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Don Tracy · Chapitre 4 sur 11

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Chapitre III

 

Après le coup de Blanche Edwards, il fallait être fou pour s’amouracher d’une autre journaliste. C’est pourtant ce que je fis.

Elle s’appelait Edith Broome et avait quitté un journal de Boston pour entrer à la Presse. Elle était petite, brune et elle me plaisait assez.

La première fois que je me trouvai avec elle sur une affaire, je compris qu’on était faits pour s’entendre. Elle ne valait peut-être pas Blanche, question boulot, mais elle était consciencieuse et entretenait de bonnes relations avec les confrères, ce qui n’était pas le cas de Blanche.

Les reporters-femmes ont généralement le caractère assez triste. Ou bien ce sont de vieilles filles qui ont connu des jours meilleurs et gardent encore des relations avec des huiles, ou alors ce sont des gosses qui ont renoncé à se dégotter un bonhomme et ne se donnent même plus la peine de se coiffer.

Blanche et Edith étaient, à ma connaissance, les deux seules journalistes-femmes capables de faire rêver les types sur les charmes qu’elles pouvaient avoir, au sortir du bain.

Edith ne connaissait personne à Baltimore. Une semaine à peine après son arrivée, Hackett l’invita à une soirée qu’il donnait chez lui. Il lui fit du plat après son deuxième verre et elle l’incendia de belle façon. C’est en apprenant qu’elle avait envoyé bouler ce salaud de Hackett que je commençai à m’intéresser à elle.

Nous fîmes équipe pour deux ou trois affaires et ça marcha comme sur des roulettes. Généralement, il n’y a pas beaucoup de rapports entré la rédaction et le service-photo, sauf pour les engueulades, mais Edith ne connaissait pas Baltimore et elle n’aimait pas demander aux mecs de la rédaction des tuyaux sur les lieux et les gens, de peur de se faire chambrer. Quand elle avait besoin d’un renseignement, elle venait en douce au labo et me faisait appeler. C’est ainsi que nous en arrivâmes à mieux nous connaître.

Gray, le rédacteur de la rubrique spectacles, lui offrit un soir deux invitations pour une représentation au théâtre Ford. Il fallait qu’Edith soit vraiment formidable pour que Gray lui offre des places. Il avait l’habitude de payer son loyer et ses notes d’épicerie avec des billets de faveur et on prétend même qu’à son premier voyage à New York il avait cherché pendant trois jours à se faire admettre gratuitement dans le métro, avec son coupe-file.

Edith vint au labo, à six heures, après la tombée du canard. J’étais en train de tirer des photos du Zoo pour Jimmy, ce qui me fait dire qu’on devait être au mois de mars, car Heath sortait toujours une page illustrée sur le Zoo aux premiers beaux jours.

— Ça vous dirait d’aller au théâtre avec moi ce soir, Eddie ? proposa-t-elle.

Elle me montra les billets de faveur. Je lui répondis que je serais ravi de l’accompagner.

J’empruntai deux ou trois dollars à Jimmy, et nous allâmes dîner dans un restaurant chinois. Elle me parla de Boston et me dit combien elle aimait Baltimore. Je lui rappelai l’incident Hackett et déclarai qu’elle avait drôlement bien fait de l’envoyer sur les roses.

— Il me dégoûte, dit-elle.

— C’est un petit salaud, ajoutai-je.

Le Chinois nous servit du chow mein après la soupe. Il y avait un orchestre dans la salle et nous nous sommes mis à danser. Edith dansait bien.

— Je crois que je suis rouillé, dis-je en m’emmêlant les pieds.

— Vous êtes épatant, protesta-t-elle.

J’aimais bien danser avec Edith. Elle était chouette et moi, j’avais surtout connu des putains. Elle ne se frottait pas à vous comme ces bonnes femmes-là, mais j’aimais mieux danser avec elle que de rechercher ce genre de sensations en public.

