Flash !
Chapitre X
Je restai cinq semaines à l’hôpital. Dans la journée, couché sur le dos, je regardais le plafond. La nuit, immobile au fond de mon lit, je prêtais l’oreille aux bruits de l’hôpital.
Au bout de quinze jours, je quittai ma chambre pour la salle commune. J’écoutais mes voisins respirer et bruire les jupes empesées de l’infirmière circulant entre les rangées de lits.
Au début, je m’étais mis dans l’idée qu’en veillant toute la nuit, j’aurais une chance d’entendre Edith ou le P’tit Gars, mais mon espoir ne se réalisa jamais. Ça devait être le coup que j’avais reçu sur la tête qui me faisait délirer ainsi. Quand je m’abandonnais au sommeil, j’espérais, en fermant les yeux, rêver à Edith ou au P’tit Gars, mais jamais je ne les vis.
Je rêvais à plein de gens qu’il m’avait été donné de rencontrer, même fortuitement, mais jamais à Edith, ni au P’tit Gars.
Les jours passaient. Heath m’annonça un certain après-midi qu’Edith et le P’tit Gars avaient été enterrés côte à côte. Il s’était occupé de l’enterrement. Les médecins de l’hôpital ne m’avaient pas autorisé à sortir pour assister à la cérémonie. J’en fus heureux. Je n’avais pas du tout envie d’entendre le pasteur improviser des explications pour justifier la chose.
Chaque jour était semblable au précédent. Je ne parlais à personne. Je voulais qu’on me laisse tranquille en attendant d’avoir des nouvelles d’Edith et du P’tit Gars. Au début, je pensais que s’il y avait un au-delà, rien ne pourrait les empêcher de revenir pour me dire simplement qu’ils allaient bien, tous les deux. Mais ce fut le silence.
Quelques copains du journal me rendaient visite de temps en temps et Heath venait presque tous les jours. Il devait croire que je lui en voulais de ne m’avoir rien dit au sujet d’Edith et du bébé la première fois, quand je m’étais éveillé et que je l’avais trouvé à mon chevet.
— J’ai voulu t’en parler, Eddie, expliqua-t-il. Mais je n’en ai pas eu la force. Je n’ai pas pu.
— Ça fait rien, dis-je. Je ne peux pas vous en vouloir.
Je n’en voulais à personne de m’avoir caché la vérité, quand j’étais revenu à moi, dans mon lit d’hôpital. J’aurais sûrement fait comme eux, si j’avais été à leur place.
Je savais que Heath avait d’Edith une opinion presque aussi haute que moi. J’aurais préféré évidemment apprendre la chose de sa bouche, et non pas de celle du docteur. J’avais l’impression qu’Edith aurait préféré que ce soit lui.
Pendant que je rêvassais au fond de mon lit, des idées absurdes venaient assaillir mon esprit. J’eus longtemps la vision de la voiture en flammes, retournée sur le P’tit Gars et sur Edith.
On m’assura qu’elle n’avait pas pris feu, mais je crus que c’était un nouveau mensonge.
Ça devint si affreux que Heath fit prendre un cliché des débris de ma voiture et me l’apporta. Cela peut sembler bizarre, mais je me sentis soulagé en voyant cette bagnole défoncée et couchée sur le flanc. Je savais maintenant qu’elle n’avait pas brûlé, avec Edith et le bébé emprisonnés dessous.
Quelquefois, je me posais des questions sur le conducteur de l’autre bagnole. Je me demandais ce qu’il avait fait en voyant ma voiture se retourner et quelle avait été sa réaction en lisant le compte rendu de l’accident dans les journaux, le lendemain.
Je souhaitais qu’il eût un bébé qui ressemblât au P’tit Gars et une femme comme Edith et j’espérais aussi qu’un jour, couché dans un lit, il verrait un docteur avec un stéthoscope en sautoir et le docteur lui annoncerait la mort de cette femme et de ce gosse.
Je voulais assister à la scène, à côté de son lit, et écouter le docteur lui rendre compte de la chose.
Je l’aurais observé avec joie, lui qui allait être condamné à vivre, après avoir entendu les paroles du docteur.
Dès que ma tête se fut un peu arrangée, je reçus la visite des flics qui me posèrent plein de questions. Je ne pus rien leur dire. Je n’avais vu ni la marque de la bagnole, ni la tête du conducteur. Ils déclarèrent que l’enquête suivait son cours, mais je savais bien qu’ils ne poisseraient jamais personne.
J’avais aussi dans l’idée qu’un jour, je rencontrerais le conducteur de ma bagnole. Je ne saurais peut-être pas que c’était lui, mais sûrement, je le rencontrerais ! J’espérais, le cas échéant, pouvoir le reconnaître.
