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Don Tracy · Chapitre 9 sur 11

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Chapitre VIII

 

 

Vers deux heures du matin, un vendredi du début de juin, Edith m’éveilla, en me disant qu’il vaudrait mieux téléphoner au médecin.

J’avais une frousse de tous les diables. Je craignais que le médecin n’arrive pas à temps à l’hôpital et qu’Edith accouche dans de mauvaises conditions.

J’appelai le docteur Walters. Je devais hurler dans l’appareil, car il se moqua de moi.

— Quelle est la fréquence des douleurs ? me demanda-t-il.

Je pouvais l’entendre bâiller au bout du fil et j’en fus irrité. Ma femme allait avoir un bébé et le toubib se permettait de bâiller ! J’interrogeai Edith par-dessus mon épaule :

— Quelle est la fréquence des douleurs ?

— Toutes les dix minutes environ, dit Edith.

Je répétai à Walters qu’Edith souffrait toutes les dix minutes environ.

— Parfait, dit-il. Je serai à l’hôpital avant vous.

— Surtout, docteur, surtout arrivez à temps !

— Je vais faire atteler la calèche immédiatement, répondit-il. Et, dites donc, si on doublait ce pari ? Vous savez bien, vous prétendez que ce sera un garçon !

C’était bien le moment de penser aux paris.

— D’accord ! gueulai-je dans le récepteur. Surtout, arrivez à temps !

Edith s’habilla et je la conduisis à l’hôpital. Tout le monde était prêt pour la recevoir. Je restai là, à gesticuler bêtement, pendant que les infirmières la conduisaient à sa chambre. Elles avaient l’air drôlement blasées, les infirmières.

Quand Edith fut déshabillée et couchée, j’entrai dans sa chambre à mon tour. Elle n’avait pas trop mauvaise mine, mais je sentais qu’elle avait le trac. Quant à moi, j’avais une frousse de tous les diables.

J’essayais de trouver quelque chose à dire, mais sans succès. Je tenais sa main et lui souriais sans arrêt. Les muscles de mon visage m’en faisaient mal. Le docteur Walters entra et se mit à plaisanter. Il parla du chapeau neuf qu’il allait s’acheter avec le fric du pari. Il semblait prendre son boulot à la légère. Presque trop. Mais tout le monde vantait sa compétence.

— Foutez-moi le camp, dit-il, le temps que je voie où en est cette petite fille.

— C’est un fils, répondis-je.

Nous éclatâmes de rire tous les deux. Au fond, ça n’avait rien de très marrant, mais je me fendais la pipe comme un bossu. Edith s’efforça à nouveau de sourire.

— Foutez-moi le camp ! répéta le docteur Walters.

J’embrassai Edith et sortis. Je restai un instant devant la porte. Une infirmière survint et m’informa que si je désirais fumer, je pouvais aller dans le salon au bout du couloir. Je suivis le couloir et passai devant une petite table éclairée par une lampe. L’infirmière qui écrivait derrière cette table leva la tête sur mon passage.

J’eus l’impression qu’elle allait me réclamer le mot de passe ou quelque chose comme ça, néanmoins je continuai mon chemin et entrai dans le salon. Il y avait là un divan et deux ou trois fauteuils en osier. Une seule ampoule était allumée et la pièce baignait dans une demi-obscurité. Un pot de fougères trônait sur l’appui de la fenêtre. Je me rappelai qu’il faudrait apporter des fleurs pour Edith, le matin.

J’allumai une cigarette, en tirai deux bouffées et écrasai le mégot. Une infirmière déboucha dans le couloir et se dirigea vers moi ; je crus qu’elle allait m’annoncer la naissance du gosse, mais, à mi-chemin, elle tourna dans un couloir latéral.

Je voulus m’asseoir, mais il me fut impossible de rester immobile. Je fis le tour du salon d’attente et regardai par la fenêtre. Elle donnait sur une cour. Il y avait, en face, quelques fenêtres éclairées. Je me demandai si, dans quelques-unes de ces chambres, des femmes étaient sur le point de mettre au monde des bébés, puis je me dis qu’il devait y avoir là des souffrances autres que celles de l’accouchement.

Je revins sur le seuil du salon, et scrutai le couloir. L’infirmière, derrière son bureau, était toujours en train d’écrire. Tandis que je l’observais, sa collègue qui était dans la chambre d’Edith, passa la tête par la porte. Un signal lumineux apparut à l’autre bout du corridor et un type vêtu de blanc surgit, en poussant un chariot.

Je me dirigeai vers la chambre d’Edith. Lorsque j’arrivai à la porte, le chariot sortait. Edith était couchée dessus, plus pâle encore que tout à l’heure. Deux infirmières l’accompagnaient, ainsi que le type en blanc. Ils avaient l’air pressé. Je me penchai et embrassai Edith.

— Ça ira très bien, tu vas voir, dis-je.

Elle ne répondit rien. Je restai sur place, en suivant du regard le chariot d’Edith qu’on poussait vers la porte va-et-vient, au bout du couloir.

