Flash !
Chapitre VII
Une quinzaine de jours après le procès, Edith m’annonça qu’elle allait avoir un enfant.
— Tu en es sûre, petit ? lui demandai-je.
Je sentis quelque chose se gonfler en moi. Je la regardai attentivement, mais ne découvris aucun changement. C’est bête, mais j’étais persuadé que les femmes se transformaient dès le début. Edith était pareille à elle-même, son ventre était toujours aussi plat.
Elle m’avait bien souvent fait rire en déclarant qu’elle allait suivre un régime amaigrissant. Elle se regardait dans la glace, le soir, avant d’enfiler sa chemise de nuit et se tapotait le ventre.
— J’engraisse, disait-elle. Je deviens énorme. Va falloir que je suive un régime.
Je crois que jusqu’à sa grossesse, elle n’avait jamais pesé plus de cinquante-quatre kilos.
— Tu en es sûre, mon petit ? demandai-je donc à Edith quand elle m’annonça qu’elle allait, sans doute, avoir un enfant.
Nous avions maintes fois discuté la chose et avions décidé : pas de gosses avant trois ans au moins. Mais vous savez ce qui en est : il y a des moments où on oublie ses résolutions.
— J’en suis à peu près sûre, Eddie, répondit Edith. J’ai beaucoup de retard.
Je ne savais que dire. J’étais bougrement heureux, mais je me demandais ce qu’elle en pensait elle-même. Au cours de nos conversations, elle avait exprimé le désir de continuer son travail – on avait bien le temps d’avoir des gosses ! Peut-être était-elle fâchée, maintenant ?
— Qu’est-ce que tu en penses, Edith ? demandai-je.
— Et toi ?
J’étais sur la sellette. Si elle ne voulait pas de ce gosse, peut-être était-il encore temps de faire quelque chose ?… Mais si je lui disais que j’étais content, elle serait bien capable de le garder, rien que pour me faire plaisir. A moins qu’elle ne désirât l’enfant, elle aussi… Je gardai le silence.
Elle s’approcha de moi et se pencha sur l’accoudoir de mon fauteuil. J’avais mon journal à la main. Elle appuya sa joue contre mes cheveux. On devait faire très « couverture de magazine ».
— Ça t’embêterait terriblement, dis ? me demanda-t-elle.
Je pensais en moi-même que ça m’embêterait drôlement de ne pas l’avoir, ce petit, mais je ne voulais pas révéler mes sentiments à Edith.
— Non, dis-je. Ça ne m’embêterait pas tant que ça.
— Parce que, dit-elle, je voudrais qu’il vienne, ce bébé. Je sens que je dois l’avoir, Eddie.
J’étais aux anges, mais je n’allais pas manifester ma joie trop ostensiblement.
— Eh bien, ça va, dis-je. Tu l’auras, ton môme. Je suis bien content que t’aies envie de ce bonhomme.
Elle me taquina :
— Comment sais-tu que ce sera un garçon ? demanda-t-elle.
— Je le sais, lui dis-je. Je sais qu’on aura un gars.
— Moi aussi, je le crois, dit-elle.
Je voulais raconter la nouvelle à tout le monde, mais Edith me demanda d’attendre. Il fallait être sûr qu’elle ne s’était pas trompée. Je me contentai d’en parler à Heath. J’avais Heath drôlement à la bonne, depuis le procès. Il s’était tellement démené pour moi. J’avais lu des tas d’histoires qui avaient pour thème la haine des reporters pour leur rédacteur en chef. Il se peut que les reporters-photo ne voient pas les choses de la même façon. Moi, en tout cas, je me suis toujours bien entendu avec Heath et Jimmy. Hackett était le seul type que je n’aimais pas dans le canard.
Je racontai donc à Heath que j’allais être papa. Nous étions au fond du labo, dans la chambre noire.
— C’était fatal, dit-il.
Il avait pris un ton de condoléances, comme si je lui avais parlé d’une prochaine séance chez le dentiste.
— Vous en avez bien trois, lui dis-je.
— Ouais, répondit-il d’une voix sombre. Ouais, j’en ai trois. C’est bien simple – l’autre jour, ma femme pleurnichait au sujet des rapts d’enfants. Alors moi, je lui ai dit : « On prend les trois mômes, on les fout à la rue, chacun avec son billet de dix dollars à la main, hé bien, personne ne voudra y toucher. » Ils sont comme ça, mes gosses.
— Cette blague ! m’exclamai-je. Le jour où l’un d’eux est tombé du haut du perron et s’est démoli le bras, vous avez laissé l’édition en plan et vous êtes rentré chez vous dare-dare !
— J’ai mal compris ce que ma femme disait au téléphone, expliqua-t-il. Je croyais que le moutard avait défoncé la barrique de cidre, à la cave.
Il n’en pensait pas un mot. Il était absolument fou de ses gosses. Il évitait même de se saouler la veille de Noël (alors que tout le monde au journal prenait une cuite) pour pouvoir décorer l’arbre des gosses. Il s’était blindé, une fois, la veille de Noël. Les mômes n’avaient pas eu d’arbre et avaient chialé toute la journée du lendemain. Il ne se l’était jamais pardonné.
— Et Edith ? demanda Heath. Du coup, elle sera obligée de quitter son job.
— Oui, sans doute, dis-je. Dans quelque temps, il lui faudra rester chez elle. A quel moment ça commence à se voir ?
— A cinq mois environ, je crois, dit Heath. Bon sang ! Je dégotte une fille intelligente qui se démerde bien pour la page féminine, et tu viens tout chambouler !
— Nous avons envie d’avoir un gosse, dis-je à Heath.
— Ouais, répondit Heath. On croit toujours qu’on en a envie. Et après, on se demande quelle folie vous a pris !
Edith continuait à travailler. Elle mettait au courant une nouvelle, pour la chronique féminine. J’étais inquiet en songeant que bientôt elle serait obligée d’abandonner toute activité, mais je ne disais rien. Le mobilier était payé, mais j’avais encore des versements à faire pour la bagnole et je liquidais les honoraires de Nisely et Birnbaum, à tant par semaine. Je ne pouvais pas demander d’augmentation si vite, après l’histoire Charley. J’avais même eu de la veine de garder mon job. Je cherchais toujours des petits boulots à côté.
Un jour, j’étais en train de boire un bock dans le quartier est, quand le barman m’attira à l’écart.
— Ça vous intéresserait de vous faire un peu de fric ? demanda-t-il.
Je lui répondis que oui. Je croyais qu’il s’agissait d’un banquet politique ou d’un truc dans ce genre-là. Des fois on me convoquait pour une séance de dégustation d’huîtres ou de crustacés et je me faisais un peu de ronds avec des clichés de groupes. Fallait que je sois à la côte, pour gâcher le métier de cette façon.