Nous retournâmes à notre table et fîmes honneur au chow mein. Nous avions encore une demi-heure avant le lever du rideau. Je l’emmenai donc chez Maurice où nous prîmes un Tom Collins chacun. Ce n’était pas tellement fameux, après le chow mein trop gras. Je pris une demi-bouteille de whisky à crédit et la fourrai dans ma poche pour après le théâtre.

Nous fîmes à pied le trajet jusqu’au théâtre Ford. Alfred Lunt et Lynn Fontanne jouaient Caprices et la pièce nous plut à tous les deux. C’était un peu trop sophistiqué pour moi, mais j’étais heureux d’entendre le rire d’Edith et je me rendais compte que les deux acteurs étaient excellents.

Après la représentation, Edith déclara qu’elle ne voulait pas rentrer tout de suite ; je l’emmenai donc en voiture jusqu’à Towson et là, je pris un chemin de traverse. Nous débouchâmes la bouteille et bûmes à la régalade. Je m’abstins de prendre Edith par la taille. Je n’en avais pas envie, d’ailleurs. Je trouvai ça formidable de passer une soirée avec une fille sans essayer de l’avoir.

On discuta un moment des affaires sur lesquelles on avait travaillé ensemble et elle remit la conversation sur Boston. L’alcool semblait l’inciter à parler et bientôt elle me racontait l’histoire de son mariage. Elle s’était mariée à Boston, mais n’avait habité qu’une semaine avec son mec. Elle se sépara de lui et, par la suite, obtint le divorce.

— Il était journaliste aussi, me dit-elle. Nous avons bourlingué près de deux mois ensemble, et puis nous nous sommes mariés. Je n’étais qu’une gosse et de ma vie, je n’avais vu un homme aussi beau !

Son mari s’appelait Charley et il gagnait beaucoup de pognon, mais en tant que mari, il ne valait pas cher, dit-elle. Nous bûmes un autre verre et nous restâmes silencieux, à fumer et à regarder les phares des voitures qui filaient le long de la grand’route.

— Vous n’allez pas vous laisser abattre pour une erreur passée, lui dis-je enfin.

— Je ne crois pas que je pourrais me remarier, répondit-elle.

— Mais si, vous vous remarierez. Vous n’allez pas rester dans ce métier toute votre vie.

Je pensais à Blanche.

J’avais envie de demander à Edith pourquoi Charley avait été un mauvais mari, mais, bien sûr, cela ne me regardait pas, aussi je restai silencieux. Après avoir vidé la bouteille, nous reprîmes le chemin de Baltimore. Edith fredonnait. L’alcool l’avait mise de bonne humeur, sans doute, mais sa voix était basse, douce et lointaine. Elle chanta Reviens, ô mon amour et deux ou trois autres morceaux du même genre. Je voulus reprendre l’air, mais comme je détonnais, je me tus.

A la porte de son appartement, je la remerciai pour le théâtre et elle me remercia pour le chow mein. Je piétinais devant elle, sans trop savoir quoi dire, sinon « Bonne nuit », mais je n’avais pas envie de lui dire juste « Bonne nuit », de faire demi-tour et de descendre les marches. Quand elle eut mis la clef dans la serrure, elle se retourna, leva vers moi son visage, et je l’embrassai sur le coin de la bouche.

Elle me dit : « Bonne nuit, Eddie », et franchit le seuil.

Je mis mon chapeau et retournai à la voiture.

Je fis un tour en ville, et n’avais pas envie de rentrer chez moi pour entendre Al et Grâce se chamailler. Je me baladai dans Drud Hill Park jusqu’aux environs de deux heures du matin, mais je finis par rentrer à la maison.

Si j’avais reçu une bonne éducation, si j’avais fréquenté des filles bien, je n’aurais sans doute pas fait un tel cas de ce baiser donné à Edith, mais quand je rentrai à la maison, cette nuit-là, j’étais amoureux.

C’est environ deux mois plus tard, après être sorti trois ou quatre fois avec Edith, et lorsque je me fus rendu compte qu’elle avait effacé complètement le souvenir de Blanche, que je la demandai en mariage.

