En arrière
Rechute
Bertrand d’Alleaume m’a embrassée derrière la porte du petit bureau. Sa main gauche a glissé sur ma joue en écartant une boucle de mes cheveux et j’ai fermé les yeux. Il m’a semblé quitter la terre. Je me suis sentie aspirée tout entière et délivrée, accomplie, comme si mes émois de jeune fille et de petite fille, les longues années d’implorations secrètes, de rancunes, de tristesses-ardentes, de curiosités sournoises, avaient enfin abouti à ce grand bonheur. Il m’a dit : « Josette, je vous aime. » Et il m’a demandé si je l’aimais. J’ai répondu oui.
Maman et Pierre se sont annoncés en claquant une porte et en toussant. Nous nous sommes replongés dans l’album des photos de famille. La conversation s’est fixée un moment sur les attributions d’essence, puis sur le fameux projet de loi. Papa est arrivé du Palais vers sept heures
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et demie. Comme toujours, en présence de Bertrand d’Alleaume, il s’est montré très gentil avec moi, affectueux, enjoué. Mes parents avaient un grand désir de me voir comtesse, ils auraient voulu encourager Bertrand à se déclarer, lui faire entendre qu’il avait la partie belle, et ils trahissaient si visiblement leur impatience que j’en ai été souvent très gênée. Pierre, lui, n’était pas tout à fait dans les mêmes dispositions. Il n’approuvait pas qu’on jetât sa sœur à la tête « d’un grand crétin qui ne serait jamais qu’un avocat sans talent ». Toutefois, après avoir donné son opinion en famille, et comme il me savait très éprise, il acceptait de se tenir à une neutralité bienveillante.
On n’attendait plus que grand-mère pour passer à table. Elle est entrée dans le salon sans avoir pris le temps d’ôter son toquet à plume et s’est écriée en brandissant son sac et son parapluie :
« J’ai trente-quatre ans ! J’ai trente-quatre ans !
– Ne vous emballez pas, lui a dit papa. J’ai eu
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des tuyaux cet après-midi et il est à peu près certain que la loi ne passera pas. Les communistes sont naturellement contre, puisqu’il s’agit d’une initiative gouvernementale. Et chez les socialistes et les M.R.P., comme le projet de loi n’engage pas la politique des partis, l’unanimité est loin d’être faite. »
Au cours du dîner, il a été longuement parlé de ce projet de loi visant à instituer l’année de vingt-quatre mois. À plusieurs reprises, grand-mère, qui paraissait surexcitée, s’est attrapée avec papa. Les réflexions de Bertrand d’Alleaume, tant sur le projet de loi que sur la situation économique du pays, ont produit sur mes parents une impression profonde. J’ai cru comprendre qu’il avait des opinions politiques avancées et qu’il s’intéressait au sort des classes laborieuses, de quoi papa avait l’air particulièrement ravi. Au reste, je n’étais guère à la conversation. Les paroles de Bertrand m’étaient surtout une musique. Je m’étonnais qu’il eût gardé la tête aussi sûre et qu’il pût s’exprimer avec cette lucidité et cet à-propos. Pour moi, j’étais toute à notre amour. Je regardais mon Bertrand avec une
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ferveur qui devait me donner l’air bête, et quand son regard s’arrêtait sur le mien, il me semblait bondir au plus doux du ciel. Il avait le nez grand et osseux, une toute petite bouche en forme d’o, un menton menu et, quoiqu’il eût à peine vingt-sept ans, un front dégarni très haut. Je le trouvais beau. Je pensais à son corps que j’imaginais, je ne sais pourquoi, couvert d’une épaisse toison noire, principalement sur le torse, et l’idée d’un contact avec cette chair velue m’emplissait d’un trouble délicieux où il entrait un peu d’horreur.
Après dîner, il a fait sa demande en mariage. Grand-mère et maman ont versé des larmes d’attendrissement. Pierre, qui faisait l’effort d’être aimable, m’a paru un peu triste. Papa, lui, a prononcé des paroles émues et, m’ayant baisée au front, s’est essuyé les yeux comme à la dérobée, non sans s’assurer qu’il était vu de tout le monde. Je me suis sentie moins heureuse. Maintenant que la famille y était en tiers, notre amour me semblait s’être alourdi. L’impression a d’ailleurs été passagère. Avant le départ de Bertrand, nous nous sommes trouvés encore une fois en tête à tête dans le petit bureau. Fougueusement, il m’a
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prise aux reins, m’a collée contre lui et a mis sa langue dans ma bouche. Par ma cousine Andrée, qui a mené une vie de jeune fille beaucoup plus libre que la mienne, je savais que cela se faisait, mais j’étais loin d’imaginer une sensation aussi brûlante.
La journée du lendemain a été la plus belle de ma vie. Retrouverai-je jamais cet état de grâce, cet envol de l’âme et de l’être tout entier, cette suave douceur de me sentir portée par la vie ? Dans la matinée, j’ai reçu des fleurs que Bertrand m’envoyait. Il m’a téléphoné un peu avant midi. « Josette, m’a-t-il dit, je vous adore. » Il m’a appelée sa chérie, son doux amour, son trésor, sa petite fiancée bien-aimée. Et il m’a dit qu’il croyait vivre un rêve merveilleux. Moi, je tremblais un peu au bout du fil. Je lui disais : « Moi aussi, Bertrand. » J’étais gênée parce que les bonnes pouvaient m’entendre, et sans doute écoutaient-elles. Tout de même, je lui ai dit d’une voix un peu étranglée : « Bertrand, vous êtes mon chéri. » Enfin, il m’a proposé de venir me prendre dans l’après-midi, vers cinq heures, pour faire une promenade au bois, si maman voulait
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bien l’y autoriser.
Ce jour-là, le déjeuner de midi a connu une animation à laquelle j’étais seule à ne pas participer. Mes parents eux-mêmes étaient dans un état d’exaltation que rien ne paraissait expliquer. Pierre les considérait avec une curiosité un peu soucieuse. Pour grand-mère, elle se dépensait en gesticulations, en glapissements, et sa nervosité confinait au délire. Vers le milieu du repas, elle a téléphoné à une amie dont le gendre était député. On l’entendait crier : « Allô ! Il faut absolument voter la loi des vingt-quatre. C’est une occasion unique de remonter le moral des Français !... » Elle est revenue à la salle à manger avec des yeux de folle. Selon les informations qu’elle venait de recueillir, le vote de la loi des vingt-quatre devenait de moins en moins probable. Cette nouvelle, qui lui semblait désastreuse, m’a laissée tout aussi indifférente que s’il s’était agi d’un changement de ministère. Comment n’ai-je pas senti, même confusément, la menace que recélait cette journée ? Mon amour aurait dû m’avertir. Il est vrai que personne ne comprenait la portée véritable de l’événement qui
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se préparait. Si ardemment qu’elle souhaitât de voir passer la loi des vingt-quatre, grand-mère n’en escomptait aucun avantage réel.
Bertrand est venu me prendre à cinq heures. J’avais mis mon tailleur citron, bordé de fourrure blanche, sur lequel il s’est extasié. Nous avons suivi l’avenue de Saint-Cloud et dépassé les lacs pour nous enfoncer dans le sous-bois. Le temps était très beau, presque d’été, mais les feuillages avaient encore leurs plus tendres couleurs. Il m’a dit des choses exquises, délicates, en m’appelant des plus doux noms. Sa voix, un peu sourde, qui semblait voilée par l’émotion, avait parfois des inflexions bouleversantes. Les promeneurs devenaient plus rares à mesure que nous nous éloignions des lacs. Confiante, j’ai voulu à mon tour lui représenter le grand bonheur qui était en moi depuis la veille. Quand les mots me manquaient, il se penchait sur mon visage et il m’embrassait. Quittant une allée tranquille, nous avons marché sous les arbres et fini par nous arrêter au plus épais du bois. Là, il m’a embrassée très longuement. Il m’a ensuite expliqué ce que représentait l’amour à ses yeux :
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avant tout, une union des âmes, mais aussi une union des corps. Il a introduit sa main sous ma blouse, il m’a pris les seins l’un après l’autre et il a voulu les voir. Il m’a embrassée encore. S’il l’avait voulu, je me serais donnée à lui, mais il ne l’a pas demandé.
Le soir, au dîner, contrairement à ce que je redoutais, personne ne m’a parlé de ma promenade avec Bertrand. Papa, retenu au Palais, avait téléphoné de ne pas l’attendre. La conversation a encore roulé sur la loi des vingt-quatre. Les débats avaient commencé à la Chambre dans l’après-midi. Un orateur communiste avait dénoncé ce qu’il considérait relativement à la situation économique, comme une manœuvre de diversion ne pouvant avoir d’autre résultat que celui de consoler quelques vieilles coquettes. Grand-mère fulminait contre les communistes. Vers la fin du dîner, ayant passé plusieurs coups de téléphone, sa fébrilité, son exaspération devinrent telles que maman et Pierre en eurent de l’inquiétude.
« Voyons, grand-mère, à quoi bon te faire tant
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de mauvais sang ? lui a dit Pierre. Si le gouvernement décrète que les années sont de vingt-quatre mois, tu seras en droit de proclamer que tu as trente-quatre ans. Et après ? Au fond, il n’y aura rien de changé.
