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Marcel Aymé · Chapitre 12 sur 12

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Ils étaient cinq fils de milliardaires parisiens, milliardaires en francs-papier, mais multi et des avoirs à l’étranger, cinq donc fils de famille heureux, comblés, des bagnoles, des filles en vison, plus un sixième fils qui, lui, n’était pas de famille, le père petit employé mal payé, mal content, mal gracieux, de la Préfecture de la Seine. Les cinq avaient fait la connaissance du sixième dans un café littéraire de Saint-Germain-des-Prés et s’étaient laissé persuader de fonder avec lui une revue mensuelle ayant pour titre : En Arrière. Comme bien on pense, les uns apportaient l’argent, l’autre apportait l’idée. Les fils de milliardaires étaient de bons et braves enfants, honnêtes, francs comme l’or, aimant rire, travailler parfois et, quoique un peu candides, très ouverts aux choses de l’esprit. Peu importe de savoir comment ils s’appelaient. Mais le fils de petit employé, qui ne valait pas cher, lui, je dirai

 

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son nom. Il s’appelait Martin, il avait vingt-trois ans, il était licencié ès lettres et, malgré les remontrances paternelles, ne voulait être ni professeur, ni rédacteur dans un ministère, ni rien qui eût été la fierté d’une famille de gens modestes et méritants. Beau parleur, doué en outre d’une grande facilité de plume, Martin avait une nature perverse et, souvent, un petit rire sec qui faisait froid dans le dos.

Ce que fut le premier et unique numéro de la revue En Arrière, on en aura une idée rien qu’en parcourant le sommaire. L’article de tête, écrit par Martin, avait pour titre : « Assez de gâtisme révolutionnaire ! » Les autres, dont chacun était suivi de la signature d’un des cinq fils de famille, s’intitulaient respectivement : « Que les pauvres se débrouillent ! » ; « Aimons les riches ! » ; « Il faut remettre les masses à leur place ! » ; « Le peuple est imbécile » et « Grand Capital, nous voilà ! ».

Si les cinq fils de milliardaires s’étaient laissé convaincre facilement de fonder une revue, il faut dire à leur décharge qu’ils n’avaient pas consenti

 

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sur-le-champ à en adopter l’esprit. Longtemps ils avaient disputé, plusieurs fois s’étaient ravisés, repris et, au bout de quinze jours de pourparlers, il s’en était fallu de bien peu que l’idée de la revue fût abandonnée. Mais Martin était fort, terriblement fort. Avec une astuce qu’il faut bien qualifier de diabolique, il avait parlé d’audace de pensée, de non-conformisme, de liberté, de vérité, d’honnêteté – des mots qui ont fait jadis bien du mal et pourraient encore causer bien des ravages parmi la jeunesse si l’on n’y prenait pas garde. « Nous avons, disait-il, une mission à remplir, qui est de libérer les esprits et d’affranchir les consciences. » Finalement, les pauvres petits s’étaient rendus à ses raisons et, bien pis, en étaient venus à les faire leurs.

Le troisième jour qui suivit la parution d’En Arrière, M. X..., milliardaire bien connu, faisait venir son fils à son bureau. La revue était posée bien en évidence sur sa table. Il accueillit le jeune homme avec un front sévère, non toutefois sans s’attendrir secrètement sur sa bonne mine et l’élégance de ses vêtements. L’ayant fait asseoir, il frappa du plat de la main le corps du délit et

 

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prononça d’une voix froide :

« Je ne te demande pas si tu connais cette ordure, puisque ton nom, qui est aussi et d’abord le mien, s’y étale en toutes lettres. Je veux croire que tu as péché par légèreté ou par inconscience. Mais comment toi, un garçon bien élevé, intelligent, instruit, ayant le goût d’une vie confortable et les moyens de la vivre, – car enfin tu es riche, très riche, fils de milliardaire ! – comment, dis-je, as-tu pu, sans rougir de honte, écrire un article dont le titre : « Grand Capital, nous voilà ! » est à lui seul une provocation ? Et s’il n’y avait que le titre ! Mais le contenu lui-même dépasse les bornes de l’ignominie. Tiens, je lis au hasard : « Nous ne voulons plus feindre pour le prolétariat un amour que nous n’éprouvons pas »... et plus loin : « Que le socialisme s’acharne à appauvrir les pauvres, soit, puisque ça paraît leur faire plaisir, mais ce que nous ne pouvons plus tolérer, c’est qu’il empêche les riches de jouir de leur argent avec une bonne conscience et qu’il les oblige à pousser des soupirs fraternels »... et encore : « Finissons-en avec la révolution-alibi – alibi pour les malins,

 

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alibi pour les salauds, alibi pour les c... ! »

Le père referma la revue et donna un grand coup de poing dessus.