Ce barman gribouilla une adresse au dos d’une carte.
— Vous n’avez qu’à demander Nick, me dit-il. Il m’a demandé l’autre jour si je connaissais un photographe un peu dégourdi.
Je flairai du louche.
— Qu’est-ce qu’il entend par un « photographe dégourdi » ?
— Il vous l’expliquera, Eddie, répondit le barman. Vous n’êtes pas forcé d’accepter le boulot si ça ne vous convient pas.
Je me rendis à l’adresse indiquée. C’était dans un quartier moche de la ville. Le Nick en question tenait une petite épicerie, à un coin de rue. C’était un petit mec trapu et huileux qui ne devait pas souvent se laver le cou.
Nous passâmes dans une arrière-boutique qui puait l’ail. Nick sortit une bouteille et m’offrit à boire.
— Voilà de quoi il s’agit, dit Nick. J’aurais besoin de quelques photos. Vous savez, des filles et des types. Quelque chose de polisson. Les machins qu’on reçoit maintenant, c’est drôlement dépassé. Les clients, ils veulent du neuf. Des belles petites mômes, comme ils en voient dans la rue…
Je commençais à comprendre.
— Mais bon sang, dis-je. C’est toujours fait pareil, une poule, qu’elle soit d’ici ou d’ailleurs.
Nick sourit.
— D’accord, dit-il, mais vous savez comment ils sont, les jeunes gens, à l’heure actuelle. Ils veulent de la photo jeune, appétissante. Ils en ont marre des rombières, qu’on nous envoie de l’autre côté de l’eau. Ce qui les intéresse, c’est la jeunesse. Quinze ans, seize ans. Vous saisissez ?
Ce boulot-là ne me disait rien qui vaille. Je voulais me débiner.
— Je risque gros dans cette combine, déclarai-je. J’ai pas envie de tirer dix ans de taule pour quelques clichetons. Vous feriez mieux de chercher ailleurs.
— Il n’y a pas de risques, affirma Nick. On a un chalet au bord de la mer et c’est là qu’on va prendre les photos. Pas de voisins. Et les poules sont tout ce qu’il y a de régul ! Vous aurez cent dollars.
Cent dollars, c’est cent dollars. J’étais pas plus emballé que ça, mais je m’engageai à faire le job. On prit rancard pour le lendemain soir. Je devais chercher Nick à son épicerie.
J’expliquai en rentrant à Edith que je devais faire quelques clichés à la salle d’armes du Cent-quatrième Régiment. Le lendemain, je me rendis chez Nick. J’avais emporté une demi-bouteille de gnôle et pendant le trajet, je n’arrêtai pas de picoler.
— Ça vaut plus de cent dollars, ce boulot-là, dis-je à Nick.
— Tu te paieras sur l’une des filles, dit-il.
— Je ne voudrais pas y toucher avec des pincettes.
Quand nous arrivâmes au bungalow, au bord de la mer, il y avait déjà deux voitures devant la porte. Je sortis mon appareil et quelques ampoules et nous entrâmes. Il y avait dans la baraque deux filles et quatre types. On avait calfeutré les deux fenêtres avec des couvertures pour que la lumière ne se voie pas du dehors. Il y avait de la poussière partout et des détritus dans les coins.
Les filles étaient tellement saoules qu’elles pouvaient à peine se porter. Elles avaient dans les dix-sept ans et l’une d’elles semblait sortir d’une assez bonne famille. Sa façon de parler n’était pas trop dégueulasse. Mais l’autre était une roulure. Jamais je n’ai entendu un langage aussi immonde.
Je regrettai d’avoir accepté ce travail. Je me faisais l’effet d’un misérable. J’avalai deux ou trois rasades et me sentis moins mal. J’étais passablement rétamé.
— Allez, faut en finir, dis-je à Nick.
Les filles ôtèrent leurs vêtements et je pris deux ou trois clichés. Puis les types accomplirent leurs prouesses et je refis des flashs. Onze plaques en tout. La séance dura environ une demi-heure. Je devais prendre douze plaques, mais avant d’arriver à la dernière, j’eus mal au cœur et fus obligé de sortir.
Nick voulut rester au bungalow et je retournai seul en ville. En remontant la route de North Point, je faillis jeter les plaques par la portière, mais les cent dollars n’étaient pas encore dans ma poche. J’en avais touché vingt de Nick pour le déplacement et devais recevoir le reste à la remise des clichés. C’est lui qui se chargeait du tirage.
Je m’arrêtai au Cent-quatrième et pris deux ou trois photos pour la page des sports, à seule fin de justifier mon absence prolongée. C’était la première fois que je mentais à Edith et je ne me sentais pas très faraud.
Quand j’arrivai à la maison, Edith était déjà au lit. J’allai prendre une douche dans la salle de bains. Je me sentais mal à l’aise. Je me frottai vigoureusement, mais j’avais toujours l’impression que des poux me couraient sur le corps. J’entrai dans le salon et bus deux ou trois verres. Puis j’allai me coucher. Edith s’éveilla quand je me glissai près d’elle. Elle se serra contre moi pour m’embrasser. Je n’étais pas fier de me laisser embrasser par elle, après ce que je venais de voir. J’étais pire que les poules de Nick. Après tout, elles avaient sans doute besoin de ce fric pour croûter.
Edith m’embrassa de nouveau, comme elle le faisait toujours quand elle n’avait pas tant envie de dormir.
— Je suis crevé, petit, lui dis-je.
Quand elle se rendormit, je songeai à voiler toutes mes plaques. Puis je me dis : « Bon sang, ce qui est fait est fait, et j’ai drôlement besoin de ces quatre-vingts dollars. »
Nick me remit la somme quand je lui apportai les clichés. Je racontai à Edith que j’avais été payé pour une série de photos d’agence, livrées il y a longtemps et complètement oubliées. Nick se fit pincer alors qu’il cherchait à placer ses photos, un mois environ après la séance au bungalow. J’avais la frousse qu’il ne mange le morceau, mais il ne me trahit pas. Il écopa de dix-huit mois.
Je connus un coup de veine, deux semaines plus tard. J’étais sur une affaire à Curtis Bay, quand une goélette à quatre mâts carrés entra dans le port. C’était un des derniers navires au gréement carré qui naviguât encore et le journal me demanda une photo.
J’arrivai au port tard dans la soirée. La lumière n’était pas fameuse, mais je pris deux ou trois clichés du rafiot. J’avais cherché un effet, en choisissant un angle très bas et quand j’eus développé le cliché, je constatai que ça jetait un drôle de jus. Pour le canard, ce n’était pas un document formidable – l’ensemble était trop sombre, mais pour m’amuser, je tirai quand même l’épreuve sur du papier gros grain et ça faisait pas mal. Je ramenai ma photo à la maison et Edith la fit encadrer.
