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Don Tracy · Chapitre 7 sur 11

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Chapitre VI

 

Je retrouvai Birnbaum et Nisely à la porte de la salle d’audience le lendemain matin. Edith m’accompagnait. Nisely fumait un cigare et parlait à deux types dans le couloir. Birnbaum avait l’air inquiet. Il portait sous son bras une serviette bourrée de dossiers.

— Le moral est bon, Eddie ? demanda-t-il.

— Très bon, répondis-je.

Quelqu’un entra dans la salle d’audience et je pus jeter un coup d’œil à l’intérieur. J’aperçus un juge en robe noire et un type en complet gris, debout devant lui. Puis la porte se referma.

J’allumai une cigarette.

— Quand est-ce qu’on passe ? demandai-je.

— Tout de suite après cette affaire-ci, je crois, fit Birnbaum.

Il s’approcha de Nisely et lui dit quelque chose à voix basse. Nisely ôta le cigare de sa bouche et répondit : « Ouais, ouais », dans un chuchotement parfaitement audible.

Birnbaum revint vers nous.

— Ça va être notre tour, dit-il. Autant entrer tout de suite.

Comme nous poussions la porte pour pénétrer dans la salle, Heath et le père Peterson arrivèrent.

— Ça passe quand, l’affaire ? demanda Heath.

— C’est la prochaine, dis-je.

— Bonne chance, Eddie, dit Heath.

— Merci.

Le père Peterson ne dit rien, mais il me fit un signe de tête et sourit à Edith. Cela me fit du bien de voir que le vieux s’était dérangé en personne.

Nous entrâmes dans la salle sur la pointe des pieds. Birnbaum chuchota quelque chose au préposé qui gardait la porte et celui-ci nous conduisit au fond de la salle, derrière la balustrade. J’avais l’impression que tout le monde nous regardait, Edith et moi. Elle marchait devant, la tête haute, rendant aux gens regard pour regard. Nous prîmes place à une longue table de l’autre côté de la balustrade, en face du juge. Birnbaum posa sa serviette à côté de sa chaise. Le juge nous jeta un seul coup d’œil, puis fixa ses yeux sur ses mains.

C’était un grand type au visage chevalin, aux cheveux d’un blanc de neige, bien calé dans son fauteuil. Il avait l’air de s’ennuyer et j’eus l’impression qu’il n’écoutait pas ce qui se disait. Le type au complet gris était l’avocat de la défense et il parlait avec véhémence d’une certaine pièce à conviction qui n’avait jamais été identifiée par les témoins de l’agression.

Je jetai un regard sur les jurés. Ils avaient des têtes banales, comme on en voit dans les queues de cinéma. Il y avait même une femme. Je me penchai vers Birnbaum.

— Ce serait bien si on avait une femme dans le jury, lui dis-je.

— Vous cassez pas la tête, répondit Birnbaum.

Le type au complet gris parlait toujours. Parfois il se tournait vers le jury et parfois vers le juge. J’essayai de découvrir l’accusé, mais il y avait deux ou trois bonshommes assis à la longue table. Je reconnus Herb Coughlin, l’avocat général. Je l’avais souvent pris en photo. S’il pouvait représenter la partie civile dans mon procès, ce serait une veine ! On s’était toujours bien entendus, tous les deux.

Harry Nisely nous rejoignit et s’assit près de Birnbaum. Ils parlèrent un moment à voix basse et Birnbaum hocha la tête une ou deux fois. Le juge avait posé le bout de ses doigts à la racine de son nez et semblait dormir. Pourtant, Coughlin se leva soudait d’un bond en s’écriant :

— Votre Honneur, ce point n’a jamais été établi d’une manière positive par la Défense.

Le type en gris se tut et s’approcha du banc des magistrats. Le juge cachait toujours sa figure dans ses mains et parlait à travers cet écran. Il avait la voix forte ; elle résonnait comme un marteau sur une plaque de tôle ondulée.

— Il ne semble pas que cette donnée ait été nettement établie, monsieur Smith, dit-il. Objection valable.

Il ôta ses mains de son visage et regarda le jury.

— Vous ne tiendrez pas compte de cette déclaration messieurs, dit-il. Monsieur le greffier, veuillez la rayer.

Le type en gris dit : « Je me récuse », et enchaîna aussitôt. Puis soudain, il se tut et s’assit. Le juge dit quelques mots au jury et tous se levèrent et sortirent par une porte latérale. Le juge se leva à son tour, l’audiencier frappa de son marteau et l’assistance se leva aussi. Le juge annonça que la Cour allait se retirer pendant un quart d’heure et sortit par une autre porte latérale. Il ressemblait à un prêtre, avec sa robe noire.

Tout le monde dans la salle se mit à discuter. Coughlin plia quelques papiers et sortit. Le type en gris salua Nisely et fourra des documents dans une serviette. Nisely et Birnbaum s’approchèrent de la grande table. Un huissier vint chercher un des mecs, derrière la table, et le fit sortir par une troisième porte, qui faisait face à celle du juge. Je devinai que c’était lui l’accusé.

Heath et Jimmy vinrent nous rejoindre. Je dis bonjour à Jimmy.

— T’en fais pas, Eddie, dit-il.

— Ça va s’arranger, dis-je.

Hackett arriva à notre hauteur. Il se donnait des airs.

— Bonne chance, Eddie, dit-il. Compte sur moi pour te soutenir.

— Merde ! répondis-je.

Hackett s’installa à une table, à gauche de la Cour, et sortit des feuillets de copie et un crayon. Il y avait deux autres types à la table, sans doute des reporters de la Planète et du Bulletin. Je remarquai qu’ils faisaient la gueule à Hackett.

L’audiencier tapa de nouveau avec son marteau et, de nouveau, tout le monde se leva. Le juge fit une entrée majestueuse dans sa robe noire qui flottait derrière lui.

« A moi », pensai-je.

Un gringalet assis à la table, sous l’estrade, allongea le bras et tendit au juge une liasse de papiers. Le juge les parcourut, puis les rendit. Il s’adossa dans son fauteuil, tandis que le gringalet lisait d’une voix basse un texte, d’où il ressortait que l’Etat de Maryland attaquait Edward Magruder, accusé d’avoir causé la mort de Charles Belt, dans la nuit du 20 août, vers vingt-trois heures, la victime ayant succombé à la suite des violences que lui avait fait subir l’accusé. Ce dernier se reconnaissait-il coupable ?

Nisely se leva et marmonna d’une seule traite :

— Nous plaidons non coupable, Votre Honneur.

— Préférez-vous que l’accusé soit jugé devant la Cour ou devant un jury ? demanda le juge.

Nisely se leva encore et dit :

— Devant un jury, s’il plaît à Votre Honneur.

Je me demandais ce qui arriverait si quelqu’un oubliait de donner du « Votre Honneur » en s’adressant au juge.

— Vous représentez l’accusé, monsieur Nisely ? demanda le juge.

— Nous le représentons, M. Birnbaum et moi, Votre Honneur.

Le juge se redressa dans son fauteuil pour lancer un coup d’œil à Birnbaum qui manipulait des papiers sur la table.

— Est-ce que la Défense est prête, monsieur Nisely ? demanda le juge.

J’eus l’impression qu’il négligeait délibérément Birnbaum.

— Oui, Votre Honneur, dit Nisely.

— Est-ce que le Ministère public est prêt ? poursuivit le juge.

Je n’apercevais pas Coughlin dans la salle. Un individu bas sur pattes que je ne connaissais pas, se leva et répondit :

— Le Ministère public est prêt, Votre Honneur.

— Vous pouvez procéder au choix des membres du jury, dit le juge en se carrant dans son fauteuil et en dissimulant son nez derrière ses doigts tendus.

A la droite du juge se trouvait un banc vide, réservé aux jurés et, de l’autre côté, il y avait un autre banc, où tout un tas de gens avaient pris place, en majorité des hommes. L’huissier lut un nom à haute voix et l’un des bonshommes se leva du banc et vint se planter devant le juge. Le greffier répéta son nom et lui demanda s’il me connaissait, s’il avait connu Charley et s’il s’était fait une opinion sur l’affaire. Il répondit négativement à toutes les questions. Nisely et le substitut opinèrent de la tête. L’huissier appela encore douze autres noms et la cérémonie se répéta pour chacun d’eux.

Aucun des jurés ne fut récusé. On avait l’air de prendre cette affaire drôlement à la légère. Le jury fut constitué en trois coups de cuiller à pot.

— Monsieur Hallett, je vous écoute, dit le juge à travers ses doigts.

Le petit substitut chuchota un instant avec son voisin, puis il se leva avec des papiers à la main. Il contourna le banc de la Cour et se mit à parler.

Le Ministère public, dit-il, allait essayer de démontrer que j’avais tué Charley et qu’étant donné les circonstances et la manière dont la mort avait été infligée, il comptait prouver que j’étais coupable d’homicide par imprudence. Hallett ne faisait pas preuve d’une ardeur excessive en s’adressant au jury. C’est à peine s’il élevait la voix. Il raconta que Charley avait été trouvé dans le passage, qu’il était mort à l’hôpital et énuméra les conclusions des médecins. Il parla de mon arrestation au cours de la soirée, précisa que j’avais la figure tuméfiée, ce qui indiquait bien que je m’étais battu avec la victime. Il ne me chargea pas beaucoup. Je m’attendais à ce qu’il me présente comme le roi des salauds, mais il se contenta de rappeler que Charley venait de Boston et de donner d’autres détails du même genre. Il ne fut question d’Edith qu’une seule fois.

— Le défunt était le premier mari de la femme actuelle de l’accusé, dit-il, et nous nous proposons de mettre en lumière, que la bataille avait pour origine l’animosité que l’accusé nourrissait à l’égard du défunt.

Nisely gardait la tête sur sa poitrine ; il était affalé dans son fauteuil, ses grosses mains rouges jointes sur le ventre. Birnbaum crayonnait sur une feuille de papier. De temps à autre, il levait la tête et regardait alternativement Hallett et Nisely. A un certain moment, Nisely se redressa et se tourna vers Hallett comme s’il allait intervenir, mais au bout d’un instant, il se renfonça dans son fauteuil et laissa retomber sa tête.

