Flash !

Don Tracy · Chapitre 1 sur 11

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Flash !

Prologue

 

J’avais un mal au crâne affreux en me réveillant.

Il faisait encore nuit et Al, le mari de ma sœur, était en train de me secouer. Heath, me disait-il, était au bout du fil. J’avais un sale goût dans la bouche et je me rappelai avoir bu de la bière avec du whisky, la veille au soir. J’allai dans la salle d bains et me brossai les dents avant de descendre au téléphone.

C’était Heath, en effet, – un Heath excité comme tout. Il est dans le journalisme depuis qu’il porte des culottes, mais il s’excite invariablement à chaque affaire. Il paraît que certains rédacteurs en chef savent garder leur sang-froid dans les grandes occasions, mais ce n’est pas le cas de Heath.

Il travaille un peu du chapeau, mais c’est un bon bougre. Comprenez-moi bien. Heath est un type régulier et, comme journaliste, il se pose un peu là.

— Eddie, me gueulait Heath, y a encore eu un lynchage sur la côte. On a sorti le nommé Thomson de prison et on l’a brûlé.

— Brûlé qui ? demandai-je.

Je dormais à moitié.

— Ce pauvre bougre de Thomson, dit Heath. Faut que tu passes prendre Hackett. Vous allez foutre le camp là-bas et tu me ramèneras des bons clichés. Tu as ce qu’il te faut comme plaques ?

J’avais à peu près une douzaine de châssis dans mon étui et quelques ampoules. Mais Hackett, c’était la barbe. J’essayai de trouver une échappatoire. Cette balade de cent cinquante kilomètres avec une migraine de cheval et le séjour sur la côte est, au milieu des lyncheurs, ne me disait rien qui vaille.

— J’ai fait le banquet du Club démocratique jusqu’à une heure du matin, protestai-je.

Je savais que ça ne prendrait pas, mais je pouvais toujours essayer.

— Et puis après ? s’exclama-t-il. Tu prends Hackett et vous filez là-bas en vitesse. Et j’exige du bon boulot. Faudra aussi que tu donnes un coup de main à Hackett pour son papier. Je ne peux mettre la main sur personne d’autre. Je voudrais bien savoir où vous passez vos nuits, vous autres.

— Quand on est mariole, lui dis-je, on s’arrange pour être le plus loin possible d’un téléphone.

Je connaissais Heath depuis assez longtemps pour me permettre de blaguer. Nous nous sommes toujours bien entendus, sauf qu’une fois, il m’a vidé. Je vous raconterai cela plus tard. Je l’avais cherché, d’ailleurs.

— Tâche de m’avoir quelques effets de foule, continua Heath. (Il faisait semblant de n’avoir pas entendu ma plaisanterie.) Un truc à tout casser. Tu remettras les plaques à ce petit pilote qu’on avait engagé pour l’incendie de l’école. Et n’oublie pas Hackett.

Il se préparait à raccrocher.

— Ça s’est passé où, le lynchage ? lui demandai-je.

Je savais qu’il ne fallait plus compter sur des effets de foule à notre arrivée, mais à quoi bon le faire remarquer à Heath ? Il me dirait de reconstituer la scène avec les gens du pays.

— Hackett sait où c’est ! hurla Heath.

Et il raccrocha.

Je remontai dans ma chambre, sortis la bouteille qui se trouvait dans le premier tiroir de la commode, et m’envoyai une bonne rasade. Al entra. Il pouvait se permettre de veiller, lui ! Il n’en avait pas fichu une rame depuis trois mois et il semblait bien décidé à se tourner les pouces tant que je paierais ma pension.

Al but une gorgée à la bouteille.

— Tu pourrais pas t’acheter un litre, une fois par hasard ? lui demandai-je.

— Va donc, radin ! fit-il.

Il alla se coucher. J’empochai la chopine dès que je fus habillé et sortis chercher la bagnole.

Hackett était assis sur le perron quand je stoppai devant sa maison. A peine monté en voiture, il se mit à geindre.

— Quelle dégueulasserie ! J’ai été mal foutu toute la semaine et maintenant ils m’envoient dans la cambrousse, avec ce temps de chien.

— Où ça se trouve, le bled ? demandai-je.

Hackett me renseigna entre deux gémissements.

