Flash !
Chapitre IV
Edith et moi, on n’a pas fait de voyage de noces. Nos vacances commençaient un mois plus tard et on avait décidé d’installer notre appartement avant de partir. Je trouvai un logement place Mount-Vernon et Edith choisit le mobilier. En attendant que tout soit prêt, je m’installai chez elle.
Je couchais sur le divan du petit salon. Al et Grâce furent vexés en apprenant que je ne voulais pas habiter chez eux avec Edith et leur payer la pension. Je leur déclarai que je préférais, tant qu’à faire, installer ma femme dans un nid de frelons. Al était d’autant plus furieux qu’il allait être obligé de se chercher du boulot.
Je suppose que notre nuit de noces fut la plus délirante qu’un jeune couple ait jamais connue.
En arrivant dans l’appartement, Edith prépara des œufs brouillés, des toasts et du café et on soupa dans le petit salon. On écouta la radio en lavant la vaisselle, puis je parcourus les journaux, histoire de voir les photos des confrères, pour l’affaire du jour. En sortant pour garer la bagnole, j’avais l’impression d’être marié depuis des années.
Je mis la voiture dans un garage, non loin de l’appartement d’Edith et quand je revins, elle était dans sa chambre, la porte fermée. Je m’assis et repris mes journaux. Tous avaient consacré un paragraphe à notre mariage. Je découpai les comptes rendus avec une lame de rasoir que je pris dans ma valise et je les rangeai dans mon portefeuille.
Au bout d’un moment, Edith sortit de sa chambre. Elle portait un négligé en satin bleu, avec de la dentelle tout autour du cou. Elle était adorable. Elle s’approcha de moi et se pencha pour m’embrasser. J’enfouis mon visage dans la dentelle. Le parfum d’Edith était si bon que j’oubliai tout et l’entourai de mes bras. Je sentis son corps frémir sous le satin. Je la lâchai brusquement. Elle dit :
— Je suis désolée, Eddie.
— C’est de ma faute.
Elle alluma une cigarette et alla s’asseoir dans un fauteuil, à l’autre bout de la pièce. Je me mis à parler de choses et d’autres et bientôt le malaise se dissipa. Ses petits pieds étaient chaussés de mules bleues ornées d’une dentelle semblable à celle de son col. Je n’oublierai jamais Edith telle qu’elle m’apparut alors, assise au fond de son fauteuil.
Il se faisait tard. Elle revint vers moi. Cette fois lorsqu’elle se pencha pour m’embrasser, je ne bougeai pas. Son baiser était celui d’une petite fille.
— Bonne nuit, Eddie, dit-elle.
— Bonne nuit.
Elle disparut dans sa chambre et ferma la porte. J’entendis grincer les ressorts du lit quand elle se coucha et bientôt le rai de lumière qui filtrait sous la porte s’éteignit. Je restai longtemps dans mon fauteuil. Enfin je me levai et commençai à me déshabiller.
Je me disais qu’Edith ne tarderait pas à vaincre son appréhension et, une fois de plus, je traitai Charley de salaud. Puis j’enfilai mon pyjama et j’éteignis la lampe de bureau. Edith avait oublié de mettre des couvertures sur le divan, je m’enveloppai donc dans un pardessus et m’endormis au bout d’un instant.
Il était près de trois heures du matin quand la sonnerie du téléphone se fit entendre. J’eus un mal fou à comprendre où j’étais et le temps que je trouve les commutateurs, Edith était sortie de la chambre. Elle avait oublié de mettre son négligé et pendant une minute, nous restâmes figés à nous regarder. Ses seins pointaient sous le mince tissu de sa chemise de nuit et ses cheveux étaient ébouriffés. Elle était absolument épatante.
Elle surprit mon regard et retourna vivement dans sa chambre. Je décrochai le téléphone. C’était Heath. D’abord je crus qu’il me faisait une farce, mais il m’expliqua qu’un immeuble de Charles Street était en flammes avec deux personnes enfermées dedans. Tandis que nous discutions, j’entendis les sirènes des voitures de pompiers qui semblaient venir de partout à la fois et je compris que ce n’était pas une blague. Edith sortit au moment où je raccrochais et je lui annonçai que j’étais obligé de partir. L’immeuble en feu se trouvait juste au coin de la rue. Edith s’habilla dans sa chambre pendant que je m’habillais dans le salon et nous courûmes ensemble sur les lieux du sinistre.