Edith tenait à la main une paire de gants en pécari clair qu’elle avait mis pour m’accompagner au procès. Elle passait son temps à les plier en long, puis en large, puis à en effacer les plis. Elle était adorable. Elle avait gardé son hâle des vacances. Sa robe et son chapeau étaient bleus. Je regardais les mains d’Edith qui pliaient et dépliaient les gants, et ne prêtais à Hallett qu’une oreille distraite. Je me sentais tout drôle ; j’étais comme engourdi et je me foutais éperdument de ce qui allait arriver. Il commençait à faire chaud. Un bonhomme fit le tour de la salle d’audience, abaissant le panneau supérieur des fenêtres et relevant celui du bas. La longue gaule qu’il tenait à la main heurta la vitre plusieurs fois, avec bruit, pendant que Hallett parlait.

Hackett et les autres reporters, au banc de la presse, avaient posé les coudes sur la table. Ils ne prenaient aucune note. Nisely se pencha vers moi.

— Ce n’est que l’exposé introductif pour l’édification du jury, dit-il. Ce n’est pas important.

Hallett termina son laïus et alla se rasseoir. Birnbaum se leva à son tour avec une liasse de feuillets et alla se placer face à la Cour. Nisely était toujours là, les mains croisées.

« Merde alors, pensai-je, c’est donc Birnbaum qui va me défendre ? » Mais je ne dis rien.

Je fis plus attention au discours de Birnbaum qu’à celui de Hallett. Son début, d’ailleurs, n’était pas mal du tout. Il annonça au jury que la Défense essaierait d’établir que la mort de Charley était due à des causes naturelles. Et même si elle avait été hâtée par le combat, affirma-t-il, elle n’en était pas une conséquence directe. Il déclara que la défense se faisait fort de prouver que l’accusé avait été mis dans l’obligation d’accepter le combat : il avait tout fait pour éviter d’en venir aux mains, mais à la fin, ayant été grossièrement provoqué, il n’avait pu se contenir davantage. Il ne souffla mot de l’internement de Charley dans un asile d’aliénés. J’avais cru que c’était la première chose qu’il allait sortir, mais il n’en fit pas mention. Il déclara que toute cette affaire était bien fâcheuse, extrêmement regrettable, et que personne ne sentait plus que lui l’horreur de ce dénouement inattendu.

C’était vraiment pas mal tourné.

J’observais les jurés pour voir leur réaction. Ils avaient des gueules de poisson bouilli. Personne ne semblait s’intéresser à mon histoire. Le juge se cachait de nouveau derrière ses doigts. Le substitut et son voisin chuchotaient. Nisely donnait l’impression de dormir.

Je me penchai vers Edith.

— Ça va ? lui demandai-je.

— Très bien, répondit Edith.

Birnbaum, son laïus achevé, se rassit et Hallett se leva une seconde fois. Il alla se planter devant le banc de la Cour, puis fit deux pas en arrière et, se penchant au-dessus de la table, se mit à parler à l’oreille du personnage qui occupait le siège voisin. Le juge ôta ses mains de son visage, le temps de se verser un verre d’eau d’une bouteille thermos. Il vida son verre à petites gorgées et le reposa.

Hallett parlait toujours à voix basse. Nisely et Birnbaum chuchotèrent aussi un instant. Enfin, Nisely se pencha vers moi. Il me demanda si c’était moi qui avais cogné d’abord sur Charley. Je lui répondis que j’avais voulu le frapper, mais que j’avais manqué mon coup et que Charley m’avait touché le premier.

— Quand je vous poserai la question, dit Nisely, vous direz que c’est Charley qui vous a frappé le premier.

— Entendu.

Hallett s’avança devant la table et déclara au juge qu’il était prêt à appeler son premier témoin. Le juge fit un signe de tête derrière l’écran de ses doigts. Je me demandais s’il avait mal à la tête ou s’il se dissimulait le visage pour qu’on ne sache pas qu’il dormait.

— Agent de patrouille Joseph Haggerty, dit Hallett.

— Agent de patrouille Joseph Haggerty ! beugla l’huissier.

Tout d’abord, je ne reconnus pas le bonhomme qui s’avançait vers la barre des témoins. Puis je compris que c’était le flic en uniforme qui m’avait arrêté cette nuit-là, chez Jimmy. Il s’était mis sur son trente et un pour la circonstance et s’était soigneusement lissé les cheveux.

Le gringalet, installé devant le banc de la Cour, fit prêter serment à Haggerty et se rassit. Hallett demanda au témoin de raconter au jury la façon dont il avait découvert Charley et tout le reste. Le flic déclara avoir trouvé la victime étendue dans le passage, l’avoir emmenée à l’hôpital Union Memorial et ainsi de suite. Son témoignage était, en tous points, identique à celui qu’il avait fait au commissariat du district nord. Lorsque Hallett en eut fini avec lui, il le passa à Nisely. Nisely resta un moment immobile, puis se leva péniblement. On aurait dit que la station debout réveillait ses vieilles douleurs.

— Quand le blessé est revenu à lui, à l’hôpital, demanda-t-il au flic, a-t-il dit qu’il s’était battu avec une seule personne ou plusieurs ?

— Charley, répondit Haggerty, avait simplement déclaré qu’il s’était bagarré. Il a pas parlé de plusieurs personnes.

— Il ne s’est pas plaint d’avoir été matraqué ou frappé par un instrument contondant ? demanda Nisely.

— Non, fit le flic. Il a dit qu’il s’était battu, c’est tout.

— Parfait, dit Nisely en se rasseyant.

Le témoin suivant était un des deux inspecteurs qui avaient accompagné le flic en uniforme chez Jimmy. Il s’appelait Augustus Thomson. Joli nom, ma foi. Il avait reçu l’ordre de se rendre à l’appartement de Jimmy, il m’avait trouvé là et m’avait ramené au commissariat nord. Hallett lui demanda si j’avais parlé de l’incident. Augustus répondit que j’avais reconnu m’être battu.

— Il était drôlement abîmé, en tout cas, dît-il. Dès qu’on l’a vu, on a compris que c’était lui.

Quand vint le tour de Nisely de poser des questions, il resta encore une minute immobile, puis se leva. Il mettait une demi-heure à se lever, du moins, j’en avais l’impression, et ça me foutait les nerfs en boule.

Nisely demanda à l’inspecteur si j’avais fait des difficultés, au moment de l’arrestation. Augustus répondit que non.

— D’abord, il savait pas que l’autre était mort, ajouta-t-il.

— Peu importe, dit Nisely. Il vous a suivi sans se faire prier ? Il ne vous a opposé aucune résistance ?

— Non, dit l’inspecteur.

Nisely demanda ce qu’il entendait exactement par « drôlement abîmé ». Augustus répondit que j’avais une lèvre enflée et la figure griffée.

— Vous avez eu l’impression, en somme, qu’il avait encaissé quelques bons coups ? demanda Nisely.

— Oui, monsieur, dit l’agent en civil. On voyait bien qu’il avait dégusté quelque chose.

Hallett intervint quand Nisely en eut fini.

— Vous avez bien dit qu’au moment de son arrestation, l’accusé ne savait pas que Belt était mort ? demanda-t-il.

— Exact, répondit l’inspecteur. C’est seulement quand on est arrivés au commissariat qu’il a appris sa mort.

— Voyons, dit Hallett. Pensez-vous que l’accusé vous aurait opposé une certaine résistance, s’il avait su que Belt était mort ?

Pour le coup, Nisely sortit de sa torpeur. Il éleva une objection qui fut déclarée valable. Le juge fit remarquer à Hallett que l’opinion d’Augustus n’avait aucune valeur légale. Hallett déclara que, sauf avis contraire de Nisely, il n’interrogerait pas l’autre inspecteur, dont le témoignage ne pouvait que doubler celui d’Augustus. Nisely ne souleva aucune objection. Hallett appela le docteur Joseph Quelquechose. Je ne pus saisir son nom. C’était un jeune type à moustache noire ; il déclara que Charley avait été amené à la salle des accidentés, où il avait reçu des soins et qu’il était mort une demi-heure environ après son admission à l’hôpital. Nisely était vautré sur la table. Hallett demanda quelle était la cause exacte de la mort de Charley, mais le toubib se refusa à répondre.

— Je crois que l’examen médico-légal a révélé la cause du décès, dit-il à Hallett. Je n’ai pas assisté à l’autopsie. Je serais tenté de dire que la victime a succombé à une lésion interne. Mais seule l’autopsie peut confirmer cette opinion.

Hallett se hâta d’en finir avec le docteur et Nisely l’entreprit à son tour. Il lui demanda si Charley avait l’air très mal en point. Le toubib expliqua qu’en dehors d’une contusion à la pommette et du nez défoncé, il n’était pas très abîmé. Sa lèvre était fendue et saignait un peu.

— Avez-vous diagnostiqué des lésions graves lorsqu’il est arrivé à l’hôpital ? demanda Nisely.

— Non, répondit le docteur. Je ne me suis rendu compte de la gravité de son état que lorsqu’il est tombé dans le coma, après avoir repris connaissance. Il a rendu une grande quantité de sang par la bouche, ce qui m’a fait comprendre qu’il souffrait d’une lésion interne.

Nisely lui demanda si Charley avait beaucoup saigné avant de perdre connaissance pour la seconde fois. Le docteur répondit que sa lèvre fendue avait saigné un peu, très peu.

Nisely lui demanda si aux yeux d’un profane, d’un individu n’ayant pas de connaissances médicales, l’état de Charley, lors de son admission à l’hôpital, pouvait paraître rassurant. Hallett éleva une objection et le juge demanda à Nisely où il voulait en venir.

— J’essaie de démontrer que l’accusé n’aurait jamais laissé Belt dans le passage à l’issue de la bagarre s’il avait pu se douter de la gravité de son cas, dit Nisely.

Il était tout rouge, tandis qu’il parlait au juge.

— Le docteur, remarqua celui-ci, a déjà précisé que Charley ne paraissait pas très mal en point. Je crois donc que son témoignage confirme suffisamment votre point de vue, monsieur Nisely, sans que vous ayez besoin de lui faire exprimer des hypothèses, dit-il.

— Oui, monsieur le juge, fit Nisely. (Il se tourna de nouveau vers le docteur.) Est-ce que Charley portait des traces d’anciennes blessures, antérieures, en tout cas, au combat dans l’impasse ?

Le docteur répondit que Charley portait un bandage herniaire.

— Il souffrait d’une hernie de la paroi abdominale gauche, déclara-t-il.