Je me répétais : « Ça ira très bien. Walters a dit que ça se passera sans pépins. Bientôt ce sera fini. »

La porte va-et-vient se referma derrière les infirmières et le chariot. Je voulais le suivre, mais j’étais cloué sur place. J’aurais voulu être plus près d’Edith. J’en avais marre de ce salon d’attente à la gomme, avec ses meubles grinçants. Deux ou trois infirmières passèrent devant moi, longeant sans bruit le couloir. Elles me regardèrent. Je fis demi-tour et rentrai dans le salon. J’avais tellement peur que j’en tremblais. Je me trouvais dégueulasse. C’était de ma faute si Edith souffrait comme une damnée. Moi, j’étais là, sur ce canapé, à fumer des cigarettes ! C’était toujours Edith qui trinquait.

Je commençais à avoir la frousse. Ce salon me faisait un drôle d’effet. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, mais cette pièce me donnait la même impression qu’un de ces couchers de soleil jaunes et troubles. Ça avait quelque chose de pas vrai. J’allumai une autre cigarette et m’approchai de nouveau de la fenêtre. Il était près de quatre heures et demie et il commençait à faire jour, dehors.

Une sonnerie se fit entendre.

Des infirmières surgirent de différentes chambres et se précipitèrent toutes vers la porte va-et-vient par laquelle avait passé le chariot d’Edith. Elles étaient une douzaine dans le couloir, et couraient toutes vers la salle des accouchements.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? me demandai-je.

J’étais convaincu que quelque chose ne tournait pas rond. La sonnerie annonçait peut-être un incendie, ou alors c’était dans la salle qu’il y avait eu un coup dur. J’étais désemparé.

La porte va-et-vient s’ouvrit soudain. Le troupeau des infirmières sortit en masse et se dispersa dans les chambres d’où la sonnerie les avait tirées.

Bientôt, la porte de la salle d’accouchement s’ouvrit encore et la grosse infirmière sortit, portant sur le bras un petit paquet blanc. Elle se dirigea vers moi. Je la rejoignis au milieu du couloir.

— C’est un garçon, monsieur Magruder, déclara l’infirmière.

Je regardai le paquet blanc. Il émettait de vagues sons.

— Comment va Edith ? demandai-je.

Elle n’eut pas le temps de me répondre. La porte s’ouvrit, une fois de plus, et le type en blanc apparut poussant le chariot dans le couloir. Sur le chariot j’apercevais une forme allongée. Tout à coup je compris que c’était Edith. Je faillis courir à sa rencontre. Le bonhomme n’avait pas encore atteint la porte de la chambre, quand je rejoignis le chariot. La tête d’Edith était tournée sur le côté et sa bouche était ouverte. Elle semblait plus blanche que l’oreiller sur lequel reposait sa tête, et terriblement petite. Mais c’est, sans doute, parce que je l’avais vue si grosse pendant si longtemps.

— Hello, Edith ! dis-je.

Elle ouvrit les yeux, mais ne répondit pas. Une infirmière marchait derrière le chariot.

— Elle va bien ? demandai-je.

— Très bien, dit l’infirmière. Ça s’est très bien passé.

Le type en blanc roula Edith dans la chambre et aida l’infirmière à la soulever pour l’étendre dans le lit. Edith ne me semblait qu’à demi-éveillée. Tandis qu’on l’installait dans les draps, elle murmura quelque chose que je ne pus saisir. Dès que sa tête eut touché l’oreiller, elle s’assoupit.

J’allais quitter la chambre, mais tombai nez à nez avec le docteur Walters qui entrait.

— Encore là ? fit-il.

— Comment va Edith ?

— Ça ira très bien, dit-il. Il faut qu’elle se repose un peu.

Il fit quelques pas vers le lit, puis s’arrêta :

— Je vous dois deux dollars, Eddie ! déclara-t-il.

J’avais entièrement oublié le bébé. Je n’avais qu’à moitié entendu l’infirmière, quand elle m’avait annoncé que c’était un garçon.

— Et le bébé ? Il va bien ? demandai-je au toubib.

— Bien sûr, répondit-il. N’empêche que je me suis trompé dans mes pronostics. Ça fait sept erreurs sur quatre-vingt-seize naissances.

— Vous avez dit quatre-vingt-sept tout à l’heure, corrigeai-je.

Je ne sais pas pourquoi je me rappelais ce nombre.

— Tiens ? fit le toubib.

Il passa derrière le paravent et je quittai la chambre. J’avais faim, tout d’un coup. En longeant le couloir, je commençai à me sentir heureux. Edith allait bien et nous avions un garçon. Je souris à l’infirmière derrière son bureau et elle me sourit en retour.

— Je suis papa, déclarai-je.

— Mes félicitations, répondit-elle.

Je pris un autre couloir qui menait à la grande porte et sortis dans la rue. Le soleil s’était levé et les rues commençaient à s’animer. Je descendis les marches et mes pas résonnèrent sur la pierre. Je suivis le trottoir, en faisant claquer mes talons. Après le silence de l’hôpital, c’était bon de faire du bruit en marchant.