C’était un incendie du tonnerre. L’ancien hôtel particulier à la façade de brique avait été transformé en immeuble d’habitations bon marché. Le feu s’était propagé par la cage de l’escalier jusqu’au toit. Il y avait quatre ou cinq voitures, et des pompiers couraient en tous sens, braillant des ordres. On peut toujours juger de l’importance d’un incendie aux cris des pompiers. Quelquefois, il y a une fumée d’enfer et des flammes hautes comme ça, mais on voit les pompiers se balader en rigolant et en blaguant entre eux. Vous n’avez pas eu le temps de mettre au point votre appareil que le feu est déjà éteint. Cette fois, je compris que j’avais tout le temps de prendre mes clichés.
Nous étions à peine arrivés, Edith et moi, qu’une femme se mit à crier d’une fenêtre, au quatrième. Le faisceau du projecteur fut braqué et on put distinguer un bonhomme debout sur l’appui de la fenêtre qui regardait la rue à ses pieds. Ses lèvres remuaient.
— Pour l’amour du Ciel, dis-je à Edith, tenez-moi cet appareil pendant que je cherche mes ampoules.
Dans l’embrasure de la fenêtre, derrière le bonhomme, on apercevait la femme dont on avait entendu les cris. D’ailleurs elle hurlait de plus belle au type qui était debout sur l’appui :
— Me quitte pas ! Me quitte pas !
Elle devait le tenir par la jambe, car le type lui envoyait des coups de pied pour se dégager.
Je vissais mes ampoules en faisant des vœux pour que le gars ne saute pas trop tôt. Un camion échelle faisait de la marche arrière pour se rapprocher suffisamment de la maison sans accrocher les fils aériens du tramway. J’en avais fini avec les ampoules et je sortis la plaque. La femme criait toujours. Je glissai le châssis dans le Graphie et branchai le déclencheur.
— Bougez pas ! répétais-je sans cesse. Bougez pas !
On aurait dit que je faisais prendre la pose à un groupe d’infirmières frais émoulues de l’école professionnelle. Je tremblais. J’avais là, à ma portée, la plus sensationnelle des actualités qu’on puisse rêver.
Je fixai le câble et braquai mon appareil. Le bonhomme sur l’appui de la fenêtre se penchait toujours au-dessus du vide. Un pompier me bouscula et faillit me renverser. Je me redressai et pressai la poire.
Ce déclencheur à la gomme refusa de fonctionner. J’enlevai les ampoules et j’étais en train d’en chercher un nouveau jeu dans ma boîte, quand j’entendis Edith pousser un petit grognement. Je levai la tête à temps pour voir le type filer comme une pierre vers le trottoir. La femme se penchait à la fenêtre, les bras ballants – évanouie peut-être.
Il y eut un choc mou, quand le type toucha le trottoir. Je vissai un second jeu d’ampoules et fis de mon mieux pour fixer le déclencheur. Je m’efforçai de concentrer mon attention sur ce que je faisais et de ne pas regarder la femme à la fenêtre, mais c’était plus fort que moi. Pendant que je trafiquais mon engin, j’entendis Edith pousser un nouveau grognement. Je levai la tête : un jet de flammes de près de deux mètres s’élançait par la fenêtre où la femme était appuyée un instant auparavant. Quand la flamme s’éteignit, la femme avait disparu.
Je pris quelques clichés de pompiers sur leurs échelles et des réchappés, qui avaient pu fuir par l’escalier, avant que le feu se soit propagé. Ils s’étaient rassemblés dans un restaurant ouvert la nuit, de l’autre côté de la rue, et la plupart avaient des poses intéressantes. Je pris, au vol, d’autres sinistrés, comme ils allaient regarder le feu, à l’entrée du restaurant. Edith prenait la liste des noms et collationnait les informations. Jimmy et Heath et deux autres types nous rejoignirent et me donnèrent encore quelques idées pour mes clichés.
Je ne dis pas à Heath que j’avais loupé cette photo sensationnelle à la fenêtre.
