C’est encore moi qui me ferai incendier par vos ménagaux. »
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Fauchois et Villebœuf évoquaient avec des lèvres humides le souvenir d’un déjeuner qu’ils avaient fait l’année passée à Caudebec et le barbiflore, qui n’entendait rien de leurs propos, à cause du cor et du piston, souriait toujours du même sucre. C’est alors qu’habillé d’un imperméable flasque et d’un pantalon effrangé, ruiné, ses gants de motocycliste pendus au cou, un bidon d’essence à la main, ses épaules cuirassières ployant un peu sous le poids de ses ruminations, Ferdinand Céline déboucha dans le boudoir et dit :
« Salut, les hommes ! Vous avez lu ça, les journaux, ils nous balancent un drôle de bignolage, une fanfare au caillé noir qui baratine l’enfer dans les petites têtes du trèpe, qu’avant six mois, oui, mes vaches, avant six mois, les tinettes à Lebrun, elles dégorgeront du sang frais et de la fricassée et du mutilô et vas-y Durand, mes tripes d’un côté, mes gambilles de l’autre, Löwenstein à Valparaiso et marrez-vous bien, la merde qui monte, plus d’hommes, plus de Francecaille, un dernier glouglou, un joli glouglou bien merdeux, fini, plus question. En attendant, sus aux
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barbares, sonnez clairons, emballez mes osses et plantez un saule. »
Céline prit respiration. Cependant le barbiflore se levait, s’inclinait à se casser la barbe et disait d’une voix soyeuse :
« Monsieur Céline. Je suis heureux de. J’aime tant ce que vous faites, j’adore, je raffole. Un dynamisme. Un nuancement. Un farouchisme. Ah ! la gueule de ça. Mais je vous demande pardon. Richard Eutrope. Poète. Je suis Richard Eutrope.
– Je suis heureux, encore que confus, dit Céline avec cérémonie et la voix biseautée. Vous travaillez dans l’anémie ? »
Fauchois et Villebœuf, qui avaient chacun un excellent cœur, se navraient un peu pour le pauvre garçon. Le barbiflore avala un coup de salive, mais il n’eut pas le temps de répondre. Le cor et le piston s’étaient tus. Paul criait de l’autre côté du ravin :
« Attention, les hommes ! Pincez vos cravates. Je vous annonce de la mignonne.
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Fauchois ajusta son monocle dans un sourcil arborescent. Céline et Villebœuf se passèrent un peu de lumière sur la figure. Mais, en voyant apparaître Adélaïde, leurs physionomies devinrent sérieuses. Après les compliments et les amitiés, leurs trois têtes, d’un même mouvement, se tournèrent au barbiflore, et ils le regardaient méchamment à la barbe. Adélaïde prit place dans l’énorme fauteuil. Gen Paul, ayant farfouillé des cartons et remué de la poussière, se mit à aboyer :
« Qui c’est qui m’a calotté mon papelouse ? »
On s’affaira. Villebœuf découvrit une demi-rame de papier au fond d’un arrosoir. Fauchois trouva le stylo dans une blague à tabac. Paul s’installa sur le divan pour dessiner. À sa gauche était assis le cor anglais, un nommé Boquillard, solide garçon, silhouette campagnarde, bonne mâchoire. Clerc de notaire en rupture avec le notariat, il bricolait dans un garage voisin et cherchait sa voie dans les instruments à vent. Pour le moment, Boquillard fixait sur Adélaïde un regard ardent. Elle, l’œil luisant, le teint animé, n’en avait qu’à Richard Eutrope, lequel
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caressait sa barbe à deux mains avec un mouvement de friselis dans ses doigts, qui fascinait la pauvre fille. Et des regards, il avait, des mélancolies et du rêve dans l’œil, Adélaïde en était déjà au quart consumée.