Je m’enfilai deux doigts de gnôle à Essex et Hackett en fit autant. Je m’arrêtai au Quarters de Bowley et réveillai le vieux Burnett. Hackett et moi, on lui fit du baratin et il nous refila quatre chopines. A mon dernier voyage sur la côte est, je n’avais réussi à dégotter que de l’alcool de maïs vert, infect.

Je m’offris une lampée à l’une des bouteilles neuves et Hackett but un coup, lui aussi. Puis il s’endormit. Un type correct serait resté éveillé pour discuter le coup avec moi, mais Hackett ne savait pas vivre, comme je l’ai dit tout à l’heure.

J’achevai une bouteille juste avant d’entrer dans Chestertown et je me sentis plutôt d’attaque. Je commençai à chanter Rio Rita, ce qui fini par réveiller Hackett. Il recommença à se plaindre, alors je lui filai un coup à boire pour qu’il la boucle. Bientôt, il se mit à chanter, lui aussi et nous fîmes un duo, ténorisant à qui mieux mieux.

On roulait à bonne allure, malgré les dos d’âne et, juste avant le lever du jour, on atteignit le patelin en question. Nous nous arrêtâmes dans un restaurant ouvert la nuit pour casser la croûte. J’allai aux lavabos et m’aspergeai la tête d’eau froide. Je me sentais gonflé à bloc.

Le serveur, un Grec, était tout excité au sujet du lynchage.

— Les v’là qui descendent la rue vers onze heures, nous dit-il, et ils s’en vont tout droit à la prison. J’suis monté sur le comptoir et j’ai tout vu.

— Comment qu’ils ont fait pour l’avoir ? demandai-je.

— Y z’avaient dégotté une grande perche et les v’là qui s’amènent à la porte de la prison. Ils gueulent au shérif qu’ils veulent emmener le négro. Le shérif, il sort et se met à discuter avec eux, mais ils gueulent toujours et le font dégringoler du haut des marches. Puis, ils rentrent tous, avec la perche qu’ils portaient à plusieurs. J’entends des hurlements et les voilà qui se ramènent en traînant le négro. Lui, il m’a eu l’air plutôt mort. Ils ont dû lui faire son affaire dedans.

— Où c’est qu’ils l’ont pendu ?

— Ils l’ont amené au bout de Somerset Street et ils ont essayé de lancer une corde sur une grosse branche, mais ça a cassé. La branche, vous comprenez ? Alors, ils ont tous tourné le coin, et sont partis du côté de la rivière, et moi, j’suis resté là. Puis, au bout d’dix minutes, peut-être, les v’là qui reviennent, en traînant le nègre au bout d’une corde. Ils le flanquent dans ce coin, là-bas, ils vont chercher de l’essence au distributeur et ils l’arrosent. Après quoi, ils y mettent le feu. Et ça gueulait drôlement tout autour, c’est moi qui vous le dis…

Là-dessus, ce crétin de Hackett sort du papier et un crayon en demandant au Grec le nombre de lyncheurs et leurs noms, des fois qu’il en aurait reconnu quelques-uns. Ça lui met la puce à l’oreille, à ce Grec, et il rentre dans sa coquille.

— V’s’êtes journalistes ? il fait.

— Ouais, répond Hackett. Nous v’nons de Baltimore.

Je me dis en moi-même que, pour se procurer des tuyaux dans le patelin, ça va être coton, si Hackett s’en va proclamer partout qu’il est envoyé spécial de Baltimore. Les indigènes de la côte est détestent les journalistes en général et ceux de Baltimore en particulier.

— Je ne sais rien, dit le Grec.

Et il s’en retourna dans la cuisine.

— T’as gagné, dis-je à Hackett.

— T’es bon, toi ! Faut bien que je trouve de la matière à copie pour la première édition !

— Tu ne trouveras plus rien, maintenant.

Nous terminâmes nos œufs et le Grec sortit de la cuisine pour encaisser son fric.

— Quel est votre nom, mon vieux ? lui demanda Hackett.

Il voulait mettre le Grec dans son papier et le présenter comme témoin oculaire.

— Ne me mettez pas dans le journal, dit le Grec. Je ne sais rien.

J’intervins :

— On goupillera ça pour le mieux. Vous n’aurez pas d’embêtements. Et vous n’y perdrez pas.