— C’est Eddie qui devait être content quand l’incendie s’est déclaré, dit Heath à Jimmy. Je parie qu’il était bien occupé quand le téléphone a sonné !
Je me mis à rire, bien que la plaisanterie me parût plutôt lamentable.
Quand j’eus terminé mon boulot, nous allâmes, Edith et moi, dans un restaurant, sur l’autre trottoir et nous prîmes des cafés et des sandwiches aux œufs frits en compagnie de Heath et de Jimmy. Je craignais qu’ils ne disent des blagues devant Edith, mais ils tinrent leur langue.
L’aube se levait quand nous quittâmes le restaurant. Je raccompagnai Edith à la maison, puis je me rendis au journal tirer mes photos.
Telle fut notre première nuit conjugale.
Deux jours plus tard, l’appartement de la place Mount-Vernon était prêt et notre vie commença à s’ordonner. C’était un peu dur d’habiter chez Edith, de coucher sur le divan tandis qu’elle allait s’enfermer dans sa chambre. Nous avions deux chambres, heureusement.
Malgré tout, ce n’était pas tellement facile. Un mec qui vit dans un appartement avec sa propre femme et qui n’a pas le droit de la toucher, passe forcément des moments pénibles. Mais j’avais promis à Edith de la laisser tranquille et je ne pouvais qu’attendre qu’elle fasse le premier pas.
Je dus faire preuve de patience. Je recevais un baiser le matin et un autre le soir, quand elle allait se coucher. Et je me tenais bien. Je n’avais revu aucune des poules d’autrefois.
Heath confia à Edith la Rubrique féminine, de sorte qu’on ne se voyait plus autant dans le courant de la journée. J’étais content cependant qu’elle puisse travailler chez elle, au lieu de continuer ces saloperies de faits divers. Je voulais qu’elle abandonne le métier, mais elle me démontra qu’il valait mieux travailler tous les deux tant qu’on n’aurait pas fini de payer le mobilier et l’installation.
Elle devait bien se tirer de sa page féminine, puisque Heath l’augmenta au bout de quelques semaines. Je faisais toutes les photos, à un dollar, que je pouvais trouver et, à nous deux, nous nous débrouillions pas mal.
Un soir, après nous être couchés dans nos chambres respectives, j’entendis la voix d’Edith. Elle semblait pleurer. Ce n’était pas la première fois qu’elle parlait dans son sommeil, mais, ce coup-là, je crus comprendre qu’elle faisait un cauchemar. Je prêtai l’oreille un instant. Elle parlait de plus en plus fort. Je me décidai à aller la réveiller, mais frappai à sa porte sans résultat. Je pris alors le parti d’entrer et allumai l’électricité.
Elle était assise dans son lit, les yeux grands ouverts.
— Allez-vous-en ! cria-t-elle. Ne me touchez pas !
Je crus d’abord qu’elle s’adressait à moi.
— Je ne veux pas vous toucher, lui dis-je. Je croyais simplement qu’il valait mieux vous réveiller.
— Ne vous approchez pas, Charley ! criait-elle. Encore un pas, et je vous tue ! Allez-vous-en !
La sueur lui perlait au front. Je me rendis compte qu’elle dormait. Elle avait la bouche contractée et paraissait terrifiée. Je m’approchai d’elle et la pris par l’épaule.
— Réveille-toi, mon petit, dis-je. Il n’est pas là, Charley. T’as rien à craindre de lui.
Elle se mit à pleurer dans son sommeil. Bientôt, elle retomba sur l’oreiller. J’écartai ses cheveux de son front, moite de sueur.
— Pauvre gosse ! dis-je.
Une fois de plus, je souhaitais me trouver face à face avec ce Charley. Au bout d’un moment, Edith ouvrit les yeux et me découvrit à son chevet. Elle se remit à pleurer et je lui caressai le front.
— J’ai fait un rêve horrible, me dit-elle.
— N’y pense plus, c’est fini maintenant.
Elle me prit la main.
— Reste avec moi encore un peu, demanda-t-elle.