« Je te connais pourtant pas d’hier, disait Gen Paul, mais je t’avais jamais bien visée. T’as un coup de langueur dans les châsses, je te dirai même un coup de langueur et de vitriol. »
Comme il revenait à cette idée, Boquillard fit entendre un grognement, car il découvrait soudain où allaient les regards d’Adélaïde.
« L’œil viceloque, chez la femme en fleur, ça se tolère toujours bien, fit observer Céline. Elles ont de l’arrondi, des rappels de croupe dans le minois, avec du mystère d’entre-deux. Là dedans, l’œil vicieux se trouve niché, il tombe à sa place. Mais chez l’homme, même un jeunot comme Boquillard, la luisance salace, c’est pas regardable. Ça manque d’accords, l’œil est tout seul. C’est ce qui me fait honte quand je sors avec Popaul ou avec Fauchois. Ces fumiers-là... »
Paul et Fauchois se mirent à l’injurier, à lui
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rappeler les livres orduriers qu’il avait écrits, ce grand dégoûtant. Céline raconta une aventure qui venait d’arriver dans son dispensaire de banlieue : un accouchement avec déchirure ; le chirurgien, un jeune, un apprenti barbier un peu myope, avait recousu jusqu’à l’anus inclus ; la malade se plaignait de ne pas aller, etc., etc... Villebœuf riait des deux épaules, Fauchois perdait son monocle, Paul saccadait sur ses croquis. Mais, tout à la passion, Adélaïde et son barbiflore ne riaient ni même n’entendaient, et le cor anglais non plus. Soudain, Adélaïde se leva et se souvint à haute voix qu’elle avait laissé le gaz allumé dans sa cuisine. Sans la moindre gêne, le barbiflore lui emboîta le pas.
Boquillard surveillait l’avenue à travers le vitrage de l’atelier. Il y vit justement ce qu’il redoutait. Richard Eutrope jouait de sa barbe comme d’un violon et Adélaïde, à son côté, chancelait d’amour éperdu. Boquillard avait des incandescences dans l’œil et sa pomme d’Adam se donnait un mouvement désordonné. Ses compagnons observaient les ravages de cette lourde passion.
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« Pourquoi que tu te laisserais pas pousser la barbe ? dit Gen Paul.
Boquillard secoua la tête. Il était trop fier pour laisser pousser sa barbe. S’étant informé, il apprit que le barbiflard était un poète du nom de Richard Eutrope.
« Je connais ça, grogna-t-il. J’ai vu un truc de lui : Le Bulbe des Contingences, que ça s’appelait. De l’écriture de petite salope. De l’évanescence de navet. De la méphistance d’uniprix. Ah ! la vache, c’est lui, Richard Eutrope ? Le pourri ! »
Boquillard grinçait des dents, ses yeux flambaient, sa cervelle grésillait dans la boîte. Il se saisit d’un crayon et se tourna vers le mur couvert d’inscriptions. Les visiteurs avaient en effet l’habitude d’y noter leurs adresses ou leurs numéros de téléphone, pour être sûrs que Paul ne les égare pas. Il écrivit d’un seul jet :
« Baveux, moisi, pâleur, plumicule, embarbé. »
Le cor anglais, qui venait d’écrire là son
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premier vers, découvrit du même coup sa vocation de poète et s’élança hors de l’atelier en brandissant son crayon. Fauchois, qui avait vu flamberger dans ses yeux l’éclair du génie, le regarda partir avec respect.
