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Don Tracy · Chapitre 6 sur 11

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Chapitre V

 

 

On partit en vacances à Virginia Beach et ce fut épatant. J’avais extorqué de l’administrateur un bon pour un séjour à l’œil dans le meilleur hôtel de l’endroit, ce qui nous permit de mener grand train pendant quinze jours. Nous n’avions pas beaucoup d’argent, parce que le mobilier n’était pas encore fini de payer et puis j’avais encore des versements à faire pour la bagnole, mais on claquait le peu qu’on avait comme des grands seigneurs.

Un après-midi, nous étions assis sur la plage réservée de l’hôtel. Le soleil était brûlant et le vent qui soufflait de la mer avait un goût de sel. Le dos et les épaules d’Edith étaient d’un brun foncé. Elle bronzait facilement. Quant à moi, je devenais homard cuit.

Il ne nous restait plus que deux jours de vacances, mais nous n’étions pas fâchés de rentrer. Notre fric touchait à sa fin. Et puis, si ridicule que ça puisse paraître, un journaliste ne peut s’éloigner de son canard plus de quinze jours, sans ressentir une certaine inquiétude. Il se demande sans cesse ce qu’il a comme affaires et comment se débrouille son remplaçant. On a pas mal blagué cette conscience professionnelle des journalistes, mais le fait est là.

Nous étions donc assis sur la plage et il était presque l’heure de s’habiller pour dîner. Edith ramassait des poignées de sable qu’elle laissait couler entre ses doigts. Elle portait un costume de bain jaune qui mettait en valeur sa peau et ses cheveux sombres. Le mariage semblait lui réussir. Ses joues étaient un peu plus pleines et ses omoplates moins saillantes.

— Ce serait merveilleux d’être toujours aussi heureux que maintenant, n’est-ce pas, Eddie ? dit-elle.

Je lui dis que nous serions toujours aussi heureux ensemble.

— Je ne sais pas, dit-elle. Quelquefois, j’ai peur. S’il arrivait quelque chose qui abîme tout ?

— Quelle blague ! dis-je. Qu’est-ce que tu veux qu’il nous arrive ?

Elle ne répondit pas. Je ne voulais pas lui avouer que j’avais parfois la même appréhension. Il ne me semblait pas possible qu’on puisse continuer à être heureux à ce point.

— Tu ne changeras jamais, dis ?

— Tout changement serait à mon avantage, répondis-je en manière de plaisanterie. Il faut que je me perfectionne, que j’apprenne à parler correctement, à ne pas embarquer les serviettes des invités et à soutenir ton annonce au bridge.

— Ce n’est pas ce que je veux dire, Eddie. Je veux parler d’un vrai changement. Il ne faut pas qu’on devienne comme d’autres ménages qu’on connaît, où le mari et la femme se trompent mutuellement et se disent des mensonges.

— T’en fais pas, répondis-je. Ça ne nous arrivera jamais.

Elle garda le silence durant une minute ou deux, en faisant glisser le sable entre ses doigts.

— Si tu me trompes, dit-elle, je crois que je m’en irai pour toujours.

— Il n’est pas question de te tromper ! dis-je. Je ne suis pas un mec comme ça.

— Tu es sincère, en ce moment, répondit-elle. Mais il se peut qu’un jour tu te fatigues de n’avoir personne d’autre près de toi, que moi. Alors tu prendras la première fille venue. Toi, tu n’y attacheras aucune importance, mais je crois que j’en mourrais.

— Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ! Je ne ferai jamais rien de semblable.

Nous montâmes nous habiller pour le dîner.

Le jour où je repris mon travail, Heath vint me trouver au labo. Il avait l’air embêté.

— Eddie, me dit-il, ce salopard est arrivé à Baltimore.

— Qui ça ? demandai-je.

— Le mari d’Edith. Le mec de Boston, dit-il. Il s’est présenté ici pour demander du travail. C’est un grand et beau gars aux cheveux noirs. Il est presque joli tant il a les traits fins.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il voulait un emploi, répondit Heath. D’abord je n’ai pas saisi son nom. Je lui ai explique qu’il n’y avait pas de poste vacant et nous avons bavardé un moment. Il m’a raconté qu’il venait de Boston et m’a donné le nom du journal où il avait gratté. On a encore discuté un moment et il m’a déclaré qu’il irait voir dans les autres journaux. Et puis, au moment de partir, il a ajouté : « A propos, j’ai appris qu’Edith Broome travaillait à Baltimore. » Il m’a dit qu’il la connaissait et voulait savoir où elle travaillait.

— Et vous le lui avez dit ?

— Ouais, fit Heath. Je n’avais pas compris à qui j’avais affaire. Je lui ai appris qu’elle travaillait ici, mais qu’elle était partie en vacances. Alors il m’a demandé de ses nouvelles et j’ai répondu qu’elle allait bien. Je lui ai demandé s’il savait qu’elle s’était remariée. Il a prétendu l’avoir ignoré. Et il m’a paru troublé. Il voulait savoir avec qui elle était mariée et je lui ai donné ton nom.

— Et ensuite ?

— Eh bien, il a demandé où vous habitiez tous les deux et j’ai commencé à me méfier. Je lui ai répondu que je n’en savais rien. Je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir, mais je le trouvais un peu trop curieux. Alors, j’ai fait la sourde oreille. Avant de foutre le camp, il m’a prié de dire à Edith qu’un de ses vieux copains était passé lui dire bonjour. Je n’avais qu’à lui transmettre la commission, comme quoi Charley était à Baltimore et qu’il s’arrangerait pour la voir.