Le Grec secoua la tête et retourna à la cuisine. Hackett fit mine de le suivre, mais je l’arrêtai et nous sortîmes. Il commençait à faire jour dehors. Les rues étaient désertes.

— Qu’est-ce que nous allons faire maintenant ? demanda Hackett.

— C’est toi qui fais le reportage, n’oublie pas, lui dis-je.

Arrivés devant la prison, je pris un ou doux clichés de la façade et une vue du carrefour où ils avaient brûlé le type. Hackett me harcelait toujours pour savoir ce qu’on allait faire ensuite.

— On va réveiller le shérif, dis-je.

— Il va se foutre en rogne si on le réveille de si bonne heure !

C’était du Hackett tout craché. Vous comprenez pourquoi je ne m’entendais pas avec lui ? Je montai les marches et tirai la sonnette. Au bout d’un moment, le shérif vint ouvrir. Il avait un bandeau sur l’œil, pour cacher le coquard d’un coup de poing.

Ce n’était pas un mauvais type. On lu offrit quelques coups à boire et il nous raconta l’histoire. Naturellement, il n’avait reconnu personne. On l’avait assommé d’un coup de matraque. Nous, on voulait bien. Il nous dit que les lyncheurs étaient sûrement venus d’un autre district.

— J’ai essayé de défendre mon prisonnier, nous expliqua-t-il, mais ils m’ont matraqué. Faut pas oublier de le dire.

— Comptez sur nous, lui dis-je, nous arrangerons ça.

Il sortit sur le perron et je pris une ou deux photos de lui et de son bandeau. Il nous déclara alors que sa femme avait, elle aussi, tenté de retenir la foule, alors je les pris tous les deux. Je voyais mal la femme du shérif retenant, ne fût-ce qu’une fraction de seconde, la ruée d’une foule meurtrière, mais je gardai mes réflexions pour moi.

Le shérif ne savait pas ce qu’il était advenu du cadavre. Il nous indiqua le lieu de la pendaison et nous y allâmes.

Quelques blancs-becs en uniforme de gardes nationaux entouraient l’arbre. Ils avaient des képis trop grands qui leur aplatissaient les oreilles.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demandèrent-ils, tandis que je mettais l’objectif au point.

— Prendre un cliché de l’endroit où le mec a été pendu, dis-je.

L’un des gardes monta sur ses grands chevaux et Hackett commença à parlementer. Tandis qu’il discutait, je pris mon cliché. Juste un arbre dans un terrain vague avec une poignée de petits soldats autour. Le garde trop zélé s’avança vers moi.

— Aboule ton cliché, dit-il.

C’était un grand gaillard qui portait trois galons sur sa manche ; il devait être au moins sergent.

— Non, mais ! Qu’est-ce qui vous prend ! répliquai-je. Ça ne vous gêne pas, que je sache ?

— On a des ordres : interdiction de prendre des photos. D’où vous venez, d’abord ?

— De Salisbury, répondis-je vivement, sans donner à Hackett le temps de nommer Baltimore.

— Mon œil ! fit le gaillard. Donne-moi cette photo.

J’empoignai mon trépied, excellente massue d’occasion.

— Ecoute, militaire, dis-je. Essaie de me toucher, moi ou mon appareil, et tu prends ça sur le cassis.

Les autres gardes commencèrent à se rassembler autour de nous. L’un d’eux avait l’air plutôt gentil.

— Hé, Slim, dit-il, laisse-les prendre une photo de nous tous en groupe. D’abord, on n’est pas payés pour faire ce job.

Ils discutèrent et finalement le grand type se laissa convaincre, alors je les pris tous en groupe avec leurs baïonnettes et le sergent en train de désigner la branche.

— Vous êtes combien, dans ce patelin ? demandai-je.

Le grand type me dit qu’il y avait une compagnie en ville et qu’on en attendait une autre pour le lendemain. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’ils faisaient en ville le lendemain du lynchage, mais le sergent m’expliqua qu’ils étaient là pour intervenir en cas de manifestation raciste et empêcher les rassemblements communistes.

Ils venaient tous d’ailleurs et ne savaient rien du lynchage. L’un d’eux avait entendu dire qu’on avait jeté le cadavre dans la rivière, mais un autre croyait qu’on l’avait emmené hors de la ville.