« Ah çà ! est-ce que tu perds la tête ? Est-ce que c’est des choses à dire, ça ?

– Je ne renie rien de ce que j’ai écrit, déclara le fils.

– Tu ne renies rien ! Et moi, j’entends que tu renies tout et hautement ! J’entends pouvoir dire à nos amis d’extrême gauche, comme à nos amis du gouvernement ou de l’évêché, qu’il s’agit d’une simple farce et que ton cœur est toujours pour le peuple.

– Jamais ! »

Quelques secondes, ils s’observèrent en silence. Le regard du père était sombre et menaçant. Soudain, le fils se souleva de son fauteuil et, le buste projeté, s’écria d’une voix vibrante :

« À bas Aragon ! »

À l’ouïe de ça, le pauvre père milliardaire devint tout pâle.

 

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« Petit malheureux, dit-il d’une voix brisée. Petit malheureux, il ne te suffit pas d’écrire des infamies, il faut encore que tu jettes des horreurs à la tête de ton père ! Moi qui ne t’ai jamais rien refusé, moi qui te donne tous les mois six cent mille francs d’argent de poche, qui viens encore de t’acheter une Chrysler pour ta fête. Petit malheureux, va ! Est-ce que je t’ai seulement jamais empêché de faire de la littérature ? Au contraire. J’ai les idées larges, moi, et il ne manque d’ailleurs pas de jeunes gens bien qui écrivent. Tu aurais pu prendre exemple sur eux. Quand je pense que le fils Réveillaud-Pichon – les Réveillaud de la branche Alimentation et Champagne – vient de publier un livre de poèmes à la gloire des ouvriers, un livre dont les journaux les plus avancés ont parlé ! Comme les parents doivent être fiers et heureux ! Voyons, mon enfant, réfléchis, reprends-toi. C’est si facile de brandir son cœur, de montrer de grands sentiments ! Et, crois-moi, non seulement ça ne coûte rien, mais on en est toujours récompensé, toujours. Au fond, qu’est-ce que je te demande ? D’être pour le peuple comme tout le monde,

 

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d’être révolutionnaire comme nous tous.

– Ce que j’ai écrit, je l’ai pensé, je le penserai toujours.

– Ah ! c’est comme ça ! s’écria le pauvre père. Désormais, jusqu’à ce que tu changes d’opinion, tu n’auras plus que cinquante mille francs par mois d’argent de poche. Je dis bien : cinquante mille. »

Cinquante mille francs, c’était aussi la somme à laquelle les autres milliardaires (ils s’étaient préalablement consultés) avaient réduit l’argent de poche mensuel de leurs fils. Pour Martin, les choses s’étaient passées un peu différemment. Son père, le petit employé de la Préfecture de la Seine, ayant assez à faire avec son journal du soir et son hebdomadaire sportif, n’avait pas pris la peine de lire ni même de parcourir En Arrière. Aussi ne comprenait-il pas pourquoi il se trouvait soudainement en butte aux duretés et aux vexations de son chef de bureau. Inquiet pour sa situation morale et pour sa situation tout court, il s’était livré à un examen de conscience, sans rien découvrir de reprochable dans son travail ni dans

 

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l’expression de sa sensibilité politique. Ses collègues évitaient de lui adresser la parole et, en présence du chef de bureau, le traitaient avec un mépris ostensible. Ce fut pourtant l’un d’eux, son plus vieux compagnon de collier, qui lui expliqua pourquoi il était si mal vu dans les services de la Préfecture. La colère de Martin le père fut terrible. Voici ce qu’il dit à son fils :

« Ah ! gredin ! rugit-il. Ah ! mauvais fils ! Voilà donc ta reconnaissance ! Toute ma vie, je me suis imposé des sacrifices pour que tu aies une belle situation et que tu puisses un jour épouser une fille riche, et toi, pour me remercier, tu fondes des revues anarchistes ! Tu écris des saletés libertaires ! Moi qui avais toujours été bien noté dans l’administration, je suis aujourd’hui, pour mes chefs, le père d’un dévoyé, d’un salopard, d’un voyou de porte-plume, qui traîne la révolution dans la boue ! Misérable ! Je te chasse de chez moi et je te donne ma malédiction ! »

Il fut d’autant moins question d’argent de poche qu’il n’en avait jamais été question par le

 

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passé. Chassé du domicile paternel, Martin avait pour toute fortune cinq cent cinquante francs, provenant des modestes appointements qu’il s’était fait allouer au titre de rédacteur en chef de la revue. Du reste, les questions d’argent ne le souciaient que peu. Ce garçon méphistophélique s’accommodait presque facilement de la pauvreté et ne recherchait en ce monde que les plaisirs pervers, les pires, ceux que procure à ce genre d’individus la hargne des prudents dérangés dans leurs habitudes de penser. Déjà oublieux de la malédiction du père, qu’il avait eu le tort de prendre légèrement, il alla tout droit à la rédaction d’En Arrière, où il prit le parti d’élire domicile. Les bureaux se composaient d’une seule pièce, d’un vestibule et d’un lavabo. Le premier soir, ayant fait son lit sur un tas de revues, Martin s’y endormit et dormit bien. Le lendemain matin, vers dix heures, lorsque la jeune secrétaire arriva, il était levé depuis longtemps et avait déjà, de son écriture, noirci sept feuilles de papier machine. Comme il avait négligé d’ouvrir la fenêtre, elle fronça le nez et fit une moue dégoûtée.