— Vous dites qu’il portait un bandage ? s’exclama Nisely. Est-ce que ce bandage était suffisamment robuste pour prévenir une éventration, en admettant que la victime ait fourni, pendant la lutte, un effort très violent ?

Hallett fit opposition, mais le juge déclara qu’à son avis, le docteur pouvait se prononcer sur la gravité de la hernie de Charley et sur la résistance de son bandage. Malgré les protestations de Hallett, l’interrogatoire se poursuivit donc. Nisely répéta la question et le docteur, après quelques tergiversations, déclara, qu’à son avis, Charley aurait pu avoir une éventration s’il s’était livré à des gestes trop violents au cours de la rencontre.

— En d’autres termes, conclut Nisely, l’effort fourni par Belt au cours du combat, a provoqué l’étranglement de la hernie et…

— Opposition ! hurla Hallett.

Il s’était levé d’un bond et paraissait furieux.

Nisely poursuivit imperturbablement :

— … Et en était, par conséquent, la cause directe.

— Votre Honneur ! gueulait Hallett, Votre Honneur !

— Je ne fais que citer les paroles du docteur, s’indigna Nisely. Il vient de déclarer devant vous…

— Pardon, intervint le docteur. Je n’ai pas dit que j’étais absolument certain de…

— Ne répondez pas à cette question, intervint Hallett.

Le juge regarda les deux avocats du haut de son estrade. Il lança même à Nisely un coup d’œil bizarre. La discussion s’apaisa. Nisely prit l’expression d’un gosse qu’on accuse injustement d’avoir cassé un carreau.

— Monsieur Hallett, dit le juge, vous avez bien de la chance. Il y a plus d’une demi-heure que l’audience est commencée et c’est la première fois que nous voyons M. Nisely exécuter un de ses sprints fougueux et à jamais célèbres pour marquer un point.

Il y eut un rire général dans la salle. Le juge reprit son sérieux et demanda à Nisely de freiner un peu. Nisely se voûta et étendit les mains comme pour dire : « On est méchant avec moi, mais je me laisse faire… » Il s’attaqua de nouveau au docteur. Il s’efforça de lui faire dire que la hernie s’était étranglée, mais le docteur semblait redouter Nisely et ne voulait plus se compromettre. Il répétait que seule l’autopsie pouvait révéler la cause réelle du décès. Nisely finit par lâcher le témoin et alla reprendre sa place, tamponnant son visage en sueur avec un mouchoir.

Puis, pendant un moment, il parla à l’oreille de Birnbaum. Hallett appela un autre médecin à la barre. Mes deux avocats s’affalèrent de nouveau sur la table, en écoutant le témoin.

C’était le médecin légiste. Il discourut longuement, en termes savants, pour le bénéfice de Hallett et déclara que le décès avait eu pour cause une quelconque hémorragie. Son exposé n’en finissait pas. Je ne pouvais pas le suivre et me remis à observer Edith qui pliait et dépliait ses gants. Au bout d’un instant, je me penchai vers elle et murmurai :

— Ça va toujours ?

— Ça va très bien, dit-elle. Et toi, Eddie ?

— Ça va, répondis-je.

Ils étaient marrants, nos petits apartés, pendant l’audience. On se demandait l’un à l’autre comment ça allait, et chacun répondait : « Très bien » Il faisait horriblement chaud pour une fin septembre et ma chemise me collait aux épaules. De ma place, je distinguais, sous la jupe d’Edith, le bourrelet de son bas, roulé au-dessus du genou. Je me demandais si je la verrais rouler ses bas sur ses jarretières, au cours des quatre ou cinq années à venir. Ce serait un supplice infernal, pensais-je, d’être en taule et de penser à elle, de l’imaginer dans le fauteuil de la chambre, avec sa petite culotte et son soutien-gorge blancs qui mettaient en valeur sa peau bronzée, en train d’enrouler ses bas sur ses jarretières.

Hallett demandait au médecin légiste si la commotion subie par Charley aurait pu être provoquée par des coups de pied ou de poing. Le toubib répondit que ç’aurait été possible, en admettant que Charley ait été frappé en plein sur sa hernie. Mais quand Hallett lui demanda s’il avait relevé des traces de coups au bas-ventre, il répondit qu’il n’avait rien constaté de semblable. Le toubib estimait que la hernie s’était étranglée à la suite d’un mouvement trop brusque.

Birnbaum et Nisely poussèrent simultanément un « Ha ! » de soulagement. Puis ils se concertèrent ; enfin, Nisely se tourna vers moi :

— Un coup de veine inespérée ! souffla-t-il.

Les jurés, à mon avis, avaient toujours leur air abruti et le juge n’avait pas bronché, mais Hallett semblait avoir pris du plomb dans l’aile. Il lâcha le témoin. Nisely se leva alors d’un bond, comme une balle de caoutchouc rouge. Il accapara ce médecin légiste, lui faisant répéter trois, quatre fois de suite que, si la hernie s’était étranglée, c’était à la suite d’un effort trop violent. Evidemment, le témoignage de ce personnage officiel avait du poids : il était établi désormais que je n’avais pas frappé Charley au bas-ventre. Mais le plus curieux, c’est que je n’ai jamais compris de quoi Charley était mort. Plus exactement je n’ai jamais pigé de quelle nature était cette lésion qui l’avait expédié dans l’autre monde. Je ne crois pas que les jurés aient été plus perspicaces que moi ; au fait, ils n’ont retenu qu’une chose, grâce à l’insistance de Nisely : que la hernie s’était étranglée par suite d’un effort trop violent. C’était sans doute exact. Je n’en sais rien.

Si Coughlin avait représenté le Ministère public, il n’aurait pas laissé Nisely entortiller ainsi les témoins à charge. Encore un coup de veine ! Je découvris par la suite que Hallett n’était même pas le substitut le plus habile de Coughlin. Peut-être le père Peterson y était-il pour quelque chose ? Je n’en sais rien. La Presse devait, par la suite, épauler fortement la candidature de Coughlin, lorsqu’à l’automne il brigua les fonctions de procureur général, mais peut-être l’aurait-elle appuyé de toute façon ?…

Hallett fit appeler le reporter du Bulletin qui avait amené Charley à la soirée de Jimmy. Il n’en tira pas grand’chose. Il eut beau essayer de lui faire dire que Charley était dans son état normal, tandis que moi, j’étais ivre, le confrère soutint mordicus que je n’avais pas été plus saoul que Charley. Nisely ne lui fit pas subir de contre-interrogatoire. Il se borna à lui faire répéter que je n’avais pas bu plus que de raison. Hallett fit encore citer le pilote de la Ludington qui était resté avec Jimmy, le rouquin de la Planète et moi à la cuisine. Le pilote déclara qu’il ne savait rien de l’incident, n’ayant pas quitté la cuisine pendant la durée de la bagarre.

Hallett semblait perdre du terrain. On aurait dit qu’il ne savait pas quelles questions poser à ses témoins. Il leur faisait toujours répéter la même chose. Nisely s’était de nouveau affalé dans son fauteuil, la tête sur la poitrine et les mains croisées sur le ventre. Il faisait drôlement chaud.

Quand Hallett en eut fini avec le pilote, Nisely lui demanda simplement s’il pensait que j’étais ivre au moment de la bagarre. Le type de la Ludington répondit que d’après lui, j’étais dans mon état normal.

— Il avait bu un verre ou deux, précisa-t-il, mais on ne peut pas dire qu’il était noir.

Quand il se retira, le juge se pencha sur le bureau pour annoncer la suspension d’audience. C’était l’heure du déjeuner. L’audiencier frappa de son marteau et tout le monde se leva. Le juge quitta majestueusement la salle avec sa robe qui flottait derrière lui. Tout le monde se mit à parler. Je vis Birnbaum allumer une cigarette et je l’imitai.

Nisely et Birnbaum discutaient entre eux. Je me levai, en m’étirant. Jimmy et Heath s’approchèrent.

— T’as marqué des points, Eddie, dit Jimmy.

— Et comment, enchérit Heath. T’as même une drôle d’avance.

Jimmy et Heath étaient obligés de retourner au journal. Nous attendîmes, Edith et moi, que Nisely eut fini de parler à Birnbaum. Il nous rejoignit enfin.

— Je crois que le Ministère public en a presque terminé, Eddie, dit-il. Ça va toujours ?

— Ça va très bien, lui dis-je. Comment elle se présente, notre affaire ?

— Le médecin nous a bien dépannés, Eddie, dit-il. A part ça, nous avons cinquante chances sur cent. Cette histoire de saoulerie ne fait pas très bon effet, pour le jury. Enfin, personne n’a dit que vous étiez saoul au moment de la bagarre. C’est déjà quelque chose. Au fait, vous étiez saoul, ou non ?

— Je ne crois pas, dis-je. Je me rappelle tout ce qui s’est passé. J’avais pas mal biberonné, mais j’avais les yeux en face des trous.

— Hum ! hum ! fit Nisely. (Il n’avait pas l’air convaincu.) Eh bien ! ne vous en faites pas. Ça s’arrange pas mal. C’est une veine que nous ayons Hallett. Coughlin aurait été beaucoup plus vache.

— Est-ce qu’on va nous appeler, Eddie et moi ? demanda Edith.

— Vous êtes tous deux témoins de la défense, expliqua Nisely. Hallett va sans doute en mettre un coup pour les contre-interrogatoires, mais ne vous affolez pas. Ce n’est pas Coughlin. Avec lui, vous ne risquez pas de traquenards. Il est assez bon pour les affaires de droit civil, mais aux assises, il n’a pas ce qu’il faut. Racontez-lui tout simplement ce qui s’est passé et prenez votre temps pour lui répondre.

Nous traversâmes la rue, Edith et moi, et nous nous installâmes dans une cafétéria pour déjeuner. Je n’avais pas faim, mais je mangeai copieusement pour montrer à Edith que je n’étais pas inquiet.

— Les choses s’annoncent assez bien, dis-je.

— J’espère me montrer à la hauteur, dit-elle.

— Mais bien sûr. Surtout ne t’en fais pas.

— Et si je dis une bêtise et que ça fasse tout rater ? demanda-t-elle.

— Dis simplement la vérité et tout ira bien.

Le déjeuner fini, on retourna à la salle d’audience. Birnbaum était là, fouillant de nouveau dans ses papiers. Je ne sais pas ce qu’il y avait dessus, mais il les malmenait drôlement. Il les consultait à tout instant et faisait en marge, des marques au crayon.