Lorsque nous revînmes dans le centre, les rues commençaient à se réveiller. La plupart des passants que nous croisions remarquaient ma boîte et me jetaient des regards venimeux. Hackett se mit à traîner à un mètre derrière moi, comme s’il ne me connaissait pas. J’éclatai :

— Espèce de salaud ! Je me décarcasse pour te trouver de la copie et toi, t’as même pas le courage de marcher à côté de moi.

Il m’expliqua qu’il cherchait une cabine téléphonique. Il y avait un hôtel de l’autre côté de la place. On y alla. Hackett téléphona son papier et je pris à mon tour l’appareil.

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, maintenant ? demandai-je. J’ai pris tous les clichés qu’il y avait à prendre.

— Ils vont commencer l’enquête cet après-midi, me dit Jimmy, le chef des informations Heath veut que tu restes et que tu ramènes des documents. On a drôlement monté l’affaire ; alors faut que tu te débrouilles.

— J’ai plus de plaques, dis-je à Jimmy. (Ça ne coûtait rien d’essayer.)

— Quand t’auras expédié tes clichés, on t’en enverra d’autres, par le même avion. On va les porter sur le terrain, à Logan Field. Tâche de nous dégotter quelque chose de sensationnel.

— Si tu ne rappelles pas Hackett, lui dis-je, on va se faire vider du patelin. Il proclame à qui veut l’entendre qu’il est l’envoyé spécial de Baltimore.

Hackett, qui s’était attardé sur le seuil de la cabine, m’entendit. Dès qu’il me vit sortir, il se remit à geindre :

— T’es pas fou ! Tu veux me faire enlever l’exclusivité maintenant ! T’es dégueulasse, ma parole !

— J’aime mieux te faire virer à coups de pied dans le cul que de quitter le pays les pieds devant, répondis-je.

Je me rendis à Easton et expédiai mes clichés par avion. Puis je flânai sur le terrain en attendant le retour du petit gars avec mes plaques neuves. On fit honneur à ma bouteille et il m’accompagna à la ville du lynchage, histoire de voir ce qui se passait. C’était un brave gosse. J’ai appris, il y a une quinzaine de jours, qu’il s’était brûlé la main à un tuyau d’échappement et était mort de septicémie. Que ce gosse ait trouvé une telle fin, si jeune, ça paraît incroyable !

Le petit pilote connaissait des tas de gens en ville et il refila quelques bons tuyaux à Hackett. Il m’indiqua aussi deux ou trois photos à prendre, mais rien de bien sensationnel. Y en a même que je ne me donnai même pas le mal de développer.

Vers midi, ça commença à chauffer. Deux ou trois reporters de Philadelphie débarquèrent et se mirent à en installer. C’est ce qu’ils font toujours, dans les petites villes, les mecs de Philadelphie. Ils se croient fortiches. Un indigène en esquinta un dans le couloir de l’hôtel et se fit épingler. Là-dessus, les Philadelphiens estimèrent prudent de mettre les voiles ; mais nous, on n’était pas mieux lotis pour ça. Hackett avait la trouille.

Le jury du coroner fut constitué et je pris quelques clichés des jurés. Ils rendirent un verdict selon lequel la victime, morte par strangulation, avait été assassinée par un ou plusieurs inconnus. Le calme revint et je retournai à l’hôtel. Je fis le bilan de la situation avec Hackett et nous montâmes dans notre chambre pour essayer de dormir un peu.

Vers quatre heures, je m’éveillai. Il y avait un boucan d’enfer sur la place, dehors, et je me penchai à la fenêtre. Une foule hurlante s’était rassemblée autour de nos camions de messageries. Ils faisaient dégringoler les paquets de journaux, les saccageaient et les déchiraient. Je vis le chauffeur qui marchait à reculons et quatre ou cinq malabars qui le bourraient de coups. De la fenêtre, je pris un cliché et descendis au téléphone.

— Jimmy, dis-je au chef des informations, ça commence à barder dans le coin. Ils sont en train de foutre nos journaux en l’air.

— Formidable ! dit Jimmy. Ils sont nombreux ?

Je lui donnai tous les renseignements.

— Je crois qu’il est temps de mettre les bouts, lui dis-je encore.

Je lui racontai l’incident des spéciaux de Philadelphie. Je lui rappelai que le chauffeur des messageries était en train de se faire dérouiller. Evidemment, ça leur faisait les pieds, aux mecs des messageries. Mais la prochaine fois, ça pourrait être mon tour.