– On a tout de même l’âge qu’on paraît, appuya maman.
– Non, répliqua grand-mère, on a l’âge qu’on a. »
Le repas terminé, je me suis retirée dans ma chambre. Longtemps, je suis restée assise sur mon lit à lire des vers de Paul Géraldy. Que c’est beau ! En me déshabillant, j’ai regardé mon corps dans la glace et, heureuse d’une certitude, je lui ai souri.
Le lendemain matin, à travers mon sommeil, j’ai perçu comme une rumeur dans la maison. Mes yeux s’entrouvraient à peine lorsque mes parents sont entrés dans la chambre. J’ai tout de suite reconnu papa. En dépit de ses cheveux noirs, de sa moustache noire et bien qu’il flottât dans son complet, il avait en somme peu changé et ne paraissait pas beaucoup plus jeune que la
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veille. Mais maman était transformée, et j’ai hésité à la retrouver dans cette jeune femme de vingt-deux ans, au visage frais, qui me tendait les bras. Grand-mère est entrée à son tour en dansant, avec un joli rire jeune, et m’a dit : « Vois ta petite grand-mère de trente-quatre ans, ma chérie. » C’est elle qui m’a le plus étonnée. Grande, mince, la démarche souple, elle était très belle et, à première vue, rien, ni dans ses traits ni dans les proportions de son corps, ne rappelait la vieille dame que son accoutrement, son maquillage, son souci de paraître encore rendaient un peu ridicule. Je n’avais pas eu le temps de réfléchir que tous trois se pressaient à mon chevet, m’embrassant et m’ahurissant de leurs bavardages. Maman m’appelait son bébé joli, grand-mère sa toute petite petite-fille. Et moi, de sentir et de voir mes mains si menues dans les leurs, la vérité m’est apparue tout à coup. J’ai poussé un cri d’horreur et j’ai fondu en larmes. De plus belle, ils m’ont embrassée, caressée, en riant et en s’efforçant de me faire partager leur allégresse.
« Si mon bébé pleure, j’appelle le grand loup méchant », disait maman. Et papa : « Comme tu
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dois être contente ! C’est si charmant d’être une vraie petite fille ! » Leur enjouement m’était odieux, j’enrageais d’entendre leurs sottises. J’aurais voulu les écarter, les chasser d’auprès de mon lit, mais, en face de ces grandes personnes, je n’étais qu’une fillette de neuf ans que ses larmes ne protégeaient pas. Enfin, Pierre est arrivé, Pierre, un petit garçon de douze ans, que j’ai reconnu sans peine pour l’avoir vu tel autrefois. Son visage était triste et sévère. Il s’est approché, a tiré maman en arrière et s’est adressé aux grandes personnes d’une voix enfantine, mais résolue.
« Laissez Josette tranquille, vous l’embêtez. Elle n’a pas plus envie de rire que moi. Laissez-nous.
– Pierrot, a dit ma mère, mon petit bambin chéri...
– Ah ! non ! surtout pas de bambin chéri. Allez-vous-en. »
Les grandes personnes se sont retirées avec des sourires indulgents. Pierre s’est assis sur mon lit et nous avons pleuré.
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« Est-ce que tu crois que Bertrand d’Alleaume va m’aimer encore ? lui ai-je demandé.
– Je ne sais pas. J’espère. Il doit avoir treize ans ?
– C’est vrai, je n’y pensais pas. Treize ans et moi neuf. La différence n’est pas si grande, hein ? »
Pierre m’a regardée avec un air de tendresse inquiète qui m’a fait peur.
« Après tout, pourquoi ne t’aimerait-il pas ? Il y a des situations plus désespérées que la tienne. »
Il m’a confié qu’il était épris d’une femme de trente-quatre ans, qui devait en avoir dix-sept à présent. La veille, ils étaient allés ensemble au cinéma et ils s’étaient embrassés dans le noir.
« Maintenant, c’est fichu. Un gosse de douze ans, ça n’a plus d’intérêt pour elle. Du reste, tout est changé. Elle avait un mari âgé, avec barbe grise et rhumatismes. Maintenant qu’il est jeune et peut-être beau, sûrement qu’elle va s’intéresser à lui.
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– Quand même, tu devrais essayer.
– Pour qu’elle me rie au nez ? Non, je ne veux pas la revoir ou, plutôt, je ne veux pas qu’elle me revoie. Je ne dois pas oublier qu’elle est une grande personne et moi un enfant : une espèce intermédiaire entre l’homme et l’animal domestique, une espèce qu’on est tenu de ne jamais prendre au sérieux, qu’on peut réduire au silence, injurier, gifler et qui n’a même pas le droit d’avoir en tête d’autres pensées que celles qu’on lui prête. Heureux âge ! comme disait papa, ce vieux melon, ce vieux crétin de papa, borné par sa réussite, son honorabilité et sa réputation de grand avocat. Il a beau avoir trente ans de moins, je t’assure qu’il n’a pas changé. Tu crois peut-être que ce qui le réjouit, dans l’aventure, c’est d’avoir retrouvé sa jeunesse ? Il n’y pense même pas. Toute sa joie, c’est de se dire qu’à vingt-neuf ans il est un maître du barreau, un homme arrivé, officier de la Légion d’honneur. Et ce qui finit de le rendre heureux, c’est de me retrouver enfant, de sentir qu’il me tient de nouveau à sa merci. Tout à l’heure, il m’a embrassé et il a dit en me regardant avec l’air
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attendri d’un ogre qui s’apprête à bien déjeuner : « Cher petit, te voilà revenu à l’âge des jeux innocents et des jolis rêves bleus. » Le salaud ! Oser me dire ça ! Et pendant qu’il me parlait, je voyais briller dans ses yeux une lueur de triomphe et de méchanceté. Lui-même a compris que je le devinais. Il a paru gêné et mécontent. Je suis sûr qu’avant une semaine, il aura trouvé un prétexte pour me flanquer une paire de claques.
« Tu exagères et tu te rends plus malheureux encore. Je suis sûre que papa t’aime bien.
– C’est entendu, nos parents nous adorent. Ce n’est pas ce qui les empêchera d’être des tortionnaires sadiques.
– La colère te rend injuste. Tortionnaires sadiques !
– Tu me trouves injuste, Josette ! Tu as la mémoire courte, mais moi, je n’ai pas oublié les années d’enfance, qui ont été des siècles d’attente, de désespoirs, d’élans toujours condamnés. Et les bons parents, sournois, attentifs, retors, qui entrouvraient devant nous un monde défendu auquel il fallait faire semblant de
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ne rien entendre, de ne rien voir. Et les lectures. Et les conversations que nous étions censés ne pas comprendre. Et les soirs de réception, bouclés dans nos chambres. Rappelle-toi tout. Rappelle-toi le petit pré fleuri de Vilainville. Même loin des parents, on était muré dans cette misérable enfance. »
Je me suis souvenue de Vilainville, de mes lourds chagrins de petite fille, quand je sanglotais, couchée dans les fleurs du petit pré pour moi si plein d’enchantements et où j’étais pourtant comme une ombre en quête de son corps. J’ai senti mon cœur se serrer, mais un autre souvenir, celui de ma promenade au bois avec Bertrand d’Alleaume, est venu dissiper l’amertume de cette évocation et j’ai souri. Mon frère m’a regardée avec étonnement et peut-être commisération.
« Recommencer les années d’enfance, ai-je dit, c’est dur. Tout de même, ce ne sera pas comme autrefois. Nos parents ne pourront pas oublier que tu as eu, toi, vingt-quatre ans et moi dix-huit. Maman ne pourra pas non plus
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m’empêcher de sortir avec mon fiancé. Même en admettant qu’elle nous surveille un peu, il faudra bien qu’elle m’accorde un minimum de liberté et, tu sais, je ne serai pas assez bête pour n’en pas profiter. Je ne demanderai à personne la permission de faire l’amour avec Bertrand. Tu m’approuves, Pierre ? »
À cet instant, on a frappé à la porte. C’était Marguerite, la vieille bonne qui servait chez nous depuis la naissance de Pierre, après avoir déjà servi chez grand-mère. Rajeunie de trente ans, elle n’avait guère embelli. Malgré son affection pour nous, la perspective d’une nouvelle vie de servitude l’affligeait.
« Quand on a derrière soi une existence de travail, la mort ne fait pas peur, on y pense comme à une chose bien gagnée. Mais refaire ce qui a été fait, est-ce que ça ressemble à quelque chose ? Vous ne me direz pas que si on était gouverné, il arriverait des choses pareilles ! »
Comme autrefois, elle m’a prise dans ses bras pour me lever et s’est indignée de mon âge et de mon format.
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« Toi qui étais si belle, ma pauvre chérie ! Grande, des jambes, une poitrine, et jolie, et maintenant... Ah ! pauvre poulet, maintenant ! Voilà ce que les lois font d’une belle jeune fille et moi qui me suis donné tant de mal ! Comme si c’était drôle d’avoir neuf ans, jamais sûre de rien, ni de ce qu’on est, ni de ce qu’on sait et comme à la porte de l’amour ! Et ton fiancé, à propos ? »
Marguerite m’a emportée dans ses bras. En passant devant le miroir, j’ai eu un saisissement et j’ai encore fondu en larmes. Je ne sais pas pourquoi je m’étais figuré qu’en dépit de ma petite taille, quelque chose en moi devait subsister de la jeune fille que j’étais hier. Il n’en restait rien et j’étais bien vraiment une fillette de neuf ans, plutôt petite pour mon âge et maigrichonne.