« Chez toi, c’est plus fréquentable, dit Céline à Gen Paul. J’ai rien contre les barbes, mais si tu te mets à recevoir des poètes parfumés, des pisseurs de queue de cerise, où qu’on va ? C’est le courant d’air avec l’Académie. Ton Richard Eutrope, je connais ça ; c’est du poète classique, surclassique, archiacadémique : le renifleur de coco, l’esthète à médéme, avec des complexes et des petites moiteurs de pédoque, le versicule dévirgulé à velléité musicale et philosocoque, quel charme qu’il a, ma chère, et profond, la vache, comment qu’il vous baratine les contraires dans son verbe taillé en pointe, communo en diable et anarcho comme grand-papa, chanteur de la désespérance du rien, kierkegaardien de la semaine prochaine, et les mondes s’affrontent dans mon cœur boudeur comme en 1900, et je dis oui en plein, et non par la bande, et mes fesses dans mon subconscient. Paul, t’es qu’un vilain,
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une vicieuse. Si t’avais le respect de nos génies, t’essaierais pas de nous faire gamberger dans ta tôle avec des poètes anémiques. »
Paul se révoltait, se secouait comme un sanglier, et tentait d’éclater entre deux respirations, mais Ferdinand le fermait à coups de verbe. À la fin :
« Bon Dieu ! Mais qu’est-ce que tu viens me bonir, avec tes anémies ? Ton poète, moi je le connais pas. Je l’avais jamais vu, ton poète. Je savais pas seulement qu’il était là, le barbicole. Mais je remarque une chose, c’est que t’as l’air de rudement le connaître. Avec tes airs de frimant, c’est peut-être toi qui l’as rencardé. Ça va, maintenant, je vois la musique. Tes anémioques, tu leur files des remboums dans mon atelier et après, t’as encore la vicelance de venir m’engueuler. »
Ferdinand le prit très mal. Il y eut des gueulements qui s’entendirent jusque dans l’avenue. Soupçonnés à leur tour, Fauchois et Villebœuf n’eurent pas trop de mal à se laver de l’accusation. Le mystère de la présence du
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barbiflard resta entier. Paul, plein de rancœur, donna un coup d’œil à ses croquis et posa une toile blanche sur son chevalet. Prenant un peu de recul et serrant dans son poing un pinceau chargé de couleur rose, il examina longuement l’espace à couvrir. Soudain, il se rua sur la toile, frappant du pinceau comme à coups de sabre, d’estoc, de taille, de revers, et faisant à chaque coup jaillir la chair fraîche. Ses trois compagnons, encore chiffonnés, regardaient surgir et s’épanouir le visage d’Adélaïde.
« Bonne assiette, murmura Villebœuf, comme à regret. L’œil est là. »
Paul ne dit rien, mais l’éloge lui fut sensible, car les peintres répugnent à reconnaître quelque mérite à un autre peintre, s’il n’a pas au moins quarante ans de plus qu’eux. On put s’entretenir du barbicole avec un peu plus de sérénité.
Debout dans sa cuisine, Adélaïde mangeait ses crevettes. Elle était descendue avec Richard Eutrope jusqu’au bas de l’avenue Junot. Il ne s’était pas déclaré, fût-ce évasivement ou par allusions. De temps en temps, il lui posait la main
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sur les fesses ou la barbe sur l’épaule, pour constater le fait qu’elle lui appartenait. Il parlait nonchalant, un peu comme à soi-même :
« Céline, c’est très surfait. L’homme est antipathique, peu intelligent, je m’en doutais du reste. Petit tempérament de populiste qui a déjà atteint son plafond. »
Adélaïde se fichait de Ferdinand et de son plafond. Elle écoutait la petite musique un peu tortillée et noyait son cœur dans la barbe soyeuse. En la quittant, il l’invitait à dîner pour le soir même et lui donnait rendez-vous dans un bar de Montparnasse. Comme elle regagnait son domicile, le cor anglais dévalait l’avenue au grand trot. Il s’arrêtait court, lui prenait les mains et disait :
« Délaïde, j’ai le coup de passion, je t’aime au sérieux, c’est du pour la vie.
– Qu’est-ce qui te prend ?
– Ton barbiculé, c’est de la fausse monnaie, dis-lui merde.
– Tu deviens fou.
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– Monte sur mon dos, je te dis, je t’emporte au Ciel, j’ai la clé.
– T’es gentil, mais c’est pas possible.