— C’est bien lui, répondis-je. Il s’appelle Charley.

— Ouais, répondit Heath. Quand il a dit son nom, j’ai enfin compris. A l’époque où Edith a été engagée au journal, j’ai reçu une lettre du rédacteur en chef de ce canard de Boston, où il me faisait part de ce qui s’était passé. Je ne sais pas si Edith t’a raconté cette partie de sa vie, mais le nommé Charley s’est conduit comme un dégueulasse avec elle.

— Oui, elle me l’a dit.

— Je m’en doutais. Quand ce gars m’a déclaré s’appeler Charley, je lui ai répliqué que si jamais il embêtait Edith, je me débrouillerais pour le renvoyer dans sa maison de fous et que, cette fois, il n’en sortirait pas de sitôt.

— Vous pouvez vraiment le faire ?

— Je n’en sais rien, dit Heath. Mais je crois lui avoir foutu les foies. Il est sorti en me rigolant au nez, mais j’ai bien vu que mon histoire d’asile de fous l’avait ébranlé.

— Où il est allé ?

— Je n’en sais rien. J’ai téléphoné aux autres journaux et ils ont répondu qu’il s’était présenté comme reporter, mais qu’il n’avait pas été embauché. Je leur ai conseillé de n’en rien faire, sans donner d’explications précises, bien entendu, mais en laissant entendre que ce n’était pas un personnage intéressant. Il ne trouvera jamais de job dans cette ville, à moins qu’il ne se fasse engager dans cet hebdo à scandales !… Mais j’ai idée que, là aussi, je pourrai lui couper l’herbe sous les pieds. Je vais leur téléphoner.

— Quelle saloperie de poisse ! dis-je.

Nous bûmes un coup ensemble. Je ne savais que faire.

— Ne dis pas à ta femme qu’il est à Baltimore, conseilla Heath. Elle se fera du mauvais sang inutilement. D’ailleurs, il y a des chances pour qu’il se soit tiré, après ma réflexion sur la maison de fous. J’ai idée qu’il ne tient pas du tout à y retourner.

— Je voudrais être sûr qu’il a quitté la ville, dis-je.

— Oh ! quand il a vu que j’étais au courant, il a du filer.

— Je le tuerai, ce salaud, s’il s’avise d’embêter Edith.

— Il ne l’embêtera pas.

Je me gardai bien de raconter la nouvelle à Edith. Deux jours s’écoulèrent et il ne se passa rien. Je commençais à croire que Charley, effarouché par la menace de Heath, était parti pour de bon.

Mais un matin, comme nous nous rendions au boulot, je vis un mec sur le trottoir en face du journal. Il semblait nous surveiller pendant que je parquais la bagnole.

Il était grand et gardait la tête baissée. Edith ne fit pas attention à lui et je me gardai bien de lui en parler. Elle entra dans l’immeuble du journal et je traversai la rue pour aller chercher des cigarettes.

En sortant de la boutique, je suivis le trottoir pour passer à côté du personnage. Il me toisa et je constatai qu’il avait une très belle gueule. Presque jolie, comme avait dit Heath.

Je ne pouvais pas l’interpeller, malgré tout. Je n’étais pas sûr que ce soit Charley et je ne savais pas quoi lui dire. Il avait une cigarette au bec et soufflait de longs jets de fumée par les narines. J’avais envie de l’aborder pour m’assurer que c’était bien Charley, mais ne trouvant pas d’entrée en matière, je le dépassai sans rien dire.

Je traversai la rue et montai au journal. Deux minutes plus tard, je jetai un coup d’œil par une fenêtre de la façade, mais il avait disparu. Je racontai l’incident à Heath, mais il me dit que je devais me tromper ; Charley avait sûrement eu les foies et s’était tiré sans demander son reste.

Huit jours plus tard, Jimmy donna chez lui une petite fête intime, à l’occasion de son anniversaire. Jimmy était un hôte épatant et nous acceptâmes volontiers son invitation. Il y avait une demi-douzaine de couples entassés dans le minuscule appartement et on s’amusait ferme. Il y avait de quoi boire en abondance et, dès le début de la soirée, tout le monde était un peu rond.

Edith ne s’embêtait pas. Elle dansait avec les gars et vidait les verres avec entrain. J’allai dans la cuisine. Jimmy était là, avec deux confrères, à se taper des swiss-itches. J’en avalai deux.

Je connaissais un de ses acolytes. C’était un reporter de l’Evening Planet, un grand rouquin que j’avais aperçu une fois ou deux. Jusque-là, il ne m’avait pas beaucoup plu, mais je ne tardai pas à constater que c’était un brave type. L’autre était pilote à la Compagnie aérienne Ludington. Un chouette copain qui connaissait des tas de bonnes histoires.

Le gars de la Planète était plutôt blindé. Il prétendait n’avoir jamais bu de swiss-itches jusqu’à ce jour et les ingurgitait sans ciller.

Il y eut un fracas épouvantable dans la pièce voisine et nous jetâmes un coup d’œil. Une fille et deux gars, affalés sur le plancher, se tordaient de rire. On apercevait les débris de la table à jeu qui s’était écroulée sous leur poids.

— Hé là, fit Jimmy. Allez-y doucement avec le mobilier !

— C’est un jeu, dit la fille. Tout à l’heure, tu nous trouveras accrochés aux rideaux de la fenêtre.

— Allez-y mollo, quand même.