La grosse coque noire du navire se dressait avec une belle perspective, et les agrès se reflétaient dans l’eau. A l’arrière-plan, on apercevait la masse claire du dock en ciment et les hangars obscurs. Ça faisait une image drôlement « piquée ».
Heath vit la photo et me conseilla de l’envoyer à Chicago, où il y avait, tous les hivers, une exposition des meilleures œuvres photographiques. Je commençai par en rigoler. J’avais vu les reproductions des photos primées à cette exposition et je trouvais que la mienne n’était pas à la hauteur. Heath fit agir Edith.
— Vas-y, me dit-elle. Envoie-la, on verra bien ce que ça donnera.
Elle fit tant et si bien qu’en fin de compte, je tirai une nouvelle épreuve glacée et l’expédiai, simplement pour lui faire plaisir. Cette sacrée photo remporta un troisième prix et je reçus un chèque de cent cinquante dollars. Je remis le fric à Edith, à l’exception de trois dollars que je gardai pour acheter une bouteille à Heath. Après cela, j’essayai de prendre des photos à effet de tout ce que je voyais, mais les résultats étaient minables et finalement j’y renonçai.
Edith commença à prendre du volume aux environs de Noël. Ce n’est pas qu’elle fût le moins du monde déformée, mais sa taille s’épaissit sérieusement. J’avais une peur atroce qu’elle tombe ou qu’il lui arrive quelque chose, mais elle ne faisait qu’en rire. Elle s’arrêta de travailler et passa à la maison le plus clair de son temps. Je lui choisis un bon médecin. Il pouvait être bon, pour le prix !
Dans le temps, j’avais lu plein de choses sur la grossesse, mais je croyais que c’était du boniment. Elles se trouvèrent pourtant toutes confirmées. Edith embellissait à vue d’œil. Ses joues s’arrondissaient et ses yeux étaient beaucoup plus brillants.
Jamais elle ne fut aussi heureuse que cet hiver-là, en attendant la venue de son gosse.
Nous avions calculé que le petit arriverait vers le milieu de juin. Nous savions tous deux que ce serait un garçon. Walter, le toubib qui soignait Edith, me paria un dollar que ce serait une fille. Il me déclara que, sur quatre-vingt-sept bébés, il ne s’était trompé que six fois, mais je crois qu’il cherchait surtout à épater son monde.
Je menais une vie tellement exemplaire que tout le monde se foutait de moi au canard. Mais, en fait, je n’avais pas les moyens d’acheter régulièrement de l’alcool et, comme Edith ne buvait presque pas, je n’avais pas envie de me blinder dans mon coin, sans qu’elle puisse participer à la fête. Je cessai de fréquenter le bar de Lou et les machines à sous et cherchai par tous les moyens à gagner quelques ronds.
Les confrères n’arrêtaient pas de me charrier. Et un jour, alors qu’on était sur une affaire, à Cumberland, ils faillirent m’avoir au tournant. On était toute une bande à l’hôtel, là-bas. J’ai oublié ce que c’était comme reportage, mais je sais que pendant deux ou trois jours, on est restés sans rien foutre. Le soir, tout le monde se saoulait et jouait au poker. Moi, pendant ce temps, je me défilais en douce. Je me disais qu’avec la note de frais, j’allais pouvoir payer des chaussons au môme. Tous les soirs, je montais me coucher de bonne heure et faisais volontairement bande à part.
Un soir, j’allais donc me coucher vers neuf heures. Kelly, le reporter qui faisait équipe avec moi, était sorti avec des copains pour lever des femmes. Ce Kelly était venu de Chicago à la Presse et partageait ma chambre à l’hôtel. C’était un gros Irlandais, très brave. N’empêche que ce soir-là, il avait voulu me prendre en traître.
Je m’éveillai vers minuit ; quelqu’un était en train de m’asticoter dans mon propre lit. La pièce était sombre et je dormais à moitié. Pendant deux ou trois minutes, il me fut impossible de comprendre où j’étais et ce qui se passait. J’avançai la main et sentis une femme à côté de moi. J’allumai la lampe de chevet et regardai la fille. Je ne l’avais jamais vue. Elle avait des cheveux blonds, une incisive en or, et avait gardé ses bas – rien d’autre.
— Bonsoir, mon chou, dit-elle lorsque j’allumai.
— Merde alors ! Comment t’as fait pour rentrer ici ? demandai-je.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre, ma beauté, fit-elle. Je suis là, c’est tout ce qui compte !
— Ouais, dis-je. Et tu feras bien de filer en vitesse.
Je ne pigeais pas l’astuce, mais je me rendais compte qu’il y avait un piège quelque part. La fille n’était pas laide, mais je ne lui accordai pas grande attention. J’essayais de comprendre de quoi il retournait.
— Ça ne te coûtera rien, mon gros, déclara-t-elle.
— Fous-moi le camp, dis-je. Tu te trompes d’adresse. J’ai sommeil. Barre-toi.
Elle se remit à me peloter et je commençai à la trouver mauvaise. Je me levai et me dirigeai vers la porte.
— Allons, lui dis-je. Fous-moi le camp !
Elle se leva, souriant toujours. Elle s’approcha de moi et me passa les bras autour du cou. Je la repoussai.
— Va te chercher un miché qui te paiera des sandwiches ! dis-je.
Mais elle restait là, à me faire des sourires. Soudain la porte de la salle de bains s’ouvrit et il y eut un flash aveuglant. Je me retournai et découvris Kelly et une bande de confrères. C’est Red Bodinsky, un des photographes de la Planète qui avait fait partir le flash.
Les mecs se mirent à rigoler et à gueuler en voyant la fille à poil, debout devant la porte. Ils étaient tous blindés. La fille alla chercher sa robe sur une chaise et l’enfila.
— Ça va comme ça, les gars ? demanda-t-elle.
Kelly lui donna un dollar et elle se tira. Avant de partir, elle me donna une petite tape sur la joue.
— Bonne nuit, coco ! dit-elle.
Je n’étais pas content, mais je fus bien obligé de rire, quand ils m’eurent expliqué leur combine. Ils n’avaient pas prévu que je flanquerais la fille à la porte et ils s’étaient proposé de prendre un cliché au moment psychologique.
— Attends un peu – quand ta femme verra la photo, répétait sans cesse Kelly, ô mes aïeux, attends que ta femme la voie !
Bodinsky me prit à part le lendemain et m’expliqua qu’il avait voilé la plaque en l’exposant à la lumière.
— Je l’aurais fait de toute façon, Eddie, dit-il. Mais c’était pas mal, comme blague.
— Tu parles ! lui dis-je. Je ne t’en veux pas.