– Tu m’aimeras un jour et rasé, mais on perd du temps. On perd du temps. »
En mangeant ses crevettes, elle pensait, fondue en délices, à son poète Eutrope et, par incidences, au cor anglais. Qu’il était drôle, ce cor ! Pas de barbe, mais la fougue, la passion fauve, le feu dans l’œil. Émouvant quand même, il était. Mais quoi, pas de barbe. À y repenser, il lui semblait avoir posé le pied sur un joli chemin finissant en cul-de-sac.
Dans l’appartement voisin, Letort déjeunait en face de sa femme. Ils mangeaient une blanquette de veau.
« Tu ne sais pas, ce matin, disait Letort, l’inspecteur général Meublé, tu sais Meublé, je t’en ai déjà parlé. Il est passé dans les bureaux. Et alors, Meublé, figure-toi, je n’en revenais pas, ni personne non plus. Meublé, il a laissé pousser sa barbe. Une grande barbe. Une barbe comme ça.
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– Et alors ?
– Alors, rien... Mais c’est extraordinaire ce que ça change un homme. Ça donne un sérieux, une prestance, une autorité...
– À propos, dit Mme Letort, je t’ai préparé ce qu’il faut pour te raser. Avant de partir, tu as largement le temps. Tu trouveras tout prêt dans le cabinet de toilette. Je te donnerai de l’eau chaude. »
Letort, la rage au cœur, dut s’exécuter. Le lendemain et les jours suivants, il essaya encore de ruser, de persuader, mais chaque fois, sa femme, d’une injonction sèche, lui rentrait ses velléités sous l’épiderme. Il souffrait. Les songes de ses nuits étaient envahis par des buissons de barbe. Il rêvait avec bonheur qu’il portait une barbe moirée, enveloppante, et s’éveillait soudain, et sa joue était rase. À plusieurs reprises, il eut l’occasion d’apercevoir Adélaïde en compagnie du barbiflard. Le poète Eutrope, en effet, ne la quittait presque pas. Ils s’aimaient manifestement et Gen Paul le constatait avec dépit :
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« Ces vaches-là, ils sont en plein gringue. Encore un coup d’alcôve qui a bourgeonné dans mon atelier ! »
Adélaïde, qui était très éprise, avait pourtant au cœur un coin d’incertitude, un brouillard, une vagueur. Il lui arrivait de penser au cor anglais avec un sentiment de compassion un peu fraternelle ou maternelle ou autre encore. Il devenait du reste bien étrange, le cor anglais. Il déambulait à travers Montmartre, la bouche ouverte et les yeux au ciel. Il parlait seul et, tout en marmonnant, il comptait sur ses doigts.
On commençait à croire qu’il n’avait plus bien sa raison. C’est ce que disait Gen Paul à Daragnès et à sa femme, un jour qu’ils déjeunaient ensemble :
« Boquillard, c’est malheureux, mais l’amour y a tapé dans la crête. Quand on est pris pour une souris, la voir qui se farcit du blondin, forcément que ça donne un coup, mais lui, je l’aurais cru quand même plus fortingue.
Letort avait d’intolérables démangeaisons au menton. La jalousie exaspérait maintenant son
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désir de barbe, mais il se heurtait à l’intransigeance glacée de Mme Letort. Vingt fois par jour, à son bureau, il formait le projet de casser les vitres, de signifier tranquillement à sa femme sa décision de porter la barbe et, en arrivant chez lui, il avait la langue liée. Vingt-cinq ans de mariage le pliaient malgré lui au respect de l’ordre domestique. En présence de l’épouse, il avait le sentiment que sa barbe ne lui appartenait pas, qu’elle était le bien de la communauté et qu’il ne pouvait en disposer seul. Mais à table, il lui arrivait souvent de lever sur elle un regard furtif et une étrange lueur dansait dans ses yeux. Il ne parlait plus jamais de sa barbe et M me Letort put croire qu’il n’y pensait plus. Brusquement, il se prit de passion pour le théâtre et les oranges. Il voulait voir toutes les pièces et mangeait une livre d’oranges par jour.