Au bout d’un certain temps, je fus en état de m’asseoir. Je poussais mon fauteuil roulant jusqu’à la fenêtre et observais la rue. Les autos montaient et descendaient St Paul Street. En les regardant, je me disais que le type qui nous avait emboutis était peut-être au volant d’une de ces machines.
Un jour, tandis que je regardais la circulation de St. Paul Street une voiture arriva à vive allure, pour passer le croisement avant le changement de feux. Le signal passa au jaune au même instant et le conducteur appuya brusquement sur les freins. En entendant le grincement strident des pneus, les lumières noires flamboyèrent de nouveau dans ma tête et je me sentis complètement glacé. Un long moment, je restai cramponné aux bras du fauteuil roulant, tandis que la sueur inondait mon front. Cette sensation se dissipa au bout d’une minute et je repris mon sang-froid. La deuxième fois que j’entendis les freins grincer, je me raidis un peu, mais ça ne me fit plus autant d’effet. Au bout de quelque temps, je m’y habituai.
Le docteur m’annonça, un matin, que le lendemain je pouvais rentrer chez moi. Je marchais toujours avec des béquilles à cause de ma jambe cassée, mais à part ça, j’étais tout à fait remis. Quand le docteur me dit que je pouvais partir, je fus complètement désemparé. Rentrer dans l’appartement me paraissait impossible.
J’en parlai à Heath, qui vint me voir dans l’après-midi.
— A mon avis, tu devrais rentrer chez toi, Eddie, dit-il. Tu seras obligé de le faire, mon petit, un jour ou l’autre ! Alors, autant prendre le taureau par les cornes. Faut que tu t’en sortes !
Il ne put quitter le journal le lendemain, à l’heure de mon départ ; je fis donc appeler un taxi. Je me gardai bien de regarder par la portière pendant le trajet. Enfin, le taxi s’arrêta au bord du trottoir. Je baissai la tête en payant le chauffeur, puis je me retournai et montai l’escalier d’un pas saccadé. Sur le perron, je restai un instant immobile. Je me sentais pas la force d’affronter l’épreuve.
Dans le hall d’entrée, j’examinai la rangée de boîtes aux lettres et des sonnettes d’appartements. Au-dessus de l’une des boîtes, il y avait une carte : « Monsieur et Madame Edward J. Magruder. » C’était la première fois que je la remarquais. Je regardai la carte un instant, puis je continuai mon chemin.
Le liftier noir me monta en silence. S’il m’avait parlé d’Edith, je crois que je l’aurais étranglé. Il tira la grille de la cabine et je sortis. Je tournai à droite et me dirigeai vers la porte d’un pas mal assuré. Je sortis mes clés et ouvris.
Je retrouvai l’appartement exactement comme nous l’avions laissé en partant pour cette balade, sauf que les fleurs, sur la table du salon, s’étaient desséchées.
Je traversai la pièce, ouvris une fenêtre et me mis à contempler le toit de la maison voisine. Deux ou trois pigeons se promenaient sur le bitume.
Je m’assis dans le grand fauteuil. Je ne pouvais pas aller plus loin. Dans la chambre, il y avait les vêtements d’Edith et le berceau du bébé. C’est là qu’était le lit où nous dormions ensemble.
A la cuisine, j’allais trouver ses petits tabliers et la vaisselle que nous avions choisie, tous les deux. Et tous les biberons et les tétines du P’tit Gars.
L’horloge de l’hôtel de ville sonna trois heures, mais j’étais toujours là, rassemblant mon courage pour entrer dans la chambre. Je savais que Heath avait raison, il me fallait reprendre le dessus un jour, et autant valait me débrouiller tout seul. Mais j’avais beau me raisonner, je ne pouvais entrer dans cette chambre.
L’appartement était vide. Je m’étais imaginé que j’allais voir Edith partout, avec ses gestes familiers, et j’avais redouté de la voir. Maintenant, j’aurais bien voulu la retrouver, sortant de la chambre, avec le P’tit Gars dans les bras et regardant vers moi, par-dessus la tête du gosse. Mais j’étais incapable d’évoquer la scène.
Le commotion avait dû effacer ces images. Il fallait peut-être m’en féliciter.
Pourtant ces souvenirs perdus me manquaient. J’aurais voulu me rappeler les moindres paroles d’Edith, ses moindres gestes, pendant notre vie commune. J’aurais voulu me rappeler le sourire malhabile du P’tit Gars au fond de son berceau : mais je ne pouvais pas. C’était comme si j’avais été amputé d’une main et que j’essayais de me représenter mes sensations, du temps où je pouvais m’en servir.