J’acquiesçai et continuai à lui caresser le front. Elle s’endormit très vite, mais je restai encore une heure près d’elle. L’idée que cette môme revivait continuellement ces séances avec Charley me serrait le cœur. J’aurais tant voulu l’aider, mais je ne pouvais la libérer de ses souvenirs.
Je finis par sortir sur la pointe des pieds et retournai me coucher.
Le lendemain, je devais aller à Hagerstown pour une histoire de meurtre. Je fus absent quatre jours. La victime était une riche rombière et la police recherchait un jeunot qui avait pas mal tourné autour d’elle. Il finit par être pincé et je rentrai chez moi. J’arrivai vers neuf heures du soir. Edith m’attendait. J’avais téléphoné pour lui annoncer mon retour Quand j’ouvris la porte, elle m’embrassa et resta un instant serrée contre moi. J’en fus surpris, mais ne fis aucun commentaire.
— Tu m’as manqué, Eddie, dit-elle.
— C’est le côté embêtant de mon job, remarquai-je. Je suis toujours le premier à partir sur une affaire, et le dernier à revenir. S’il y a de nouveaux tuyaux, quand le reporter est parti, je peux toujours les téléphoner, mais le reporter ne peut pas prendre les clichés à ma place.
Edith m’interrogea sur l’affaire de Hagerstown et je lui donnai des détails. J’avais rapporté de l’eau-de-vie de cidre et nous bûmes un coup tous les deux. Il se faisait tard et j’étais fatigué.
— Eddie, murmura Edith après un long silence.
— Quoi ? demandai-je.
— Je… oh ! rien, dit-elle.
Elle m’embrassa, me souhaita une bonne nuit et disparut dans sa chambre.
Je me sentais un peu abattu. Le baiser qu’elle m’avait donné sur le seuil, à mon arrivée, m’avait presque fait croire que nous étions vraiment mariés, mais ce devait être l’effet de mon imagination. Je m’en fus dans ma chambre et me couchai. Soudain j’entendis tourner le bouton de la porte et je me redressai. Je n’avais pas entendu Edith traverser le salon.
Elle portait le même peignoir bleu que le soir de notre mariage. Mes mains caressèrent le satin. Je savais que mon espoir était en train de se réaliser et mon cœur battait à grands coups.
— N’allume pas, dit-elle.
*
Au bout d’un instant, Edith me dit :
— Je n’ai plus peur, Eddie. Quand je me suis éveillée après ce cauchemar et que je t’ai trouvé près de moi, je me suis sentie tout à fait rassurée. Charley ne peut pas me faire de mal, tant que je suis avec toi. Je t’aime, Eddie, ajouta-t-elle.
*
J’entendais les voitures filer le long de Charles Street et, dans un appartement voisin, la radio jouait une valse en sourdine.
Je crois que si le paradis existe, on doit y respirer le parfum qu’avaient les cheveux d’Edith, cette nuit-là.
*
Ensuite, tout devint formidable. On sortait ensemble, Edith et moi, et elle se fit plein d’amis dans notre entourage. Il suffit qu’une femme aille acheter une livre de café chez l’épicier du coin, et elle a plein de choses à vous raconter, quand elle revient, y compris le nom de la voisine du dessus.
Le soir, on allait chez des copains et j’appris à jouer au bridge. J’étais marié pour de bon et je trouvais ça parfait.
J’aimais les dimanches. On se levait vers dix heures et on prenait le petit déjeuner en peignoir de bain. Puis on lisait les histoires drôles dans les journaux. Ensuite, on prenait un bain et on s’habillait. Quelquefois, on faisait un tour en voiture ou on allait voir un copain. On déjeunait en rentrant. Edith faisait bien la cuisine ; je crois bien que je n’avais jamais fait un repas convenable avant de l’avoir épousée.
Le dimanche soir, on restait chez nous à écouter la radio. Et puis on allait se coucher. Ça paraît monotone, n’est-ce pas ?
Eh bien, c’était épatant.
On bavardait beaucoup. Je racontai ma vie à Edith. Je lui parlai même d’Elaine et de Blanche. Je pouvais lui dire n’importe quoi, je savais qu’elle le prendrait bien. Elle me parla d’elle-même. Elle me raconta plein de choses, mais il ne fut jamais question de Charley. On évitait avec soin de prononcer son nom.