Tout en se réservant de le freiner en temps utile, l’épouse jugea politique de ne pas le contrarier. Un soir de pluie, il décida qu’ils iraient voir jouer Maman Colibri.
« C’est la première pièce que nous ayons vue
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ensemble, tu te rappelles ? dit-il avec un accent de tendre douceur, et il regardait sa femme avec bonté.
– Je m’en souviens comme si c’était d’hier, dit-elle, on avait pris un fiacre pour y aller.
– Ce soir, ma chérie, nous irons par le métro. »
Dans les profondeurs de la station Lamarck, les époux attendaient le métro, debout au bord de la tranchée. Letort épluchait une orange et, distraitement, laissait tomber ses pelures sur le sol humide. Comme la rame de métro était en vue, il toucha l’épaule de sa femme et lui dit :
« Vite, allons par là. »
Mme Letort s’élança pour le suivre, posa le pied sur une peau d’orange et, après avoir vacillé et hésité, tomba dans la tranchée en poussant un cri. Le conducteur de la rame n’eut pas le temps de freiner. Un témoin de l’accident rapporta que M. Letort, ayant perdu la tête et paralysé par l’horreur, n’avait pas eu la force d’un geste pour secourir la malheureuse qui lui tendait les bras. Le matin des obsèques, un beau-frère du veuf
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vint lui dire :
« L’enterrement est dans deux heures, va vite te raser, tu as une barbe de deux jours.
– Laisse-moi, répondit Letort avec accablement, tout m’est égal.
– Allons, allons, fais l’effort de te raser, fais-le pour les gens, pour les voisins.
– Je ne peux pas. Je ne peux vraiment pas. »
On le laissa. Il faisait pitié.
Gen Paul travaillait avec acharnement au portrait d’Adélaïde. Il l’avait recommencé onze fois et commençait à se montrer satisfait. Boquillard passait des heures dans l’atelier à le regarder peindre. Un jour qu’il contemplait le portrait en parlant tout bas et en comptant sur ses doigts, Paul lui demanda :
« Qu’est-ce que t’as à jouer du biniou ?
– Je fais des vers, répondit Boquillard.
– Il te manquait plus que ça. Toi qu’avais déjà le cassis en vacances, maintenant te voilà dans l’anémie.
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– Pardon ! Mes vers, à moi, c’est pas les vers à Richard Eutrope. »
Le cor anglais récita un de ses poèmes. Paul s’apprêtait à n’y rien comprendre, mais le poème était facilement intelligible.
« Ça a l’air moins tarte que j’aurais cru, convint-il. Je vas quand même prévenir Ferdinand. »
Paul sortit sur le pas de sa porte et siffla dans ses doigts. La tête de Céline apparut à une fenêtre de l’autre côté de l’avenue. Cinq minutes plus tard, il était dans l’atelier. Mis au fait, il prit un air sérieux, son air de médecin, et, après avoir tâté le pouls à Boquillard, dit en lui tapotant la joue :
« Ce sera peut-être rien, mais c’est quand même à surveiller. T’as des bonnes selles ? Et la nuit, comment que tu dors, la nuit ?
– Ça dépend. Y a des nuits, je fais qu’un somme. D’autres nuits, je ferme pas l’œil, mais c’est parce que j’écris des vers.
– Je vois ce que c’est : le tœnia métrophage
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avec résonances interglandulardes. Voilà mon traitement : trente alexandrins à la fin de chaque repas. Ton tœnia, tu l’auras à l’indigestion. Maintenant, sors-nous ta chansonnette. »
Le lendemain, au café Junot, Paul s’entretenait avec Adélaïde et lui demandait hypocritement des nouvelles du barbiflore.
« Je serais content de le revoir, dit-il. Moi, il me plaît bien, ton petit gigolmane. Je trouve qu’il fait gentil, distingué. Céline, lui, il dit qu’il a du talent comme ça. Il nous cause tout le temps de son intelligence, à Eutrope. Il me le disait encore ce matin. Richard Eutrope, il me disait, on sent tout de suite le mec qui en a dans la tronche.