Edith, ou du moins ses portraits, me regardaient de tous les coins de la pièce, mais cela ne m’était d’aucun secours. Si j’avais ignoré la technique photographique et les effets d’ombre et de lumière que l’on obtient au développement et au tirage, la présence de ces photos m’aurait peut-être fait du bien. Mais je savais que ces images que je regardais n’étaient que la résultante d’une réaction chimique. Je savais pourquoi il y avait un effet de lumière sur les cheveux et sur la pommette. Je savais que le dessin de la bouche ressortait ainsi, parce que j’avais demandé à Edith de mouiller ses lèvres juste avant le déclic. Les photographies n’avaient aucune valeur pour moi. L’appartement était vide.
Je me levai et, en boitillant, traversai le seuil de la chambre.
Ses petits pots de crème, son peigne et sa brosse étaient sur sa coiffeuse. J’ouvris un tiroir. Il y avait là quelques mouchoirs et des bas roulée en boule. Je fermai le tiroir et m’approchai du placard.
Ses robes y étaient suspendues en rang.
J’en soulevai une brassée et enfouis mon visage dans leurs plis. Je sentais le parfum d’Edith, mêlé à l’odeur si douce de son corps. Son corps si doux et si blanc.
Son ventre plat qu’elle tapotait, quand elle avait peur d’engraisser.
Ses longues cuisses minces.
Son dos droit et plat. Comme celui d’un garçon.
Son petit derrière rond qui, malgré la minceur de son corps, remuait un peu quand elle traversait la chambre. Ses épaules, ses bras, ses cheveux, ses dents.
Je revins en titubant dans le salon et m’affalai dans le fauteuil. La nuit tombait. Le buffet à liqueurs était à ma portée. J’en tirai une bouteille et bus une rasade, sans prendre la peine d’aller chercher un verre.
Quand Heath arriva vers sept heures, j’étais toujours assis là, dans le noir. La bouteille était vide, mais je n’étais pas saoul.
— Ecoute, Eddie, dit Heath. Tu ne vas pas te laisser aller, maintenant.
Je ne répondis rien.
— Tu sais qu’elle ne voudrait pas te voir comme ça, Eddie, continua Heath.
— Où est-elle ? demandai-je.
Il s’approcha du meuble à liqueurs et sortit une autre bouteille. Puis, il alla dans la cuisine et en rapporta deux verres.
— Je ne sais pas où elle est, Eddie, dit-il. Les histoires de l’au-delà, je n’y crois pas plus que toi. Elle a peut-être disparu, ou peut-être elle est toujours quelque part par là. Je n’en sais rien.
— Elle a disparu, dis-je. Si elle était encore là, je le saurais.
Heath remplit deux verres.
— Je n’en sais rien, dit-il. Mais il y a une chose dont je suis sûr, elle ne voudrait pas que tu tombes dans le trou.
— J’y ai été, dans le trou, dis-je. J’y suis même encore.
— Ouais, dit Heath. Je sais ce que c’est, Eddie… Mais on est bien obligés de tenir le coup. On ne peut pas s’arrêter et retirer son épingle du jeu.
Je vidai mon verre.
— Vous parlez comme un curé, dis-je.
Il avala son whisky.
— Je ne vais pas te sortir le boniment d’usage, dit-il. Tu sais bien que ce n’est pas mon genre. Mais tâche de retrouver ton calme, prends ton temps ! Tu finiras par récupérer. Mais il ne faut pas rester dans le noir à biberonner. Ce n’est pas une solution.
— Je serai capable de faire mon boulot.
Je crois que ma réponse le blessa. Il se versa une autre rasade et remplit mon verre.
— Je sais bien que tu en es capable, Eddie, dit-il. Ce n’est pas ça qui m’inquiète. Mais j’avais une grande estime pour Edith et je sais qu’elle aurait voulu que je te parle comme je l’ai fait, c’est tout.
Nous vidâmes nos verres. Je ne trouvais aucun goût à l’alcool.
— Pourquoi ne t’arrêtes-tu pas de boire pendant un bout de temps, Eddie ? demanda Heath.
Je ne répondis pas.
— Tu as qu’à faire l’effort, pendant deux ou trois semaines, le temps de te retaper, dit-il.
Je me souvins que Heath s’était occupé de l’enterrement et de plein d’autres choses. Si je pouvais lui faire plaisir en renonçant à l’alcool pendant quelques semaines, je devais y renoncer.
— D’accord, lui dis-je. Je vais m’arrêter de boire pendant quelque temps.
Il sembla soulagé. On parla des affaires du journal. Puis il me demanda si je voulais qu’il me trouve une fille pour s’occuper du ménage. Je répondis qu’il ne se donne pas cette peine, que j’en engagerais une. Au bout d’un moment, il s’en alla. Je me sentais un peu mieux.
Vers huit heures et demie, j’entrai dans la cuisine. Quelqu’un – sans doute Heath, en allant chercher les verres – avait caché les biberons du bébé sous le frigidaire. Il avait deviné que j’aurais eu un choc, si je les avais trouvés alignés sur la table de la cuisine.