— Il nous a invités, après tout, Jimmy ! cria la fille. Pourquoi on se gênerait !

Les trois acrobates nous rejoignirent à la cuisine. La fille goûta un swiss-itch préparé à son intention par le grand rouquin. Elle lui disait « Joe », mais un peu plus tard, elle l’appela Jimmy Joe, si bien que je ne sus jamais son vrai nom.

Elle était assez saoule, mais elle s’exprimait avec aisance. Le grand rouquin commença à parler politique et elle se mêla à la discussion. Le pilote lui passa le bras autour de la taille, sans qu’elle proteste.

Puis un des nouveaux arrivants se mit à nous expliquer qu’il était un aviateur de première force. Il ne savait pas qu’il y avait un vrai pilote de ligne dans l’assistance. Il nous en foutait plein la vue avec ses virages sur l’aile, ses descentes en piqué et tout le baratin. Moi, je savais qu’il était tout juste novice.

— Vous avez combien d’heures de vol ? demandai-je.

— Six heures à deux et quatre tout seul, répondit-il.

Lindberg n’était pas son cousin. Je me tournai vers le pilote de Ludington :

— Et vous, combien d’heures ?

— Je ne sais pas au juste, dit-il. Un millier environ.

Le vantard ferma sa gueule. Il se mixa un verre et quitta la cuisine.

— Il s’est cassé, dit la fille et tout le monde se mit à rire.

Quelqu’un entama une discussion sur le rugby, un jeu qui ne m’a jamais emballé. Je me préparai un verre et passai dans le salon. Une fille et un mec étaient assis sur le plancher, devant la porte de la cuisine. Ils étaient enlacés et, quand je passai à côté d’eux, leurs deux visages étaient collés l’un contre l’autre.

— Gare aux coups bas dans les clinches, dis-je.

Le gars se dégagea et leva la tête :

— Un petit marrant ! fit-il.

Du coup, je la bouclai et continuai mon chemin. La plupart des invités étaient réunis au salon et j’aperçus Edith sur le divan, à côté d’un copain nommé George Laughton, qui partageait l’appartement avec Jimmy. George était dessinateur publicitaire. Il faisait des affiches de cinéma et autres boulots du même genre. Il ressemblait un peu à Adolphe Menjou et s’habillait en conséquence. Il en rajoutait un peu, mais tout compte fait, c’était un bon bougre.

Edith et George discutaient stars de cinéma. George avait fait un voyage sur la côte ouest, au temps déjà ancien où Pearl White et Theda Bara avaient la grande vedette et, depuis, il était devenu le « petit chroniqueur » de Hollywood.

Telle star, disait-il, était une vraie putain. Tel jeune premier se faisait faire des indéfrisables et ainsi de suite. Au fond, il n’était pas plus renseigné que moi, mais ses histoires étaient goûtées en public et Edith l’écoutait avec passion. Je me gardai donc de l’asticoter.

George était en train de faire son baratin sur Greta Garbo, quand deux types firent leur entrée dans le salon. J’avais eu l’occasion de rencontrer l’un des deux. Je savais que c’était un journaliste, mais j’ignorais s’il grattait pour la Planète ou pour le Bulletin. Le personnage qui l’accompagnait n’était autre que le grand et beau garçon que j’avais remarqué un matin sur le trottoir, en face du journal.

J’avais passé mon bras autour des épaules d’Edith et je sentis son dos se raidir quand elle aperçut le grand gars. Puis elle se mit à trembler et je compris que c’était Charley.

— Ne t’affole pas, dis-je. Tout ira bien.

Elle leva les yeux vers moi, comme une gosse qui a peur. Son visage était crispé et je me rappelai la nuit où elle avait eu ce cauchemar. George ne comprenait pas ce qui se passait.

— Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda-t-il.

— Rien, répondis-je, fais pas attention.

Jimmy sortit de la cuisine et dit bonjour au reporter qui avait amené Charley. Le gars était saoul, mais Charley semblait normal. Il restait là, regardant l’assistance. Bientôt, il aperçut Edith, à côté de moi. Il sourit sans rien dire et serra la main à Jimmy. Edith tremblait comme si elle avait la fièvre.

— Finis ton verre, lui dis-je.

Elle but une gorgée. Depuis qu’elle avait reconnu Charley, elle gardait les yeux rivés au sol.

Le reporter saoul expliqua à Jimmy qu’il avait rencontré Charley dans un speakeasy et qu’il l’avait amené.

— Enchanté de vous connaître, déclara Jimmy.

— J’espère que je ne vous dérange pas, fit Charley.

Pour un dérangement, c’en était un, et de première !

Je me demandais comment Edith allait réagir. J’aurais voulu la sortir de là, mais j’étais obligé d’attendre que les autres invités commencent à partir, pour ne pas attirer l’attention. Jimmy fit le tour de la pièce avec Charley et le présenta à la ronde. Quand il arriva près du divan où nous étions assis, Edith et moi, Charley sourit de nouveau. Un sourire très bizarre. Ses lèvres, bien qu’épaisses, se détendaient à peine. C’est son expression qui changeait. Il avait les dents très blanches et lorsqu’il souriait, on apercevait la pointe de ses canines comme chez un chien qui va mordre.

— Je connais Edith, dit-il à Jimmy. On a travaillé ensemble dans le temps, à Boston. On est copains, tous les deux. (Il se tut un instant…) N’est-ce pas, Edith ?

Edith frissonnait. Je resserrai mon étreinte autour de ses épaules.

— Je suis content de vous revoir, Edith, reprit Charley.