Je ne savais pas qui avait eu l’idée de monter cette combine. Kelly, sans doute. C’était un mariole, mais je crois qu’il l’avait fait sans méchanceté. Quoi qu’il en soit, l’histoire fit le tour de la rédaction, et les femmes des confrères furent bientôt mises au courant. Edith, qui passait le plus clair de son temps à jouer au bridge avec elles, fut affranchie à son tour.
— On me dit que les gars t’ont monté une farce à Cumberland, déclara-t-elle un soir, comme je rentrais du journal.
Je n’avais jamais parlé de l’histoire à ma femme. Je ne voulais pas avoir l’air de me vanter de ma vertueuse conduite. De plus, je ne savais pas comment elle prendrait la chose, mais je vis qu’elle riait.
— C’est ce crétin de Kelly, expliquai-je.
— Je ne l’ai su qu’aujourd’hui, fit Edith.
— Il y a des mecs qui se croient drôles !
— Avoue que tu savais qu’ils étaient dans la pièce à côté ! lança Edith.
— Bien sûr, dis-je, et de toute façon, la fille était moche comme un pou.
Elle n’en dit pas davantage, mais je compris qu’elle n’était pas mécontente du dénouement de l’histoire. Evidemment, si je n’avais pas envoyé paître cette poule, Kelly n’aurait peut-être pas donné tant de publicité à l’incident, mais ces choses-là arrivent toujours à se savoir et j’étais bougrement content d’avoir résisté aux appâts de cette fille.
La veille de Noël, il y avait toujours de quoi boire à la rédaction. Les tourneurs des commissariats venaient retrouver l’équipe des reporters, les accrédités des organismes municipaux laissaient tomber leur permanence vers midi et on passait sa journée à faire des concours de cuite.
Je me sentais pas mal éméché quand j’arrivai à la maison. Il était environ sept heures et Edith m’attendait pour dîner depuis une heure, mais elle ne m’en voulut pas. Elle avait mis des guirlandes aux fenêtres et d’autres décorations de Noël dans l’appartement. Je préparai deux cocktails avant de me mettre à table et l’alcool mit Edith en gaîté, de sorte que le dîner se prolongea jusqu’aux environs de neuf heures.
C’était quelque chose pour moi, cette fête de Noël ! Il y avait des tas de colis pas déballés qu’Edith avait reçus et rangés dans le placard du vestibule. Au début, j’avais trouvé bête de les laisser là jusqu’à Noël, sans les ouvrir. Mais je finis par comprendre qu’Edith trouvait sa joie à ne pas les défaire avant le grand jour et je cessai de la taquiner.
Le lendemain matin, j’avais un peu mal au crâne, parce qu’on avait pas mal picolé la veille chez les voisins, mais après m’être rasé et avoir pris une douche, je me sentis mieux. Je me tapai en douce un petit coup de whisky, pendant qu’Edith était à la cuisine – elle m’engueulait quand je buvais un verre le matin, pour me réveiller – et aussitôt, je me sentis en pleine forme. Après avoir mangé un petit déjeuner copieux, nous passâmes dans l’autre pièce pour défaire les paquets sous le sapin traditionnel. Edith avait trouvé un tas de petites choses pour moi. Elle avait acheté la plupart des objets dans les bazars à cinq et dix cents, et tous avaient une signification amusante. Les gens qui ne pouvaient pas comprendre auraient trouvé ces bricoles ridicules, mais elles nous firent rire de bon cœur. En plus de ces petits cadeaux, je trouvai une écharpe et une paire de gants en peau de porc.
Je ne sais jamais m’y prendre pour remercier les gens. J’essayai les gants et agitai les doigts.
— S’ils ne te vont pas, dit Edith, tu peux les changer.
— Ils me vont, lui dis-je.
Ils étaient un peu trop grands, mais ça allait quand même.
— Ils sont épatants, lui dis-je. Ils me plaisent beaucoup et l’écharpe aussi. Merci, Edith.
Je me levai et m’approchai d’elle pour l’embrasser.
— Je ne savais pas ce qui te plairait, Eddie, dit-elle. Mais j’ai pensé que tu avais besoin d’une paire de gants et d’une écharpe, alors je les ai pris.
— Ils sont formidables, dis-je.
Je passai dans la pièce voisine pour chercher la montre que j’avais cachée dans un tiroir du bureau. Je tendis le paquet à Edith et l’observai tandis qu’elle défaisait le papier. En voyant son visage, je fus heureux d’avoir songé à lui acheter un cadeau.
Elle regarda la montre, la tira de l’écrin et la posa sur son poignet :
— Oh ! Eddie, s’écria-t-elle, elle est belle ! Elle est fantastique !
Elle eut un petit rire et la fixa à son poignet, la regarda de loin et agita le bras.
— Oh ! c’est magnifique, Eddie ! dit-elle. Elle me plaît énormément.
Elle s’approcha de moi pour m’embrasser. Je me sentais heureux. De toute évidence, la montre lui plaisait. Elle passa la journée à tourner le poignet et à la regarder.
Il y eut de la dinde pour dîner et ensuite on alla voir Al et Grâce, avec des cadeaux. Je m’arrêtai dans un drugstore et achetai une cartouche de cigarettes et une bouteille d’alcool pour Al. Ils se comportèrent exactement comme je l’avais prévu. Grâce fut vexée de recevoir des étrennes et de ne rien pouvoir nous offrir en échange.
Al liquida la bouteille en ma compagnie, tandis que Grâce se plaignait à Edith de la cherté de la vie. Noël, disait-elle, n’est même plus une fête ! Et ce pauvre Al qui n’avait pas de santé… Sa faible constitution ne l’empêcha pas de liquider les trois quarts de la bouteille, pendant que je buvais trois petits verres.
En sortant de chez Grâce, nous fîmes la tournée des copains. Tous nous offraient de l’egg-nog et du whisky sec dans la cuisine. J’ingurgitai tellement d’egg-nog que je pouvais à peine me porter. Et pourtant je ne touchai pas au whisky, à cause du dîner copieux que j’avais fait. Ce fut une journée vraiment formidable. Ce soir-là, j’essayai d’évoquer les jours de fête passés et n’en trouvai pas de comparable à celui-là. En somme, j’avais vécu les instants les plus agréables de ma vie.
La bande qu’on fréquentait organisa une soirée pour le nouvel An. Comme on était tous fauchés, on décida de partager les frais pour la nourriture et les boissons. Les Treat avaient un grand appartement et ils eurent la gentillesse de le mettre à la disposition des copains. Pour notre part on engagea un barman noir qu’on chargea de préparer les cocktails.