J’allai au journal le lendemain. L’idée de rester dans l’appartement m’était insupportable. Je pris un taxi et au labo, abattis le plus de travail possible, bien que gêné par mes béquilles. Deux ou trois copains vinrent me voir au labo et bredouillèrent des mots de sympathie. Je me débarrassai d’eux le plus vite possible. J’aurais bien voulu avoir une bouteille sous la main, mais j’avais promis à Heath de ne plus boire.
La vie continuait. Je trouvai une femme de ménage qui venait tous les jours, mais je pris mes repas en ville. Notre bail avait encore un certain temps à courir et, à son expiration, j’avais l’intention de retourner chez Grâce.
J’avais dit à la femme de ménage d’enlever les affaires d’Edith et celles du bébé et, un jour, en rentrant du boulot, je constatai que tout avait disparu. Je brisai les animaux de porcelaine et rangeai les photos d’Edith dans un tiroir du bureau.
Quelquefois, la nuit, je m’éveillais en sursaut, croyant avoir entendu du bruit. Pendant longtemps, j’eus un choc chaque fois que j’allongeais le bras dans le noir, sans trouver Edith à côté de moi.
J’avais peine à me rendormir après ces réveils brutaux. Je restais à réfléchir, les yeux ouverts sur la nuit. Quelquefois, je me levais et allais m’asseoir dans le salon jusqu’au matin.
Au bout d’un certain temps, l’état de ma jambe s’améliora tellement que je pus marcher sans canne. Avec l’argent de mon assurance-accidents je réglai les frais d’hôpital, et avec l’assurance d’Edith, je payai les frais d’enterrement. Je mis ce qui restait de la somme à la banque à un compte séparé et jamais je n’y touchai.
Je vais essayer de décrire mon étai d’esprit :
Edith m’avait tiré de l’ornière et m’avait entraîné dans un chemin qui pouvait me mener quelque part. Je m’étais accroché à sa main, tout au long de la montée, craignant de flancher, si j’étais abandonné à moi-même. Maintenant, elle n’était plus là pour me soutenir. J’étais tout seul sur ma hauteur et ne savais comment m’y maintenir. Continuer à gravir la pente me paraissait absurde. Evidemment, je ne demandais pas mieux que de rester là où Edith m’avait laissé, mais un mec ne peut pas s’accrocher au flanc d’une montagne, quand on lui a enlevé tout point d’appui. Je cherchais à m’agripper à droite et à gauche ; je cherchais à saisir quelque chose qui remplacerait la main d’Edith. Je ne trouvais rien.
Je travaillais tard presque tous les soirs pour rattraper le temps perdu. Souvent, je m’arrangeais pour prendre la permanence de nuit. Je flânais au labo, chargeant les châssis, préparant les bains ou trinquant avec le veilleur de nuit.
De temps en temps, je descendais chez Lou pour boire un verre ou deux. La salle était d’habitude à moitié vide et je pouvais trouver une chaise, tout au fond, près des fenêtres où personne ne venait m’embêter. Une fois ou deux, les gars me demandèrent de me joindre à eux pour une partie de dés, mais je refusai. Bientôt, personne ne chercha plus à me relancer.
Le matin, en allant au boulot, je pris l’habitude d’emporter une demi-bouteille de gin. Je commençais à taper dedans vers onze heures et continuais toute la journée. Vers deux ou trois heures, je commençais à me sentir en forme et quand je finissais le travail de nuit, j’étais rétamé… Alors je rentrais chez moi et me couchais, sans allumer. A ce régime, je pouvais dormir d’une traite et ne me réveillais plus en sursaut.
Le matin, en me levant, je me tapais en vitesse deux ou trois coups, avant d’aller au journal. Dès que je m’arrêtais de picoler, je recommençais à penser et quand je commençais à penser, ça me foutait le cafard. Je faisais du beau boulot pour Heath, mais je m’en foutais. J’aurais fait de la merde, que ça aurait été pareil.
— Tu biberonnes dur, ces temps-ci, Eddie… remarqua Heath, un jour qu’il était venu me voir au labo.
— Vous ne manquez jamais de clichés pour les éditions, – alors ? répondis-je.
— C’est entendu, dit Heath. Mais quand même, je trouve que tu écluses pas mal, depuis quelque temps.
— Je me suis déjà foutu au régime une fois, pour vous faire plaisir. Vous n’allez pas remettre ça ?
Je ne voulais pas être désagréable avec Heath. Après tout, il avait fait plein de choses pour moi. J’aurais dû au moins me montrer correct à son égard. Mais c’était plus fort que moi. Chaque fois que quelqu’un s’adressait à moi, je prenais la mouche. Je faisais tout un drame pour des bêtises.