– Ça, c’est vrai, approuva Adélaïde. Pour l’intelligence, il est là. Je comprends pas seulement la moitié de ce qu’il me dit.
– Et de l’éducation, et du sentiment. Qu’est-ce qu’il doit te filer, comme tendresse ?
– Pas tant que ça, tu sais. Remarque, j’ai rien à lui reprocher, mais quand même, je trouve...
– Allez, allez, pas de soupirs. À part ça, je suis
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en train de finir ton blase. Un fond vert amande, que je t’ai fait. Faudra que tu viennes voir. Tiens, dimanche matin, vers midi. Tu nous amèneras ton tordu. On sera tellement content de le voir ! »
Le dimanche suivant, en fin de matinée, l’atelier était bourré. Il y avait du monde jusque dans le ravin. Parmi les familiers de la maison comme Daragnès, Villebœuf, Le Vigan, Ralph Soupault, Fauchois, Louis Francis, Max Revol, Bourdat, Chervin, Jean Perrot, Boquillard, des visiteurs plus rares s’entassaient dans le boudoir, entre autres des hommes qui avaient des parapluies ou des têtes de cette forme curieuse qu’on voit aux gens de la rive gauche. On regardait avec un peu d’étonnement un monsieur à moustache blanche, assis sur un haut tabouret et qui tenait son chapeau à la main. C’était le ministre de l’Agriculture. Villebœuf, qui a toujours eu des relations un peu singulières, fut longtemps soupçonné de l’avoir introduit à la faveur de l’affluence. Mac-Orlan, qu’un hasard avait enlevé à Saint-Cyr-sur-Morin et déposé chez Paul, considérait l’atelier avec moins de rancune que d’attendrissement. Il se souvenait de
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l’avoir habité vingt-cinq ans plus tôt et d’y avoir vécu des jours difficiles. Avec Daragnès, il parlait du temps d’avant 1914 et des amis dispersés. Paul tassait les visiteurs, les emboîtait les uns dans les autres et sa voix s’élevait par-dessus le bruit des conversations :
« Vous asseyez pas sur le tuyau de poêle. Attention au ministre, il est pas solide. »
Le cor anglais regardait souvent sa montre et paraissait inquiet. Céline prédisait pour la fin de l’été des catastrophes, des guerres puantes, des famines, des coulées d’abcès monstrueux crevant sur le monde, et prenait le ministre à témoin :
« ... Ah ! ma vache, une drôle de biglouse, qu’on va se tailler, du cinéac à péripéties avec une belle fin bien amenée. Comment qu’on va l’avoir dans le train, ma vache, et sans se dérangemane... »
Le ministre de l’Agriculture était un peu surpris. Dans un moment d’accalmie relative, il se pencha sur Villebœuf pour lui dire :
« Curieux homme, ce M. Céline ! Mais
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pourquoi m’appelle-t-il toujours ‶ma vache″ ? »
Adélaïde et Richard Eutrope furent accueillis par une rumeur amicale. Céline présenta le barbiflard et le donna au ministre de l’Agriculture comme le plus grand poète de France. De toutes parts fusaient les approbations et les compliments. Richard Eutrope commençait à faire de la température. Des frissons couraient dans sa barbe. Au milieu de tous ces hommes, Adélaïde était un peu gênée et cherchait volontiers le regard du cor anglais, qui l’enveloppait avec dévotion. Des voix s’élevèrent pour réclamer au barbiflore la faveur de leur réciter un de ses poèmes. Il se défendait avec coquetterie. Adélaïde lui faisait signe de refuser, mais il ne voulait pas entendre. Déjà les vers lui coulaient dans la barbe. Au dernier assaut mené par Ferdinand, il ne résista plus.
– Puisque vous voulez bien m’en prier, je vais vous dire mon dernier poème.
« Je l’ai intitulé :
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