Edith ne pouvait boire beaucoup à cause de sa grossesse, et je pris la décision de me freiner aussi. Ce fut une réunion magnifique qui commença dans le salon et se termina à la cuisine, comme ça arrive presque toujours, quand la fête est réussie. On se coucha à quatre heures et j’étais au journal à huit. Pour le jour de l’An, j’avais choisi, en effet, l’équipe du matin. J’avais au moins appris cela, depuis que j’étais dans le métier : si vous êtes dans l’équipe qui fait la permanence de huit heures à midi, vous pouvez vous la couler douce, car tout le monde cuve l’alcool de la veille. Mais quand arrivent les mecs de la deuxième équipe, ils constatent que rien n’a été fait et ils sont obligés de gratter comme des malheureux pour faire le journal du lendemain. Pendant ce temps vous rattrapez votre sommeil.
Ce soir-là, on était invités à une soirée de bridge dans l’appartement voisin. Je ne connaissais pas très bien les gens, mais Edith était au mieux avec la femme. On arriva de bonne heure, parce que l’hôtesse nous empruntait quelques chaises. J’allai à la cuisine avec le mari boire un coup en vitesse avant l’arrivée des autres invités. Le mec me parut très sympathique.
Quelques couples arrivèrent et l’un des maris nous rejoignit à la cuisine. Le maître de la maison fit les présentations et tout le monde but un verre. Puis on revint au salon où il y avait déjà sept ou huit personnes. On me dit plein de noms et je répondis : « Enchanté de vous connaître ! » Puis je pris place à l’une des tables.
A la première partie, j’étais le mort et je retournai boire un coup dans la cuisine avec l’hôte. Soudain la sonnerie du téléphone se fit entendre et la maîtresse de la maison alla répondre. Elle s’exclama :
— Quel incendie ?
J’avais entendu passer deux ou trois voitures de pompiers quelques minutes plus tôt, mais je n’y avais pas prêté attention. Au mot « incendie » je regardai par la fenêtre de la cuisine. Le ciel, au sud de la ville, était tout rouge.
— Ça flambe drôlement, dis-je à notre hôte.
J’espérais que Heath ne me téléphonerait pas, mais je savais qu’il le ferait. Pendant que je regardais par la fenêtre, j’entendis sonner le téléphone chez nous. Notre salon était mitoyen avec leur cuisine. Je passai dans la pièce voisine. Edith me regarda, sans quitter sa place et demanda :
— C’est chez nous que ça sonne, Eddie ?
— Ouais, dis-je, mais je ne vais pas répondre. C’est Heath qui veut m’envoyer à cet incendie. Alfred n’a qu’à s’en occuper.
Notre hôtesse avait raccroché le téléphone et jouait aux cartes. Quand elle m’entendit prononcer le mot « incendie », elle leva la tête.
— Oh ! dit-elle, ce doit être l’incendie dont Mil me parlait à l’instant. Elle m’a dit qu’elle serait un peu en retard à cause de l’embouteillage.
Nous avions fini la partie à notre table et c’était à moi de faire. Je me mis à distribuer les cartes.
— C’est le journal la Presse qui brûle, ajouta notre hôtesse.
Elle dit cela sans passion, comme s’il s’était agi du haras de Glenburnie.
Je jetai les cartes et me levai.
— Vous avez bien dit le journal la Presse ? demandai-je.
Tous les regards se tournèrent vers moi. Personne ne devait savoir que je travaillais à la Presse. En tout cas, notre hôtesse l’ignorait.
— Oh ! oui, dit la jeune femme. Mil m’a dit qu’il y avait trois morts et dix-huit personnes isolées sur le toit.
Je crus que j’allais m’évanouir. L’immeuble de la Presse avait tout de la grange à foin, étant construit presque entièrement en bois. S’il n’avait pas abrité un journal et quelques mecs débrouillards et bien placés, il aurait été depuis longtemps voué à la démolition. Quand nous n’avions rien de mieux à faire, à la rédaction, on s’amusait à se choisir des fenêtres, par où on s’échapperait, en cas de sinistre. Je m’étais même réservé un câble de trolley, qui effleurait la façade, près de ma chambre noire et j’avais coutume de dire que je me laisserais glisser le long de ce câble jusqu’au milieu de la rue, et que de là, je sauterais sur la chaussée.
Je réfléchis rapidement. Il était environ neuf heures. Il ne devait donc plus y avoir personne dans les salles de rédaction, sauf peut-être un chroniqueur ou un reporter attardé sur son papier. L’équipe de nuit des typos devait être au marbre et celle des clicheurs aussi, puisqu’ils avaient eu congé dans la journée.
Je courus à la porte. Edith me rattrapa sur le seuil.
— Je vais avec toi, Eddie.
— Ouais. Mets ton manteau et viens.
Je me précipitai dans notre appartement et décrochai l’écouteur. Mais le standardiste me déclara qu’il n’y avait plus personne sur la ligne. Edith me rejoignit et nous nous habillâmes en hâte. Notre voisine était fâchée, paraît-il, parce que notre départ avait désorganisé ses tables de bridge.
— Qu’elle aille se faire voir ! dis-je.
La bagnole était encore dans la rue et nous filâmes vers les lieux du sinistre. A tous les carrefours, ou presque, il y avait un flic qui, du geste, nous sommait de rebrousser chemin.
— La Presse ! clamai-je sans arrêt. Laissez-nous passer. Je suis reporter à la Presse.
Mais dans Lafayette Street, nous tombâmes sur un flic coriace, qui n’aurait pas laissé passer le président des Etats-Unis lui-même. Il suait à grosses gouttes, faisait des moulinets avec ses bras et gueulait comme une vache. Il était congestionné. Je contournai Lafayette Street par Charles Street et parquai l’auto. Le flic me bondit dessus.
— Interdit de stationner ici ! gueula-t-il. Circulez !
J’étais en train de prendre mon appareil et ma boîte au fond de la voiture. Edith répondit au flic :
— Nous sommes reporters à la Presse, monsieur l’agent… (Elle lui montra sa carte de journaliste.) Vous voulez bien qu’on laisse la voiture ici quelques minutes. Il faut qu’il soit sur les lieux le plus vite possible.
— J’ai ordre de faire circuler ! hurla le flic. Si je vous laisse stationner, faudra que j’en fasse autant pour les autres.
— Soyez gentil, dis-je. Il faut absolument que je passe.
— J’ai des ordres ! hurla le flic une fois de plus.
— On va y aller, bon sang ! dis-je à Edith. Tout ce qu’il peut faire, c’est de nous coller une contredanse !
Nous descendîmes Charles Street en courant. Il y avait une foule énorme à l’entrée de Baltimore Street. Je jouai des coudes pour me frayer un chemin, avec Edith sur les talons.
— Laissez-moi passer, s’il vous plaît ! répétai-je sans cesse, laissez-moi passer !
On se fit pas mal bousculer et un mec me traita de tous les noms. Si je n’avais pas été aussi pressé, je lui aurais fait passer le goût du pain. Mais on finit par sortir de la foule. On se prit les pieds dans les tuyaux d’incendie, puis on tourna le coin et on déboucha en face de la Presse.