Je me sentais de plus en plus heureux. J’aurais voulu qu’il soit un peu plus tard pour pouvoir téléphoner à quelqu’un. Il n’était que cinq heures et quart. Je me dis que je téléphonerais à Heath vers six heures.

Je découvris un petit restaurant ouvert la nuit. Il y avait un jeune serveur derrière le comptoir. Il avait les cheveux noirs et frisés et portait des lunettes à monture de corne. Quand j’entrai, il était plongé dans son journal. J’étais le seul client.

— Des œufs au jambon et une tasse de café avec du pain grillé, demandai-je.

Il alla vers le fond de la salle et gueula ma commande à travers un petit guichet. J’entendis craquer une chaise. J’avais dérangé quelqu’un dans sa sieste. Le jeune gars revint vers moi.

— On dirait qu’il va faire chaud, fit-il remarquer.

— Ouais, dis-je. Je viens d’avoir un gosse, mon premier. C’est un garçon de neuf livres.

Je ne connaissais pas le poids du gosse. J’avais dit neuf livres au hasard.

— Neuf livres ? s’exclama le gars derrière le comptoir. Ma parole, quel morceau !

— Ouais, dis-je. Un gros garçon : neuf livres !

— Moi, fit le gars, j’ai deux mômes. Un garçon et une fille. La fille, elle a quatre ans et le garçon, deux ans et demi.

— Ç’a été dur pour votre femme ? demandai-je.

— J’sais pas, dit-il. Ça s’est bien passé, je crois.

J’entendais le jambon grésiller dans la salle voisine.

Le type derrière le comptoir remplit ma tasse de café au perco.

— Neuf livres, eh bien ! s’exclama-t-il. C’est un beau bébé que vous avez, mon vieux. Mon fils pesait six livres et demie et la fille sept. Neuf livres, c’est quelque chose !

Je me dis que neuf livres c’était peut-être beaucoup pour un nouveau-né.

— Un peu moins de neuf livres, rectifiai-je.

Le gars, de l’autre côté du guichet, fit glisser quelques assiettes par l’ouverture et le serveur alla les chercher. Il les posa devant moi et reprit son journal. J’avais envie de prolonger la conversation au sujet de mon fils, mais ne trouvai rien à ajouter. Je mangeai mes œufs au jambon et vidai ma tasse de café. Enfin, je consultai ma montre. Il n’était que six heures moins vingt.

Décrochant le téléphone mural, j’appelai Heath. Le timbre résonna pendant un bon bout de temps, mais Heath finit par répondre, d’une voix tout ensommeillée.

— J’ai un fils, annonçai-je. Il est né ce matin.

— Qui est à l’appareil ? demanda-t-il. C’est toi, Eddie ?

— Ouais. J’ai un fils.

— Comment va Edith ?

— Très bien. Tous les deux vont très bien.

— Quelle heure est-il ? demanda Heath.

— Il n’est pas loin de six heures !

— Merde alors ! s’écria Heath. Six heures !

— C’est parce que j’ai un fils, dis-je.

— J’ai trois gosses, moi, mais je ne m’amuse pas à réveiller les gens au milieu de la nuit pour leur en parler, dit Heath. (Je l’entendis bâiller.) Ça s’est passé à quelle heure ?

— Vers quatre heures et demie.

— Tu viens ce matin ?

— Bien sûr. Je viendrai.

Je rentrai chez moi et pris une douche froide. Il allait sûrement faire chaud. J’avalai deux ou trois verres de whisky et fourrai la bouteille dans ma poche. Puis, réflexion faite, j’en glissai une deuxième dans l’autre poche. J’avais mis ces bouteilles en réserve, pour le grand jour, alors autant valait les emmener toutes les deux au journal. Avant de partir, je téléphonai à l’hôpital. On me dit qu’Edith allait bien.

A la rédaction, tout le monde m’attendait. J’étais à peine arrivé qu’on me réclama des cigares. J’offris à Jimmy et à Heath quelques coups de whisky à la bouteille, et quand Kelly vint me retrouver au labo, je lui en donnai aussi. Puis Heath me prit à part pour m’annoncer qu’il travaillait le père Peterson pour qu’il m’augmente, mais qu’il n’était pas sûr du résultat. J’étais heureux. Je trinquai avec tous ceux qui descendaient me voir et je me sentais en pleine forme.

Edith avait magnifiquement supporté l’accouchement. Et le môme se portait comme un charme.

J’allais à l’hôpital tous les jours à midi et tous les soirs aussi, en attendant qu’Edith soit en état de rentrer avec le gosse.

On était contents de se retrouver tous à la maison. Pendant quelque temps, ça me fit tout drôle d’avoir le bébé dans la chambre, mais je m’y habituai. Il y eut une vague de chaleur, cet été-là, mais le bébé se portait comme un charme. Le docteur Walters nous faisait parfois une petite visite pour examiner le gosse. Et toujours il déclarait que le môme était drôlement costaud.

Je ne pris pas de vacances cette année-là. Nous avions trop besoin du fric.

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