Avant de faire ma toilette, j’ai voulu téléphoner à Bertrand, qui n’était pas chez lui. Maman était déjà sortie, sans se soucier de savoir comment je m’habillerais. Heureusement, Marguerite, qui avait déjà trouvé chez les concierges de quoi vêtir mon frère, a découvert
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dans la naphtaline une de mes robes de petite fille. Dans l’appartement, j’ai eu la surprise de me trouver nez à nez avec une gamine de mon âge, que je n’ai pas reconnue d’abord. C’était Anna, la petite bonne engagée par maman l’année dernière. Nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre, et pleurs encore. Elle était affublée d’une robe retaillée en hâte et cousue à gros points. Elle venait de voir son amoureux, un mécanicien du garage voisin, qui avait trente-six ans la veille et dix-huit du matin. Il avait eu un accès de fou rire en la retrouvant ainsi réduite à son nouveau format. Comme elle se disposait à l’embrasser, il s’était dérobé, alléguant qu’il n’était pas un satyre, et avait voulu lui donner vingt francs pour s’acheter des bonbons. J’ai été d’abord alarmée par la confidence d’Anna. À la réflexion, l’âge de Bertrand m’a un peu rassurée.
À midi, papa a ramené à déjeuner un vieil homme de soixante-dix ans, pour lequel il avait plaidé autrefois. C’était un Belge de passage à Paris et, en sa qualité d’étranger non domicilié en France, il n’était pas touché par la loi des vingt-quatre. En présence de ce pauvre vieillard torturé
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par le regret, les grandes personnes de la famille ont été d’une gaieté cruelle et indécente, se réjouissant et félicitant bruyamment de leur jeunesse retrouvée. En outre, grand-mère s’est montrée avec lui d’une coquetterie provocante, simplement pour s’amuser. Remarqué, et Pierre aussi, que papa semblait s’intéresser très vivement à grand-mère, qu’il lui arrivait de regarder au décolleté avec des yeux luisants et dardants. Il a été naturellement beaucoup parlé des situations singulières créées par la loi des vingt-quatre et dont les journaux allaient bientôt nous entretenir jusqu’à nous lasser et écœurer : mères de famille de moins de dix ans, garçonnets pourvus de progéniture, soldats et marins devenus par centaines de mille des enfants, officiers de onze et douze ans, octogénaires refleuris, politiciens surgis quasiment de la tombe, prostituées de dix ans, etc...
De tout le repas, Pierre et moi, nous n’avons autant dire pas ouvert la bouche. Certes, nous n’étions pas d’humeur loquace, mais là n’était pas la seule cause de notre réserve. Enfants, nous retombions dans les plis de notre enfance. De par
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notre taille, notre âge, le timbre de nos voix, nous retrouvions en présence des grandes personnes les sentiments d’infériorité et d’incertitude que les parents s’ingénient à entretenir chez leurs enfants. L’habitude était déjà reprise de ne parler, devant un invité, que si quelqu’un nous interrogeait. De leur côté, les parents trouvaient naturel que l’ordre se rétablît ainsi.
Au cours du déjeuner, papa a fait allusion à une conséquence de la loi des vingt-quatre à laquelle ni mon frère ni moi n’avions encore pensé et qui nous a consternés. C’est à savoir que les années comptant désormais vingt-quatre mois, chacune de celles qui nous séparaient de l’âge adulte en vaudrait deux d’autrefois. Au dessert, papa s’est emporté contre grand-mère qui parlait de faire du cinéma.
L’après-midi, je suis sortie avec maman. L’esprit occupé de Bertrand, que je n’avais pas pu joindre au téléphone, je n’étais guère curieuse de voir la ville. Pourtant, j’ai été profondément remuée par le spectacle qu’offraient les Champs-Élysées. La foule y était si dense qu’elle
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débordait largement des deux trottoirs sur la chaussée. Parmi les grandes personnes, de moins de trente ans pour la plupart, qui manifestaient une joie bruyante et grossière, qui s’interpellaient, s’esclaffaient, s’invitaient à l’amour, se pinçaient, se claquaient les fesses, échangeaient des plaisanteries grasses ; parmi ces hommes et ces femmes excités, hilares, tapageurs, circulaient d’innombrables enfants, par petits groupes ou en longues théories, et tous mornes, l’air anxieux, traqué. On ne les entendait pas élever la voix. Concentrés, en proie à une obsession que je reconnaissais bien, ils paraissaient accablés par la joie tumultueuse des adultes et, de temps à autre, levaient sur eux des regards timides, comme s’ils découvraient avec effroi la lourde nature humaine.
Maman ne prêtait aucune attention à tous ces enfants dont la plupart, à cause de leurs accoutrements improvisés, avaient l’air de petits pauvres. Cambrée, le sang aux joues et les yeux chauds, elle riait aux plaisanteries que lui décochaient les mâles au passage et je sentais frémir d’impatience sa main qui tenait la mienne.
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Nous avons fait deux visites à des amies de maman et, à chaque fois, ç’a été un irritant concert d’exclamations, de rires et de compliments. Mme Brunet a montré sa gorge et ses fesses neuves à maman qui lui a montré les siennes. Chez les Lesieur, j’ai parlé avec les filles de la maison, âgées maintenant de huit et dix ans. On aurait pu croire que l’aînée, mariée et un enfant, se trouvait dans une situation privilégiée. Elle habitait dans sa famille avec son mari âgé de quatorze ans. Or, les parents prétendaient interdire au gendre de coucher avec sa femme sous prétexte qu’elle avait dix ans. Ils disaient que ce serait révoltant. La cadette, à l’insu de ses père et mère, aimait un lycéen et en était aimée. Ils s’étaient revus dans la matinée et, quoique petits, restaient très épris l’un de l’autre. Après échange de confidences, nous nous sommes montré nos poitrines et nos ventres. Nous avions toutes les trois des torses de garçonnets, mais l’aînée des deux sœurs portait au bas-ventre l’ombre d’un duvet naissant qui m’a donné bien de la mélancolie.
Nous sommes rentrées à la maison vers sept
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heures, presque en même temps que papa. Il a informé maman qu’ayant rencontré Bertrand au Palais, il l’avait invité à déjeuner pour le lendemain. Bien qu’il ne se soit pas adressé à moi et ne m’ait pas même regardée, je lui ai demandé comment il avait trouvé Bertrand.
« C’est un gosse, m’a-t-il répondu. Je ne vois pas ce qu’on en pourrait dire de plus. »
Humiliée et peinée, j’ai eu du mal à retenir mes larmes. Papa était d’une humeur de dogue à cause des soucis de carrière que lui créait le nouvel ordre de choses. Au cours de l’après-midi, d’illustres avocats qui, la veille encore, semblaient n’avoir plus à attendre que la mort, avaient réapparu au Palais où leur célébrité, leur verdeur et leur fringale d’éloquence contrariaient pas mal d’ambitions. Pierre est rentré tard et d’assez mauvaise humeur, lui aussi.
« D’où viens-tu ? lui a demandé papa d’un ton blessant.
– Je viens de me promener. C’est défendu ?
– Je te prie de le prendre avec moi sur un autre
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ton, espèce de sale gamin. Pour la deuxième fois, je te demande où tu es allé traîner.
– Je suis allé me promener. Faut-il que je t’énumère les rues par lesquelles je suis passé et les pissotières où je me suis arrêté ? »
Cette réponse a fait sortir mon père de ses gonds. Il s’est mis à secouer mon frère et ne l’a lâché qu’après l’avoir giflé.
« Si tu as oublié le respect que tu dois à ton père, je t’en ferai souvenir, petit voyou. »
Mon frère a pâli, mais son petit visage était calme, son regard froid. Pour moi, je tremblais si fort que j’ai dû m’asseoir.
« Depuis ce matin, a dit Pierre, je m’attendais à ce que tu me battes. Je sais que tu y as pensé toute la journée et que tu entends bien ne pas t’en tenir là. Mais demain, j’irai voir un avocat.
– Un avocat ! Quel avocat ?
– Naturellement, pas un de tes amis. »
Papa, qui comptait parmi ses confrères plusieurs ennemis mortels, a paru très frappé par les paroles de Pierre et je crois qu’il a eu peur.
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C’est à ce moment-là que grand-mère a téléphoné et c’est lui qui a répondu.
« J’irai trouver Balbin, m’a soufflé Pierre. Il le traînera dans la boue. »
Dans la pièce voisine, papa se débattait au téléphone. Nous entendions sa voix irritée.
