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Marcel Aymé · Chapitre 2 sur 12

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Fiançailles

 

Après le déjeuner, le marquis de Valoraine proposa une promenade dans le parc. Monseigneur d’Orviel, qui était podagre, ouvrit la marche en s’appuyant au bras de la marquise, une femme de trente ans, mince, l’air fragile et dans l’œil, par intermittences, un éclair funeste. Ils allaient lentement sous de nobles frondaisons où chantaient les oiseaux. Derrière eux, marchant du même pas, suivaient le marquis de Valoraine et son beau-père, le baron de Cappadoce, qui s’entretenaient d’un projet de loi fiscale sur les bénéfices des professions agricoles. Ils étaient tous deux du même âge, le beau-père petit, sec, monoclé, le gendre massif, ventru, rieur, et toutefois déférent. Ernestine Godin, filleule du prélat, marchait le plus souvent entre les deux couples de promeneurs, qui l’ennuyaient également, et parfois pressait le pas pour rattraper l’un ou ralentissait pour attendre l’autre. Elle

 

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pensait à un numéro de Cinérêve qui circulait clandestinement parmi les pensionnaires de l’école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus et, l’ennui aidant, elle s’attristait de ressembler aussi peu que possible à l’image que donnait Cinérêve de Michèle Morgan. Ernestine Godin avait en effet une forte poitrine, une croupe forte aussi, des mollets de catcheur et, dans un agréable visage rond, une bouche charnue et des yeux de gros velours noir, chargés de langueur.

Comme elle se trouvait marcher au côté de Monseigneur, Ernestine Godin s’arrêta, la poitrine cambrée, la fesse pareillement, et poussa un cri. À ses yeux venait de surgir, entre les branches d’un buisson de noisetiers, le buste d’un homme nu, coiffé d’un canotier. C’était un bel adolescent qui semblait avoir dix-sept ou dix-huit ans, au visage fin et timide. La marquise de Valoraine, elle aussi, s’était arrêtée, et tandis que sa main se crispait sur le bras du prélat, son visage devenait livide et ses narines se pinçaient.

« Mais qu’est-ce qui se passe ? interrogea le baron de Cappadoce qui venait donner du nez sur

 

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la soutane de l’évêque.

– Rien d’intéressant, répondit celui-ci. Retournons au château. »

Monseigneur entreprit en effet de retourner ; mais, lent à se mouvoir, il n’eut le temps que d’amorcer un demi-tour. Le jeune homme au canotier, ayant prestement contourné le buisson, apparaissait à tous les regards dans son entière nudité. De stupeur, Ernestine Godin s’écria encore un coup et Monseigneur avec elle et le baron aussi. C’est que le torse de l’adolescent, au lieu de reposer sur les assises qu’on aurait pu attendre, s’ajustait au corps d’un cheval gris pommelé, d’aspect robuste et plutôt rustique.

« Vade retro, Satanas ! » prononça l’évêque en traçant dans l’espace le signe de la croix.

Le jeune centaure, on le vit bien, n’était pas d’essence démoniaque, car au lieu de s’évanouir en fumée, il ôta son canotier qu’il fit tourner entre ses mains, l’air embarrassé, et baissant les yeux. Imberbe, les cheveux blonds et bouclés, il avait une charmante figure qu’Ernestine Godin considérait avec un intérêt déjà vif, tandis qu’une

 

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houle de tendresse lui soulevait la poitrine. Ne sachant pas encore certainement sur quel endroit du corps il fallait éviter de porter le regard, elle s’appliquait à ne voir que la figure et oubliait qu’il fût un centaure. Cependant, Monseigneur d’Orviel était dépité de ce que l’apparition ne se fût pas dissipée à son injonction. Aussi marqua-t-il un peu d’impatience à l’endroit de la marquise qui pesait à son bras et semblait près de s’évanouir, et il se secouait pour se libérer de son emprise. Le centaure continuait à tourner son chapeau sans oser lever les yeux. Le marquis de Valoraine, dont la face s’était empourprée, l’interpella d’une voix rude :

« Aristide, vous allez me faire le plaisir de regagner vos appartements, et au trot, n’est-ce pas ? »

À ces mots, le centaure rougit jusqu’aux oreilles, mais tout en gardant un maintien modeste, il s’avança vers le groupe et, s’arrêtant à trois pas du marquis, répondit :

« Papa, je vous demande pardon de la peine que je vais vous faire, mais vous me demandez là

 

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une chose impossible.