C’était le soir. Nous étions chez elle. Elle venait de me montrer un album avec des coupures de journaux ayant trait aux différentes affaires qu’elle avait suivies, quelques photos d’elle, du temps où elle allait à l’école et des bricoles de ce genre. Nous avions passé le début de la soirée au cinéma, et il se faisait tard.

Je connaissais cinquante façons de faire des propositions à une fille, mais je ne savais pas comment expliquer à Edith que je voulais l’épouser. Je fis un ou deux faux départs et finis par demander :

— Vous m’aimez, Edith ?

Dès que j’eus prononcé ces mots, je fus pris d’une peur de tous les diables. Je me dis qu’elle allait éclater de rire ou, peut-être, se fâcher. Je me reprochai de ne pas avoir attendu un ou deux mois avant de lui parler d’amour. C’était ridicule de lui sortir ça à brûle-pourpoint pendant qu’elle me racontait ses années de classe.

Quand elle se retourna vers moi, elle dut deviner mon affolement. Sa main se posa sur la mienne et je l’étreignis.

— Edith, lui dis-je. Je voudrais que vous soyez ma femme, si vous voulez bien de moi. Vous croyez que je peux avoir un petit espoir ?

Elle se leva et s’en alla à l’autre bout de la pièce. Elle me tournait le dos et j’eus peur de l’avoir fâchée. Je restai silencieux un moment, puis j’ajoutai :

— Dans le temps, je n’ai pas été quelqu’un de très recommandable, Edith, mais si vous voulez bien courir le risque, je tâcherai de m’acheter une conduite.

Elle fit volte-face et revint vers moi. Elle avait une drôle d’expression, à croire qu’elle avait peur, elle aussi.

— Vous ne savez rien de moi, Eddie.

— Je vous connais assez pour savoir que je suis mordu, lui dis-je. J’aime tout ce qui vient de vous.

— Je ne sais pas, Eddie, je ne sais pas quoi faire. Je ne vous connais pas. Je sais que vous me plaisez énormément, mais vraiment, je ne sais rien de vous. J’ai épousé une fois un homme dont je ne savais rien et je me suis bien juré de ne jamais refaire la même bêtise.

Elle frissonna, au souvenir de ce Charley, sans doute.

— Tout ce que je peux dire, c’est que je suis fou de vous, Edith. Vous savez que je suis un pas grand’chose, mais je ferai de mon mieux pour vous rendre heureuse. J’ignore ce qui s’est passé entre vous et Charley, mais vous ne risquez pas que ça se reproduise avec moi.

— Vous ne savez pas ce qui s’est passé entre Charley et moi.

— En tout cas, ce n’est pas moi qui vous ferais de la peine, ça, j’en suis sûr. Je serais incapable de vous faire du mal, Edith.

Alors, elle s’assit à côté de moi et me parla de Charley. Ce Charley, tout compte fait, n’était qu’un ignoble petit sadique. Quand il s’était trouvé seul avec elle, après la cérémonie, il lui avait arraché ses vêtements et lui avait lacéré tout le corps avec ses ongles qu’il portait très longs. Elle avait dû échapper de justesse à la mort, car elle ne pouvait pas évoquer la scène sans trembler.

— Quel dégueulasse ! dis-je.

J’avais mal, rien que de l’entendre et je souhaitais avoir Charley à portée de mes mains.

— Je pense qu’il n’était pas responsable, dit-elle. C’était certainement un malade. J’ai fini par le quitter et je me suis réfugiée dans une chambre meublée. Pendant ce temps, il me cherchait partout. Je n’avais pas de proche parent chez qui aller et j’avais peur de sortir dans la rue. Il aurait pu me retrouver et me ramener de force chez lui. Je ne voyais qu’une seule personne à qui me confier – le rédacteur en chef. Je me suis décidée à tout lui dire et il m’a promis de faire le nécessaire pour Charley. Il l’a expédié dans une maison de santé pour un mois et il m’a procuré du boulot ici.

— Où il est maintenant, Charley ? demandai-je.