Un jour, j’apportai une liasse d’épreuves à Jimmy. Il les examina et les lança sur le bureau de Heath. Heath feuilleta les épreuves humides, puis jeta le paquet au panier.
Ce geste, il l’avait fait des centaines de fois. Ça ne signifiait pas que les épreuves étaient mauvaises, mais simplement que l’affaire n’était pas assez importante pour valoir une photo dans le canard. Je le savais, pourtant ! Mais cette fois, j’eus l’idée que Heath les avait balancées au panier parce qu’elles étaient mal foutues.
— Qu’est-ce qu’ils ont, ces clichés, qui ne vous convient pas ? interrogeai-je.
J’étais plutôt blindé.
Heath fit pivoter son fauteuil.
— Rien, dit-il.
Il fixait sur moi un regard attentif.
— Alors, pourquoi vous les foutez en l’air ? demandai-je.
Je parlais très fort. Tous les mecs de la rédaction s’arrêtèrent de taper et nous regardèrent. Heath se leva :
— Ecoutez, jeune homme, fit-il. Occupez-vous du service-photo et rapportez les clichés qu’on vous demande. Quant à l’usage que l’on en fait, il ne regarde que moi.
Jamais il ne m’avait parlé sur ce ton. Il était dans une rogne noire. Je fis demi-tour et descendis au labo. J’avais le sentiment d’avoir été drôlement mouché. Je bus quelques coups en l’attendant. Quand il arriva, je poussai la bouteille vers lui, mais il refusa de boire.
— Eddie, dit-il, tu devrais demander un congé. Tu prends quinze jours et tu vas chasser quelque part… T’as besoin de changer d’air. T’es plus comme avant.
— Ça va très bien, dis-je. C’est seulement que je suis un peu saoul. J’avais pas à faire du chambard à la rédaction, je le sais bien. Je suis désolé, Heath.
— Pourquoi tu ne prendrais pas quelques jours de vacances, Eddie ? Tu demandes un congé de maladie et tu t’en vas faire un tour…
— Ça va aller, dis-je. Je vais me secouer. A partir de maintenant, je ne vous causerai plus d’embêtements.
Mais je ne parvins pas à me reprendre. Bien au contraire. Je me laissai aller sur la pente et, une fois lancé, je dévalai à toute vitesse.
Je m’aperçus que ça allait mal un jour que j’étais sur une petite affaire de quartier. Une femme avait été arrêtée pour abandon d’enfant et le journal voulait un cliché de la poule. J’avais picolé dur chez Lou et j’avais emporté une chopine avec moi. Je me mis à sommeiller dans la bagnole en attendant que l’agent de service me signale la sortie de la bonne femme. Je m’endormis même pour de bon.
Quelqu’un me secouait par l’épaule. J’eus du mal à me réveiller. C’était le flic de service. Je descendis de voiture en vacillant. J’installai mon appareil à la bonne distance, mais quand la femme sortit, je la distinguai à peine. Je faisais des embardées sur le trottoir. Le flic m’attrapa par le bras et me remit d’aplomb. J’appuyai sur le déclencheur. Quand je revins au journal, je m’aperçus que ma plaque était vierge. J’avais oublié de tirer le châssis.
Je déclarai à Jimmy que j’avais raté la photo. Il ne me fit pas de reproches, bien que les deux journaux concurrents l’avaient. Je bus un bon coup pour chasser cette histoire de mon esprit. Jamais, de toute ma carrière de photographe, je n’avais oublié de tirer le châssis. Et jamais encore je n’avais été siphonné au point de ne pouvoir me tenir sur mes pattes.
Sept ou huit jours plus tard, je ratai un autre cliché. Cette fois j’avais pensé à tirer le châssis, mais le temps que je fasse ma mise au point, le mec que je devais prendre avait filé.
Bientôt, je me mis à cochonner même les photos posées. Je n’arrivais plus à faire du boulot « piqué ». Je décidai de ne pas boire pendant toute une journée, des fois que ça me remettrait d’aplomb, mais, en fait, je fus pris d’une telle tremblote que je fus incapable de rien foutre.
Un jour, Jimmy à qui je venais de remettre un paquet d’épreuves, descendit au labo. Je savais que j’avais fait du mauvais boulot.
— Bon sang ! dit-il, on t’envoie sur une exclusivité. Tu disposes de tout ton temps pour photographier la poule et tu nous rapportes cette merde. On ne peut rien en faire et y a plus moyen de relancer la bonne femme. Ça ne tourne pas rond, ma parole !
— Ils sont très bien, ces clichetons, dis-je à Jimmy. On n’a qu’à les faire retoucher un peu et ça sera au poil.
— Si on avait besoin d’un portrait d’art, on lui aurait envoyé un peintre, à cette bonne femme, il aurait fait aussi bien, dit Jimmy.
— La prochaine fois, dis-je, tu prendras l’engin et t’iras faire tes clichés toi-même, puisque t’es si fort !