— On va envoyer quelques costauds avec la prochaine livraison par le transbordeur, dit Jimmy. Ne bougez pas de là.

Hackett était terrorisé. Je retournai me coucher. Il commençait à faire nuit et on voyait sur la place le reflet des brasiers.

Je me réveillai vers six heures. Hackett dormait dans le lit voisin. Je bus un coup. J’avais très faim.

Quand j’allumai la lumière, j’aperçus un feuillet de papier glissé sous la porte. Je le ramassai. C’était un avis à notre adresse :

Vous allez foutre le camp en vitesse, si vous ne voulez pas subir le même sort que le nègre. Ici, on n’aime pas les journalistes de Baltimore. Tirez-vous dès ce soir !

Je montrai le billet à Hackett et sa terreur grandit. Il appela Jimmy au téléphone et lui fit la lecture du papier. Puis, soudain, la communication fut coupée. La standardiste de l’hôtel déclara que l’interruption venait de Baltimore, mais je savais qu’elle mentait.

Hackett ne voulut rien savoir pour quitter la chambre ; alors je sortis seul casser une croûte chez le Grec. Un autre serveur l’avait remplacé au comptoir. Il était en train de poser devant moi une assiettée de soupe, lorsqu’un grand gaillard taillé à coups de serpe apparut sur le seuil.

— Tu ne vas pas servir ce salopard ! cria-t-il. C’est lui qu’a débloqué dans le journal.

Je me levai de mon tabouret et lui dis :

— Je ne permets à personne de me traiter de salopard !

Il s’avança vers moi et je lui en balançai un. Le mec perdit l’équilibre. Il recula de quelques pas et tomba assis sur une chaise. Le serveur se mit à beugler. Je m’enfuis du restaurant et enfilai une rue latérale. Puis j’entrai dans un petit salon de thé et m’assis, le dos aux fenêtres.

Une jeune négresse posa un verre d’eau sur la table. Je commandai du poulet frit et elle disparut derrière le paravent qui masquait la porte de la cuisine. Bientôt, une vieille passa la tête et disparut à son tour.

La jeune négresse revint : « Ici, plus rien avoir manger », déclara-t-elle.

Je passai derrière le paravent et hurlai des insultes à l’adresse des gens qui se trouvaient à la cuisine et des habitants de la Côte par la même occasion. La négresse me traita de sale blanc et moi, j’exprimai l’espoir qu’elle serait lynchée dans le plus bref délai. Puis je me tirai.

J’avais faim. Du diable si les indigènes allaient m’empêcher de manger. J’entrai dans un drugstore, où l’on m’apporta un milk-shake et un sandwich desséché au poulet et à la salade. J’achetai quelques biscuits au fromage et un autre sandwich desséché pour Hackett. Puis je repris le chemin de l’hôtel.

Le grand maigre que j’avais frappé chez le Grec traînait devant la porte d’entrée. Il y avait deux ou trois types avec lui. Je tournai le coin et pris une rue transversale. Lorsque je revins à l’hôtel, ils étaient partis.

Hackett m’annonça que Jimmy avait téléphoné. Les « costauds » des messageries avaient été stoppés au débarquement du transbordeur. Les gens du pays avaient dérouillé les malabars de la deuxième équipe et mis en pièces la livraison de journaux. Je me demandais où étaient passés les gardes nationaux. Je n’en avais pas aperçu un seul depuis le matin. Je commençais à croire qu’on ne pourrait sortir de la ville que par la force des baïonnettes.

Hackett était en train de se plaindre du sandwich, lorsqu’on frappa à la porte. C’était un groom, porteur d’un autre billet doux, rédigé dans le même style que le premier, mais agrémenté de quelques insultes nouvelles.

J’essayai encore d’avoir la rédaction, mais la standardiste déclara que ça ne répondait pas.

On se tapa le reste de la gnôle, Hackett et moi, moins une chopine, et je me sentais assez d’attaque quand on frappa à nouveau. J’ouvris C’était le grand maigre avec cinq ou six acolytes. Je tentai de refermer la porte, mais l’un d’eux glissa son pied dans l’entrebâillement et ils s’engouffrèrent dans la chambre.

J’envoyai mon poing dans la gueule d’un type, mais je reçus au même moment une beigne à la pommette et je m’effondrai.