– Impossible ? Que voulez-vous dire ?

– Papa, je serais au désespoir de vous avoir fâché, mais comprenez-moi. Je ne veux plus vivre reclus. Je veux connaître le monde.

– Assez d’enfantillages, Aristide, et obéissez ! »

Aristide, l’air buté, regardait ses sabots de devant et ne bougeait pas. Le marquis, en épongeant la sueur qui perlait à son front, se tourna vers ses hôtes avec un sourire gêné. Monseigneur l’observait du coin de l’œil, la bouche légèrement pincée, l’air curieux et pourtant réservé. Le baron de Cappadoce, lui, regardait son gendre avec dureté.

« Alban, dit-il d’un ton froid, j’attends vos explications. »

Ayant prié Aristide de s’éloigner un moment, le marquis sembla quêter du regard auprès de sa femme aide et assistance, mais il n’obtint rien. Exsangue, l’œil terne, elle était incapable d’articuler seulement un son.

 

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« Mon cher beau-père, commença-t-il d’un ton faussement dégagé, j’aurais souhaité vous éviter de partager avec nous un pénible secret. Notre passage sur cette terre est si court ! Tout est vanité. La vie est une farce, une illusion, un passe-boule, un leurre, une lueur, un pleur, une peur, un tablier sans poches, un fablier mangé aux mites, un sablier...

– Au fait ! rugit le baron de Cappadoce.

– Eh bien, voilà ce qui s’est passé, mais n’attendez rien que de très simple. »

Le marquis s’accorda un temps de pause. Il attira sa femme contre lui, prit le visage livide entre ses grosses mains et lui sourit avec tendresse. Aristide s’était retiré auprès du buisson d’où il avait émergé tout à l’heure et regardait Ernestine Godin avec une curiosité ardente.

« En 1941, alors que vous résidiez à Ambert, de l’autre côté de la ligne de démarcation, Estelle a été enceinte. N’était-ce pas là un heureux événement ? Nous nous réjouissions d’une promesse qui venait égayer notre solitude. Vous savez ce qu’était notre existence pendant

 

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l’occupation. Séparés du monde, loin de tout, pas de voiture et, hélas ! pas de distractions, notre grande ressource était la lecture. Estelle, pour sa part, s’intéressa passionnément à l’antiquité grecque et à la mythologie. Qu’elle fût debout, au lit ou à table, elle n’arrêtait pour ainsi dire pas de lire des ouvrages sur la Grèce. La nuit, je l’entendais rêver des dieux, des Argonautes ou du jardin des Hespérides. Fatale obsession ! »

Le marquis, sur ces mots, hocha tristement le chef. Son beau-père se prit à ricaner et son monocle fulgura.

« Dites-moi, Alban, vous qui avez toujours aimé monter, je pense que la lecture n’était pas exactement votre seule ressource et que le soin de votre écurie vous occupait beaucoup.

– Mon écurie ? Elle avait été dispersée en 40 pendant la débâcle. Cléo, cette jument sans égale qu’à toute autre j’ai préférée, une bombe l’a tuée dans les brancards d’une voiture de réfugiés belges. Quand nous sommes rentrés au château, après l’armistice, je n’ai plus retrouvé que Rossignol, un cheval de trait que je possède

 

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d’ailleurs encore. Mais je crois que vous le connaissez ?

– Oui, oui, grogna le baron. Un gros gris pommelé avec une encolure ridicule. »

Sa colère tomba tout d’un coup et il devint pensif. Aristide, qui se tenait à l’écart auprès des noisetiers, continuait à fixer sur Ernestine Godin un regard fiévreux, et le soleil, à travers le feuillage, jouait sur sa robe pommelée.