« Bon, vous dînez dehors, mais enfin, vous rentrez ce soir ?... Quoi ? Mais vous êtes folle !... Un homme que vous ne connaissez même pas !... Jeune femme, oui, et après ? Vous n’en êtes pas moins mère et grand-mère... Enfin, bon Dieu, vous n’êtes pas la veuve de n’importe qui ! Votre mari était conseiller d’État... Ne dites pas que vous vous en fichez. Il vous entend peut-être... »
Accourue de la cuisine au bruit de la sonnerie, maman avait pris un écouteur. En dépit de ses efforts pour paraître choquée, elle ne pouvait se tenir de sourire et il y avait tant de gaieté sur ce visage de vingt-deux ans et tant d’insouciance que la mauvaise humeur de mon père s’est tournée contre elle :
« Tu n’as pas l’air de comprendre la gravité
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des choses. Ma parole, tu as l’air de trouver tout naturel qu’elle découche. Tu ne te demandes même pas ce que les enfants vont en penser. Le jour où leur grand-mère se fera flanquer un gosse, tu seras contente ! »
Nous venions de passer à table lorsque l’oncle très riche est arrivé de Vilainville à l’improviste. C’était un bel homme de trente-neuf ans, qui semblait avoir oublié la paralysie qui l’avait tenu au lit ces trois dernières années. Papa, qui attendait son héritage avec une impatience décente, n’avait pas été sans songer déjà que le vieillard bénéficiait de la loi des vingt-quatre, mais il lui était désagréable de le constater. À l’oncle très riche qui s’informait de grand-mère, sa sœur, il a répondu en ricanant :
« Elle ne perd pas de temps. Elle vient de téléphoner (ici, il baissa la voix en nous regardant, Pierre et moi, comme pour s’assurer que nous ne comprenions pas) de téléphoner qu’elle ne rentrerait pas cette nuit. Bon début, n’est-ce pas ?
– Chère Élisa, je suis bien content pour elle, a
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dit l’oncle très riche, et comme elle a raison de ne pas perdre un moment. Dieu sait si je suis heureux d’avoir retrouvé jeunesse et vigueur, mais la plus satisfaisante de toutes les conséquences qu’aura eues la loi des vingt-quatre me paraît être l’apaisement apporté aux tourments de tant de vieilles femmes. Pauvres créatures, combien elles étaient à plaindre ! C’est ce que m’expliquait ce matin ma voisine, la baronne de Mœuvres, qui a l’âge de ma sœur. « Quel calvaire ! me disait-elle. Nous autres, vieilles femmes, nous étions censées n’avoir plus aucun désir, alors qu’au contraire... »
Ici, l’oncle s’est interrompu, parce que mes parents lui décochaient des coups de pied en attirant son attention sur la présence des enfants. Mon frère et moi, nous avons quitté la table aussitôt le repas terminé, sans attendre d’en avoir reçu l’ordre. Lorsque Pierre a été couché, il me l’a raconté le lendemain, maman est venue dans sa chambre lui demander de ne pas voir d’avocat. Il a cédé, non sans résistance.
Le lendemain, Bertrand d’Alleaume est arrivé
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chez nous une demi-heure avant le déjeuner. J’aurais pu passer vingt fois à côté de lui sans le reconnaître. C’était un gamin chétif, plus petit que mon frère, et à qui on aurait donné plutôt onze ans que treize. Il avait un petit visage mince, blême, avec un nez déjà important et des yeux cernés au regard un peu sournois. Il portait un pantalon long et une perle à la cravate. Ayant baisé la main de maman, il lui a tourné un compliment sur sa grâce et sur sa jeunesse avec une étonnante petite voix de fille, à la fois fluette et criarde. Visiblement, il cherchait à se donner des allures d’homme, de quoi je ne pouvais le blâmer. J’aurais tant voulu, moi, faire un peu femme. Lorsque nous avons été seuls dans le petit bureau, je me suis jetée à son cou, je lui ai baisé la bouche. Il s’est d’abord laissé faire, mais sans prendre aucune initiative, et s’est ensuite dérobé aux effusions, d’un geste très ferme.
« Bertrand, ai-je susurré, tu m’aimes encore ?
– Je n’oublie pas ce que nous avons été l’un pour l’autre. »
Je suis restée interdite, à me demander ce que
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signifiait cette réponse. Il a poursuivi :
« Hier après-midi, au Palais, j’ai eu une conversation avec ton père qui m’a délié de mes engagements. Il pense que tu es trop jeune pour être ma fiancée et qu’il te convient mieux d’avoir des préoccupations en rapport avec ton âge. J’ai cru d’ailleurs comprendre que son invitation à déjeuner n’avait pas d’autre raison que de consacrer la rupture de nos fiançailles.
– Mais toi, Bertrand, tu n’acceptes pas que nos fiançailles soient rompues ?
– Je ne peux pas aller contre la volonté de ton père.
– Mais ta volonté à toi, Bertrand ? Nous n’avons pas besoin de nos parents pour nous aimer.
– Écoute-moi. Nous n’avons peut-être que quelques minutes à rester seuls. Il est urgent que je te fasse connaître la situation dans laquelle je me trouve. C’est très important pour l’avenir. »
J’ai contenu mon angoisse et mon impatience. Bertrand m’a expliqué à mi-voix ce qu’il
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attendait de moi. En raison de son jeune âge, il sentait sa carrière menacée et, plus que jamais, avait besoin de l’appui de papa, lequel, justement, avait laissé paraître une certaine défiance à son égard, craignant qu’il ne s’autorisât de nos fiançailles pour se maintenir dans mon amitié et, sous prétexte de camaraderie, se livrer avec moi à des jeux défendus. Bertrand comptait sur moi pour rassurer papa quant à nos dispositions réciproques et feindre à l’égard de l’amour l’horreur instinctive qu’il est censé inspirer à une petite fille. Au cours de cet exposé, il n’avait pas eu un mot ému ou simplement affectueux, pas même une intonation qui fût un prétexte à espérer, mais je me débattais contre l’évidence.
« Bertrand, ton cœur n’a pas changé ? Tu ne m’embrasses pas. Moi, je t’aime, Bertrand. Hier, j’ai téléphoné trois fois, tu n’étais pas chez toi, j’ai passé une journée affreuse. Tu ne peux pas ne pas m’aimer. Je serais si malheureuse. »
Cependant, il avait l’air de s’ennuyer et son regard s’était détourné de moi. Des larmes me piquaient les yeux, j’avais la gorge serrée.
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« Bertrand, pourquoi ne m’aimerais-tu pas ? J’ai neuf ans, mais tu n’en as que treize.
– Entre neuf et treize ans, il y a un abîme.
– Pourquoi ? Tu es à peine plus grand que moi, et c’est tout juste si tu parais onze ans. »
J’ai compris aussitôt que je venais d’être maladroite. Bertrand a changé de visage. J’ai vu briller dans ses yeux une lueur de colère méchante.
« Il y a une chose que tu ignores et que tu ignorais quand tu avais dix-huit ans, car, entre nous, tu étais restée plutôt godiche. Ce qui fait l’homme, ce n’est pas du tout la taille, comme tu parais le croire, mais certaines réalités physiologiques que tu apprendras à connaître plus tard, du moins je te le souhaite. Mais tu comprends maintenant pourquoi j’ai toujours vingt-sept ans.
– Tu m’étonnes beaucoup. En tout cas, le mari d’Odette Lesieur a quinze ans et il n’a pas l’aspect d’un gamin, lui. Pourtant, il aime sa femme comme avant.
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– Possible. Mais moi, ce sont les femmes qui m’intéressent. Les vraies femmes. »
À mon tour, la colère me gagnait. Je me suis mise à rire comme si l’idée qu’il pût courtiser une femme me paraissait comique.
« Je te demande pardon. Je ris à l’idée de te voir donner le bras, ou plutôt la main, à une femme et levant la tête pour lui faire les yeux doux. Une vraie scène de cirque. »
Bertrand n’a rien dit, mais la rage crispait son petit visage et déjà je regrettais mes paroles comme une trahison envers tous ceux de notre âge. Comme je m’approchais de lui dans un esprit de conciliation, il n’a pas pu se contenir et m’a giflée de toutes ses forces. Je lui ai rendu sa gifle. Nous nous sommes battus en silence, aussi soucieux l’un que l’autre de n’être pas entendus de maman. Après la bataille, il a refait sa raie avec un peigne de poche qu’il a refusé de me prêter.
« Tu as les cheveux trop sales.
– Bertrand, tu essaies de me vexer parce que
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tu as été vexé tout à l’heure.
– Moi, vexé ? Pas du tout. Mais je ne sais rien de plus agaçant que ces précautions qu’on se croit tenu de prendre pour envelopper la vérité. J’ai eu tort. Avec les enfants, on a toujours intérêt à être direct. »
Souriant, Bertrand a pris une cigarette dans un paquet neuf et, après l’avoir allumée, a poursuivi :
« Ma petite Josette, tu as l’air de croire que je trahis notre amour. Eh bien ! non. J’ai été épris d’une jolie fille de dix-huit ans, bien faite, avec des hanches et des cuisses et une poitrine comme je les aime. Maintenant que tu as neuf ans, tu ne m’excites plus. C’est un fait indépendant de ma volonté. Il n’y a rien en toi qui m’excite, absolument rien. Pas de seins. Parce qu’enfin, tu n’as pas de seins ? »
Je m’étais bien promis de ne pas pleurer, mais quand il a parlé de mes seins, je me suis sentie si démunie que mes larmes ont jailli.
« Donc, pas de seins. Pas de hanches non plus.