— Je crois que vous serez appelé tout à l’heure, Eddie, annonça-t-il.

— O.K., dis-je. Qu’est-ce que je raconte ?

— Racontez les choses telles qu’elles se sont passées, mais n’oubliez pas que c’est lui qui a tapé le premier. Et quand on vous demandera comment la discussion a commencé, vous direz que l’individu en question n’a pas été poli avec votre femme. C’est entendu comme ça ?

— Ecoutez, vous n’allez pas remuer toutes ces histoires au sujet d’Edith et de ce gars ?

Edith intervint :

— Vous n’allez pas parler de tout ça, dites, monsieur Birnbaum ?

— Vous savez bien, Eddie, répondit Birnbaum, qu’on vous a fait une promesse ! Harry s’est formellement engagé à ne pas ramener ces questions sur le tapis, pas vrai ? Et pourtant, y aurait de quoi retourner les jurés avec un truc pareil !

— Je sais, dis-je. Mais ne manquez pas à votre promesse. Je ne veux pas que ces histoires soient rendues publiques.

— Comptez sur nous, déclara Birnbaum. Vous n’aurez qu’à dire que vous vous apprêtiez à rentrer chez vous et qu’à ce moment-là, cette personne vous a suivis et a fait une remarque désobligeante au sujet de votre femme. Vous n’avez pas besoin de citer sa réflexion. Ce monsieur s’est montré insultant, un point c’est tout. Vous expliquerez que vous avez voulu le faire taire et qu’il vous a envoyé un coup de poing. Compris ?

— Oui. Mais une supposition qu’ils demandent ce que Charley a bien pu dire pour que je lui tape dessus ?

— Mais vous n’avez pas tapé dessus, Eddie ! protesta Birnbaum. C’est lui qui a commencé, ne l’oubliez pas. Ce point est extrêmement important.

— D’accord, repris-je. Mais s’ils me demandent ce que Charley a dit exactement, qu’est-ce que je réponds ?

— Répondez simplement qu’il a fait une remarque désobligeante au sujet de votre femme. Nous passerons si vite là-dessus qu’ils n’auront pas le temps de réagir.

— Eddie, reprit Birnbaum, vous ne voulez vraiment pas qu’on cite les faits au sujet de Mme Magruder et de Charley ? Je vous jure, Eddie, on n’aura plus qu’à plier bagage et à rentrer chez nous.

— Eddie…

Edith voulut parler, mais je l’interrompis.

— Pas question. Je vous l’ai dit et je vous le répète : je ne veux pas qu’on étale ces histoires.

— Bon, bon, fit Birnbaum. Ne vous fâchez pas.

— Je ne me fâche pas.

— Et quand Nisely vous demandera si, en voyant Charley à terre, vous aviez soupçonné la gravité de son cas, vous lui répondrez : « Non. » Vous lui aviez parlé, alors qu’il était à terre et rien ne vous a permis de penser qu’il était sérieusement atteint.

— Vu.

Nisely arriva à son tour et se faufila entre nous pour regagner son fauteuil. Puis Hallett fit son entrée, flanqué de son acolyte. Peu après, l’huissier tapa avec son marteau et le juge apparut. Tout le monde se leva en le voyant et ne se rassit que quand il fut installé.

Hallett fit appeler un certain Herman Davis. C’était un vieux bonhomme chez qui Charley avait loué une chambre. Il se contenta de déclarer que Charley avait été un bon locataire, qu’il avait payé son loyer régulièrement et n’avait jamais fait de tapage au cours de son séjour. Hallett lui demanda si Charley s’était jamais comporté d’une façon bizarre. Hallett devait savoir que Nisely allait présenter Charley comme un détraqué et seul le vieux Davis pouvait le contrer sur ce point.

— Non, dit le vieux. Il ne m’a pas eu l’air d’un sauteur.

Le mot sauteur provoqua l’hilarité générale, mais le vieux n’y avait pas mis d’intention. Le rire de la salle eut le don de le vexer.

— Ce que je veux dire, c’est qu’il était comme les autres petits gars de son âge, déclara-t-il. Un gentil jeune homme.

Nisely ne fit pas subir de contre-interrogatoire au vieux.

— Plaise au tribunal d’accepter mes conclusions, déclara Hallett quand Davis eut quitté la barre des témoins.

Nisely et Birnbaum chuchotèrent un instant, puis Nisely se leva. Il fit appeler James Mullens, c’est-à-dire Jimmy.

Jimmy prit place à la barre et prêta serment. Son visage est tout rond et ses cheveux noirs sont taillés en courte brosse. Depuis que je le connais, il porte des costumes couleur de muraille, jamais repassés. Il avait ce même costume fripé, lorsqu’il vint faire sa déposition.

Nisely l’interrogea sur la soirée et l’amena à dire qu’il s’était trouvé plus d’une fois à des réunions amicales en ma compagnie et que ma conduite avait toujours été des plus correctes. Jimmy expliqua que j’avais voulu m’en aller discrètement, dès l’arrivée de Charley, mais que ce dernier avait ramené sa fraise et s’était mis à faire du pétard.

— Nous sommes descendus dans le passage, près de l’immeuble, dit-il. Eddie et Belt se sont battus pendant près de dix minutes et Belt est allé par terre. Alors, nous sommes rentrés et, un peu plus tard, la police est venue pour emmener Eddie au commissariat.

Nisely avait laissé parler Jimmy. Je croyais qu’il allait lui faire expliquer l’incident en détail, mais il s’en abstint. Je découvris bientôt que c’est de ma bouche qu’il voulait entendre le récit détaillé de la bagarre.

— Est-ce que M. Magruder a provoqué Belt ? demanda Nisely. Est-ce qu’il l’a exaspéré au point de rendre le conflit inévitable ?

— Non, monsieur, répondit Jimmy. Belt était le seul à parler. Eddie voulait ramener Edith – Mme Magruder – chez elle. Alors Belt les a suivis et il s’est mis à les cramponner.

— On pourrait dire, en somme, que l’accusé avait été obligé d’accepter la bataille ?

— Je fais opposition, cria Hallett.

— Soit, dit Nisely, soit.

— Réclamation admise, déclara le juge à travers ses doigts.

— C’est tout, monsieur Mullens, dit Nisely. Je vous remercie.

Hallett s’approcha à son tour de Jimmy. Il lui demanda si tous les invités avaient absorbé de l’alcool. Jimmy répondit que tout le monde avait bu un verre ou deux, mais que personne n’était ivre.

— Je ne vous demande pas qui était ivre, dit Hallett. Je vous demande si vos invités avaient bu de l’alcool.

— Oui, monsieur, répondit Jimmy. Mais personne n’était saoul.

Hallett écumait de colère. Il lança une remarque ironique sur les réunions de journalistes, où jamais personne ne songeait à boire un verre de trop. Il distillait le sarcasme et avait un sourire dégoûté.

— Oh ! si, ça leur arrive aux journalistes, de boire un coup, une fois par hasard, dit Jimmy.

Il y eut des rires dans la salle. Hallett était furibond. Nisely se pencha vers moi :

— Si votre spirituel camarade continue à faire le mariole, il pourrait s’attirer des ennuis, souffla-t-il.

Hallett se balançait sur ses orteils, essayant d’en trouver une bien bonne. Il finit par demander à Jimmy si j’étais un de ces oiseaux rares qui, bien que travaillant dans un journal, ne buvait un verre qu’une fois par hasard.

— Il n’était pas saoul, répéta Jimmy, obstiné.

— Magruder n’était pas saoul, hein ? insistait Hallett.

— Non, monsieur, répondit Jimmy en appuyant sur « monsieur ». Eddie n’a bu que deux verres de toute la soirée. Eddie n’est pas un buveur.

— Si Magruder n’est pas un buveur, rétorqua Hallett, les deux verres en question ont peut-être suffi pour lui tourner la tête ?

Jimmy réfléchit un instant, puis grimaça un sourire.

— Non, monsieur, déclara-t-il. Eddie n’est pas buveur. Il dit que l’alcool n’a aucun effet sur lui, même s’il boit beaucoup. Il prétend que c’est gâcher la marchandise, alors il ne prend qu’un verre ou deux, par politesse.

On aurait dit que Hallett venait d’avaler une rasade de vinaigre. Dans la salle, les rires reprirent de plus belle. Jimmy, de toute évidence, prenait plaisir à se foutre de Hallett, mais Nisely avait l’air embêté. Il se pencha de nouveau vers moi.

— Ça ne va pas arranger les choses pour nous, dit-il. Ça fait rire le monde, mais c’est de la fumisterie, faut être jobard pour ne pas s’en rendre compte.

Hallett estima que la plaisanterie avait assez duré. Jimmy quitta la barre et exhiba, une fois de plus, les faux plis de son indescriptible costume, en regagnant sa place. Nisely fit appeler Joseph Stevens et ce fut le grand rouquin efflanqué de la Planète qui se présenta à la barre. Sa déposition fut, en tous points, identique à celle de Jimmy. Il semblait très nerveux et, de ma place, je voyais ses mains trembler.

Hallett ne lui posa aucune question. Alors Nisely s’avança devant le banc de la Cour.

— J’appelle l’accusé, Edward Magruder, déclara-t-il.

Je me levai. J’entendis une sourde rumeur parcourir la salle. Je me sentais en forme et souris à Edith en passant devant elle. Je trébuchai un peu en montant sur l’estrade de la barre. Enfin j’y pris place. Le petit maigrichon se dressa, la main droite levée. Je l’imitai. Il me fit jurer solennellement devant Dieu de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Je déclarai : « Je le jure. »

J’avais la gorge sèche et la voix enrouée. Devant moi, je voyais tout un tas de figures qui me regardaient. Je me tournai vers Edith et elle me sourit. Je retrouvai un peu de courage, mais souhaitai que ce soit fini.

Nisely s’approcha de la barre et m’adressa un sourire. Il me mit en confiance par quelques questions faciles : mon nom, mon âge et ainsi de suite A chaque réponse, ma voix prenait de l’assurance. Nisely m’annonça, comme si j’avais pu l’ignorer, que j’étais inculpé de meurtre sur la personne de Charles Belt. Il me demanda si je connaissais Charley et je lui dis l’avoir rencontré pour la première fois à la soirée de Jimmy. Nisely semblait prudent ; il me posait des questions d’une voix calme et cherchait visiblement à me mettre à l’aise. Chaque fois que je formulais ma réponse, je me sentais regonflé.