« Quel joli temps ! fit observer Monseigneur. Il semble que, cette année, la nature soit en avance sur la saison.

– La nature nous réserve toujours des surprises, dit le baron de Cappadoce. Et pourtant, je ne m’étonne pas autrement de l’effet produit sur ma fille par le commerce des Grecs. Estelle a toujours été une sensitive. Elle se représente si vivement les choses qu’il lui a suffi d’imaginer un mythe prestigieux pour qu’aussitôt il commence à prendre corps dans ses entrailles. Aristide ! Venez embrasser votre grand-père ! »

Aristide accourut au petit trot et le baron lui

 

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donna tendrement l’accolade.

« Ce garçon-là est splendide ! un vrai Cappadoce ! Mais pourquoi diable m’avoir caché la naissance de cet enfant ? »

Tandis que le gendre analysait ses états d’âme et ceux de sa femme à la naissance de leur fils, la promenade reprit à travers le parc. Les grandes personnes allaient en avant, les jeunes gens suivaient, silencieux, à une dizaine de pas. Enveloppée par le regard d’Aristide, la filleule de Monseigneur avait les joues chaudes et l’émoi la faisait transpirer si abondamment qu’un lourd remugle d’aisselles montait aux narines du centaure. De temps à autre, elle tournait la tête pour jeter un coup d’œil furtif sur le prolongement équestre de son compagnon. Ce fut lui qui rompit le silence.

« J’aimerais bien vous voir, dit-il, à poil. »

Au sursaut qu’eut Ernestine, il crut comprendre que ses paroles manquaient d’à-propos et il s’en excusa poliment. Le marquis de Valoraine et le concierge du château, qui se partageaient le soin de son éducation, se

 

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montraient réservés sur certains chapitres.

« Papa s’est chargé de m’enseigner le latin, les mathématiques et l’histoire de France. Le concierge, lui, m’apprend à jardiner et à jouer de la flûte. Mais ni l’un ni l’autre ne me parlent des femmes. Les seules que je connaisse sont ma mère et l’épouse du concierge. Je trouve maman très jolie et je ne vous cache pas que je l’épouserais volontiers, mais elle m’a dit qu’il n’y fallait plus penser. La croupe de maman est d’ailleurs beaucoup moins belle que la vôtre. Je ne dis pas ça pour vous flatter et, en vérité, je n’imagine pas qu’une femme puisse être plus belle que vous. Quelle croupe ! ah ! quelle croupe ! »

Ernestine respirait avec oppression, elle avait de plus en plus chaud et son corsage collait à la peau de son dos. Tous ces compliments si évidemment sincères lui mettaient la tête à l’envers, lui faisaient passer dans la chair des ondes lourdes. Elle humait maintenant avec plaisir l’odeur de cheval que dégageait Aristide.

« Et moi, demanda-t-il, comment me trouvez-

 

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vous ?

– Vous êtes formidable ! dit-elle avec un accent qui ne pouvait tromper.

– Est-ce que vous êtes prête à m’épouser ? » demanda-t-il en ôtant son canotier.

Il lut dans ses yeux qu’elle y était prête et, l’attirant contre lui, la pressa sur son torse nu. Monseigneur d’Orviel, qui tournait la tête à ce moment-là, vit l’étreinte et le canotier du centaure, appliqué sur le fondement de sa filleule, de quoi il manifesta un vif mécontentement.

« Monsieur votre fils en prend vraiment trop à son aise, dit-il au marquis.

– Je reconnais mon sang, jubila le baron. Un Cappadoce n’a jamais boudé à l’amour.

– Aristide ! s’écria le marquis, lâchez mademoiselle Godin et venez ici. »

Aristide lâcha Ernestine, mais non pas aussitôt. Elle-même n’apporta du reste aucune hâte à se déprendre.

« À votre place, dit l’évêque avec humeur, voilà un centaure que je ferais couper sans plus

 

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tarder, car s’il reste entier, il vous attirera des ennuis.