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Des cuisses de poulet et un petit derrière insignifiant. Que veux-tu ? On ne peut pas demander à quelqu’un d’être amoureux de ça ! »
J’avais abrité mon visage dans mes mains pour cacher la grimace de mon chagrin. Bertrand d’Alleaume s’était tu. Sans doute se repaissait-il du spectacle de mon effondrement.
C’est moi qui ai rompu le silence, d’une voix entrecoupée :
« Bertrand, avant-hier soir, au Bois, tu me disais que, pour toi, l’amour était d’abord une union des âmes.
– Ah ? Je ne m’en souviens pas. Union des âmes... »
Bertrand s’est interrompu. Il avait pâli tout d’un coup, ses yeux s’étaient cernés plus largement. L’idée ne m’est pas venue d’abord que sa cigarette pouvait l’incommoder. Il s’est roidi contre ce commencement de malaise, a tiré plusieurs bouffées et s’est efforcé à sourire avec désinvolture.
« Union des âmes, oui... Étant donné ton
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éducation, ta naïveté, il y a des choses que je me devais de te dire. D’ailleurs, je me préparais à t’épouser. Quand on peut le faire, il est toujours habile de convaincre sa femme que l’amour est une union des âmes. »
Sa pâleur s’était encore accentuée et il a dû poser dans un cendrier sa cigarette à moitié consumée.
Pierre est entré dans le petit bureau et n’a eu qu’à me regarder pour apprendre quelle déception m’avait apportée l’entrevue. Il m’a embrassée, puis s’est tourné vers Bertrand :
« Alors ? Monsieur a opté pour les dames ? Monsieur s’est rangé du côté des grandes personnes ? »
Bertrand n’était guère en état de l’entendre. Soudain, la respiration a paru lui manquer et son regard trouble exprimait une sorte d’affolement. Sa main s’est crispée sur le dossier d’une chaise et il nous a regardés avec hébétude, sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, il a vomi sur le tapis, souillé sa veste et sa cravate. Pierre, surpris et un peu inquiet, m’a interrogée du regard. Je lui
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ai montré la cigarette qui fumait encore dans le cendrier. Il s’est mis à rire, et, prenant Bertrand par l’épaule, l’a poussé hors de la pièce.
« Allons, viens te laver, salaud ! »
Devant cette piteuse sortie, je n’avais plus ni colère, ni rancune. Il ne me restait que mon chagrin et l’horreur de me trouver, maintenant sans recours, dans cette prison de l’enfance où m’abandonnait Bertrand d’Alleaume. Durant les huit jours qui ont suivi notre rencontre, j’ai vécu dans un état de torpeur qui m’a peut-être sauvée. Je ne mangeais presque plus, je ne mettais pas le nez dehors et, incapable de m’intéresser à rien, je passais mes journées dans ma chambre, l’esprit vide, à demi consciente de mon malheur et toutefois suffisamment pour redouter le choc qui aurait réveillé mes souffrances assoupies. Mes parents, chacun de son côté, étaient trop occupés pour remarquer le changement survenu en moi. Papa ne pensait qu’à ses ennuis de carrière et à ce qu’il appelait l’inconduite de grand-mère. Maman avait un amant. C’était notre voisin de palier, un colonel de vingt-cinq ans. Je l’ai appris, avec
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indifférence, par la voix de Marguerite qui, se croyant seule dans un coin de l’appartement, exhalait son indignation.
Un soir, après plusieurs jours d’absence, grand-mère est arrivée en compagnie d’un homme d’une quarantaine d’années qu’elle a présenté comme son fiancé. Ancien journaliste, il avait toute sa vie vécu confortablement de chantages, de subsides de l’étranger, et amassé une fortune assez importante pour assurer le pain de ses vieux jours. C’était donc quelqu’un de bien et il n’y avait aucune raison de le mal recevoir. Papa, qui voyait déjà filer l’héritage de grand-mère et qui était certainement jaloux de la voir tomber dans les bras d’un autre, dut néanmoins se contraindre à faire bonne figure, mais le son de sa voix et l’éclat de son regard trahissaient ses vrais sentiments. Même pour moi, que cet événement familial n’avait pu tirer de ma torpeur, il était visible que la gaieté de grand-mère l’exaspérait, et plus encore les tendres attentions qu’elle témoignait à son fiancé. Par hasard, Pierre dînait à la maison ce soir-là. D’ordinaire, on ne le voyait qu’au repas de midi,
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car il passait ses après-midi et ses soirées au club de l’Espérance, un des mieux organisés et des plus actifs de ces nombreux rassemblements d’enfants, constitués à Paris pour discuter et établir, sous la direction de leurs comités, des espèces de cahiers de revendications. Papa voyait d’un mauvais œil que Pierre fût membre d’un de ces comités et surtout qu’il rentrât au milieu de la nuit sans même lui en demander l’autorisation. Toutefois, dans la crainte d’un conflit qui lui attirât des désagréments, il s’abstenait de faire à ce sujet aucune observation. Ce soir-là, uniquement occupé de grand-mère et de son fiancé, dont les roucoulades soumettaient sa patience à une pénible épreuve, il ne pensait pas à son fils. Nous n’étions encore qu’au fromage lorsque Pierre s’est levé de table et s’est excusé sur ses obligations qui l’appelaient au dehors. La hargne du père, qu’il contenait depuis le commencement du dîner, a trouvé tout à coup un prétexte et un dérivatif.
« Toi, fais-moi le plaisir de t’asseoir. Un gamin de douze ans a pour première obligation de se coucher de bonne heure.
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– Tu as sûrement raison, puisque tu es mon père, mais je suis attendu et je m’en vais », a répliqué mon frère.
Il y avait, dans l’assurance de cette voix enfantine, quelque chose de plaisant et d’inattendu qui a fait rire grand-mère et égayé le visage de son fiancé. Papa, hors de lui, s’est empourpré, et il a crié :
« Je t’interdis de sortir, galopin, tu m’as compris ? Assieds-toi !
– Bonsoir », a dit Pierre simplement.
Il a repoussé sa chaise contre la table et s’est éloigné sans hâte. Papa s’est levé d’un mouvement violent. Il avait des yeux de fou.
« Petit salopard ! Je te vais flanquer une correction qui t’enlèvera l’envie de jouer au grand garçon ! »
Papa s’est élancé, les mains en avant, et gloussant déjà du plaisir de cogner. Il s’est arrêté net. Pierre avait sorti de sa poche un revolver qu’il tenait contre sa hanche, comme au cinéma, et menaçait calmement le père :
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« Si tu fais un geste, je tire. Maintenant, va t’asseoir et au trot ! Suffit, pas de couplet, tu t’indigneras plus tard. Et les autres, fermez ça aussi ! Il n’y a plus de petite maman qui tienne, ni de grand-mère pimpante. Je vous mets tous dans le même sac, la mère, la mère-grand et mon cocu de père. Vous êtes des chiens, des sales brutes hypocrites. Vous n’êtes occupés que de vos démangeaisons et vous faites semblant d’ignorer qu’au sein même de la famille, dans ce sanctuaire béni où vous ruminez vos cochonneries, il y a des êtres qui souffrent. Vous savez tous que Josette est malheureuse, qu’elle l’est doublement, qu’elle aurait pu en mourir, mais vous vous êtes gardés d’y réfléchir seulement une minute. Vous ne vous êtes souciés de vos chers enfants que pour mieux leur faire mesurer leur détresse, leur rendre leur misère plus sensible, sales bêtes que vous êtes ! Serpents ! Silence ! ou je tire dans le tas... Josette, va prendre un manteau. Je t’emmène au club. Ne t’occupe pas de la gueule des parents. »
À plusieurs reprises, Pierre m’avait déjà exhortée à l’accompagner au club l’après-midi, mais je n’avais pas d’entrain à sortir. Ce soir-là
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aussi, j’aurais préféré, selon mon habitude, me retirer dans ma chambre dès après le repas, mais je ne pouvais me dérober à son invitation sans avoir l’air de m’associer à la muette réprobation de la famille. Surmontant mon apathie, je suis allée mettre mon manteau et j’ai quitté la salle à manger au bras de mon frère sans qu’un murmure se soit élevé derrière nous.