L’immeuble n’était plus qu’une torche. Seuls les murs étaient encore debout et une immense flamme montait des profondeurs vers le ciel. Toutes les fenêtres crachaient le feu. La vieille tour, à l’ouest du bâtiment, résistait encore. Une vingtaine de lances étaient braquées sur la façade, depuis le trottoir où nous nous trouvions. Il faisait une chaleur d’enfer.
J’éprouvais une sorte de nausée. Je glissai une plaque dans l’appareil et pris un cliché. J’avais posé mon pied gauche sur la chaussée, et un ruisseau d’eau glacée noya ma chaussure, mais je ne m’en apercevais même pas.
— Elle est foutue, la baraque, dis-je à Edith, et mon boulot, foutu aussi !
Nous remontâmes la rue. On aurait dit qu’un millier de feux de joie flambaient en même temps autour de nous. On entendait des crépitements, des sifflements et de sourdes détonations à l’intérieur des murs. De temps en temps, une détonation plus forte éclatait et une gerbe d’étincelles s’élevait du brasier. La tour commençait à pencher vers l’intérieur du bâtiment.
Un pompier passa près de moi d’un pas pesant. Je le connaissais.
— Qu’est-ce que vous avez eu, comme code d’alerte, Pete ? lui demandai-je.
— Six pour un poste et quatre pour l’autre, dit-il. T’as trouvé un nouveau job ?
— Il n’est pas mort, le canard, protestai-je.
J’aurais bien voulu en être sûr.
On continua à remonter la rue. De l’autre côté de la chaussée, devant l’immeuble en flammes, il y avait la conduite intérieure toute neuve de Matt Burtch. Matt était le chef typo dans l’équipe de nuit. Il s’était offert la conduite intérieure pour Noël. Il ne restait plus une vitre à la bagnole et le toit était défoncé.
Kelly nous dépassa ; je l’accrochai.
— Où ils sont, les autres ? demandai-je.
— A la rédaction de la Planète. D’où sors-tu, toi ?
— Paraît qu’il y avait trois mecs enfermés là dedans, dis-je.
— Non, répondit Kelly. Y a un nommé Morgan qu’est tombé du quatrième et qui s’est tué. Un typo. Treize autres gars du marbre ont eu des brûlures et trois sont dans un état grave. On est toujours sans nouvelles du père Johnston, mais on pense qu’il n’est pas venu gratter ce soir.
Le père Johnston était le chef clicheur.
— Ça a pris comment ? demandai-je encore.
— Comment veux-tu que je sache ? Je viens juste d’arriver.
— Alors pourquoi tu me demandes d’où je sors ? m’indignai-je. Qu’est-ce que tu insinues ?
Nous étions là à nous chamailler comme deux mômes, tandis que la baraque flambait de l’autre côté de la rue.
— Bon sang, regarde si ça chauffe ! dit Kelly. T’as pas une cigarette ?
Je donnai une cigarette à Kelly et une à Edith, qui regardait le feu.
— Va falloir se chercher un autre boulot, soupira Kelly.
— Ouais. On dirait bien…
Nous montâmes à la rédaction de la Planète. La Planète sort des éditions du matin et du soir. Le liftier nous dit que les journalistes de la Presse étaient à la salle de rédaction de l’équipe du soir. Nous entrâmes.
Heath était installé derrière un bureau avec une pile d’épreuves devant lui. Il était en bras de chemise, mais gardait son chapeau, qu’il avait repoussé sur sa nuque. Il était en train de titrer des dépêches et gueulait : « Grouillot ! » toutes les trois minutes.
Les gosses allaient au pas de course porter les feuillets vers le fond de la salle. Il y avait là quelques rewriters, avec les épreuves étalées devant eux. Ils choisissaient des filets pour compléter la page. Le père Peterson, dans un coin de la salle, discutait avec deux ou trois types de la brigade d’incendie. Mac, le rédacteur des Sports, arriva à son tour, en se lamentant :
— Merde alors, j’avais fait toute ma chronique d’avance pour une semaine, expliquait-il à Edith, et ces abrutis de typos n’ont pas pensé à embarquer les morasses, avant de se tirer par les échelles d’incendie.
Il y avait quelques typos dans la salle. La plupart avaient des pansements aux mains, et l’un d’eux portait un bandage tout autour de la tête, comme s’il avait mal aux dents. Ils faisaient le récit de l’incendie à qui voulait les entendre.
Deux téléscripteurs marchaient au bout de la pièce. Je m’en approchai et regardai les dépêches. L’un débitait les résultats du basket-ball et l’autre un article de fond au sujet des tarifs douaniers.
Je revins vers le bureau de Heath.
— Qu’est-ce que je peux faire ? demandai-je.
— La Planète nous a donné des photos sur l’incendie, dit-il. On aura les mêmes clichés qu’eux pour la première édition et ensuite on pourra en faire tirer par un photographe commercial. Tu as quelque chose ?
— Oui. Un cliché du bâtiment en flammes.
— J’en ai cinquante, de ce genre-là. En attendant, tâche d’emmener tous ces types et photographie-les-moi, si toutefois ils consentent à fermer leurs gueules une minute.
Je repris mon appareil.
— Vois donc aux archives de la Planète s’ils n’ont pas une photo de Johnston, le chef clicheur, dit Heath. C’était un caïd au syndicat autrefois. Ils doivent l’avoir.
— Il a disparu aussi ?
— Ou bien il a disparu ou alors il cuve une cuite, répondit Heath. Personne ne peut le retrouver et sa femme prétend qu’il est allé au journal cet après-midi. Mais on ne l’a pas aperçu.
Je me baladai dans les différents services de la Planète cherchant les archives. Un grouillot finit par me les indiquer. Il y avait bien un portrait de Johnston, mais le Morning Planet le gardait en réserve, pour le cas où Johnston aurait péri dans l’incendie.
Je rassemblai un groupe de typos dans le hall d’entrée et pris quelques clichés. L’un d’eux avait un demi-litre de gnôle et je la lui rachetai pour un dollar. Quand je retournai à la salle de rédaction, j’y trouvai Edith, en train de taper à la machine.
Je descendis à la photo de la Planète. Je connaissais tous les mecs du service et ils me prêtèrent la chambre noire. Ils avaient un matériel épatant et je développai les photos en quelques minutes.
— Avec un matériel pareil, je me demande comment vous faites pour vous laisser griller par moi tous les jours ! déclarai-je.
On blagua un moment et je fis circuler ma bouteille. Je remis des clichés à Heath qui les accepta pour l’édition. Désœuvré, j’allai m’asseoir près du bureau d’Edith. Elle m’annonça qu’elle en avait, sans doute, pour la nuit. J’allai dans les lavabos et finis ma bouteille. Je me sentais un peu abruti.