 

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« Ça sent, dit-elle, le lapin. »

Ginette, la jeune secrétaire, était une petite blonde potelée que les cinq fils de milliardaires aimaient beaucoup. Elle sortait tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre et, avec autant de tact et de bonne grâce qu’ils en mettaient à les lui offrir, recevait d’eux de petits cadeaux. Seul, Martin ne lui donnait rien. Elle n’était du reste jamais sortie avec lui. Elle trouvait qu’il avait bien moins de talent que les autres.

Les cinq fils arrivèrent un peu avant midi avec des mines abattues et des paroles consternantes. Maintenant qu’ils n’avaient plus, par mois, que cinquante mille francs d’argent de poche, ils désespéraient de l’avenir d’En Arrière et n’envisageaient même plus de faire paraître le deuxième numéro. Martin les secoua, admonesta et ravigota, leur représentant une fois de plus qu’ils étaient les champions du non-conformisme et de la liberté.

« Au travail, conclut-il, pour les riches et pour le grand capital ! »

Les cinq parurent avoir retrouvé

 

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l’enthousiasme des jours passés et ne quittèrent la rédaction qu’après avoir promis de se mettre au travail sans perdre un moment. Pour Martin, il reprit au point où il l’avait laissé son grand article intitulé : « Enrichissez-vous ! », qui, heureusement, ne devait jamais paraître. C’était un pamphlet copieux dans lequel il s’ingéniait, bien en vain, à tourner en ridicule les nobles attitudes de nos élites bourgeoises, leur tendresse pour les classes laborieuses et leur édifiante piété révolutionnaire. Désireux de lui donner une forme parfaite, il était décidé à le recommencer autant de fois qu’il le faudrait pour y parvenir. Les feuillets s’entassaient sur sa table et, comme il avait une écriture difficile à lire, Ginette n’arrivait pas à taper assez vite pour le suivre. De temps à autre, elle quittait sa machine à écrire pour venir auprès de lui se faire préciser la conformation d’un mot et, irrité d’être ainsi dérangé dans sa méditation, il la renseignait avec humeur, la traitant d’analphabète, d’andouille et de retardée. Ginette lui disait qu’il n’était qu’un tocard, un petit prétentieux et ils étaient parfois bien près d’en venir aux mains. Un matin, à onze

 

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heures dix, ils venaient d’échanger des mots très vifs et Ginette ayant donné une gifle à Martin, il se leva pour la lui rendre. Au même instant, un rayon de soleil les enveloppa et, à l’étage inférieur, un poste de radio fit entendre un air de jazz, de sorte que, sans l’avoir prémédité, ils fondirent dans les bras l’un de l’autre.

Ce même jour, au début de l’après-midi, les cinq fils de milliardaires passaient à la rédaction. Martin, rouge encore d’avoir échangé avec la secrétaire un long baiser américain, les accueillit avec gêne. Comme il leur demandait s’ils avaient fini leurs articles, les cinq le regardèrent droit aux yeux.

« Tout compte fait, dit l’un, je suis pour le peuple.

– Tout compte fait, dit un autre, je suis pour les travailleurs.

– Tout compte fait, dit le troisième, je suis pour les humbles.

– Tout compte fait, dit le quatrième, je suis pour les masses.

 

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– Tout compte fait, dit le cinquième, je suis pour l’esprit de révolution. »

Durant ces quelques jours qu’ils avaient passés sans contact avec Martin, les cinq fils de milliardaires avaient profitablement réfléchi. En outre, n’ayant plus que cinquante mille francs d’argent de poche par mois, ils avaient eu un avant-goût de la misère et s’étaient sentis en communion avec les humbles, avec les classes laborieuses, avec les masses. Ayant reconnu leurs erreurs et les détestant, ils redevenaient les révolutionnaires qu’à l’exemple de leurs pères, ils n’auraient jamais dû cesser d’être.

– Qu’est-ce qui vous prend ? Vous n’allez tout de même pas lâcher En Arrière ? demanda Martin.