— Bonsoir, Charley, répondit Edith sans lever la tête.

— C’est le mari d’Edith, fit Jimmy.

Charley me tendit la main.

— Pas la peine, lui dis-je.

— Ah, fit Charley, toujours souriant, c’est donc ça, votre jeu ?

— Qu’est-ce qui se passe, Eddie ? demanda Jimmy.

— Il le sait bien, dis-je.

Charley sourit encore et haussa les épaules. Il échangea une poignée de main avec George, puis suivit Jimmy dans la cuisine.

J’entrai dans la chambre pour chercher le manteau d’Edith et mon chapeau. Charley était toujours dans la cuisine. J’appelai Jimmy pour lui dire que nous étions obligés de partir.

— Il n’est pas tard, dit Jimmy. Buvez encore un coup !

Je lui expliquai qu’Edith ne se sentait pas bien et qu’il nous fallait partir immédiatement. Jimmy me fourra dans la main un verre que je bus debout. Edith se tenait près de la porte en m’attendant. Pendant que je vidais mon whisky, Charley sortit de la cuisine, un verre à la main.

— Ce n’est pas moi qui vous fais fuir, au moins ? demanda-t-il.

Toutes les conversations s’arrêtèrent et tous les regards convergèrent sur nous. Je toisai Charley. Il avait d’épais cheveux noirs, formant un « V » au milieu de son front, des sourcils fournis et des yeux d’un gris verdâtre. Son visage carré semblait pourtant presque efféminé. L’ossature n’en était pas dessinée. C’était une tête bien construite, mais sans virilité.

Jimmy s’approcha.

— Je ne veux pas de scandale ici, dit-il.

Je posai mon verre et me dirigeai vers Edith. Charley s’avança à son tour.

Je pris congé de Jimmy et j’ouvris la porte du vestibule. Charley nous rattrapa et posa la main sur l’épaule d’Edith. Elle se dégagea brusquement, comme si les doigts de Charley l’avaient brûlée.

— J’irai vous voir, Edith, fit-il.

— Je vous défends de toucher ma femme avec vos sales mains, dis-je.

Je ne voulais pas embêter Jimmy, mais ce type cherchait visiblement l’esclandre. Depuis qu’Edith m’avait parlé de Charley, j’avais souhaité lui casser la gueule et maintenant il était là, à ma portée, et il me provoquait.

Edith me saisit le bras et m’entraîna vers la porte. Charley nous suivit.

— Je ne me suis pas gêné pour tripoter ta femme avec mes sales mains, toquard, alors que toi, tu ne la connaissais même pas, dit-il.

Je lui envoyai mon poing dans la figure, mais il baissa brusquement la tête et mon coup lui passa par-dessus l’épaule. Il m’en balança un dans l’estomac, très bas. Ce gars-là savait se bagarrer. Je m’en rendais compte.

Je me jetai sur lui, il recula et nous franchîmes le seuil, rentrant dans le salon. Je le touchai deux fois en pleine figure et reçus un coup au menton qui me sonna. Il avait drôlement l’avantage. Jimmy et le grand rouquin de la Planète s’interposèrent.

— Ça suffit, Eddie, fit Jimmy. Ça suffit.

Edith pleurait dans l’entrée et Charley me souriait, par-dessus l’épaule du grand rouquin.

— Sors dehors, saloperie ! dis-je.

— Mais comment donc ! répondit-il.

George Laughton alla chercher Edith dans l’entrée et l’une des filles l’emmena dans une chambre et ferma la porte.

Jimmy, Charley et le rouquin descendirent à ma suite. Il y avait une ruelle qui longeait l’immeuble et nous nous y engageâmes, pour éviter la lumière du réverbère. Au fond de la ruelle, il faisait noir comme dans un four. J’ôtai ma veste. J’allais dérouiller ce mec-là ou me faire tuer.

Personne ne parlait. Le combat commença. Il était nettement plus fort que moi et j’allai à terre deux fois en moins de deux minutes. J’étais fou de rage, presque tous mes coups portaient à faux et je perdais pied. A chaque fois, Charley m’en allongeait un sur le menton et je dégringolais en arrière.

Il attaquait et esquivait constamment. Chaque fois qu’il avançait, il me touchait et quand il reculait, mes swings le manquaient. Il devait avoir des yeux de chat. On aurait dit qu’il y voyait aussi bien qu’en plein jour.

Je tentai de le prendre en corps à corps, mais il se dégagea. Il esquivait sans cesse et quand je voulais attaquer, il me stoppait d’un direct. Si je restais sur l’expectative, il reprenait sa tactique d’attaques et de feintes. J’étais en train de recevoir une correction soignée, mais je ne sentais pas les coups. Je rageais de ne pouvoir le toucher. Dans le temps, chaque fois que je pensais à Charley, je m’imaginais en train de l’étriller de première. Mais l’occasion s’était présentée et c’était moi qui me faisais rosser. Il me plaça un uppercut au menton qui m’envoya valser contre un mur de brique. Alors il fonça et m’en balança deux dans le buffet.

Quelqu’un s’écria :

— Il va le tuer !

Je me dégageai et ajustai un coup qui parut secouer Charley. Je me rendis compte qu’il ne savait pas encaisser. Il était fort et rapide, mais chaque fois que je plaçais un coup, il soufflait et se dérobait.

Je commençais à mieux me défendre. Je bloquais ses ruées furieuses. D’ailleurs, mes yeux s’étaient peu à peu habitués à l’obscurité et je voyais ses coups partir. Il m’était donc plus facile de le contrer ou même de feinter et de le toucher à mon tour.