– Monseigneur, répliqua le marquis, songez-vous bien que vous parlez de mon fils comme d’une simple bourrique et croyez-vous vraiment qu’on puisse, sur des apparences purement extérieures, traiter en cheval le fils d’un homme et d’une femme ?

– Mais nierez-vous qu’il y ait en lui une nature chevaline ? »

Là-dessus, le marquis demanda au prélat s’il pensait comme lui que le siège de l’âme fût dans la tête et, sinon, où il le plaçait. Monseigneur répliqua, comme il fallait, que l’âme étant immatérielle, il était vain de vouloir lui assigner un siège dans le corps et plus généralement dans l’espace.

« Voulez-vous dire que mon âme n’est ni en moi ni ailleurs et qu’elle n’est nulle part ?

– La question n’est pas là, répondit l’évêque, qui se tourna à sa filleule. Eh bien, Ernestine, qu’avez-vous à me dire ? »

 

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Ernestine Godin et son centaure, la main dans la main et les yeux dans les yeux, arrivaient auprès du groupe d’un pas nonchalant. À la question de son parrain, la jeune fille n’osa répondre, mais, se sentant coupable, retira la main qu’elle avait abandonnée.

« Aristide, dit le père, votre conduite n’est pas celle d’un jeune homme bien élevé. Vous venez de manquer de respect à mademoiselle Godin et vous l’avez gravement offensée, ainsi d’ailleurs que Monseigneur son parrain. Vous allez donc leur faire des excuses.

– Voyons, Alban, murmura le baron en donnant du coude à son gendre, fichez-lui la paix, à ce garçon ! Que diantre, il faut bien que jeunesse se passe !

– Turlututu ! J’entends qu’il présente ses excuses. »

Aristide vint se planter devant son père et répondit avec autant de franchise que de modération :

« Si j’ai offensé quelqu’un, je suis tout prêt à

 

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m’en excuser, mais quant à mademoiselle Godin, je ne vois vraiment rien à me reprocher. Au moment où vous m’avez interpellé, alors qu’elle était dans mes bras et que je sentais, à travers sa robe, ses beaux gros seins s’écraser doucement sur mon torse, je venais de la complimenter de sa croupe, en quoi je suis sûr de ne l’avoir pas offensée, car il est bien vrai que mademoiselle en a une fort belle. Regardez, papa, quelle admirable paire de fesses ! Pleines, rebondies, élastiques ! N’est-ce pas un ravissement pour l’œil ? Je disais même que les fesses de maman, pour lesquelles je me suis toujours senti du goût, n’ont pas à beaucoup près la splendeur et l’importance de celles d’Ernestine. Pardonnez-moi, maman. »

Aristide sourit gentiment à sa mère et, portant ses regards sur les rondeurs d’Ernestine, s’abîma un moment en contemplation. Monseigneur, qui avait écouté avec impatience les explications d’Aristide, se haussa vers l’oreille du marquis pour lui dire à mi-voix :

« C’est bien ce que je disais tout à l’heure et ses propos me confirment dans mon opinion.

 

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Chez lui, la nature chevaline l’emporte infiniment sur l’humaine, si tant est qu’il ait une nature humaine. Vous l’avez entendu, il parle avec la candeur d’une pauvre créature privée de la plus obscure conscience du péché. Voilà bien le signe de l’animalité.

– Est-ce qu’on sait ? dit le marquis. N’oubliez pas qu’Aristide est encore un enfant. Il vient d’avoir neuf ans.

– En tout cas, il a la taille et la raison d’un adulte, ce qui s’explique par le fait que chez les chevaux, la croissance est beaucoup plus rapide que chez l’homme. Cela seul suffit à établir que la nature de votre fils...

– Mon fils est bien comme il est ! coupa le marquis de Valoraine. Et il semble d’ailleurs que votre filleule soit de mon avis. »

En effet, pendant que ces propos s’échangeaient à mi-voix, Ernestine Godin, les yeux noyés et la bouche en fleur, laissait assez paraître son émoi, et à supposer qu’elle s’interrogeât sur la nature chevaline d’Aristide, elle n’avait pas l’air de s’en effrayer autrement.