Je pris des tas de photos d’elle. A chaque fois que j’avais obtenu du journal un nouveau perfectionnement pour mon appareil, je l’essayais sur elle. L’appartement était rempli de portraits d’Edith sous tous les angles. Un jour, elle me demanda un portrait en nu ; je lui dis :
— Pas question !
— Pourquoi pas ? demanda-t-elle, je n’ai pas un joli corps ?
Elle était debout devant sa coiffeuse et, par-dessus l’épaule, regardait son image dans la glace. Son dos était aussi droit que celui d’un jeune garçon.
— Ça n’a rien à voir, dis-je.
Un nu de ma femme, ça ne me plaisait pas du tout. J’avais photographié trop de putains à poil. Elle revint à la charge une ou deux fois par la suite, mais je ne voulus rien entendre. Elle me dit alors qu’elle allait demander à Bill Sturner, un des gars de la Planète, de la photographier en nu, mais je me contentai d’en rire. Je savais bien qu’elle n’en ferait rien.
Un jour, au journal, je me préparai à rentrer chez moi, lorsque Jimmy m’appela à la rédaction.
— Il y a eu un meurtre dans le secteur nord-est, me dit-il. Vaut mieux que t’y ailles. Paraît qu’une poule a été descendue.
Edith, qui s’apprêtait à rentrer avec moi, prit place dans la voiture et on partit voir ensemble de quoi il retournait. Le flic du commissariat m’annonça que la femme était à l’hôpital Saint-Joseph. Son meurtrier s’était fait sauter le caisson et se trouvait à la morgue. Avec de la chance on pouvait se faufiler à Saint-Joseph. Je décidai donc d’y aller.
Edith entra avec moi. Et quand j’eus obtenu le numéro de la chambre où était hospitalisée la femme, nous montâmes l’escalier et suivîmes un long couloir. Il y avait un flic devant la porte.
— Rien à faire, dit-il, quand il aperçut ma boîte.
— Soyez gentil, lui dis-je. Cette dame est la sœur de la blessée et moi je ne fais que l’accompagner.
Une voix de femme s’éleva derrière le paravent qui nous cachait le lit.
— Laissez-la entrer, ma chère petite sœur, monsieur l’agent.
Le flic haussa les épaules.
— Je vais me faire sonner les cloches par l’officier de police, à cause de vous, Eddie.
— Mais vous avez bien entendu ce qu’a dit la dame, répondis-je.
Pendant qu’il hésitait, nous entrâmes dans la chambre avec Edith. Je contournai le paravent et découvris dans le lit une grande blonde qui fumait une cigarette.
C’était Elaine.
— Ça, par exemple ! s’écria-t-elle. Mais c’est Eddie !
— Comment ça va, Elaine ? demandai-je.
Elaine jeta un coup d’œil sur Edith et lui fit un large sourire.
— Une chouette petite sœur que j’ai là… hein, Eddie ? J’en ai jamais eu, de sœur, mais je devenais dingue, à rester couchée dans cette turne, alors, quand je t’ai entendu, j’ai gueulé au flic de te laisser rentrer. Et encore, je savais pas que c’était toi.
— Ouais, répondis-je. C’est moi. Et ça, c’est ma femme.
Elaine tira une bouffée de sa cigarette. Son visage se contracta une minute, puis se détendit :
— On m’avait dit que tu t’étais marié… (Elle regarda Edith.) Ce gosse est un mec bien, fit-elle.
— Je le sais, répondit Edith. Il est formidable.
Elles se regardèrent un moment sans parler.
— Je l’ai aimé, ce gosse-là, fit Elaine au bout d’un moment.
— Oui, je sais, dit Edith.
Le visage d’Elaine se contracta encore. Elle avait engraissé, ses traits s’étaient empâtés. Elle avait bougrement vieilli.
— Hé oui, dit-elle. Je l’ai aimé ce gosse, je l’ai aimé à en crever. Je l’aimais même si bien, que j’ai failli le faire lessiver, hein, Eddie ?
Je ne répondis pas. J’avais l’impression que les deux femmes en savaient bien plus long qu’il ne me serait jamais donné de savoir. Quand leurs regards se rencontraient, on aurait dit qu’elles se parlaient. Le visage d’Elaine se crispait et se détendait tour à tour.