Nous avons marché par les rues sans rien dire. La soirée était belle, presque tiède, mais je me sentais lasse et d’humeur maussade. Devant et derrière nous, des groupes d’enfants, où l’on discutait avec animation, suivaient la même direction que nous. Au milieu de toutes ces voix jeunes et perçantes, on se serait cru dans une cour de récréation. La plupart des garçons étaient étrangement accoutrés. De leurs pantalons d’hommes, ils avaient fait des chortes dont les jambes trop larges flottaient comme des jupes d’Écossais. Ils avaient eu plus de mal à utiliser leurs vestons. Certains s’étaient contentés d’en couper les manches et les portaient en houppelandes. Les autres avaient taillé au hasard de l’inspiration, très souvent avec une fantaisie
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carnavalesque, comme pour tourner en dérision leur retour à l’âge de l’enfance. Les filles avaient apporté plus de soins, plus d’habileté aussi, à tirer parti de leurs vêtements, mais dans l’ensemble, les uns et les autres étaient faits comme des mendiants. Ils se pressaient en foule à l’entrée du club, qui tenait ses assises sous un marché couvert. Le comité siégeait sur des tréteaux à un bout de la halle. Quand nous sommes entrés, un orateur d’une douzaine d’années, à la voix aiguë, parlait à la tribune. Pierre m’a plantée au milieu de la foule pour aller rejoindre ses pairs sur l’estrade. D’abord je me suis sentie dépaysée et plus lasse encore que sur le chemin du club, mais l’anxiété chaleureuse de tous ces enfants qui m’entouraient n’a pas tardé à agir sur moi. Sortant de mon engourdissement, j’ai frémi avec la foule, j’ai mêlé ma voix à la sienne, échangé des réflexions avec mes voisins. Derrière et tout contre moi, il y avait un homme de onze ans et sa femme de neuf, avec une fillette de six mois qu’ils portaient à tour de rôle, car elle était lourde pour leurs petits bras. Le mari, garçon épicier dans le quartier, était sur le point de perdre son
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emploi parce qu’il ne pouvait plus fournir qu’un travail selon ses forces d’enfant. J’avais offert de porter un instant le nourrisson, et la mère m’avait mise au courant de leur situation. En songeant à l’inquiétude qui les tenaillait, j’étais maintenant honteuse de cet état de torpeur où je m’étais laissée aller pour une déception sentimentale. Je me trouvais presque ridicule, et le souvenir de Bertrand d’Alleaume qui, par vanité, trahissait la cause des gens de son âge, m’était des plus pénibles.
À la tribune, les orateurs examinaient les situations menaçantes qu’entraînait, pour les jeunes, dans les différents corps de métiers, le nouvel état de choses : travailleurs devenus impropres à leurs emplois ou dont le rendement avait baissé ; vieillards maintenant dans la force de l’âge et réclamant le droit au travail qu’on leur accordait au détriment des jeunes ; militaires de dix et onze ans sur le point d’être libérés en masse et, pour beaucoup, voués au chômage.
Le comité rédigeait des adresses et des proclamations à la jeunesse, mettait au point des
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textes de revendications à soumettre au gouvernement. Pierre, qui participait à ces travaux, s’est dressé à l’estrade et a demandé la parole :
« Quelques mots seulement. Nous allons soumettre des revendications au gouvernement. Mais nous ne sommes plus des électeurs et les Chambres ne donneront satisfaction qu’aux électeurs, c’est-à-dire aux grandes personnes, qui sont nos ennemies. Je vous demande d’y penser dès maintenant, d’y penser cette nuit, d’y penser pendant qu’il est temps. C’est tout. »
Pierre s’est rassis dans un grand silence. Recueillie, l’assemblée méditait ses paroles, dont le sens ne lui apparaissait pas encore avec évidence. Au bout d’un instant, des murmures se sont élevés de tous les points de la salle, chacun cherchant à s’informer de l’opinion de ses voisins. Le garçon épicier m’a demandé ce qu’il fallait penser des paroles de Pierre, et j’étais embarrassée, lorsque mon voisin de droite, un agent de police de treize ou quatorze ans qui portait un képi trop grand, lui a répondu :
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« Ça veut dire qu’on n’a rien à attendre de la bonne volonté du gouvernement et qu’il ne faut compter que sur nous. »
En prononçant ces derniers mots, il a frappé du plat de la main son étui à revolver. J’ai eu envie de l’embrasser. Cependant, de l’estrade, un membre du comité demandait si quelqu’un, dans la salle, voyait d’autres revendications à formuler. À côté de moi, l’agent a haussé les épaules. Brusquement, je me suis levée sur la pointe des pieds, j’ai crié de toutes mes forces vers l’estrade :
« À quoi bon des revendications ? La seule chose qu’il y ait à revendiquer, c’est l’abolition de la loi des vingt-quatre, le retour à l’âge normal ! »
Une haute clameur d’approbation a salué ma sortie. Le président, après avoir informé l’assemblée que ma proposition allait être examinée attentivement, a déclaré la séance levée.
Je suis allée retrouver Pierre, qui m’attendait sur ses tréteaux. En remontant le courant de la
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foule qui s’écoulait vers la sortie, j’ai vu à chaque pas des enfants, filles et garçons, se montrer des photos en soupirant : « Voilà comme j’étais. »
Il était onze heures et demie lorsque je suis sortie de la halle avec Pierre. La réunion m’avait surexcitée, saoulée, et je n’avais jamais été aussi loquace. Soudain, l’idée m’est venue d’aller jusqu’au quai Voltaire, où demeurait Bertrand d’Alleaume.
« À quoi bon ? dit Pierre. C’est loin, il est tard, on ne trouvera peut-être personne. Du reste, tu n’as plus rien à lui dire.
– Plus rien à lui dire ? Tu vas voir. »
J’ai fait signe à un taxi qui passait. Le chauffeur, un vieux d’une trentaine d’années, nous a regardés d’un œil soupçonneux :
« Vous avez de l’argent ? Montrez-le ! »
Durant le trajet, il n’a presque pas cessé de grommeler et de nous témoigner sa mauvaise humeur :
« Des gamins comme ça dans les rues, à une heure pareille ! Je vous en foutrais, moi ! Un
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croûton de pain et au lit ! Et si ça se trouve, une paire de baffes pour vous former le caractère.
– Faites pas le malin, a fini par répondre Pierre. Avant huit jours, vous serez redevenu la vieille ganache que vous avez été. D’ailleurs, vous n’en serez pas plus moche. »
Depuis deux ou trois jours, au dire de Pierre, les adultes commençaient à nourrir à l’égard des jeunes une haine faite de remords et de la crainte que leur causaient les clubs. Peut-être aussi répondait-elle à la haine que nous inspiraient leur conduite et leurs attitudes. En descendant de taxi, Pierre a payé la course, après avoir vérifié le compteur.
« Pour le pourboire, vous pouvez vous gratter. »
Nous sommes entrés dans l’immeuble de Bertrand, poursuivis par la voix du chauffeur qui invectivait contre « la racaille des moujingues ». Je me sentais de belle humeur. Bertrand d’Alleaume n’était pas encore couché. Quand j’ai sonné à sa porte, il a demandé avant d’ouvrir :
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« Qui est là ?
– C’est moi, Josette, ai-je répondu. C’est ta fiancée. »
Il a ouvert en ronchonnant et la présence de mon frère a paru l’inquiéter. Nous sommes entrés dans un petit salon où le poste de radio débitait les informations. Il nous a laissés debout et, l’air froid et ennuyé, il nous a regardés l’un après l’autre en attendant l’explication d’une visite aussi incongrue. C’est moi qui ai rompu le silence.
« Alors, ça va mieux depuis que tu as dégueulé ? »
Le mot l’a démonté. À son air compassé succédait sur sa petite figure maigre une expression d’effarement. Le poste de radio, à mi-voix, annonçait les dernières nouvelles. Heureuse d’avoir ébranlé l’assurance de Bertrand, mais non satisfaite, je me suis mise à l’injurier avec une allègre fureur. Je l’ai traité de mufle, de traître, de prétentieux, de bourrique, et je lui ai jeté à la tête d’autres mots qui n’avaient jamais été de mon vocabulaire, des mots d’une incroyable
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grossièreté, dont je n’ose même pas me souvenir aujourd’hui et dans lesquels je mordais avec un mauvais plaisir. La radio faisait un bruit de fond sur lequel mes paroles ordurières éclataient comme des fruits pourris. Cependant, je serrais dans la poche de mon manteau la crosse du revolver que j’avais dérobé à Pierre durant le trajet en taxi. Sous l’avalanche de mes injures, Bertrand clignotait des paupières et sa lèvre tremblotait. J’ai sorti mon arme et j’ai dit en la lui braquant sur le ventre :
« Maintenant, montre-nous tes réalités physiologiques, comme tu dis. Monsieur prétend qu’il a gardé ses vingt-sept ans sous la ceinture. C’est ce que nous allons voir. Allons, vite ! à poil ! »
Il s’est exécuté sans même un mot de protestation. Il a ôté sa veste, sa cravate, son pantalon, enfin sa chemise. Les réalités en question étaient simplement à la mesure de sa taille. Pierre et moi sommes partis d’un grand rire que nous forcions à dessein, pliés en deux et feignant d’en pleurer, comme si c’eût été la chose
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au monde la plus drôle. Et j’aime mieux ne rien dire des appréciations que nous avons échangées entre nos accès de gaieté. La vue de ce petit corps maigre, efflanqué, aux os saillants et presque apparents, aurait dû nous inspirer plutôt une pitié fraternelle ; mais Bertrand nous avait rejetés, il n’était pas des nôtres. Enragés d’être confinés dans une nouvelle enfance, nous trouvions dans cet accès de cruauté une revanche et une échappée.
« Maintenant, tourne-toi. On veut voir tes fesses. »
Bertrand a obéi, mais quand il a eu tourné le dos, un sanglot a secoué ses épaules pointues, ce qui nous a causé un sensible plaisir. En rendant le revolver à Pierre, je lui ai fait un signe qu’il a compris aussitôt. Il est allé tourner le bouton du poste de radio pour qu’éventuellement la voix du spiqueur puisse couvrir les cris de la victime. Après quoi, il a pris Bertrand par les chevilles et les a tirées en arrière tandis que je le poussais d’un coup de pied aux fesses. Le malheureux est tombé à plat ventre et nous avons commencé à
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cogner. Sous les coups, il poussait de petits gémissements qui semblaient d’un jeune chien et auxquels répondaient nos éclats de rire. Soudain, Pierre, cessant de frapper, m’a fait signe d’écouter. La radio nationale annonçait : « En dernière minute, nous apprenons que le préfet de police a interdit, par mesure d’hygiène, les clubs d’enfants et les rassemblements sur la voie publique de plus de sept enfants âgés de moins de quinze ans. »
Profitant du répit, Bertrand venait de passer son pantalon. Lui aussi avait entendu l’information, et les regards sournois qu’il coulait de notre côté disaient assez le réconfort qu’il y trouvait.