 

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« Permettez, dit le centaure en s’adressant à ses parents, que je vous parle à cœur ouvert. J’éprouve un sentiment tendre et loyal pour la croupe de mademoiselle Godin, et comme j’ai été assez heureux pour ne pas lui déplaire, nous avons décidé de nous marier le plus tôt possible. Je pense que ni vous ni Monseigneur n’y trouverez à redire. En quoi cette union pourrait-elle vous gêner ? »

Passé le premier moment de surprise, ce projet d’union entre Ernestine et le centaure ne parut pas absolument déraisonnable. Monseigneur d’Orviel n’était pas fâché de pouvoir caser une filleule dont l’avenir lui causait d’assez vives inquiétudes. Orpheline sans nom et sans fortune, elle n’avait jamais montré aucun goût pour l’étude et depuis cinq ans traînait en queue de classe à l’école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus. Mais le pire était peut-être cette grosse santé qui la disposait à considérer la vie avec un redoutable appétit. Ce jeune centaure, après tout comte de Valoraine, était un parti inespéré. De son côté, le marquis envisageait ce mariage sans aucun déplaisir, car il lui tardait de déposer le fardeau

 

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des responsabilités qu’il assumait à l’endroit d’un fils un peu singulier. Pour la marquise, heureusement remise de sa frayeur, elle considérait le couple d’un regard attendri.

« Évidemment, le comte est très jeune, fit observer Monseigneur.

– S’il n’y avait que ça ! gronda le baron. Pendant la guerre des Albigeois, Jean III de Cappadoce avait tout juste l’âge d’Aristide lorsqu’il prit femme dans la maison des comtes de Toulouse.

– J’obtiendrais probablement une dispense de l’Église, mais elle ne servirait à rien si nous devions échouer à marier ces enfants à la mairie.

– De ce côté-là, je pourrai peut-être arranger les choses, dit le marquis. En 40, l’incendie a détruit la mairie et le registre de l’état civil. »

Le marquis laissa entendre que la complicité du maire lui était acquise et qu’il serait aisé de vieillir Aristide de quelques années. Monseigneur ne dit rien qui laissât supposer qu’il désapprouvait ou non ces tripatouillages de dates

 

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et enchaîna sur le trousseau d’Ernestine, dont il voulait faire les frais.

On en était presque à arrêter la date du mariage lorsque le baron de Cappadoce, qui ne cessait de hausser les épaules en ronchonnant dans son faux col, dit à Aristide :

« Mon enfant, faites donc faire à mademoiselle Godin une petite chevauchée dans le parc. Vous avez besoin de vous dégourdir les jambes. »

Aristide ne se fit pas prier et fléchit les jambes devant Ernestine pour qu’elle pût monter sans l’aide de personne. Ayant relevé sa jupe au genou, elle crut avoir assez fait, mais une fois à califourchon sur son fiancé, elle se trouva découverte jusqu’au haut des cuisses, ce que voyant, Monseigneur, et tandis qu’elle éclatait d’un grand rire déjà échauffé, fut pris d’une inquiétude qu’il n’osa pas dire. Lorsque le couple eut disparu au tournant de l’allée, le baron, frémissant de colère, se tourna contre son gendre :

« Ce mariage est inadmissible. Je reconnais

 

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que la filleule de Monseigneur est charmante, mais mon petit-fils ne peut pas épouser une demoiselle Godin et je ne comprends même pas, Alban, comment vous avez pu vous arrêter seulement une minute à l’idée de cette mésalliance. Aristide est bien jeune pour songer à prendre femme, mais si vous tenez absolument à le marier, il ne manque pas de jeunes filles bien nées auxquelles ce garçon puisse prétendre.

– Vous oubliez qu’Aristide est d’une conformation assez particulière.

– Et après ? Ce n’est pas ce qui l’empêche d’être beau. A-t-il déjà rencontré beaucoup de jeunes filles ?