— Est-ce que vous avez eu une altercation avec l’un des invités, avant l’arrivée de Belt ? me demanda-t-il.

— Non, répondis-je. C’était une soirée tout ce qu’il y a de normale. Personne n’a fait d’histoire. Tout le monde s’amusait bien.

— En d’autres termes, fit Nisely, c’était une soirée tranquille, où régnait la bonne entente. Tout le monde s’amusait et il n’y avait pas d’histoires ?

C’est ainsi qu’il procéda pendant toute la durée de l’interrogatoire. Chaque fois que j’expliquais quelque chose, il reprenait : « En d’autres termes… » et répétait mes paroles. Il voulait sans doute remâcher les faits, au bénéfice des jurés.

Il m’interrogea sur l’arrivée de Charley dans le salon et je précisai qu’Edith l’avait salué.

— Belt était le premier mari de votre femme, je crois ? fit Nisely.

— Oui, monsieur. Ils se sont mariés à Boston. Ils travaillaient pour le même journal. Ils se sont séparés et elle a obtenu le divorce tout de suite après.

— Je comprends, fit Nisely. Mme Magruder et Belt se sont donc dit bonjour… et qu’est-il arrivé ensuite ?

Je lui dis que Jimmy m’avait présenté Charley, mais je ne mentionnai pas mon refus de lui serrer la main. Quand Jimmy, expliquai-je, eut emmené Charley à la cuisine, j’étais allé chercher le manteau et le chapeau de ma femme avec l’intention de partir. C’est alors que Charley nous avait rejoints.

— Il a fait une réflexion quelconque, comme quoi il ne voulait pas nous faire fuir, mais je n’ai rien répondu. Alors, il a posé la main sur l’épaule de ma femme et il a dit quelque chose qui ne m’a pas plu. Alors je lui ai dit de ne pas toucher à ma femme. Là-dessus, il a fait une deuxième remarque qui ne m’a pas plu davantage.

Nisely m’interrompit. Je crois qu’il avait peur que, sous l’effet de l’émotion, j’avoue avoir balancé un swing à Charley le premier. Mais je n’avais pas oublié.

— Je lui ai dit que je n’aimais pas ses réflexions, expliquai-je, et il m’a envoyé un coup de poing dans l’estomac.

— Une minute, dit Nisely, c’est bien lui qui a frappé le premier ?

— Oui, c’est lui.

Encouragé par Nisely, je poursuivis mon récit. J’en arrivai au moment où nous avions quitté l’appartement.

— Qui a proposé de sortir ? demanda Nisely.

Je ne savais que répondre et décidai de risquer le coup. D’après mon récit, je devais apparaître comme un brave petit scout, aussi je crus pouvoir y aller.

— C’est moi, dis-je.

Ma réponse ne fut pas du goût de Nisely.

Il enchaîna vivement en demandant ce qui s’était passé dans la ruelle. Je lui racontai les épisodes de la bagarre, en précisant que j’avais été à terre deux fois, dès le début de l’engagement. Il me fit répéter cela deux ou trois fois. Il avait l’air de s’émerveiller de ce double knock-down.

Je me trouvais ridicule, assis là-haut, en train de débiter mon boniment devant tous ces gens. J’avais l’impression d’être en classe : « Oh ! non, madame, j’ai pas été vilain. C’est Willie qui est un petit vilain. »

— Vous n’avez envoyé Belt à terre qu’une seule fois ? demanda Nisely.

— Oui, monsieur, répondis-je, mais ça s’est passé plus tard.

Nisely me demanda si je m’étais servi d’une matraque ou d’une pierre, au cours de la bagarre. Je répondis que je m’étais servi de mes poings.

— Le combat a donc été régulier ? demanda-t-il.

— Oui, pour autant que je sache, répondis-je.

Je lui racontai qu’une fois Charley à terre, je m’étais approché de lui pour m’assurer qu’il n’était pas K.O. Puis je racontai mon retour chez Jimmy et mon arrestation.

— Vous n’avez pas fait de difficultés pour accompagner les policiers, n’est-ce pas ? demanda Nisely.

— Non, je les ai suivis immédiatement.

— C’était la première fois que vous étiez arrêté ?

— Oui, monsieur, répondis-je.

— Vous avez un emploi stable ?

— Oui, monsieur.

— Vous aimez votre femme, n’est-ce pas ?

Hallett se leva pour protester. Mon amour pour Edith, déclara-t-il, n’avait rien à voir avec la question. Nisely allait riposter, mais le juge choisit ce moment pour ajouter son grain de sel : il fit remarquer que la compatibilité conjugale n’était pas tellement insolite, n’en déplaise aux statisticiens des divorces, et ajouta que la Cour voulait bien admettre que j’aimais ma femme, sans débats.

Des rires fusèrent. Nisely me sourit :

— Monsieur Magruder… dit-il.

Sa voix m’arrivait comme sur des pattes de colombe. Hallett dressait l’oreille. On aurait dit qu’il pressentait ce qui allait venir.

— Monsieur Magruder, dit Nisely. Si vous sortiez de cette salle acquitté et qu’un individu se permette d’insulter à nouveau votre femme, est-ce que vous ne…

— Je fais opposition, Votre Honneur ! hurla Hallett.

Il semblait furieux.

Nisely ne se laissa pas démonter.

— Est-ce que vous ne jugeriez pas, une fois de plus, qu’il est de votre devoir de…

Il fut interrompu par une explosion de Hallett.

— Votre Honneur, braillait Hallett. Je demande à Votre Honneur…

— Désolé, intervint Nisely.

Mais il ne semblait pas désolé du tout.

Le juge jeta à Nisely un regard sévère et lui déclara qu’il serait obligé de le faire arrêter pour offense à la Cour, s’il ne cessait de parler quand il y avait opposition.

— Je sais que vous êtes célèbre pour vos sprints au poteau, dit le juge, mais nous sommes ici en Cour de justice et non sur un champ de courses.

La foule se remit à rire. Je comprenais enfin pourquoi les salles d’audience sont toujours pleines. Les gens espèrent se payer une bonne partie de rigolade et écouter des histoires croustillantes. Le spectacle est gratuit et le public peu difficile. Toute plaisanterie, si lamentable soit-elle, excite son hilarité.

Nisely m’abandonna à Hallett. En voyant mon avocat s’éloigner et reprendre sa place, je perdis de mon aplomb. Hallett chuchota un instant à l’oreille de son voisin, puis s’avança vers la barre. J’avais l’impression qu’il manquait d’arguments pour son réquisitoire et qu’il n’allait pas me ménager. Il paraissait en colère.

— Magruder, dit-il, vous avez affirmé plusieurs fois que certaines paroles du jeune Belt – de la victime – vous avaient déplu.

— Oui, monsieur, répondis-je.

— Eh bien, Magruder, dit Hallett, voulez-vous répéter exactement au jury ces paroles de Belt, à la suite desquelles vous vous êtes cru autorisé de le tuer dans cette ruelle ?

Sa voix se fit plus forte sur ces derniers mots. Birnbaum se leva d’un bond pour faire opposition. Elle fut admise et le juge pria Hallett de s’abstenir de toute allusion à un geste meurtrier et prémédité. Hallett paraissait plus furieux que jamais. A le voir, on pouvait croire qu’il aurait été ravi de me couper le kiki.

Je jetai un coup d’œil vers Nisely. Je ne voulais dégoiser à aucun prix les saloperies de Charley. Hallett explosa :

— Inutile de regarder votre avocat, Magruder, hurla-t-il. Regardez les jurés et répétez-leur ce que Belt a dit à votre femme.

Nisely fit opposition, mais le juge passa outre. Je compris qu’il fallait parler, mais je pataugeais désespérément.

— Eh bien, Magruder, demanda Hallett, on vous écoute !

Je me tournai encore vers Nisely et Birnbaum. Tous deux me dévisageaient, mais je ne pouvais rien lire sur leurs visages. Edith ne souriait plus. Elle pinçait les lèvres et sa peau bronzée semblait avoir pâli jusqu’à virer au blanc mat. Derrière la table et au delà de la balustrade, il y avait des rangées infinies de visages, tous tendus vers moi.

— Eh bien, dis-je, il a dit d’abord à Edith, à ma femme… il a dit : « J’irai vous voir, Edith. »

De toute évidence, il n’y avait pas de quoi se fâcher. Je le compris avant même d’avoir terminé la phrase. Hallett m’adressa un pâle sourire.

— Ah, quelle horreur ! dit-il. Quelle formule abominable ! Voilà qui justifie tout, n’est-ce pas, Magruder ? Le premier mari de votre femme, un jeune garçon, perdu dans une ville inconnue, exprime son intention de lui rendre visite ! Et c’est pour cela que vous avez cru devoir le provoquer en combat singulier ?

— Eh bien, dis-je, je lui ai demandé de ne pas toucher à ma femme : il lui avait posé la main sur l’épaule.

Je parlais lentement, essayant de me dépatouiller de cette impasse. Je me tournais sans cesse vers Nisely et Birnbaum. Ils avaient dit qu’ils interviendraient en cas de coup dur, mais ils restaient là, à me dévisager, sans bouger le petit doigt.

— C’est horrible ! disait Hallett. Epouvantable ! Un homme retrouve son ex-femme pour la première fois depuis trois ans et lui met la main sur l’épaule ! Eh bien, continuez, Magruder. Qu’est-il arrivé ? Qu’a-t-il dit ensuite ?

— Eh bien,… commençai-je.

J’étais encore coincé !

Je ne savais que dire. Edith était là avec son visage livide. Nisely et Birnbaum me regardaient, sans réagir. Il fallait que j’invente quelque chose, mais je savais que de toute façon, je ne pouvais que m’embourber davantage.

Je regardai les jurés. Pour la première fois, j’eus l’impression qu’ils étaient bien éveillés. Toute la salle semblait s’abattre sur moi. Je comprenais qu’en dépit des témoignages favorables, j’étais foutu, si je ne prononçais pas les mots que Hallett cherchait à me faire dire.

Nisely et Birnbaum semblaient vouloir me communiquer quelque chose. Je savais ce qu’ils voulaient. Mais si je leur donnais satisfaction, je me ferais l’effet de déshabiller Edith en public. Je regardai la foule dans la salle. Des tas de types avaient la bouche entr’ouverte, ils étaient prêts à laper mes paroles, comme des chats gourmands.