Pierre, le front soucieux, semblait nous avoir oubliés et ruminait la nouvelle. Après avoir passé plusieurs coups de téléphone, il m’a dit à haute voix :
« J’ai des amis à voir. Comme je ne peux pas t’emmener, il vaut mieux que tu m’attendes ici. Je rentrerai vers quatre heures du matin. J’emporte les clefs. »
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Il s’est fait remettre les clefs par Bertrand et il est parti, fermant derrière lui la porte à double tour. Je me suis mise à la fenêtre pour le voir sortir de la maison. Un moment, j’ai pu le suivre des yeux sur le quai Voltaire, puis sur le pont Royal. J’ai senti tout à coup la fatigue de cette soirée agitée à laquelle les précédentes m’avaient si peu préparée. Bertrand et moi n’avons pas échangé une parole. Sans lui demander avis, je me suis couchée sur le petit divan du salon et il s’est retiré dans sa chambre après avoir éteint la lumière. Malgré la fatigue, je ne trouvais pas le sommeil. Dans ma tête fiévreuse repassaient les événements de la soirée, et les rumeurs du club, les voix des orateurs et mes propres paroles s’y heurtaient dans un désordre douloureux. Une heure après m’être couchée, je cherchais encore le sommeil lorsqu’un léger grincement de porte a éveillé mon attention. Me croyant endormie, Bertrand pénétrait dans ma chambre et, en s’éclairant d’une lampe électrique de poche, se mettait à former un numéro à l’appareil téléphonique. Dans le faisceau lumineux, je voyais sa main droite osciller sur le cadran. J’ai
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deviné qu’il téléphonait à mes parents, sans doute pour dégager sa responsabilité en ce qui concernait ma présence à son domicile et, plus probablement, dans l’espoir que mon père arriverait assez tôt pour accueillir son fils et lui infliger un juste châtiment. Je me trouvais dans l’obscurité et, servie par mon poids de fillette, j’ai pu me lever sans faire gémir les ressorts du divan. J’ai entendu grésiller dans l’appareil une sonnerie lointaine et Bertrand a demandé : « Allô ! C’est bien Jasmin... » Mais le numéro lui est resté dans la gorge, car j’étais arrivée derrière lui et je le serrais au cou. Ensuite, dans l’obscurité, j’ai voulu lui arracher l’appareil, mais dans notre acharnement à nous le disputer, il a heurté un angle de la cheminée où il s’est brisé. Lorsque Bertrand a donné la lumière, les deux morceaux gisaient sur le tapis parmi des fragments d’ébonite. De voir son téléphone éclaté, il était malheureux, cœur gonflé et triste figure, et moi à la fin, de lui en faire, j’avais de la peine aussi et du remords, et jusqu’à de l’amour, c’est bien vrai, qui me serrait la glotte et les environs. Et j’ai pensé à ses pauvres petites réalités
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physiologiques, pensé que pour lui c’était amer et pour moi pas bien gai non plus. Alors je lui ai sauté tout d’un coup au cou, je lui ai dit : « Bertrand, mon chéri, j’ai été méchante. »
Mais il m’a repoussée, l’air dégoûté, il a ricané, il a dit : « Sale petite guenon ! » et il est allé se coucher dans sa chambre, et moi, je me suis recouchée en pleurant d’amour, de fatigue, de racornissement, de nostalgie, sur le divan.
Je m’éveille ; il fait plein jour, soleil sur la Seine, soleil sur les ponts et sur les Tuileries. J’ai dormi d’un sommeil lourd, sans un rêve, pas même sollicitée de pipi. La pendule marque neuf heures et demie. Je cherche mon frère, je trouve Bertrand seul dans sa chambre, occupé à écrire des lettres. Neuf heures et demie, Pierre pas rentré, et toujours bouclés tous les deux dans l’appartement. J’explore les lieux : deux pièces, vestibule, vécés, cuisine. Je mange un bout de pain rassis, trois ronds de saucisson, je me lave la figure avec un coin de l’essuie-main, je me peigne avec mes doigts et je reviens au salon. J’entends un bruit de récréation, comme la veille
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au club, mais plus lointain, plus diffus. Je me mets à la fenêtre, je vois, je comprends et déjà j’espère. De l’autre côté de la Seine, une foule d’enfants grouillent sur les quais, le long du Louvre et des Tuileries, et sur la place de la Concorde où ils affluent sans cesse par les Champs-Élysées et la rue Royale. L’entrée des ponts est barrée par des agents de police, des agents adultes, alignés au coude à coude sur plusieurs rangs de profondeur. Pierre, j’en ai la certitude, est parmi les manifestants. Je me penche pour prendre vue sur les quais de la rive gauche. En bas de la maison, quai Voltaire, et au plus loin que je peux voir, il n’y a pas d’enfants, mais sur les trottoirs stationnent des formations d’agents et de gardes, l’arme au pied.
Je reste plus d’une heure à la fenêtre sans qu’il se passe rien de vraiment notable. Il semble qu’à l’entrée des ponts, il y ait de temps à autre des remous dans la foule des enfants qui arrive parfois au contact avec les agents, mais il ne s’agit que de courtes bousculades. Je me ronge d’anxiété, d’impatience, d’incertitude. J’espère qu’un mouvement de grande ampleur va se
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déclencher, et tout à la fois je souhaite qu’il ne se passe rien. Je m’étais promis d’ignorer Bertrand, mais je n’y tiens plus, il faut que je parle à quelqu’un. Il n’a pas quitté sa chambre, mais il n’écrit plus. Il lit Racine et fait semblant de s’y intéresser.
« Qu’est-ce que tu dis de ça, toi ?
– Ça quoi ? me répond-il sans lever la tête et sans me regarder.
– Dehors.
– Aucun intérêt pour moi. »
Je hausse les épaules et m’en vais à la fenêtre, mais je n’y tiens pas longtemps. Trois fois en une heure, je reviens auprès de Bertrand, j’essaie de le faire parler sans en tirer autre chose que des monosyllabes. À la fin, je suis à bout de patience.
« Alors, non, ça ne te fait rien de penser qu’il va y avoir des bagarres devant chez toi, et peut-être du sang, peut-être des morts ? Ça ne te fait rien que d’autres soient prêts à se dévouer pour une cause qui est tout de même la tienne ?
– Je suis en train de lire Bérénice. J’ai droit à
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ce qu’on me fiche la paix. »
Je retourne à la fenêtre. Je reviens :
« Dis, Bertrand ?
– Quoi ?
– T’as une tête de veau. »
Là-dessus, je m’en vais à la cuisine, car il est midi et j’ai faim. Ayant déjeuné de sardines et de confitures, je regagne la fenêtre de la chambre à coucher et Bertrand s’esquive pour se restaurer à son tour. Rien à signaler dans le champ de mon regard. Même agitation sur les quais de la rive droite et à la Concorde. Soudain, vers midi et demi, j’entends un bruit de fusillade. Je tends l’oreille, j’écarquille les yeux. Le roulement de la fusillade, qui est de plus en plus nourrie, semble provenir de la Cité ou de plus loin. Bertrand, la bouche pleine, est venu me rejoindre à la fenêtre. À l’étage inférieur, des gens s’interpellent d’un appartement à l’autre. Un homme de trente ans ou plus se penche à son balcon et donne des informations qu’il a reçues par téléphone. Je crois comprendre que les manifestants attaquent la
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préfecture de police. Je me penche à mon tour, j’interroge l’informateur pour obtenir des renseignements plus sûrs.