– Non, puisque mademoiselle Godin est la première.

– Vous voyez bien. La première qui l’a vu s’est éprise de lui sur-le-champ et vous en êtes à douter qu’il puisse se faire aimer d’une jeune fille de notre monde. »

La marquise objecta que si les filles s’éprennent facilement d’un centaure, leurs

 

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parents ne le voient pas avec les mêmes yeux et qu’ils n’hésiteraient pas, le cas échéant, à l’éconduire, peut-être même à coups d’étrivières. Puisqu’on avait la chance qu’Ernestine Godin fût orpheline, il convenait de ne pas la laisser passer. De son côté, l’évêque fit valoir qu’au siècle du socialisme, le préjugé de la naissance était indéfendable et, au surplus, antichrétien. Le baron, loin de se laisser entamer, déclara que si son petit-fils épousait la Godin, il ne le reverrait de sa vie. Comme le prélat semblait s’inquiéter de cette irréductible opposition, le marquis de Valoraine l’apaisa d’un clin d’œil et, dès qu’il en eut l’occasion, l’assura qu’on saurait se passer du consentement du grand-père.

Pendant cette dispute, Ernestine chevauchait son fiancé sous les grands arbres du parc et ils devisaient tendrement :

« Je trouve, disait Aristide, qu’il est doux d’être fiancés et doux de sentir vos cuisses me serrer les flancs. J’éprouve dans la région du ventre une sensation de chaleur qui se propage dans tout le corps et jusqu’à la tête. Papa me

 

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parle souvent de l’âme, mais je n’ai jamais ressenti aussi vivement que j’en avais une. Et vous ?

– Ah ! il me semble, dit Ernestine, m’envoler vers la voûte étoilée sur les ailes d’azur du bonheur. Et mon âme, je la vois comme une bulle irisée bondissant dans la douceur de l’air printanier.

– Vraiment ? C’est curieux. La mienne, je ne la vois pas, mais je la sens dans mon corps et, comme je viens de vous le dire, principalement dans la région du ventre. Serrez-moi très fort avec vos cuisses. Ah ! vous me faites du bien. Quelle chaleur dans mon ventre !

– Dans le mien aussi », murmura Ernestine.

En parlant, ils avaient atteint le mur de clôture du parc et, après l’avoir longé un moment, ils arrivèrent à un portail fermé par une grille. C’était une sortie sur les champs, apparemment réservée aux charrois, mais qui n’était plus utilisée. À travers les barreaux de la grille, le centaure, silencieux, découvrait le monde et ce qu’il en pouvait voir lui sembla si beau qu’il en

 

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eut les larmes aux yeux. Les champs, les prés, les bois, les vallonnements se déroulaient en étendues profondes, et à l’horizon, la terre se perdait dans le ciel. La grille était fermée à clé, mais Aristide, se servant d’un gros morceau de bois comme d’un bélier, eut bientôt fait sauter la serrure.

« Ernestine, dit-il lorsqu’ils eurent franchi le portail, je suis libre et vous êtes sur mon dos. Je n’avais pas imaginé un bonheur aussi pur, une ivresse aussi chantante. Mon âme est, comme la vôtre, une bulle irisée, je le vois bien à présent. Et je ne sais pas ce qui, tout à l’heure, à propos d’amour, m’a poussé à vous parler de mon ventre. C’est absurde et, il me semble, inconvenant. La vérité est que mon amour est une autre bulle irisée. Et peut-être bien que mon âme et mon amour ne sont qu’une seule bulle irisée qui monte vers le ciel.

– Tant mieux ! » dit Ernestine.

Le centaure s’éloigna du portail et marcha par les champs et par les prés en tenant à sa cavalière des propos tendres et délicats. Comme ils se

 

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disposaient à traverser une route, arriva un gendarme à bicyclette, qui, à la vue de cet être moitié homme, moitié cheval et coiffé d’un canotier, eut le sentiment qu’on se moquait de l’autorité.

« Où allez-vous ? demanda-t-il agressivement, après avoir mis pied à terre.