Je me souvins d’avoir lu quelque part l’histoire d’une femme grecque qui avait été traînée devant les juges pour un délit quelconque. Ceci se passait, bien entendu, dans des temps très anciens. La femme ôta ses vêtements devant la Cour et elle était si belle que les juges l’acquittèrent. L’histoire était excellente, mais l’idée d’exposer ma femme devant cette bande de charognards m’était insupportable. Tant qu’à faire, j’aimais mieux être condamné.

— Prenez votre temps, Magruder, disait Hallett. Prenez votre temps et inventez-nous quelque chose de bien.

Nisely protesta et le juge engueula Hallett.

— Excusez-moi, Votre Honneur, répondit Hallett, mais le témoin ne veut pas répondre à ma question. Pourtant c’est la Défense qui l’a cité.

— Répondez à la question, témoin, dit le juge.

Cette fois, j’étais foutu.

— Il n’a rien dit d’autre, répondis-je à Hallett. Tout de suite après, il m’a donné un coup de poing.

Je crus entendre les portes d’acier se refermer sur moi avec un bruit sinistre. Je pensai en moi-même : « Adieu, Eddie. »

Hallett s’amusait comme un petit fou. Il se pavanait de long en large, développant la théorie, selon laquelle j’avais tué Charley parce qu’il avait posé la main sur l’épaule d’Edith. Il savait qu’il tenait le bon bout.

Birnbaum et Nisely avaient l’air mécontents. Au moment où je les regardai, ils rapprochèrent leurs têtes et se mirent à chuchoter. Les jurés avaient repris leur figure de bois. Ils étaient tous contre moi, maintenant, c’était évident.

— Vous aviez bu, n’est-ce pas, Magruder ? demanda Hallett.

— J’ai pris un verre ou deux.

— Avouez que vous étiez ivre quand Belt est arrivé ! insistait Hallett.

J’allais répondre, mais il enchaîna :

— Avouez que vous avez refusé de serrer la main de Belt. Que vous avez fait à son sujet plusieurs remarques désobligeantes, déclarant que vous ne vouliez pas rester dans la même pièce que lui… Il s’est alors approché de vous, n’est-ce pas ? Et il vous a proposé de se retirer, si sa présence ennuyait votre femme ? Et vous l’avez frappé sans avertissement, alors qu’il cherchait à vous calmer, n’est-ce pas ? Répondez-moi, Magruder ! C’est bien exact ?

— Non, répondis-je. Ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées.

Je savais cependant que le petit discours de Hallett ne manquerait pas d’influencer le jury. Je m’embourbais de plus en plus. Tout était perdu maintenant. Hallett termina le contre-interrogatoire et, se détournant, annonça, par-dessus son épaule : « C’est tout. » Je me levai, quittai la barre des témoins et retournai à la table. Nisely et Birnbaum parlaient à Edith. Quand je repris ma place, Nisely se leva et s’avança vers le banc de la Cour.

— Votre Honneur, dit-il (il avait la voix d’un pasteur faisant son oraison), je demande à citer la femme de l’accusé, Mme Edith Magruder.

Une rumeur parcourut la salle, lorsque l’huissier appela à haute voix le nom d’Edith. Elle me serra la main et se leva. Son menton était ferme et elle dégageait une sorte de dignité.

Elle se dirigea vers la barre des témoins et le greffier lui fit prêter serment. Elle prononça « je le jure » d’une voix claire. Je me carrai sur mon siège, sans la quitter des yeux. J’avais pensé qu’elle aurait peur, mais non ! Elle était là, sur sa chaise, les pieds rapprochés et les mains sur les genoux. Drôlement jolie, ma foi !

Nisely lui parlait comme à un bébé malade. Il formulait toutes ses questions d’une voix lente et basse. D’abord il lui demanda son nom, et depuis combien de temps nous étions mariés. Elle lui répondit.

— Madame Magruder, dit Nisely, je vais vous poser certaines questions auxquelles, je crois, vous ne désirez pas répondre. Croyez-moi, madame Magruder, s’il était possible de faire rendre justice à votre mari sans vous importuner, je me serais gardé d’en appeler à votre témoignage. Vous le savez, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit-elle.

Je me tournai vers Birnbaum.

— Je croyais qu’il n’en serait pas question, lui dis-je.

— On n’a pas le choix, Eddie, chuchota-t-il ; on n’a pas le choix.

— Et vos promesses ? C’est de la foutaise alors ? m’indignai-je.

J’étais furieux. Je voulais me lever et empêcher Edith de répondre. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait foutre, deux ou trois ans de taule ?

— Madame Magruder, disait Nisely, vous avez été mariée à feu Charles Belt, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit Edith.

— Quand l’avez-vous épousé ? demanda Nisely.

— Le 6 octobre 1927, répondit Edith.

Sa voix était remarquablement claire. La salle était silencieuse. Depuis que Nisely avait commencé à poser ses questions, tout le monde était comme pétrifié. Cette bande de gloutons ne voulait pas en perdre une bouchée.

— Combien de temps avez-vous vécu avec lui, madame Magruder ? demanda Nisely.

— Quatre jours.

Les gloutons se penchèrent en avant. Ils sentaient qu’on allait leur servir quelque chose de fumant et ils se préparaient au festin.

La voix de Nisely prit une intonation plus cauteleuse encore :

— Et pourquoi l’avez-vous quitté, madame Magruder ? demanda-t-il.

Hallett se leva et fit opposition. Il expliqua que le motif pour lequel Edith avait quitté Charley n’avait aucun rapport avec l’affaire. Le visage de Nisely devint cramoisi, sous l’effet de l’émotion. Mais il n’éleva pas la voix. Il parla avec un calme extraordinaire, tout en s’approchant du banc de la Cour.

— Votre Honneur, dit-il, mon client est accusé d’avoir tué le premier mari de cette femme. Pour que nous puissions examiner le cas de mon client en toute équité, je demande qu’on m’autorise à interroger Mme Magruder et qu’on lui permette d’exposer tous les faits sans être interrompue. Il est essentiel, Votre Honneur, que les jurés puissent se représenter l’affaire d’une façon claire et nette, il importe donc qu’ils soient mis au courant des événements qui ont précédé et qui ont amené le drame. Tout à l’heure, M. Hallett n’a ménagé ni son temps ni ses efforts pour faire répéter à l’accusé les paroles que Belt avait prononcées, avant d’en venir aux mains. J’ai l’intention de faire connaître aux jurés ce qui a été dit exactement. Mme Magruder consent à nous rapporter les faits, Votre Honneur. Je fais appel à la Cour pour qu’on lui permette de répondre à ma question.

Le silence s’étendit sur la salle d’audience comme une nappe étroitement tendue. Le juge garda un long moment ses doigts réunis à la racine de son nez. Puis il les retira et regarda Nisely :

— L’opposition est annulée, déclara-t-il.

Nisely tira un mouchoir de sa poche et s’épongea le visage. Il semblait convaincu qu’il avait marqué un point important.

— Voyons, madame Magruder, reprit-il, pourquoi avez-vous quitté votre premier mari ?

La voix d’Edith était toujours aussi nette.

— C’était une brute, dit-elle. Il se conduisait comme une vraie bête.

« Oh, Edith, pensai-je, ne leur raconte pas ces choses-là ! Ça n’en vaut pas la peine. Ne te déshabille pas devant ces gens à cause de moi… »

— Qu’entendez-vous par là, madame Magruder ? demanda Nisely, avec des inflexions basses et tendres.

— Il me griffait et il me mordait, répondit Edith.

Sa voix commençait à trembler.

— Il m’arrachait les cheveux, poursuivit-elle. Il… il me faisait des choses horribles.

— A quel moment a-t-il fait tout cela, madame Magruder ? demanda doucement Nisely.

Je voulus me lever. Birnbaum me fit rasseoir de force. Je regardai les yeux d’Edith. Ils semblaient me dire qu’elle n’avait pas peur. Elle était plus brave que moi.

— Lorsque nous nous sommes trouvés seuls pour la première fois, dit-elle. Dès que… dès que nous avons été seuls, dans la chambre d’hôtel. Il… il m’a arraché mes vêtements. Tout ce que j’avais sur moi. Et il m’a griffé tout le dos, et les côtés, et les jambes, et la poitrine. Et il m’a mordue à l’épaule. Il m’a mordue jusqu’au sang.

Une rumeur parcourut la salle d’audience. Hallett se leva de nouveau.

— Votre Honneur, dit-il, pourquoi évoquerait-on dans cette salle le tableau d’une nuit de noces érotique ?

— Parce que, gronda Nisely en se redressant de toute sa taille, le visage écarlate, parce que cette femme consent à révéler son secret le plus douloureux – le secret de la honte et de la dégradation qu’elle a subies pendant la nuit qui aurait dû être la plus heureuse de sa vie et cela, pour sauver son mari d’une injustice. Vous ne pouvez pas lui refuser ce droit, monsieur Hallett !

Hallett se rassit précipitamment. J’avais toujours les yeux au sol et ils étaient pleins de larmes. Je n’étais pas digne de ce sacrifice.

— Voyons, madame Magruder, dit Nisely. (Sa voix était redevenue paisible.) Vous avez décrit au jury l’horrible traitement que vous a fait subir votre premier mari pendant votre nuit de noces. Est-ce la seule fois qu’il vous ait attaquée ?

La voix d’Edith faiblissait. Je levai les yeux vers elle et compris que l’évocation de ces souvenirs scabreux avait eu raison de sa volonté. Elle se rappelait ce que ce salopard lui avait fait subir et son visage se contractait comme à la soirée de Jimmy, quand Charley était entré. Je regardai les jurés. Tous étaient suspendus à ses lèvres. J’éprouvai comme une nausée, mais je gardai le silence. Je restai là à écouter. J’aurais dû me lever, bien sûr, et mettre un terme à cet interrogatoire, mais j’en étais incapable.

— Non, finit par dire Edith. Il… il a recommencé plusieurs fois. Presque à chaque fois que nous étions seuls.

— Et alors, vous l’avez quitté ? demanda Nisely.

— Oui, monsieur, répondit Edith. Je me suis enfuie de l’hôtel.

— Où êtes-vous allée ?

— Eh bien, dit Edith, je suis restée dans une maison meublée pendant quelques jours et puis je suis allée trouver le rédacteur en chef du journal où je travaillais. Je ne voyais personne d’autre à qui m’adresser.