Le grand maigre plaça quelques coups de pied à l’endroit où cela fait le plus mal. Quelqu’un gueulait : « Attrape-moi l’autre salopard ! » Hackett se mit à hurler.

Je me relevai, mais fus de nouveau rejeté par terre. Je renversai la table de nuit, qui s’effondra dans un fracas épouvantable. Je revins à la charge, brandissant une chaise métallique et le premier assaillant en prit un bon coup sur la tête. Il ne tomba pas, mais préféra ne pas insister. Je ne voyais plus Hackett. Le grand maigre voulut sortir un pétard, mais quelqu’un l’arrêta. Nous étions tous immobiles, à souffler comme des phoques. Hackett pleurait dans la ruelle, entre les deux lits.

— Qu’est-ce que vous cherchez vous autres ? demandai-je.

— On vous a dit de vous tirer. Et maintenant, s’agit de vous dégrouiller, dit l’un d’eux.

Je posai la chaise à terre et restait là, un moment, à les regarder.

— Allez, ouste, dit l’un des types. Du balai !

Je tâchai de gagner du temps. S’ils nous sortaient de cette chambre d’hôtel, on risquait d’être pendus. Du moins, je le crus, sur le moment. Plus tard, je compris qu’ils ne l’auraient pas fait. Ils étaient fous de rage. Et on devait ça à un couillon de rewriter, qui, les fesses bien calées dans son fauteuil, à Baltimore, avait torché un couplet vengeur sur la dégueulasserie des gens de la Côte.

— Qui me dit que vous n’allez pas nous descendre ? demandai-je.

— Estimez-vous heureux si on ne vous descend pas sur place, dit le grand maigre.

Je ne bougeai pas. Le grand gaillard s’avança vers moi.

— Tu t’amènes, ou faut-il qu’on t’aide ?

J’attrapai ma chaise :

— Je ne viens pas, lui dis-je. Je ne tiens pas à sortir la nuit avec une bande de lyncheurs. Faudrait m’embarquer de force.

La bagarre reprit. J’abattis mon arme improvisée sur la tête d’un des mecs, puis je me retournai et lançai la chaise par la fenêtre. Les vitres volèrent en éclats avec un boucan du tonnerre.

Quelqu’un me balança un coup dans le ventre ; je tombai à genoux et me mis à dégobiller sur le tapis.

Un coup de pied m’atteignit à la mâchoire. Je m’affalai sur le côté. Je restai un moment sans savoir où j’étais. J’essayai de me relever, mais l’effort me donna à nouveau la nausée. Je bredouillais :

— Oh ! Edith, Edith !

Je retrouvai enfin mes esprits et réussis à me remettre debout. La chambre était pleine de gens. Le gérant de l’hôtel, alerté par le fracas des vitres cassées, était monté avec deux ou trois petits gardes nationaux. Tout le monde semblait désemparé. Je m’assis sur le bord du lit et vomis encore. Hackett se releva et se mit à hurler à l’assassin.

Le shérif arriva sur ces entrefaites et ordonna à nos agresseurs de vider les lieux. Les petits gardes faisaient cercle autour de moi. Le gérant de l’hôtel se mit à râler au sujet de la fenêtre et du tapis, mais le shérif le fit taire. Ce shérif était vraiment un type bien.

Lorsque je me sentis mieux, je bus un coup et offris un verre au shérif.

— Vaudrait mieux que vous partiez ce soir, nous dit-il.

— Si vous pouvez nous obtenir le numéro de la rédaction au téléphone, lui dis-je, on aura quitté le coin dans dix minutes. Mais on n’arrive pas à l’avoir.

Le shérif descendit au standard et fit établir la communication. Ce fut Benjamin, le permanencier de nuit, qui répondit. Je lui fis part des événements et lui déclarai que nous allions rentrer.

— Faut que je demande à Heath, d’abord, protesta-t-il.

— Tu diras à Heath que nous sommes en route.

Là-dessus, je raccrochai. J’entendais la fille du standard s’esclaffer en bas.

Le shérif et les gardes nous accompagnèrent jusqu’à notre voiture. Il y avait une vingtaine de mecs dehors qui nous huèrent au passage, ainsi que le shérif et les gardes. Tous les pneus étaient crevés, mais on sortit de la ville en roulant à plat et on fit faire les réparations à Easton.