— La prochaine fois, répondit Jimmy, tu ne te saouleras plus avant de partir en reportage. La prochaine fois, mon petit vieux, je ferai un rapport. J’en ai marre de me faire engueuler pour tous les boulots où tu te laisses griller, Eddie. J’ai fait mon possible pour être régul, mais tu ne m’y encourages pas. A bon entendeur salut !
— Espèce de toquard ! dis-je. Vas-y, fais ton rapport, si tu y tiens !
Il sortit. Et moi, je m’en allai chez Lou, où, dans mon coin habituel, je me tapai quelques verres bien tassés. Lou vint s’asseoir prés de moi.
— Ecoute, Eddie, dit-il, tu devrais mettre un peu le frein, pendant quelque temps… Je ne parle pas d’arrêter tout à fait, tu saisis ? Mais tu pourrais boire un peu moins… Ces temps-ci, t’as mis la gomme, faut dire ce qui est. Un de ces jours, ça va me retomber sur la figure, si tu rates un boulot, ou quelque chose… On dira que c’est chez moi que tu ramasses tes bitures.
— En somme, tu ne veux plus de moi ? demandai-je.
— Ecoute, Eddie, dit-il. On a toujours été copains, tu sais bien. Si je te dis ça, c’est dans ton intérêt, Eddie. Les gens commencent à raconter que tu baisses, mon petit, et ça m’embêterait que t’aies un coup dur.
— Laisse-les dire ! C’est quand même moi le meilleur reporter-photo de la ville. Ils ont beau me débiner…
— Je sais bien que t’es le meilleur photographe, répondit Lou ; tout le monde le sait, mais on n’est jamais le meilleur, quand on a un verre dans le nez. Freine un peu, et si ça va mieux, tu remettras ça.
Tout ce que je retins de ces admonestations, c’est que Lou ne voulait plus me voir dans son établissement. Je sortis, tournai le coin et m’engouffrai dans un petit bar où j’avais été boire un verre à l’occasion. Je m’offris coup sur coup deux gins secs.
Je savais qu’il était temps de retourner au journal, mais je m’en foutais.
— J’devrais être au boulot, à cette heure-ci, dis-je au barman, mais j’me dis qu’on m’estimera davantage, si je me fais un peu désirer.
— Très juste, répondit le barman. Faut se faire désirer.
Je continuai à boire et bientôt j’oubliai tout, le labo, le boulot, Heath… Je finis par m’endormir sur mon tabouret et restai là, jusqu’à minuit, heure de la fermeture du bar.
Le lendemain matin, j’étais à peine arrivé que Heath vint me voir au labo.
— Qu’est-ce que t’as fait hier ? me demanda-t-il.
— J’étais malade, dis-je. Je suis rentré.
Heath me dévisageait, l’air dégoûté.
— Je vais te dire une chose, Eddie : tu t’imagines, sans doute, que je t’ai à la bonne. Tu crois, peut-être, que je ne me déciderai jamais à te vider, simplement parce que ta femme était quelqu’un de très bien. Mais sache une fois pour toutes, Eddie, si la fantaisie d’hier se renouvelle, je te fous à la porte sans autre forme de procès. Il n’y a pas de copain qui tienne !
— Je ne demande pas de passe-droits, pas plus à vous qu’aux autres, dis-je. Je me suis débrouillé depuis huit ans pour faire de ce service-photo le premier de toute la presse, même au temps où la rédaction se faisait griller sur toute la ligne. Faut pas l’oublier non plus.
— Ah, c’est comme ça ? dit Heath. Eh bien, si tu te figures que tes boulots passés peuvent compenser tes ratages actuels, tu te fous le doigt dans l’œil. Ça n’existe pas, dans le métier. J’ai dû licencier le vieux Wesley, la semaine dernière, non pas parce qu’il buvait comme toi, mais parce qu’il était trop vieux pour tenir la cadence. Lui aussi a fait du bon travail, il y a huit ans, quand le journal a débuté, Eddie, n’empêche que je l’ai sacqué.
— C’est pas pareil. Il n’a pas eu de coup dur, le vieux Wesley ! dis-je.
Ça me dégoûtait de parler comme ça, j’avais l’air de chialer. Mais je la prononçai quand même, cette phrase !
— Tu ne vas pas me la faire au sentiment, Eddie ? Je ne suis pas client, moi ! Si un mec n’en a pas assez dans le buffet pour remonter la pente après un coup dur, il ne m’intéresse pas. Secoue-toi et sois un homme, au lieu de faire la poule mouillée, sinon, tu peux faire ta valise.
— Très bien, si vous le prenez comme ça, je m’en vais.