Il m’envoya encore un gnon sur le coin de la figure et cette fois, il me griffa la joue avec ses ongles. Je l’imaginai en train de lacérer le dos et les jambes d’Edith. C’en était trop. J’attaquai avec rage et, désormais, l’avantage fut pour moi.

Il ne pouvait plus esquiver assez vite. J’étais constamment sur lui et frappais des deux mains. Il m’immobilisa d’un bras et m’envoya deux droits dans le bas-ventre. Je me dégageai et lui envoyai mon poing en plein sur la bouche. Il poussa un gémissement sourd et je compris qu’il en avait pris un coup. Il recula de deux pas, mais je fis du forcing. Il s’essoufflait. Je l’entendais haleter. Moi, je ne sentais ni la fatigue, ni la douleur. Je le dominais, maintenant, sans difficulté. Nous nous étions rapprochés de la lumière et je le voyais manœuvrer. Son jeu de jambes s’était ralenti, mais moi, je retrouvais mon deuxième souffle.

Je ne cherchais plus à le toucher au visage, mais à l’estomac. Il n’aimait pas ça et reculait constamment vers la lumière. Je m’avançai encore, quand soudain il m’entoura de ses bras et m’attira vers lui essayant de passer son genou entre mes jambes. Je m’arrachai à son étreinte et lui portai un coup qui résonna comme un couperet dans un quartier de bœuf.

Il oscilla et je plaçai encore deux coups au ventre. Il se plia en deux. Je le cueillis d’un uppercut meurtrier sous le menton. Il tomba à la renverse et ne bougea plus.

Il n’était pas dans les pommes et répétait sans arrêt :

— Oh ! mon Dieu, oh ! mon Dieu !

Le sang lui coulait de la bouche et son nez semblait cassé.

Je me penchai sur lui et lui soulevai la tête en le tirant par le col de sa chemise. Sa tête retomba sur l’épaule.

— Tu vas foutre le camp de Baltimore, sinon, la prochaine fois, je te tue, lui dis-je.

Charley voulut parler, mais ne put que cracher un jet de sang qui m’inonda le bras. Je laissai retomber sa tête et lui tournai le dos. Jimmy me tendit mon veston. Je me rhabillai. J’étais content.

— Qu’est-ce qu’on va faire de ce mec ? demanda le reporter de la Planète, en désignant Charley.

— Laisse-le où il est, dit Jimmy. J’ai vu ce qu’il avait cherché à faire avec son genou. Laisse-le.

Nous remontâmes. Les gens avaient repris leurs conversations. J’allai me débarbouiller dans la salle de bains. Puis je préparai deux cocktails à la cuisine et les portai dans la chambre où se trouvait Edith.

Elle était couchée sur le ventre en travers du lit.

— Je t’ai apporté un verre, dis-je.

Elle se mit sur son séant. Elle avait pleuré et ses paupières étaient gonflées. Je lui tendis le verre et elle but à petites gorgées.

— Est-ce qu’il t’a fait mal, Eddie ? demanda-t-elle.

— Il ne m’a pas fait mal, dis-je. Je lui ai filé une drôle de trempe. Il ne nous embêtera plus.

Elle eut un faible sourire.

— Je n’ai plus peur de Charley, dit-elle ; tu l’as rossé ?

— Je te crois, lui dis-je. Il est liquidé.

Je vidai un verre et me couchai en travers du lit. Je commençais à sentir la fatigue, maintenant que tout était fini. Ma mâchoire était endolorie et j’avais mal aux côtes. Je soufflais encore dur et je transpirais. Edith se pencha sur moi et m’essuya le visage avec son mouchoir. Il sentait bon. Je la saisis, l’attirai sur moi et l’embrassai.

Enfin, on se leva et on revint dans le salon. Jimmy et le grand rouquin racontaient la bagarre. La fille qui avait démoli la table à jeu s’avança vers moi. Elle me prit la main droite et la tint au-dessus de ma tête.

— Le champion ! hurla-t-elle.

— Ça va, ça va, dis-je.

— Mon Dieu, dit la fille, vous avez vu sa bouche !

Je m’approchai d’une glace accrochée au-dessus d’une petite table et jetai un coup d’œil. Ma bouche était tout enflée. J’avais une drôle de bouille, comme si je m’apprêtais à cracher une chique. Le reporter qui avait amené Charley me rejoignit. Il était complètement saoul.

— Je suis bien content que vous l’ayez arrangé, dit-il. D’abord, il m’a jamais plu, ce salaud-là.

— Alors, pourquoi l’avez-vous amené ici ? demanda Jimmy.

— Il m’a expliqué qu’il était journaliste et qu’il n’avait pas de relations à Baltimore, alors je l’ai amené.

Personne ne connaissait encore les causes exactes de l’incident, mais on ne posa pas de questions.

Nous retournâmes tous dans la cuisine pour mélanger quelques cocktails. Mais les gens avaient perdu leur entrain. Je décidai qu’il était temps de rentrer.

Le timbre de la porte d’entrée bourdonna. Jimmy alla ouvrir et on vit entrer un flic en uniforme, suivi de deux flics en civil. Je connaissais les flics en civil. C’étaient des inspecteurs du district nord.

— La soirée est terminée, dit Jimmy.

Il croyait qu’ils venaient dresser contravention pour tapage nocturne.

— C’est vous qui vous êtes bagarré ? demanda l’agent à Jimmy.