— Je ne sais pas. Il a quitté Boston, à peine sorti de la maison de santé. J’ai appris qu’il était parti à Chicago, mais je ne sais pas s’il y est encore.

— Mais avec moi vous ne pouvez pas craindre une histoire de ce genre, dites ?

— Ce n’est pas ça. Mais je me demande quelle femme je serais pour vous, Eddie. Longtemps après cette histoire, je ne pouvais pas supporter qu’un homme me touche, même pour me serrer la main. Le soir où nous sommes allés au théâtre, j’avais peur que vous me fassiez des avances. J’ai été soulagée, quand j’ai compris que vous n’en aviez pas l’intention.

— Je ne vous toucherais jamais sans votre consentement, Edith.

— J’en suis sûre. Mais on risque d’avoir une vie conjugale assez bizarre. Je ne veux pas vous décevoir. Je suis peut-être devenue frigide, à la suite de cette aventure. J’ai lu des histoires de ce genre.

— Ne vous inquiétez pas de ça. N’y pensez plus. Je ne veux pas vous embêter.

Elle me caressa la joue.

— Je ne veux pas vous décevoir, Eddie.

— C’est mon affaire.

Je me dis qu’elle cherchait peut-être une façon gentille de repousser mon étrange demande en mariage.

— Si vous croyez pouvoir vivre avec moi sans me toucher jusqu’à… jusqu’à ce que je me sois réhabituée à cette idée, je serais très heureuse de vous épouser.

J’avais la tremblote intérieurement. Je me penchai et me mis à l’embrasser, puis je me souvins de ce que je venais de promettre et me redressai. Elle se mit à rire.

— Ce n’est pas à ce point, Eddie, dit-elle en me passant les bras autour du cou.

On ne célèbre pas de mariage civil dans le Maryland. Nous nous rendîmes donc à Alexandria, en Virginie, deux jours plus tard, et nous y fûmes mariés.

Le bureau du personnage qui nous maria faisait face au Grand Temple maçonnique et pendant que le gars lisait le Code, je regardais la bâtisse perchée au sommet de la colline. Edith portait un costume vert foncé et un chapeau assorti. Au mur, près de la fenêtre, il y avait un chromo représentant un trois-mâts dans la tempête.

La cérémonie dura trois minutes et nous retournâmes sur-le-champ à Baltimore. Dès notre arrivée à la rédaction, j’annonçai à Heath notre mariage.

— Pour de bon ? demanda-t-il.

— Pour de bon !

— Ballot, va ! dit-il.

J’allais me fâcher, mais il me fit un grand sourire et on se serra la main :

— Faut croire que tout le monde doit y passer, tôt ou tard… ajouta-t-il.

Nous descendîmes au labo, pour boire un coup. Edith était derrière son bureau et elle nous sourit au passage. J’étais enchanté. J’avais voulu lui acheter des fleurs, mais elle avait protesté. Elle se serait fait chambrer par toute la rédaction si elle avait porté des fleurs.

Heath empoigna la bouteille et la brandit :

— J’espère qu’elle aime ça plus que toi, dit-il. Maintenant je saurai, au moins, où te trouver au milieu de la nuit.

Je me demandais si je devais rire ou me fâcher. J’étais un marié novice et peu habitué aux blagues de circonstance. Je ne répondis pas. Heath but un coup et brandit de nouveau la bouteille.

— N’oublie pas qu’elle sera encore là, alors que votre aventure sera depuis longtemps classée, dit-il. Par conséquent, ne nous emballons pas.

Je grimaçai un sourire, mais j’aurais bien voulu que Heath arrête ces plaisanteries. A l’entendre, on aurait pu croire qu’Edith était une sauteuse. Je bus un coup. Jimmy envoya un grouillot pour me rappeler qu’en qualité de jeune marié je devais payer une tournée générale chez Lou après la tombée du journal. Edith avait dû raconter la nouvelle à la rédactrice de la Chronique mondaine ou à quelqu’un du même genre, car tout le monde entonna la Marche nuptiale quand Heath et moi nous sortîmes du labo.

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