Heath m’aperçut et m’appela :
— Tu sais rédiger ? me demanda-t-il.
— Je n’aurais pas de mal à faire mieux que certains de vos pisse-copie, répondis-je.
— Essaie de tirer quelque chose de ça, fit-il en me tendant quelques dépêches.
J’emportai la liasse sur le bureau voisin de celui d’Edith.
— Vise le nouveau rédacteur ! lui dis-je.
Je glissai une feuille dans la machine à écrire et me mis à taper. Je cherchais les lettres une par une et il me fallut du temps pour mener ma tâche à bien. Je me souviens qu’il s’agissait d’un vieux bonhomme de Upper Marlborough qui était tombé mort sur le seuil de sa maison. Je montrai mon travail à Edith.
— Qu’est-ce que tu en penses ?
Elle parcourut mon jus et éclata de rire. Puis elle me conseilla de laisser une marge en haut de la page, de taper en double interligne et de ménager des alinéas.
Je recommençai, en suivant ses conseils. Lorsque j’eus fini, elle parlait au téléphone. J’allai donc porter ma dépêche à Heath. Il était fatigué. Je m’en rendis compte en voyant ses doigts trembler.
Il parcourut la dépêche en silence, puis articula : « Ah ! misère ! » et jeta le feuillet sur le sol.
— Tu ferais aussi bien de rentrer chez toi, Eddie, ajouta-t-il.
Je revins m’asseoir à côté d’Edith. Je ne voulais pas rentrer sans elle, je pris donc une autre dépêche et glissai un nouveau feuillet dans la machine. Cette fois, je recopiai le texte sans rien y changer en respectant les paragraphes. Puis, je portai ma feuille à Heath.
Il la lut et demanda :
— Que signifie le mot « propylique », Eddie ?
Je me mis à rire et lui aussi.
— On ne peut pas nous faire grief de copier les dépêches d’agence, déclara-t-il enfin. Vas-y, retape-les. Ça peut nous être utile.
Je restai toute la nuit à recopier des dépêches. Les rewriters trouvaient ça très marrant. Tout le monde semblait prendre le boulot comme une partie de rigolade.
Vers trois heures, le lendemain matin, Edith termina enfin son travail. Un journal de Washington avait envoyé des tas de papiers magazines et de photos qui pouvaient servir à compléter nos douze pages. On recomposa les annonces classées d’après le numéro de la veille. Il y avait quelques blancs dans le canard et quelques articles plutôt faiblards, mais quand l’édition sortit des presses de la Planète ce dimanche matin, à dix heures trente, tout le monde avait l’impression d’avoir fait du bon boulot.
On était crevés de fatigue, Edith et moi. On avait déjeuné au restaurant Child en attendant la sortie de la première édition. Puis j’expédiai Edith en taxi à la maison et retournai faire ma journée de travail.
Il y eut pas mal de cafouillage, parce que je devais me débrouiller pour faire mes tirages entre les éditions de la Planète, mais tout compte fait, ça se passa très bien. J’eus même une photo en exclusivité ce jour-là, mais je la recédai au gars de la Planète qui avait tout loupé – c’était le moins que je pouvais faire.
Pendant deux ou trois jours, nous ne savions plus sur quel pied danser. On ignorait si le père Peterson allait laisser tomber le journal, ou continuer à le faire paraître. Tout le monde avait des tuyaux personnels là-dessus. Kelly, à lui seul, me communiqua trois hypothèses différentes en l’espace d’une heure et, selon lui, chacune était la bonne : c’était Hearst qui allait reprendre le canard à son compte, c’était la suppression pure et simple du canard, enfin, c’était Scripps-Howard qui le rachetait.
En attendant, on nous adjugea une grande salle dans les locaux de la Planète et on y installa tous les services du journal, administration, publicité, rédaction et le reste. Ce fut une belle pagaïe. Chacun des trois services principaux considérait les deux autres comme des nullités et, comme tout le monde se bousculait dans l’unique pièce, des propos aigres-doux furent échangés…
Heath faillit avoir une dépression nerveuse dans ses efforts pour faire tomber les éditions à l’heure, malgré la bousculade et les difficultés de tout ordre. Chacun y alla de sa petite crise. Jimmy démissionna deux fois dans la même semaine, sans jamais quitter la rédaction.
Tout le monde se portait mutuellement sur les nerfs. Et l’ignorance où nous nous trouvions de notre destin accentuait encore la tension générale.
Enfin, un beau jour, on nous annonça que le père Peterson avait acheté un immeuble non loin du port et que nous allions nous y transporter dès que l’aménagement serait terminé. Je me mis immédiatement à remuer ciel et terre pour avoir un service photographique à la page et Heath me promit de prendre mes revendications en considération.
Pendant l’installation du troisième étage, réservé aux services de la rédaction, je me rendis sur les lieux et expliquai aux menuisiers ce que je voulais pour mon labo. Puis je fis une demande pour du matériel moderne. Je craignais que certaines de mes exigences ne provoquent de hauts cris, mais personne ne se rebiffa. Quand on emménagea dans le nouvel immeuble, un mois environ après l’incendie, j’avais à ma disposition le plus bel équipement photographique de la ville.
Edith continuait à grossir. Non pas qu’elle eût le ventre déformé, mais elle était en plein épanouissement et embellissait de jour en jour.
Dans le temps, quand je regardais une femme enceinte, ça me dégoûtait un peu. D’ailleurs, il arrive souvent que les femmes se négligent, quand elles attendent un gosse. Elles sont tout dépeignées, elles oublient de se maquiller et ça leur donne un air complètement avachi.
Mais Edith n’était pas comme ça. Jamais elle n’eut une apparence négligée. Ses cheveux étaient toujours ondulés et son maquillage impeccable. Si elle a eu mal au cœur pendant sa grossesse, je n’en ai jamais rien su. Plusieurs copains m’ont raconté que leurs femmes, quand elles étaient enceintes, passaient leur temps à se vautrer sur le lit et à se plaindre et qu’on ne pouvait rien en tirer. Mais Edith n’avait pas changé d’un poil, sauf qu’elle grossissait. Elle faisait son travail à la maison et sortait autant qu’à l’ordinaire.
— Pourquoi rester enfermée ? disait-elle. Je n’ai pas à avoir honte.
Le docteur Walters – un as, disait-on, pour la gynéco – était un jeune type chauve avant l’âge. Il racontait toujours plein de blagues. Il conseilla à Edith de se restreindre au point de vue alimentaire, parce qu’elle était bâtie menu et qu’il valait mieux que le gosse ne soit pas trop gros.
Il me dit qu’à son avis, tout se passerait au mieux.
— Elle est forte comme un cheval, dit-il. Il n’y aura pas de pépins. Elle est faite pour avoir une demi-douzaine de gosses !
— Un seul suffira, pour le moment, protestai-je.