— C’est l’autre gars, là-bas, intervint l’un des inspecteurs.

Il m’avait repéré, avec ma gueule tuméfiée.

— Et puis après ? demandai-je.

— Faut venir avec nous, mon garçon, dit le flic qui m’avait repéré.

— Vous ne voulez pas boire un coup, demanda Jimmy. C’était un match amical. Personne n’a eu de mal. Buvez un coup, allez !

— Dites donc, jeunes gens, fit l’autre inspecteur, s’agit pas d’une bagatelle, d’une contredanse sur la voie publique, figurez-vous. Le type qu’il a dérouillé peut claquer d’un moment à l’autre. Il a été transporté à l’hôpital, et dans un drôle d’état.

Edith s’approcha de moi par-derrière et glissa son bras sous le mien. Derrière les flics, sur le palier, des curieux s’étaient massés et nous regardaient. Quelqu’un alla fermer la porte. Personne ne disait mot et les flics piétinaient, d’un air embarrassé.

— Ça pourrait peut-être s’arranger, dit le grand rouquin, en montrant aux flics son coupe-file. Ce gars-là est photographe à la Presse, ajouta-t-il en s’adressant à l’agent.

— Je le connais, dit l’un des inspecteurs. Mais on est obligés de l’emmener. Il est fichu de lâcher la rampe, l’autre zèbre.

J’entrai dans la chambre, suivi par un des poulets et je pris mon chapeau. En sortant, j’aperçus Jimmy et les deux autres flics en train de boire à la cuisine. Je me sentais crevé. Et j’avais la frousse. Je me rappelais que Charley avait craché du sang, lorsque je l’avais soulevé par le col de sa chemise.

— Je vais t’accompagner, dit Edith.

— Reste là, dis-je. Tout ira bien.

George Laughton me promit de reconduire Edith chez elle.

— Parfait, dis-je. D’ailleurs, je n’en ai que pour quelques minutes. Va falloir que je verse une caution. Je rentrerai directement à la maison.

Edith prit très bien la chose. Il n’y eut ni larmes, ni cris. Je sortis avec les flics et montai dans une voiture-radio de patrouille, avec les deux inspecteurs. L’agent s’en alla à pied. Jimmy et le reporter de la Planète prirent la bagnole de Jimmy et nous filâmes vers le district nord.

— Qu’est-ce qu’il y a eu, Eddie ? demanda un des poulets.

— On s’est battus, c’est tout, répondis-je.

— Avec quoi tu t’es battu ? demanda le type au volant. Avec une clé anglaise ?

J’allumai une cigarette. On sortit de Charles Street pour s’engager dans la Vingt-neuvième Rue, puis on traversa Wyman’s Rack, Cedar Avenue et on stoppa devant le commissariat du district nord.

Nous entrâmes, suivis de Jimmy et du rouquin. Je connaissais le sergent de service et lui dis bonsoir.

— Voilà l’individu qui s’est livré à des voies de fait, annonça l’un des poulets.

L’autre nota mon nom, mon adresse et mon âge. Le standardiste qui me connaissait bien, vint se placer derrière le sergent qui remplissait le formulaire. Tandis que je répondais aux questions, une sonnerie résonna et il retourna au téléphone. Il marmonna : « Okay », et revint se poster derrière le sergent.

Un matou, grand et gros, vint se frotter contre mes jambes en ronronnant. Je me souvins qu’un jour, j’avais pris un cliché de ce chat, pour illustrer un papier magazine complètement idiot. Le signal indicateur du tableau ronfla deux fois. Le sergent acheva ses travaux d’écriture et sonna un gardien.

— Y aurait pas moyen de s’en tirer avec une caution ? demanda Jimmy.

Le sergent séchait la page avec application.

— Je ne peux pas accepter de caution, dit-il. La victime a cassé sa pipe, il y a dix minutes, à peu près. Je ne peux pas accepter de caution, quand il y a inculpation de meurtre.

Charley était donc mort. J’y réfléchis une seconde et constatai que je n’en étais ni fâché, ni satisfait. En somme, Charley m’était apparu comme un croquemitaine, jusqu’au moment où deux coups de poing dans le buffet l’avaient mis hors jeu. Je croyais en avoir fini avec Charley. Mais maintenant, j’avais l’impression qu’il allait tout de même nous empoisonner la vie.

Le gardien arriva. Je jouais jadis aux palets avec lui, en attendant l’information, quand je faisais les faits divers dans ce district-là.

— Dites, sergent, vous ne voulez pas me mettre en cellule, tant qu’à faire ? demandai-je.

Je n’avais pas envie de coucher dans la salle commune.

— D’accord, répondit-il. Mets-le là-haut, Mike.

Jimmy et le rouquin s’approchèrent.

— Téléphonez à Edith et dites-lui de ne pas s’inquiéter, leur dis-je. Ne lui annoncez surtout pas que Charley est mort, pour l’amour du Ciel !

— T’en fais pas, promit Jimmy. Je vais téléphoner à Heath et il arrangera tout.

Mike m’emmena dans ma cellule. Elle contenait un lit et semblait propre. J’étais absolument crevé.

— T’as besoin de quelque chose, Eddie ? demanda Mike.

C’était un très brave type.

— Tu ne peux pas me procurer une bouteille ? demandai-je.

— Pour la gnôle, rien à faire, Eddie !

— Alors, apporte-moi un sachet de magnésie bismurée, grand format.

Je lui donnai de l’argent et il s’en alla en verrouillant la porte derrière lui.