« Qu’est-ce que ça peut te foutre, morveuse, et de quoi te mêles-tu ? »
Je lui réponds du plus grossièrement que je peux. Je lui jure que demain il aura soixante-dix ans. Il s’indigne, il trépigne, il beugle. S’il était préfet de police, dit-il, c’est à coups de mitrailleuses qu’il foutrait en l’air cette insolente marmaille. Je le traite de vieux daim, de charogne pustuleuse. Bertrand d’Alleaume, indigné, m’ordonne de me taire. Je le traite, lui, de noble vieillard. Mais sur la place de la Concorde, l’insolente marmaille s’est ébranlée et se porte contre le barrage aux cris de : « À bas les vingt-quatre ! » La police matraque à tour de bras et refoule les assaillants, qui laissent des blessés sur le terrain, peut-être des morts. Dix fois les nôtres reviendront à la charge. Du côté de la Cité, la fusillade continue. Au pont Royal, au pont du Carrousel, les nôtres essaient aussi de forcer les barrages. Je ne sais plus où donner de la tête. Je
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crie au voisin du dessous : « Vous êtes foutu ! On vous crèvera la paillasse ! »
Vers deux heures de l’après-midi, au pont de la Concorde, le barrage est rompu. Pendant plus de cinq minutes, il y a eu une mêlée où je ne distinguais pas grand-chose. J’ai pourtant vu une grappe de gosses balancer deux agents dans la Seine par-dessus le parapet. Une foule compacte s’engouffre sur le pont qui est plein à craquer. Je crie bravo, je crache sur la tête du vieux de trente et quelque. Soudain, les nôtres sont stoppés par les feux de mitrailleuses qui prennent le pont en enfilade. Les gosses commencent à refluer et les mitrailleuses se sont tues. On entend alors un énorme galop de cavalerie. La garde républicaine à cheval charge les manifestants, qui lâchent pied. Tout est fichu. Au sortir du pont, les cavaliers se déploient en éventail et, toujours au galop, déblaient en un clin d’œil un bon tiers de la place. À l’étage au-dessous, le vieux délire d’enthousiasme. Le buste jailli hors de la fenêtre, il crie à tue-tête : « Tuez-les tous ! Massacrez-moi cette sale vermine ! » Je me suis mise à pleurer. Bertrand ricane avec sa sale petite voix
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grinçante :
« C’était couru d’avance. Dieu merci, ces petits voyous n’avaient aucune chance ! »
Je n’ai plus la force de lui dire qu’il me dégoûte. Je suis effondrée. Mais, coup de théâtre, une troupe vêtue de kaki débouche au pas de course de la rue Royale. C’est un régiment de pygmées, d’entre dix et onze ans, mais armés. La foule leur ayant fait place aussitôt, ils se déploient en tirailleurs et, à coups de mitraillettes, tirent sur la garde à cheval qui est très vite enfoncée, dispersée, puis anéantie. Un groupe de cavaliers, isolé dès le début de l’engagement, a voulu se rendre. Les nôtres les ont massacrés. Bien fait. Pas de pitié pour les adultes. Les pygmées se sont engagés sur le pont, mais, accueillis par des rafales de mitrailleuses, ils n’insistent pas et prennent position le long des quais, d’où ils canardent les gouvernementaux, qui ripostent. D’autres régiments de pygmées viennent épauler notre mouvement.
La situation s’est stabilisée. On se fusille d’une rive à l’autre sans autre résultat que de tuer
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quelques adultes de ce côté-ci, quelques enfants de l’autre, mais, vers la fin de l’après-midi, il y a du nouveau. Le canon tonne du côté de la Cité. La même question doit se poser à chacun des adversaires : quel âge ont ces artilleurs ? La canonnade aura été brève : de moins de dix minutes. À peine vient-elle de se taire que des tanks débouchent de la rue de Rivoli sur la place de la Concorde. Cette fois, tout est fini. Le gouvernement capitule. Demain, j’aurai dix-huit ans, les hommes chercheront mon regard vague qui semblera ne s’attacher à rien de réel, et moi, heureuse, aucune de leurs intentions ne m’échappera et leurs regards, je les sentirai peser sur ma poitrine, prendre la mesure de mes hanches, adhérer à ma jambe, à ma jupe, à mon corps. Là-bas, sur les quais, sur les ponts, mes petits compagnons d’angoisse célèbrent par des cris de joie l’heure toute proche de la délivrance. Bertrand est à la fenêtre auprès de moi. Son visage est illuminé par la promesse. Sa joie me paraît inconvenante et je me charge de le doucher.
« Ne te réjouis pas ! Tu as collaboré avec les
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adultes, c’est notoire, et je peux t’assurer que le comité d’épuration ne sera pas tendre. »
Sa figure s’est embrumée. De frayeur, ses prunelles chavirent.
« Je n’ai pas collaboré ! proteste-t-il. Comme tant d’autres, j’ai eu tout d’un coup treize ans, j’ai dû m’accommoder d’une situation moralement très pénible et, matériellement, des plus menaçantes. Bien sûr, l’idée ne m’est pas venue qu’un coup de force pouvait rétablir l’ordre légitime, mais je ne suis pas le seul à n’y avoir pas pensé.
– N’essaie pas de te blanchir. Tu as collaboré. Tu t’es mis du côté des grandes personnes. Inutile de nier. Tu portais des pantalons longs, tu te flattais d’avoir des réalités physiologiques au-dessus de ton âge, tu pensais à coucher avec des femmes... Si ! tu me l’as dit ! Tu m’as dit que seules, les vraies femmes t’excitaient et tu m’as reproché de n’avoir pas de seins. Autant de crimes dont tu auras à répondre devant les tribunaux de l’épuration. »
Bertrand n’en mène pas large. Il entreprend un
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plaidoyer en sa faveur, ne craignant même pas d’insinuer que les propos dont je lui fais grief aujourd’hui n’ont jamais exprimé ses véritables sentiments à mon égard et qu’il a parlé contre son cœur dans ce qu’il croyait être mon intérêt.
Rompant l’entretien, je lui claque la porte au nez pour me retirer dans le salon.
La soirée est déjà très avancée. Le jour décline sur la Seine et l’ombre commence à envahir la pièce. Je m’inquiète de ne pas voir reparaître Pierre. Peut-être est-il mort, peut-être agonise-t-il sur un lit d’hôpital. Je me suis étendue sur le divan et je me reproche de n’avoir pas pensé plus tôt à tous les dangers auxquels mon frère s’était trouvé exposé. Soudain, j’éprouve aux deux pieds une violente douleur qui m’oblige à ôter mes souliers. Ma robe de pensionnaire craque de toutes parts, se fend, se déchire. J’ai dix-huit ans.
Dans sa chambre, Bertrand, qui a déjà passé une chemise d’homme et un pantalon d’homme, me regarde entrer avec effroi. De mon manteau de fillette, j’ai fait une espèce de pagne qui me couvre le ventre et le haut des cuisses. Le reste de
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mon corps est nu.
« Bertrand, je suis une vraie femme comme tu les aimes. Voilà mes seins, voilà mon ventre, voilà mes cuisses. Je t’excite ? »
Je m’approche de lui, presque à le toucher. Il a peur de moi, il détourne la tête, il baisse les yeux. À toute volée, je lui envoie une gifle. Il me prend par le bras, puis aux reins et me serre contre lui comme le premier soir dans le petit bureau, mais sans bien savoir ce qu’il va faire de moi. Au lieu de me débattre ou de me raidir, je me laisse aller contre lui et, levant la tête, je le regarde aux yeux. Il commence à être oppressé. Il soupire : « Josette, vous êtes mon seul amour. » Je réponds par le plus tendre des sourires et, doucement, je me dégage de son étreinte. Il me laisse faire, les yeux noyés, le souffle court. Alors, je lui applique une deuxième gifle et je me sauve. Entre lui et moi, j’ai réussi à mettre la table sur laquelle il écrivait des lettres ce matin. Il me poursuit en grondant :
« Vache, tu vas y passer ! »
Il a l’œil brillant de colère et, je crois, de désir.
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Je ne me défends pas de trouver de l’attrait à ses vingt-sept ans. Je lui réponds posément :
« Monsieur Bertrand d’Alleaume, n’aggravez pas votre cas. Demain, je vais vous dénoncer comme collaborateur. Faudra-t-il aussi que je porte plainte pour tentative de viol et de détournement de mineure ? »
Je crois qu’il ne m’entend même pas. Nous avons tourné plusieurs fois autour de la table, renversé des livres et des bibelots. Enfin, il prend le seul parti raisonnable, celui de pousser la table devant lui et de me coincer dans un angle. Il arrivera ce qui doit arriver. Je n’aurai rien à me reprocher. J’ai les joues en feu, non pas de l’ardeur de la fuite. Je recule contre le mur en fixant mon regard sur celui de Bertrand et je suis en train de tout oublier de ce qui nous a séparés. Il m’a saisie par le bras et je ne résiste pas, mais il me lâche brusquement. Il a entendu ouvrir la porte d’entrée de l’appartement. Je cours dans le vestibule et je crie :
« Pierre ! Il a essayé de me violer ! »
Avec son costume de petit garçon, Pierre s’est
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confectionné un cache-sexe. Après m’avoir embrassée et tandis que Bertrand proteste de la pureté de ses intentions, il prend son revolver dans un pli de son cache-sexe et me demande d’une voix douce :
« Alors ? Je lui fais son affaire ?
– Allons-nous-en. »
Nous descendons les étages et prenons la direction du Palais-Bourbon. Sur les quais déambulent des groupes de jeunes hommes et de jeunes femmes, vêtus aussi sommairement que nous, quelques-uns même entièrement nus. Nous croisons aussi des gens habillés des pieds à la tête, qui nous jettent des coups d’œil haineux, et je pense à grand-mère, à son fiancé qui doit avoir quatre-vingts ans. Cependant Pierre retrace pour moi, qui l’écoute assez distraitement, l’emploi du temps de sa journée. Comme il me propose de l’accompagner au Palais-Bourbon où il a affaire, je lui déclare que je suis très fatiguée et que je rentre à la maison.
Nous nous séparons dans la foule, à l’angle du boulevard Saint-Germain. Je regagne le quai
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Voltaire, je sonne à la porte de Bertrand, j’entends son pas dans le vestibule.
« Qui est là ? »
Je m’approche à toucher la porte, je réponds humblement :
« C’est moi, c’est Josette. Je suis seule. Ouvre-moi, Bertrand. »
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