– Nous allons de par le monde, répondit Aristide, sans but et sans nécessité, pour le plaisir de mesurer, en tournant la tête, le chemin qu’aura parcouru notre amour. Nous suivent ou nous précèdent deux bulles irisées qui sont déjà jumelles.

– Vous avez des papiers ?

– Non, dit Aristide, qui entendait mal la question du gendarme. Vous avez besoin de papier ?

– Je vous avertis que je ne plaisante pas. Et d’abord, je vous dresse procès-verbal pour attentat à la pudeur publique.

– Vos paroles m’inquiètent, mais je ne suis pas sûr d’en saisir le sens. Qu’est-ce au juste que

 

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cette pudeur publique ?

– Ne faites pas l’imbécile. Vous savez très bien que la loi interdit à un homme de s’exposer tout nu à la vue des passants. Allez, suivez-moi à la gendarmerie. »

Aristide, sérieusement alarmé, voyait se projeter l’ombre de la loi sur l’existence libre à laquelle il avait longtemps rêvé.

« Mais, dit-il, non sans éprouver un sentiment d’humiliation, je ne suis pas un homme, je suis un cheval. »

Démonté, le gendarme fit un effort de réflexion, mais se sentit dépassé et poursuivit sa route après avoir parcouru le centaure d’un regard soupçonneux et réprobateur. De son côté, Aristide se remit en marche, pensif, la tête basse, et semblant oublier qu’il portait ses amours sur son dos, car il restait silencieux. Son attitude finit par inquiéter Ernestine, qui lui demanda s’il était sûr de l’aimer vraiment.

« Plus que tout au monde, lui répondit-il, et j’en suis si sûr que je ne pense même pas à vous

 

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le dire. »

Comme ils débouchaient d’un sentier, au détour d’une haie, ils virent une jument qui paissait dans un pré entouré d’une clôture, de bois peint en blanc. Tandis qu’Ernestine se cramponnait à son torse, il fit un temps de galop pour aller voir la bête de plus près. C’était une jolie jument alezane aux formes élégantes. Elle vint à la barrière blanche avec une coquetterie nonchalante, mais en arrivant près du centaure, elle ne put dissimuler une certaine agitation qui se traduisit d’abord par des hennissements, puis par une danse des quatre pieds. Comme elle se cabrait, Aristide, qui semblait avoir perdu tout sang-froid, se cabra aussi et, sans égard à sa fiancée qu’il venait ainsi de jeter à bas, se mit à galoper auprès de la jument, dont il était toutefois séparé par la barrière.

« Aristide ! appela Ernestine de toute sa ferveur. Aristide ! mon amour ! mon âme irisée ! ma bulle sœur ! »

Mais Aristide ne s’arrêta que pour ouvrir un portillon et donner passage à la jument, avec

 

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laquelle il reprit le galop en direction de la forêt. Ernestine Godin rentra au château, où elle conta sa mésaventure en pleurant. Le baron de Cappadoce ne cacha pas sa satisfaction, mais s’inquiéta de savoir si la jument d’Aristide était d’un sang pur.

« Ah ! j’avais bien raison ! soupira Monseigneur avec amertume. Ce qui vient de se passer atteste la nature foncièrement chevaline du jeune comte.

– Mais non, protesta la marquise en rougissant, ce n’est pas une preuve.

– Peut-être, en effet, accorda rêveusement le prélat. En tout cas, il vient de se conduire comme un cochon. »

Là-dessus, les sanglots de la malheureuse Ernestine redoublant, le marquis de Valoraine lui tapota la joue et dit pour la consoler :

« Calmez-vous, mon enfant. Ce n’est peut-être qu’un caprice, une passade. Je suis sûr qu’il vous reviendra. »

 

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Mais à l’heure qu’il est, voilà plus de sept semaines qu’Aristide a disparu. Ernestine Godin est rentrée à l’école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus et nul ne sait ce qu’est devenu le centaure, non plus que la jument alezane dont le propriétaire est furieux.

 

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