Je m’étendis sur le lit, absolument fourbu. Je me demandais de quelle peine j’étais passible, maintenant que Charley était mort. J’essayai de me rappeler ce que ça allait chercher – meurtre sans préméditation, ou homicide par imprudence. Je ne pus me souvenir que d’un seul cas : un type avait écopé de quatre ans pour avoir conduit en état d’ivresse, renversé deux petits écoliers et tué l’un d’eux. Mike revint avec la magnésie. Je la fis dissoudre dans de l’eau et vidai mon verre. Cela m’éclaircit un peu les idées.

— Tu t’es mis dans de sales draps, Eddie, fit Mike.

— Ouais, répondis-je. Mais il l’avait cherché.

— Faut pas dire ça, Eddie. C’était un accident. Ne dis surtout pas de blagues devant le juge.

J’allumai une cigarette et me recouchai.

— T’as un avocat, Eddie ? demanda encore Mike.

— Je pense que le journal m’en trouvera un.

Je m’endormis tout de suite après le départ de Mike et quand je m’éveillai, il faisait jour.

Il y avait de l’eau dans un pot sur la table. Je me lavai la figure et les mains et m’aspergeai la tête. J’avais un peigne sur moi et je me recoiffai tant bien que mal. Mon visage était toujours enflé, mais je commençais à reprendre figure humaine.

Heath arriva, comme je finissais ma toilette. Il avait apporté une chopine. Je bus deux ou trois rasades et me sentis mieux.

Il me demanda ce qui s’était passé et je lui racontai l’incident en détail :

— Je ne croyais pas avoir cogné assez fort pour le tuer, dis-je. Je ne l’ai vraiment touché que deux ou trois fois. J’étais même convaincu que j’allais prendre la pile jusqu’au dernier moment.

— Une sale histoire, dit Heath.

— Comment va Edith ? demandai-je.

— Elle va venir te voir ce matin. Je l’ai eue au bout du fil, juste après le coup de téléphone de Jimmy. Je lui ai annoncé que Charley était mort et elle l’a très bien pris.

Je ne répondis pas. Je pensais à Edith, seule dans l’appartement, et sachant que j’étais en taule sous l’inculpation de meurtre.

— J’ai convoqué Birnbaum, ajouta Heath.

Birnbaum était l’avocat de la Presse pour les conflits d’ordre administratif. Il était très bien pour les affaires civiles, mais j’espérais qu’il s’adjoindrait un confrère pour me défendre.

Je bus encore un coup de gnôle, puis une gorgée d’eau dans un quart en fer-blanc qu’on avait posé à côté de la cruche.

— Vas-y mou, tant que tu n’auras pas vu le juge, dit Heath.

— Comment il est, le mec ? demandai-je.

— Très bien. Je lui ai téléphoné ce matin et il m’a dit qu’il ferait pour le mieux. Il ne sera pas vache.

Birnbaum entra. C’était un bonhomme haut comme trois pommes. Il était avocat et il avait deux frères, l’un docteur et l’autre dentiste. Ils se ressemblaient tous et, pour extorquer des billets de faveur, ils étaient les rois. Mac, le chef de la rubrique sportive, prétendait qu’en les voyant traverser la rédaction pour venir vers son bureau, il pensait irrésistiblement à ces figures de danseurs égyptiens qui avancent, la main tendue d’un même mouvement, pour recevoir leurs places gratuites. Je ne sais pourquoi, cette réflexion me revint à la mémoire lorsque Birnbaum entra dans la pièce.

— Alors, qu’est-ce qui se passe ? demanda Birnbaum.

Je lui racontai de nouveau l’histoire. Je commençais à en avoir marre de répéter la même chose. Pendant que je parlais, Edith arriva et je me levai pour l’embrasser. Pendant quelques secondes, elle se cramponna à moi. J’eus l’impression qu’elle avait pleuré.

— Je ne crois pas l’avoir frappé assez fort pour le tuer, dis-je à Birnbaum. Je l’ai touché surtout à la figure et une fois ou deux au ventre.

— Vous ne l’auriez pas frappé – euh – un peu bas ? demanda Birnbaum.

— Pas que je sache, dis-je, à moins que ça se soit passé dans l’obscurité. Au début, dans ce passage, il faisait noir comme dans un four. Mais peu à peu, on s’est rapprochés de la lumière.

— Vous en faites pas, dit Birnbaum. On va vous goupiller ça. Vous plaiderez non coupable à l’instruction et on vous fera libérer sous caution.

Au bout d’un moment, Mike arriva à son tour et nous descendîmes en groupe. Je vis Jimmy, le rouquin de la Planète et deux autres invités de la veille. La salle était pleine. Les gens se tenaient au fond et Mike, qui avait pris la tête du groupe, dut se frayer un passage dans la foule pour atteindre le banc du magistrat.

Celui-ci était un grand gaillard maigre, au nez busqué. Il déclara que j’étais inculpé de meurtre sur la personne de Charles Belt et m’avertit que tout ce que je dirais pourrait être utilisé contre moi. Il précisa que l’affaire serait portée devant la Chambre des mises en accusation et ajouta que j’avais le droit de ne pas répondre à l’interrogatoire.

Birnbaum était debout à mes côtés. L’agent en uniforme se tenait de l’autre côté de Birnbaum, avec les deux poulets derrière lui.

— Nous plaidons non coupable, Votre Honneur, dit Birnbaum.