– On va se gêner ! répondirent les cinq. Et d’abord, En Arrière n’existe plus. C’est déjà trop d’un numéro publié. Fini de ce torchon qui insultait aux grandes idées qui tiennent au cœur de tout homme bien né. Du reste, nos pères ont raison, ce n’est pas en blasphémant contre la révolution qu’on se fait une position dans les

 

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lettres. Nous aussi, nous voulons entendre dire de nous que nous sommes de jeunes écrivains d’un grand cœur et d’une grande ouverture d’esprit. Fini donc d’En Arrière, fini et bien fini.

– C’est ce qu’on verra, dit Martin. Je me charge à moi seul de faire En Arrière.

– Avec quel argent ? »

Martin resta court. Il n’avait pensé qu’au contenu de la revue, sans envisager le problème des moyens matériels. Le voyant ainsi décontenancé, les cinq, à bon droit, s’étaient mis à ricaner, ce que jugeant insupportable, Ginette embrassa d’abord Martin sur la bouche et, se tournant aux autres, leur dit avec dureté :

– L’argent, on le trouvera. Le vôtre, figurez-vous, on n’en veut pas, parce que vous êtes des tocards et des petits prétentieux, avec pas plus de talent que mes orteils. Allez vous faire bénir chez vos papas milliardaires !

– Nous sommes en esprit avec le peuple, firent observer les cinq.

– Ça va. Nous cassez pas les pieds. Mon chéri

 

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et moi, on a du travail. Fichez le camp d’ici ! »

Les cinq étaient déjà froissés de ce qu’elle eût baisé Martin sur la bouche. Ils trouvaient que, devant eux, ce n’était guère délicat. Mais l’insolence de ses dernières paroles acheva de les indisposer.

« Nous sommes ici chez nous, répliquèrent-ils. C’est nous qui payons le loyer, qui acquittons les factures du gaz et de l’électricité. Fichez le camp vous-mêmes et allez faire En Arrière ailleurs ! »

Les deux complices, la rage au cœur, durent vider les lieux. Après cette exécution, les cinq se rendirent chez leurs pères respectifs et, avec simplicité et modestie, leur racontèrent ce qu’ils venaient de faire pour les masses. Ils dirent aussi leur foi indéfectible dans l’avenir de l’esprit révolutionnaire. Une même émotion étreignit les cœurs des cinq pères. Sur-le-champ, ils portèrent à huit cent cinquante mille francs le mensuel argent de poche de leurs fils.

Cependant, Ginette et Martin se trouvaient dans une situation des plus précaires. Sans appui, à peu près sans argent, ils n’avaient à compter

 

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que sur eux-mêmes. Martin ne s’en souciait guère et pensait surtout à son grand article qu’il était loin d’avoir fini. Heureusement, Ginette avait un grand sens pratique. Avec les quelques centaines de francs qui leur restaient, elle acheta aussitôt un billet de la loterie nationale, en sorte que, le lendemain même, ils entraient en possession d’une somme de cinq millions. Martin se réjouissait déjà en songeant au deuxième numéro d’En Arrière, mais Ginette (elle avait beaucoup réfléchi dans la nuit) lui représenta fermement et raisonnablement que cinq millions n’étaient pas grand-chose, qu’avant de se lancer dans des frais considérables pour soutenir une entreprise incertaine, il fallait s’assurer une solide plateforme. Elle parla si bien qu’elle vint à bout de ses objections. Ensemble, ils se lancèrent dans le commerce en gros des épingles de sûreté. À vrai dire, Martin n’était guère enthousiaste. Mais, peu à peu, il devait prendre goût aux affaires et s’y consacrer avec une ardeur intelligente.

À l’heure qu’il est, les deux époux sont à la tête d’une fortune considérable. Ainsi que Ginette l’avait pressenti, Martin n’a plus la moindre envie

 

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de faire reparaître En Arrière. Il est pour le peuple, pour les humbles et, comme tout le monde, révolutionnaire. Du reste, il s’est réconcilié avec les cinq fils de milliardaires, qui échangent avec lui des plaisanteries sur le sort de la revue défunte. Il a de très belles relations dans les milieux politiques et dernièrement, il s’est acheté une voiture américaine de quatorze cent mille francs. Et, pourtant, Martin n’est pas un homme sûr. Bien souvent, au sortir d’un grand dîner ou d’un coquetèle donné par des personnes de la meilleure société, il lui arrive de s’écrier avec humeur : « S’ils savaient ce que j’en fais de leur révolution ! » Et il a un rire méchant et, dans les yeux, une lueur perverse. Moi qui le connais bien, je me demande avec une certaine anxiété s’il ne donnera pas un jour au monde le spectacle, difficilement imaginable, d’un homme richissime confessant publiquement ses vrais sentiments à l’égard des masses.

 

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Cet ouvrage est le 421e publié

dans la collection e Classiques du 20 siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

La Bibliothèque électronique du Québec

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Jean-Yves Dupuis.

 

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