J’avais la gueule tuméfiée et Hackett gardait les yeux fermés. On n’avait plus une goutte d’alcool.

Heath était à la rédaction quand j’arrivai. Benjamin lui avait téléphoné et il nous attendait. Je vis de la lumière dans son bureau et décidai d’aller chez lui avant de descendre tirer mes épreuves à la chambre noire. Heath portait une visière verte et, plissant les paupières, cherchait à me voir dans la pénombre, au delà de la zone éclairée par sa lampe.

— Eh bien ! s’exclama-t-il. Ils t’ont drôlement esquinté, on dirait !

— Un peu, dis-je. Je voyais le moment où ils allaient me régler mon compte.

J’étais seul chez Heath. J’avais déposé Hackett chez lui, avant de monter au journal.

Du pied, Heath poussa une chaise vers moi et sortit un paquet de cigarettes du tiroir. J’en pris une et l’allumai. J’étais crevé.

— J’ai une tête qui leur revient pas, faut croire.

Heath se mit à rire.

— T’as pu ramener quelque chose ? demanda-t-il.

Je lui dis ce que j’avais ramené. Il bourrait sa pipe, tout en me regardant. Il était près d’une heure du matin. Le gardien de nuit passa devant la porte, poursuivant sa ronde qui devait le conduire jusqu’au tableau des clefs, accroché devant l’entrée de la rédaction. Juste après son passage, l’alerte-incendie communiqua un numéro. Heath chercha à situer le lieu du sinistre d’après le code, puis rejeta celui-ci dans le tiroir.

— Comment ça va, Eddie ? demanda-t-il.

— J’ai la gueule en compote, répondis-je. Un salaud m’a foutu un coup de pied dans la figure et j’ai l’impression qu’il m’a cassé la mâchoire.

Je tirai sur ma cigarette. Je me doutais un peu de ce qui allait suivre.

— Je veux dire, reprit-il, au bout d’un instant, comment ça va en général, la dérouillée mise à part ?

Je regardai le plancher.

— Ça va, dis-je. Je tiens le coup.

Heath resta un moment silencieux.

— Tu t’es bien rendu compte, reprit-il, quand je t’ai parlé l’autre fois, que je n’en pensais pas un mot ?

— Bien sûr. C’est classé.

— Il fallait que je te dise ces choses-là, Eddie. J’espérais te faire réagir, mon petit.

— Mais bien entendu, fis-je. J’ai d’ailleurs drôlement réagi. Maintenant, tout va bien. Je suis en pleine forme.

— Je suis heureux que tu te sois repris, Eddie… J’ai cru un moment que tu allais dégringoler pour de bon, tu sais. Juste après… enfin, tu sais bien.

Je voulais lui prouver que j’étais tiré d’affaire.

— Juste après, oui, dis-je. Je sais. J’étais en train de glisser sur la pente savonneuse. Vous avez bien fait de me vider à ce moment-là. Ça m’a remis d’aplomb en un tournemain.

— Dès que j’ai su que tu avais repris du poil de la bête, j’ai demandé à Jimmy de te contacter. Ta place t’a attendu pendant tout ce temps-là.

— Je sais. Vous avez bien fait.

— On finit par oublier, tu comprends. C’est dur au début, mais on finit par oublier.

— Je sais. C’est comme si je ne l’avais pas connue, jamais rencontrée. Je suis tout à fait retapé.

— Tu oublieras, n’aie crainte. Il fallait que tu te sortes de cette crise. Maintenant, t’as repris le collier et ça va te sembler plus facile.

— Bien sûr, dis-je. Il y a trop longtemps que je suis dans la profession pour lâcher prise. C’est fini. J’ai repris le collier. C’est comme les vacances… Quand on est heureux à ce point-là, on se doute bien que ça ne va pas durer. Faut savoir encaisser quand c’est fini et reprendre le boulot comme si de rien n’était.

— Voilà, fit Heath. C’est le voyage au paradis avec un billet-retour.

— Oui, fis-je. Et, sur le trajet retour, l’arrêt facultatif en enfer.

— Oh ! merde ! s’écria Heath, on nous prendrait pour des feuilletonnistes.

Je laissai tomber mon mégot et l’écrasai sous ma semelle. Puis je descendis au labo tirer mes clichés.

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