— Je ne te fous pas à la porte, dit Heath. Si ça n’avait pas été toi, il y a belle lurette que j’aurais sévi. Tu ne m’as pas donné un seul cliché convenable depuis trois semaines. T’as été saoul presque tout le temps. Hier, t’étais ivre mort dans ce petit tripot dégueulasse, alors qu’il y avait un incendie monstre à Canton. Ton adjoint a essayé de faire le boulot à ta place, mais j’ai quand même découvert ton emploi du temps. On s’est fait griller par tous les journaux concurrents. Tu crois qu’un autre aurait tenu longtemps après un coup comme ça ?
Je ne répondis rien.
— Tu te figures, sans doute, que les autres doivent se montrer patients à ton égard, sous prétexte que t’as subi un sale coup ? fit Heath. Eh bien, c’est d’accord – je te donne une dernière chance, et tu feras bien d’en profiter, mon petit.
— Je ne vous demande rien, je m’en vais.
Heath me regarda un instant. Puis il reprit :
— Eddie, je croyais que t’étais un mec solide et que grâce à Edith, tu t’étais encore affirmé. Je croyais que t’allais devenir quelqu’un, indépendamment de tes capacités professionnelles. Mais, maintenant, je commence à croire que t’es tout juste bon pour faire une cloche.
Il s’arrêta une seconde.
— Elle était trop bien pour toi, Eddie. Je suis heureux qu’elle ne soit pas là pour voir ta dégringolade.
Là-dessus, il pivota sur ses talons et sortit.
J’avais une bouteille en réserve dans un tiroir et je lui fis un sort, tout en essayant de rassembler mes affaires personnelles. Les objets m’échappaient des mains, je titubais. Dégoûté, je laissai tout en plan et quittai le labo. Je ne m’arrêtai pas à la caisse pour toucher mon dû : le fric, ils pouvaient le garder !
Avec les deux ou trois dollars que j’avais en poche, j’achetai au petit bar de la veille, deux bouteilles de gin. Puis je rentrai chez moi. Je vidai l’une des bouteilles dans la journée et m’endormis dans un fauteuil.
Le lendemain matin, je fus réveillé par la femme de ménage. Il était près de dix heures. J’avais la gueule de bois, le menton hirsute. L’appartement était sens dessus dessous.
Je m’enfermai dans la salle de bains et pris une douche froide, puis je me fis du café à la cuisine. J’y ajoutai une rasade d’alcool, j’avalai le mélange et me sentis mieux. Enfin, décrochant le téléphone, j’appelai un marchand de meubles d’occasion et lui demandai de monter chez moi. Un petit juif obèse se présenta vers midi, examina le mobilier et me fit un prix pour le tout. J’acceptai.
J’allai à la banque et retirai un peu d’argent pour payer le loyer de l’appartement, jusqu’à l’expiration du bail. Le petit juif vint chercher les meubles dans l’après-midi. Je m’étais installé au salon pendant qu’on emportait les affaires.
Quand les déménageurs s’attaquèrent à la bibliothèque, ils commencèrent par sortir les bouquins et les empilèrent dans une caisse. J’aperçus un cahier noir et carré et je reconnus l’album d’Edith. Je le mis de côté et, tandis qu’on bousculait les meubles, sur le palier, je m’assis près de la fenêtre pour le parcourir.
La bouteille que j’avais apportée était sur l’appui de la fenêtre, à portée de ma main et, de temps en temps, j’avalais une gorgée.
Dans la première partie de l’album, il y avait des coupures de journaux et des photos d’Edith, prises à l’époque où je ne la connaissais pas encore. Nous les avions regardées ensemble le soir de ma demande en mariage.
Je bus un coup et me remis à feuilleter l’album. J’aperçus un petit entrefilet :
MARIAGE DE DEUX JOURNALISTES, A ALEXANDRIA, Virginie.
Edith M. Broome, reporter à la Presse et Edward, J. Magruder, directeur du service photographique du même journal, se sont mariés aujourd’hui à Alexandrin, Virginie. Ils ont annoncé l’événement à leurs confrères, dès leur retour à Baltimore.
La mariée est la fille de M. et Mme Joseph G. Broome, décédés, originaires de Rutland, Vermont. Avant de venir à Baltimore, elle a travaillé pour plusieurs journaux de la Nouvelle-Angleterre.
M. Magruder est entré à la Presse dès la fondation du journal. C’est un enfant de Baltimore.
Je bus encore un coup et, poursuivant ma lecture, tombai sur un titre quatre col’ :
UN INCENDIE MONSTRE DETRUIT UN IMMEUBLE. QUATRE MORTS.
Je me rappelai l’image d’Edith, tenant mon appareil, pendant que j’essayais de faire fonctionner le déclencheur.
C’était notre nuit de noces. Je retournai au premier entrefilet. Entre les feuilles de l’album, je découvris une pochette. C’était celle qu’Edith portait à Alexandria. Je la revis, en train de glisser le petit carré de tissu entre les pages de l’album. Je bus un coup.