— Qu’est-il arrivé alors ? demanda Nisely.

— Le rédacteur en chef m’a envoyée en reportage, au cap Cod, pour quelques jours, et quand je suis rentrée au journal, j’ai appris que Charley avait été interné dans une maison de santé.

— Où ça ? demanda Nisely. Vous dites que votre mari était où ?

Il paraissait stupéfait à la nouvelle que Charley ait été interné.

— Dans une maison de santé, près de Wellesley, répondit Edith.

— Votre mari a donc été hospitalisé dans une maison de santé ! s’exclama Nisely. Qu’est-ce qui a justifié son admission dans cet établissement, madame Magruder ?

— Je ne sais pas exactement, répondit Edith. (Sa voix s’éclaircissait de nouveau.) Je sais seulement qu’il a été examiné par des médecins et qu’il a été envoyé dans cette clinique.

— Quel était le nom de l’établissement, madame Magruder ? demanda Nisely.

Edith lui donna le nom. Nisely se dirigea vers la table où nous étions assis, Birnbaum et moi. Il fit un clin d’œil à l’adresse de Birnbaum :

— Le télégramme ! chuchota-t-il.

Birnbaum plongea la main dans ses dossiers et en tira le télégramme que le directeur de l’asile avait envoyé à Nisely, le jour de notre entrevue, à son cabinet. L’avocat l’examina avec soin et alla se planter devant le banc des jurés.

— Madame Magruder, dit-il, vous rappelez-vous le nom du médecin-directeur de cette maison de santé ?

— Je crois qu’il s’appelait Lewis, docteur Lewis, répondit Edith.

— Est-ce que vous avez connu ce docteur Lewis ?

— Eh bien, dit Edith, lorsque j’ai fait ma demande en divorce, il est venu à Boston pour témoigner en ma faveur.

— Ah ! bon, interrompit Nisely. Il a témoigné en votre faveur ?

— Oui, monsieur, répondit Edith.

Nisely, de ses gros doigts, pliait le télégramme en deux.

— Vous rappelez-vous sa déposition, madame Magruder ? demanda-t-il.

— Pas exactement. Il a dit que Charley – que mon premier mari, M. Belt, souffrait d’aliénation mentale ou quelque chose dans ce genre.

— Votre Honneur, dit Nisely, en s’avançant vers le banc de la Cour. Avec la permission de la Cour, j’aimerais lire un télégramme du docteur Richard Lewis, directeur de l’hôpital psychiatrique de Plymouth, à Natick, Massachussetts, où il expose le cas du défunt.

Hallett se leva de nouveau. Sans rien dire, il s’avança vers Nisely. Le juge tendit la main par-dessus le rebord de la barre. Nisely remit le télégramme au gringalet qui le donna au juge. Le juge le parcourut et le rendit au gringalet. Hallett dit :

— Voulez-vous me permettre, monsieur Nisely ?

Le gringalet tendit le télégramme à Nisely qui le passa à Hallett. Hallett le parcourut et le rendit à Nisely, puis il retourna à sa place.

— Vous ne voyez aucune objection à ce qu’on fasse état de ce télégramme, monsieur Hallett ? demanda le juge.

— J’ai désapprouvé l’esprit des dernières dépositions, Votre Honneur, parce qu’à mon avis, elles sont étrangères à l’affaire qui nous occupe, déclara Hallett, mais s’il plaît à la Cour, je ne m’oppose pas à ce qu’on fasse état de ce télégramme.

Hallett paraissait fatigué. Je me demandais quelle heure il était. La température s’était un peu rafraîchie dans la salle. Les fenêtres s’ouvraient sur une cour et il commençait à faire sombre.

Nisely donna lecture du télégramme. Il en ressortait que Charley était un déprave sexuel, avec tendances sadiques. L’histoire des oiseaux et des chats découpés vifs produisit, comme prévu, un effet formidable sur le jury. Quand il eut fini la lecture du télégramme, Nisely le rendit au gringalet.

— Après votre divorce, madame Magruder, demanda-t-il, après tous ces événements, vous êtes venue à Baltimore, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit Edith.

— Et vous avez trouvé une situation ici ? demanda Nisely.

— Oui, monsieur.

— Voyons, madame Magruder, dit Nisely. Pendant l’internement de votre mari dans cette clinique, ou cet asile, ou cet hôpital – peu importe, est-ce qu’il a cherché à communiquer avec vous d’une façon quelconque ?

— Oui, monsieur, dit Edith. Un jour, à Boston, je travaillais à la rédaction et il m’a téléphoné. Il m’a dit que lorsqu’il sortirait de la clinique, il s’arrangerait pour me retrouver et qu’alors il ferait quelque chose d’horrible.

— De quoi vous a-t-il menacée, madame Magruder ? De vous tuer ?

Hallett se leva. Il avait perdu de son ardeur. Sa voix était aussi lasse que son visage.

— Votre Honneur, dit-il, je proteste contre la manière dont la Défense mène cet interrogatoire. Elle suggère au témoin les réponses à ses questions.

— Votre Honneur, dit Nisely, je vous donne ma parole que j’ignore quelle sera la réponse à ma question. Jusqu’au dernier moment, je n’avais même pas l’intention de faire citer Mme Magruder. J’affirme à la Cour que je n’essaie pas d’influer sur le témoin. Mais connaissant la maladie mentale du défunt, j’estime que c’était là une question logique.

— Votre Honneur, s’écria Hallett, je proteste contre les procédés de la Défense qui pose des questions peut-être logiques, mais susceptibles d’influer sur le témoin.

— Monsieur Nisely, dit le juge. Voulez-vous formuler votre question autrement ?

De nouveau, il joignit les doigts à la base du front, formant comme une tente au-dessus de son nez. Nisely se tourna vers Edith.

— Madame Magruder, dit-il, quelles sont les menaces que votre ex-mari a proférées ?

Edith était désemparée. Deux ou trois fois, elle commença une phrase, sans pouvoir l’achever. Elle finit par articuler :

— Il… il a dit qu’il couperait… il a dit qu’il couperait une certaine partie de mon corps.

Tout le monde comprit ce qu’elle avait voulu dire.

Je me tournai vers Birnbaum.

— Pour l’amour du Ciel ! dis-je. Qu’il se taise, Nisely ! Faites-le taire, voyons !

— Du calme, dit Birnbaum, c’est fini maintenant.

Un silence de mort régnait dans la salle d’audience.

J’entendais la respiration saccadée des gens, derrière mon dos. J’avais envie de démolir quelqu’un. De nouveau, je baissai la tête.

Nisely se tut pendant un long moment, puis il reprit :

— Madame Magruder, aviez-vous peur de votre premier mari ?

La voix d’Edith s’affermit. Elle criait presque.

— Oui, dit-elle. J’avais peur qu’il ne me retrouve. Je le détestais, oh, il me faisait horreur ! Quand je l’ai vu entrer dans la pièce, je me suis souvenue de tout ce qu’il m’avait fait et de ce qu’il avait promis de me faire, s’il me retrouvait. Quand il m’a mis la main sur l’épaule, j’ai failli m’évanouir. J’ai souvent rêvé qu’il me posait les mains sur les épaules. La première fois qu’il m’a tourmentée, il a d’abord fait ce geste. Il m’a mis les mains sur les épaules et puis il m’a arraché ma robe. Je le détestais.

Edith se mit à pleurer. Nisely s’approcha d’elle et lui tapota l’épaule. Je me levai. J’allais contourner la table pour la rejoindre, quand Birnbaum s’accrocha à mon bras.

— Asseyez-vous, Eddie, dit-il. Allons, asseyez-vous.

Le gringalet remplit un verre d’eau et le tendit à Nisely. Celui-ci le donna à Edith qui en but quelques gorgées. Un brouhaha montait de la salle. Hallett se leva, puis se rassit sans avoir prononcé un mot. Edith s’arrêta de pleurer.

— Vous vous sentez mieux maintenant, madame Magruder ? demanda Nisely.

— Ce n’est rien, répondit Edith.

Elle me regarda et je lui rendis son regard. J’avais l’impression d’être un goujat.

— Madame Magruder, dit Nisely, une dernière question et ce sera fini. Vous étiez sur le seuil de la porte quand il y a eu cette altercation entre votre mari, l’accusé, et votre ex-mari, maintenant décédé Cette altercation s’est terminée par une bataille. Qu’a répondu Belt à votre mari, quand celui-ci lui a dit d’ôter ses mains de vos épaules ?

Edith redressa la tête. Elle faisait effort pour tenir le coup.

— Il a dit… il a dit qu’il ne s’était pas gêné pour me tripoter, avant même que j’aie connu Eddie, avant même que j’aie connu mon mari, articula-t-elle.

Les mots montaient à ses lèvres spasmodiquement, comme des sanglots. Nisely lui tapota de nouveau l’épaule.

— C’est tout, madame Magruder, dit-il. Je vous laisse votre témoin, monsieur Hallett.

Hallett se leva, mais resta derrière sa table. Il ouvrit la bouche et la referma. Edith se tamponnait le nez avec un mouchoir. Hallett la regarda, puis il regarda les jurés :

— Je n’ai pas de questions à poser, déclara-t-il.

Il se rassit, tête basse, les yeux fixés sur la table.

Je l’aurais embrassé, tant j’étais heureux qu’il laisse Edith tranquille. La salle était de nouveau en effervescence. Nisely s’avança et aida Edith à descendre. Elle s’était remise à pleurer, et en arrivant à ma hauteur, elle se pencha et m’embrassa.

— Oh, Eddie, je t’aime, dit-elle.

— Je le sais, mon petit, répondis-je. Il fallait que tu m’aimes pour leur raconter ça.

Nisely entourait Edith de son bras. Il fit un signe de tête à quelqu’un derrière moi. Jimmy apparut et prit Edith par le bras. Elle pleurait toujours.

— Je vais la ramener, dit Jimmy. Vous n’avez plus besoin d’elle, pas vrai ?

— Non, dit Nisely. Ramenez-la chez elle. Elle est courageuse. Et gentille.

Jimmy emmena Edith le long de la balustrade, puis lui fit remonter l’allée centrale. Tous les yeux, dans la salle, remontèrent l’allée à sa suite. Elle baissait la tête et tenait son mouchoir à hauteur de son visage.