Une infirmière entra et voulut nous virer, mais Elaine protesta bruyamment.
— Laissez-les rester, dit-elle. C’est ma sœur et son mari. J’ai des choses à leur dire.
Nous passâmes derrière le paravent pendant que l’infirmière administrait quelque chose à Elaine. Le flic montra sa tête dans la porte. Il avait l’air embêté.
— Vous allez encore rester longtemps tous les deux ? demanda-t-il. L’O.P. va me passer quelque chose !
— Une minute, lui dis-je.
L’infirmière sortit de derrière le paravent et quitta la pièce. Nous nous rapprochâmes du lit.
— Comment c’est arrivé ? demandai-je à Elaine.
— Je créchais avec un gars dans Chanel Street, dit-elle. J’ai eu la poisse, ces temps-ci. Je me fais vioque, que veux-tu ? D’abord le métier est gâché. Pour dix cents, il leur faut le grand jeu, maintenant !
Son visage se contracta de nouveau, puis s’apaisa.
— Je me suis donc mise à la colle avec ce mec, dit-elle, mais quand il était saoul, l’était drôlement vache. Et saoul, il l’était tout le temps. Alors, aujourd’hui, voilà que j’ai une occasion de ramasser deux ou trois sacs. Je ramène le miché chez moi, comme une conne, pensant que mon mec était au boulot. Eh bien, je n’ai pas plutôt franchi la p…orte…
Elle s’arc-bouta, les dents serrées, puis se laissa retomber.
— Il vaut peut-être mieux ne plus parler, fit Edith.
Je lui donnai un coup de coude. On était là, à la source de l’information, et Edith allait tout gâcher. Je sentais que ça n’avait pas d’importance qu’Elaine parlât ou non. Il suffisait de voir sa tête pour savoir qu’elle avait son compte.
Elaine se mit à rire.
— Merde alors, dit-elle, je peux causer ! On m’a pas tiré dans la bouche, quand même !
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je encore.
— Eh bien, dit Elaine, j’ai pas plutôt passé la porte avec le miché, que je vois mon gars qui sort de la cuisine, un feu à la main. Rond comme une boule. Je me retourne pour foutre le camp et tout à coup j’entends : « boum », et je me retrouve à plat ventre avec les tripes en feu. Puis j’aperçois mon gars qui rentre à la cuisine et j’entends encore un « boum ». J’espère que ce salaud ne s’est pas raté.
— Il est mort, dis-je.
Je dépliai mon trépied dans un coin de la chambre et installai l’appareil. Elaine me regardait en souriant.
— Elle est bien bonne, celle-là ! dit-elle. V’là le petit Eddie qui me tire en portrait quand je suis en train de crever !
Je mentis.
— Allons donc ! Tu ne vas pas mourir ! T’es folle !
Je fis une première ampoule et le flic passa de nouveau la tête dans l’entrebâillement de la porte.
— Dis donc, Eddie, me lança-t-il. Je vais perdre ma place, moi, avec vos salades.
— La ferme ! s’écria Elaine. C’est tout de même moi qui crève, ici !
Je grillai une autre ampoule et repliai le trépied. Je savais que je tenais deux bons documents que les confrères n’auraient pas.
— Y a pas quelque chose que je pourrais faire pour toi ? demandai-je à Elaine.
— Non, Eddie, répondit-elle. Dans un moment, tout ira très bien.
— Eh bien, au revoir.
Elle sourit encore :
— Tu ne vas pas m’embrasser, Eddie ?
Edith passa derrière le paravent. Je me penchai et embrassai Elaine. Elle voulut m’entourer de ses bras, mais n’en eut pas la force.
— T’es un bon petit gars, Eddie, tâche de le rester, me dit-elle.
Des larmes coulaient le long de ses joues, mais elle souriait toujours.
Je sortis de sa chambre et remontai en voiture avec Edith. Nous arrivâmes au journal à temps pour l’édition et la photo fut montée sur trois col’, en tête du papier. Ils avaient même un encadré, en chapeau, pour préciser qu’Elaine était morte deux minutes après notre départ.
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