Le titre suivant n’occupait qu’une seule colonne. Il était ainsi conçu :
MAGRUDER RECONNU NON COUPABLE
PAR LE JURY
Le photographe est acquitté en Cour d’assises après de brefs débats.
Inculpé d’homicide par imprudence, Edward J. Magruder, reporter-photographe de la Presse, a été acquitté, en fin de soirée, par le jury de la Cour d’assises.
Magruder était accusé d’avoir, le 20 août dernier, causé la mort de Charles Belt au cours d’une rixe. D’après les témoignages, les deux hommes en étaient venus aux mains, parce que la victime avait insulté la femme de Magruder, épouse divorcée de Belt.
Sans quitter la salle d’audience, le jury par la voix de son chef Wendell T. Olnick, a déclaré l’accusé non coupable, après plaidoirie de Harry Nisely, son défenseur.
Walter T. Hallett, substitut du procureur, représentait le Ministère public. Magruder avait été arrêté…
Je tournai une autre page. J’évoquais la silhouette d’Edith, assise à la barre des témoins, les jambes croisées, faisant aux jurés le récit de sa vie commune avec Charley.
Je bus encore un coup.
Je tournai rapidement une page. Il y avait un entrefilet minuscule collé au milieu du feuillet au-dessus d’une photo du P’tit Gars. Cette photo, je l’avais prise le jour de son arrivée à la maison.
NAISSANCE
Aux premières heures, ce matin, est né à l’hôpital Sainte-Cécile, le fils de M. et Mme Edward J. Magruder.
J’avalai une rasade.
Les pages suivantes étaient blanches.
Lorsque je levai les yeux, je vis les déménageurs noirs du gros petit Juif qui piétinaient à quelque distance de moi, en attendant que je débarrasse le fauteuil. Je me levai et fis le tour de l’appartement vide. Je chancelai un peu, mais ma tête était claire.
Il me semblait que je pénétrais dans cet appartement pour la première fois. Edith était à mes côtés. Nous cherchions un foyer. Edith parcourait les pièces avec moi, ouvrant les placards, jetant un coup d’œil par les fenêtres.
— C’est tout à fait ce qu’il nous faut, Eddie, disait-elle. Pourquoi chercher ailleurs ?
Je me mis à parler tout haut. C’était la première fois depuis la catastrophe, que je sentais Edith si près de moi.
— C’est tout à fait ce qu’il nous faut, dis-je.
J’entendais les deux nègres qui malmenaient le mobilier, enfournant avec fracas le dernier chargement dans l’ascenseur de service, au bout du couloir.
Chaque fois que je parlais, ma voix réveillait des échos dans les pièces désertes.
— C’est tout à fait ce qu’il nous faut.
— Nous serons heureux ici, Eddie, disait Edith.
Je répondis à haute voix :
— Nous serons heureux.
Je me demandais qui allait prendre ma succession dans cet appartement. Est-ce que les nouveaux locataires découvriraient cette lame de parquet craquante dans le vestibule, que j’enjambais toujours, en rentrant tard le soir, pour ne pas réveiller Edith ?
Des rectangles plus clairs, sur les murs, marquaient les anciens emplacements des photos sous-verre. Dans un angle, on apercevait quelques éraflures sur le parquet, là où avait dérapé le tabouret d’Edith.
Elle avait l’habitude de le basculer du bout du pied, tout en lisant, et quelquefois son pied glissait et le tabouret s’effondrait.
Dans la cuisine, il n’y avait d’autre bruit que celui des gouttes tombant du robinet. J’allai serrer la tête du robinet. Je me souvins qu’Edith avait toujours voulu faire réparer la fuite.
Ça n’avait jamais été fait et maintenant Edith était partie, le P’tit Gars était parti et même les meubles. Il ne restait que deux ou trois valises, où j’avais empilé mes vêtements, et, sur l’appui de la fenêtre, une bouteille de gin à moitié vide. Rien que ces quelques objets… et Eddie.
Je mis mon chapeau, fourrai la bouteille dans ma poche. J’abandonnai l’album sur le parquet, près de la fenêtre. J’empoignai les valises et sortis sur le palier. La porte se ferma derrière moi avec un déclic. Je dis :
— Adieu, Edith !
FIN
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ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 1er OCTOBRE 1955
PAR BRODARD ET TAUPIN
IMPRIMEUR – RELIEUR PARIS – COULOMMIERS
N° 1325
N° d’éd. : 4930. Dép. légal : 4e trim. 1955.
Imprimé en France.
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{1} Loi qui punit le délit de souteneur. Plus particulièrement le fait de faire passer la frontière d’un Etat des U.S.A. à une femme. Ceci pour empêcher la traite des blanches.
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