Nisely la suivit des yeux un moment, tandis qu’elle passait entre les rangs. Puis, il se retourna et alla se planter devant le banc de la Cour.

— Messieurs les jurés, dit-il, Votre Honneur, plaise au tribunal d’accepter mes conclusions.

La salle bourdonnait. Au bout d’un moment Hallett se dressa, abaissa son regard vers la table, puis leva les yeux vers le juge.

— Pas de réfutation, Votre Honneur, dit-il. Plaise au tribunal d’accepter mes conclusions.

Birnbaum se tourna vers moi.

— Vous êtes acquitté, mon garçon, dit-il.

Le brouhaha dans la salle était tel que l’audiencier dut taper avec son marteau et hurler : « Silence ! » Le juge sortit de sa catalepsie et regarda par-delà la barre. Il déclara que si les plaidoiries devaient être brèves, la Cour continuerait à siéger. Mais, précisa-t-il, si Hallett et Nisely se proposaient de développer leurs arguments, l’audience serait renvoyée au lendemain matin. Hallett et Nisely déclarèrent tous deux qu’ils seraient brefs et Nisely ajouta que le verdict pourrait certainement être rendu avant la fin de l’après-midi.

Le juge donna la parole à Hallett qui, après avoir chuchoté un instant avec son voisin, se leva et s’avança vers le banc des jurés. Il leur expliqua qu’on ne me reprochait pas d’avoir défendu l’honneur de ma femme, mais d’avoir causé la mort de Charley. Il invita le jury à ne pas se laisser impressionner par des témoignages spectaculaires et ajouta que Belt était décédé – les diverses dépositions en faisaient foi – immédiatement après s’être bagarré avec moi.

— La nature profonde de Belt, ses paroles, et ses actes, avant la bagarre, n’ont pas de relation avec l’affaire qui nous occupe.

C’est là une des phrases dont je me souviens.

Il reconnut qu’Edith avait été maltraitée par Charley, mais affirma que, pour moi, cela ne constituait pas une excuse. Il allait et venait devant le jury, une main dans la poche de son pantalon, tandis que, de l’autre, il soulignait certains arguments qu’il considérait importants.

Hallett, apparemment, s’était donné pour tâche de convaincre l’un des membres du jury – un petit homme râblé, à l’épaisse tignasse blonde. A un moment, il s’adressa même personnellement au bonhomme, qui, sous l’apostrophe directe, ouvrit brusquement les yeux, comme réveillé en sursaut.

Le réquisitoire de Hallett me parut plutôt bien tourné. Ayant rappelé au jury que je ne répondais pas d’un meurtre prémédité, il expliqua que rares étaient les affaires criminelles où l’on ne pût découvrir quelque donnée favorable à l’accusé. Là-dessus, il affirma, non sans vigueur, que la société devait s’appuyer sur des principes rigides, où la cote sentimentale n’avait aucune part et qui s’attachaient à la lettre même de la loi.

Il raconta bien d’autres choses encore que je ne compris pas.

Nisely se leva dès que Hallett en eut terminé. Il s’avança vers les jurés tandis que Hallett regagnait sa place et se mit à parler, à peine le substitut assis.

Je me rappelle presque toute sa plaidoirie. Il commença par rendre hommage à Hallett qui, disait-il, avait magistralement exposé tous les points du procès.

— J’ai contribué par mes humbles efforts à vous apporter quelques éclaircissements supplémentaires, ajouta-t-il, et j’espère qu’il vous a été possible de vous faire sur l’affaire une opinion précise.

Nisely déclara ensuite avec emphase qu’il croyait sincèrement à mon innocence. Si Hallett avait partagé sa conviction, affirma-t-il, il aurait, sans hésiter, réclamé mon acquittement. Oui, certes.

— Et si moi, je croyais, si j’avais la certitude que mon client fût coupable, enchérit Nisely, j’aurais exigé son châtiment. Nous sommes tous deux de bonne foi, messieurs.

Il se pencha par-dessus la rampe du box pour demander :

— Mais lequel d’entre nous a raison ? A vous d’en juger !

Il quitta la balustrade et s’éloigna de quelques pas. Il tenait ses petits bras dodus à quelque distance du corps, les paumes en dehors.

— Aucun témoignage n’a établi d’une façon probante, poursuivit-il, que Charley avait succombé à la suite des coups reçus.

Et il ajouta que, même si j’étais responsable de cette mort, tout homme, à ma place, aurait agi de même.

Il s’interrompit pour donner du poids à ses paroles. Son visage rougeaud était plus coloré que de coutume. Il leva ses mains grassouillettes, les agita et reprit son laïus.

Il récapitula la déposition d’Edith. Il demanda aux jurés ce qu’ils auraient fait à ma place. Il tenait son auditoire et c’est tout juste si les jurés ne sautaient pas leur balustrade pour lui serrer la main. Il me présenta comme un personnage pacifique qui avait fait l’impossible pour éviter d’en venir aux mains, mais il déclara que j’avais été poussé à bout – c’est l’expression qu’il employa.

— Il y a eu bataille, dit-il. Mon client reconnaît s’être battu avec Belt. Il a été jeté deux fois à terre – vous vous le rappelez ? – avant que Belt aille à terre, à son tour. Lorsqu’il a quitté les lieux, Belt avait toute sa connaissance. Mon client ne s’est pas rendu compte qu’il était grièvement atteint. L’homme qu’il laissait dans le passage, n’avait reçu, à son avis, qu’une sévère correction.

Nisely longea le banc des jurés et toutes les têtes se tournèrent d’un même mouvement, tous les yeux le suivirent.

— Belt est mort un peu plus tard, reprit Nisely. Peut-être a-t-il payé ainsi ses anciens forfaits ? Il ne nous appartient pas de juger si sa mort représente plus qu’un accident regrettable ou si l’on doit considérer qu’une âme a été rappelée – une âme qui, jadis, pour des causes obscures, avait été irrémédiablement pervertie. Il n’est plus.

Il demanda aux jurés si je devais être puni pour la mort de Charley. Il leur demanda s’ils estimaient juste que je sois enfermé loin de la femme qui avait mis son âme à nu pour leur montrer l’image de la vérité.

— Si j’ai fait un exposé spectaculaire, effacez-le de votre mémoire, reprit-il. Oubliez tout ce que vous avez entendu, sauf ce simple et sincère témoignage. Lui seul doit emporter votre décision.

Nisely cessa de parler. Il se pencha de nouveau vers les jurés, par-dessus la balustrade, et dit à voix basse :

— Je sais, je sens quel sera votre verdict.

Il revint à la table en s’épongeant le visage avec un mouchoir. On avait l’impression qu’au moindre signal, la salle aurait éclaté en applaudissements. Nisely s’assit.

— Ce qu’il peut faire chaud, ici ! fit-il.

Sur un signe du juge, les têtes des jurés se rapprochèrent. Birnbaum se pencha vers moi.

— Ils ne vont même pas quitter la salle, expliqua-t-il.

Tous les membres du jury semblaient opiner du bonnet. Finalement leur président se leva. C’était un grand type dégingandé, avec une pomme d’Adam saillante et une bouille de péquenot. Il bafouilla quelque chose que je ne saisis pas.

— Le jury est-il arrivé à une conclusion ? demanda le juge.

— Oui, Votre Honneur, répondit le président.

— Levez-vous, dit Nisely.

Je me levai. J’étais à peu près sûr que le verdict serait favorable, mais malgré tout, je me sentais ému.

La salle était silencieuse. Nisely se tenait debout, à mes côtés.

— Quel est votre verdict ? demanda le juge.

Il avait l’air excédé.

— Le jury considère que l’accusé, Edward Magruder, n’est pas coupable, déclara le grand type dégingandé.

Je m’assis.

Je me sentais complètement flapi.

Quelqu’un applaudissait derrière moi. Hallett s’avança et serra la main à Nisely. Il ne prêta aucune attention à Birnbaum.

Le juge donna un coup de marteau et l’huissier glapit : « Silence ! » Le juge annonça que l’audience du lendemain aurait lieu à dix heures du matin, ou quelque chose comme ça. Puis il sortit majestueusement de la salle.

Je serrai la main à Nisely :

— Merci, monsieur Nisely, lui dis-je. Vous avez été formidable.

— Tant mieux, Eddie, répondit-il.

Birnbaum s’approcha et je dus le congratuler également. Heath fit le tour de la table et nous échangeâmes des poignées de main.

— Faut que je boive un coup, dis-je. Je veux d’abord voir Edith et ensuite je boirai bien un verre, des tas de verres.

Heath me raccompagna chez moi et nous annonçâmes la nouvelle à Edith. Elle avait pleuré, mais en apprenant le dénouement de l’affaire, elle retrouva sa bonne humeur. Elle m’embrassa plusieurs fois et se serra contre moi. Je regrettais d’avoir amené Heath. J’avais hâte de dire à Edith combien je la trouvais épatante.

Je débouchai une bouteille et tout le monde but le coup. Je me sentais formidablement bien, mais quand même un peu claqué. Heath commenta les incidents du procès. J’en avais marre du procès. J’avais envie de parler d’autre chose. On but encore un coup et Heath retourna chez lui. J’allais prendre Edith dans mes bras, quand le téléphone sonna. C’était Jimmy. Il nous dit qu’il venait d’apprendre la nouvelle et qu’il était bien content.

— T’as vu si je l’ai fait marcher, le nommé Hallett ? C’était pas mal, hein ?

— Tu l’as fait courir, oui ! Il avait bonne mine après ça !

— Dis donc, fit Jimmy. Si on se retrouvait chez moi ce soir, pour fêter ton acquittement ?

— Attends que j’aie payé les honoraires de mes avocats, dis-je. Tant que je n’ai pas réglé mes dettes, je ne fais pas la bringue avec toi !

Jimmy éclata de rire et raccrocha un instant plus tard. Edith disparut dans la cuisine et commença à préparer le dîner. Je la suivis et l’entourai de mes bras. Elle portait un tablier bleu et blanc.

Je l’embrassai.

— Tu as été magnifique, dis-je. Mais je ne voulais pas que tu le fasses. Tu le sais, dis ?

— Je sais que tu ne voulais pas que je raconte ce qu’a été ma vie avec Charley, reconnut-elle. Mais moi, j’ai voulu en parler. Quand j’ai compris que tu étais décidé à te taire, j’ai voulu mettre les choses au point.

— C’était chic de ta part.

C’est tout ce que je trouvai à dire.

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