— Ouais, dit-il. C’est toujours la même chanson. Mais préparez-vous à en avoir au moins six !
— En somme, vous craignez de rester en chômage ! dis-je.
Je faillis me conduire comme un dégueulasse au cours du dernier mois. On a beau parler de la dignité du futur père et faire tout un plat autour, c’est dur pour un mec de renoncer à l’amour pendant de longues semaines. On me dira qu’il n’y a vraiment pas de quoi se lamenter, mais pour moi, c’était un sale moment à passer, j’en devenais dingue.
Un soir, j’assurais le reportage-photo d’un match nocturne de base-ball et Bodinsky était là pour la Planète.
Le boulot fini, on alla ensemble à la Planète et on but quelques coups d’eau-de-vie de maïs qu’il gardait au fond de sa chambre noire, dans une dame-jeanne en grès. On fit les tirages dans son labo, puis on descendit à la Presse. Je mis les épreuves sur le bureau de Mac. Il était près de onze heures et je savais qu’Edith était couchée. On passa donc chez Lou et on but trois ou quatre petits verres avant la fermeture.
L’appartement de Bodinsky était sur mon chemin. Il n’avait pas de bagnole et je le ramenai. Il m’invita à boire le coup de l’étrier chez lui. Je montai et bus quelques verres de la même dame-jeanne. J’allais partir, quand le nommé Durham, qui logeait avec Bodinsky, fit son entrée avec deux femmes.
Ils étaient tous passablement saouls. Les poules étaient jeunettes, mais drôlement affranchies. On recommença à biberonner. Bientôt Durham disparut dans sa chambre, où il s’affala, ivre mort.
La môme qu’il avait ramenée, était grande, brune, et rudement bien balancée. Elle paraissait complètement siphonnée et ses yeux devenaient vitreux. Je m’attendais à ce qu’elle tombe dans les pommes, d’une minute à l’autre. Quand Durham lui eut faussé compagnie, elle s’approcha en titubant et s’assit sur le divan à côté de moi. Bodinsky et l’autre fille s’étaient enfermés dans la cuisine, toutes lumières éteintes.
La fille me déclara s’appeler Ruth.
— Je suis saoule perdue, ajouta-t-elle.
— Mais non, vous tenez très bien le coup, lui dis-je sans conviction. Vous n’avez qu’à freiner un peu. Puis vous vous bichonnerez et vous rentrerez chez vous.
— J’rentre pas chez moi, déclara-t-elle. (Ma suggestion l’avait apparemment vexée.) Moi, ce soir, j’rentre pas ! Oh ! non, mon vieux. Rien à faire. J’reste ici, ct’nuit. Avec vous… Comment qu’vous vous appelez ?
— Je m’appelle Eddie, lui dis-je. Mais vous n’allez pas rester toute la nuit avec moi, ma belle. Car moi, je rentre.
Elle se pencha et me regarda de plus près.
— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? demanda-t-elle. (Elle vacillait légèrement.) Tu ne m’aimes pas, hein ? Tu l’aimes pas, la petite Ruth ?
— Mais si. T’es formidable, mais il faut que je rentre.
— Personne ne l’aime, ct’pauvre Ruthie, gémit-elle. (Elle semblait sur le point de chialer.) D’abord, c’est le petit copain à Ruthie qui s’éteint et maintenant c’est Eddie qui se débine. Personne ne m’aime !
Je remplis deux verres et on les vida.
Elle avança le bras et débrancha la lampe. La pièce fut plongée dans l’obscurité. Alors, Ruth se laissa tomber contre moi. Je ne sais ce qui arriva, mais tout à coup, j’étais en train de l’embrasser.
J’oubliai tout. Pendant deux minutes, j’eus l’impression d’être revenu à l’époque d’avant Edith. La poule m’avait paru appétissante. J’avais glissé mes mains dans son corsage et je la pelotais.
Elle s’abandonnait sous mes caresses et elle en redemandait. Ses bras étaient noués autour de mon cou. Elle se laissa tomber à la renverse sur le divan et m’attira sur elle. Sa respiration était rauque, un peu sifflante.
— Oh ! ce gars ! disait-elle sans cesse, oh ! ce gars !
Ma main effleura sa jambe au-dessus du bas. Elle avait la peau rugueuse comme du papier de verre. Cela me refroidit en l’espace d’une seconde. Les cuisses d’Edith étaient douces, blanches et rondes. La peau de cette fille était granuleuse et je sentais le jeu des muscles sous l’épiderme.
Je me levai. La fille était toujours étendue sur le divan, la respiration haletante. Je me dirigeai vers l’endroit où je croyais trouver la lampe et la cherchai à tâtons. Enfin, je découvris le fil et rallumai. La fille était couchée sur le divan ses longues jambes relevées. Elle avait le visage rouge et ses cheveux lui tombaient sur l’œil. Sous mon regard, elle se redressa et abaissa sa robe.
Je me versai un verre et le vidai.
— C’est dégueulasse de faire ça à une femme ! s’écria-t-elle.
Elle était furieuse.
— T’as raison, acquiesçai-je.
Je traversai la pièce et pris mon chapeau. Elle restait là à me regarder ; elle n’en revenait pas.
— Je suis désolé, mon petit ! dis-je encore.
Elle me dévisageait toujours, essayant en vain de comprendre, quand j’ouvris la porte de l’appartement. Je descendis dans la rue et remontai en voiture.
En chemin, je me dis qu’après tout, j’étais complètement idiot. Tout ça n’avait aucune importance et je m’en serais trouvé rudement mieux. Je faillis retourner chez Bodinsky. J’aurais pu dire à la fille que j’étais allé dans un drugstore.
Je tournai le coin de la rue, roulant à dix à l’heure. Je réfléchissais. Puis je me souvins d’Edith, sur la plage de Virginia Beach, dans son maillot jaune. Je me rappelai ses paroles.
Elle m’avait dit : « Si tu me trompes, je crois que je m’en irais et tu ne me reverras plus jamais. »
J’avais protesté : « Il n’est pas question de te tromper. Je ne suis pas un mec comme ça. »
Elle avait répondu : « Tu es sincère en ce moment. Mais il se peut qu’un jour tu te fatigues de n’avoir personne d’autre près de toi, que moi. Alors-tu prendras la première fille venue. Toi, tu n’y attacheras aucune importance, mais je crois que j’en mourrais. »
Je fis demi-tour et revins vers Charles Street. Enfin, arrivé devant notre maison, je mis la voiture au garage.
J’entrai dans l’appartement sur la pointe des pieds. Edith était éveillée et je lui racontai tout.
— Je suis contente que ça ce soit passé comme ça, Eddie, me dit-elle. Je savais que cela arriverait un jour et je suis contente que le pas soit franchi. Désormais, tout ira bien.
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