Le magistrat fit un signe de tête au flic en uniforme qui raconta comment il avait trouvé Charley inanimé dans la ruelle, avec du sang à la bouche. Il avait alors appelé une ambulance et avait accompagné la victime à l’hôpital. Charley, qui avait repris connaissance dans la salle des urgences, déclara aux témoins qu’il avait été mis à mal par un des invités de Jimmy. L’agent réclama alors une voiture au commissariat et se rendit chez Jimmy pour m’arrêter. Les poulets firent leurs dépositions. Ils expliquèrent qu’ils avaient reçu l’ordre de se rendre chez Jimmy pour procéder à l’arrestation.

— Affaire ajournée, sera portée devant la Chambre des mises en accusation, déclara le magistrat. Cinq mille dollars de caution.

Un type que je n’avais jamais vu s’avança et tendit quelques papiers au juge. C’était le garant de la caution, m’expliqua Birnbaum. Le garant et le juge discutèrent un moment, puis, d’un signe, le juge m’appela à la barre. Il me dit de lever la main droite. Le garant en fit autant et le magistrat lut un texte auquel je ne compris rien.

Quand ce fut fini, Birnbaum me prit par le bras.

— C’est tout, dit-il.

Nous sortîmes de la salle d’audience. Edith m’attendait dehors. Elle me prit la main et nous nous dirigeâmes vers la voiture.

— Ne m’attends pas pour aller au journal, dis-je à Edith. Je vais faire un saut à la maison pour me raser.

Edith m’embrassa et monta dans la bagnole de Heath.

Je remerciai Jimmy et le rouquin de ce qu’ils avaient fait pour moi et ils partirent à leur tour. Je montai chez moi et raclai un peu ma barbe. Quand j’arrivai au canard, j’étais en excellente forme.

Jamais je ne me suis senti plus près d’Edith que cette nuit-là. J’en fus soulagé, car j’avais peur que, sous l’effet de l’émotion récente, elle ne retrouve ses anciennes angoisses.

*

Je continuais à travailler. Je n’arrivais pas à me persuader que j’étais inculpé de meurtre. On ne parlait jamais de ça, Edith et moi. Mais je savais qu’elle y pensait tout le temps et qu’elle se faisait du mauvais sang. Elle s’efforçait de me rendre la vie agréable. La nuit, quand je la tenais dans mes bras, j’oubliais complètement Charley et la bagarre dans la ruelle.

Le père Peterson, le directeur du journal, me fit appeler dans son bureau le lendemain de l’instruction. Heath et Jimmy se trouvaient déjà chez lui. Il me posa des questions et je lui racontai l’affaire. Heath lui parla de Charley et des sévices qu’Edith avait subis après leur mariage, à Boston. Jimmy lui raconta la soirée et lui déclara que Charley l’avait bien cherché.

Le père Peterson était un petit bonhomme chauve avec des poches sous les yeux et le nez strié de veinules rouges. Quand il parlait, il ôtait ses lunettes et quand il écoutait, il les replaçait sur son nez. Je ne l’avais connu que très vaguement jusqu’à ce jour et je ne lui avais parlé qu’une fois ou deux, depuis que je travaillais à la Presse.

Il passait pour un vrai chameau, mais avec moi, il fut assez correct. Bien entendu, il rouspétait parce que ça faisait de la mauvaise publicité pour le canard et tout ce qui s’ensuit, mais il voulut bien reconnaître, malgré tout, que je n’étais pas entièrement fautif.

— Si on avait été à la place d’Eddie, on aurait tous fait pareil, monsieur, dit Jimmy. Moi, en tout cas, si j’avais eu une femme comme celle d’Eddie, j’aurais agi exactement comme lui.

Heath prit à son tour la parole pour expliquer à Peterson que Charley était un salopard. Il descendit même à son bureau et rapporta la lettre que le confrère de Boston lui avait écrite au sujet d’Edith. Le père Peterson la parcourut et la rendit à Heath.

— Vous croyez que Birnbaum saura se débrouiller pour cette affaire ? demanda-t-il à Heath.

Heath répondit qu’à son avis, Birnbaum devrait se faire seconder par un autre avocat. Il souligna que si j’étais condamné, ça la foutrait mal pour le journal.

— Evidemment, reconnut le vieux, ça la foutrait mal ! Il s’agit donc avant tout, de tirer Eddie d’affaire.

J’étais tout ragaillardi en sortant du bureau du père Peterson. Apparemment, le journal allait me soutenir. J’avais eu peur, un moment, qu’il ne me laisse tomber, pour me punir de tous ces emmerdements. Jamais Heath ou Jimmy n’avaient marqué le coup quand j’avais fait du bon boulot, mais, après cette séance dans le bureau du père Peterson, je ne m’en souciai plus. Je me rappellerai toujours comment ils se sont bagarrés pour moi. Bien entendu, Jimmy était dans le bain, lui aussi, puisque le drame avait éclaté au cours de sa soirée, mais Heath avait été drôlement à la hauteur, prenant fait et cause pour nous deux. C’est un type épatant, ce Heath.

La Chambre des mises en accusation confirma mon inculpation et je comparus devant un magistrat d’assises. Birnbaum plaida non coupable une fois de plus. Ma libération sous caution fut maintenue et le jugement remis à quinzaine.

Birnbaum fit appel à un avocat du nom de Harry Nisely. C’était un as des grands procès criminels et je me sentis plus à l’aise quand il prit l’affaire en main. Birnbaum me convoqua au cabinet de Nisely et je recommençai toute l’histoire. Je leur parlai du mariage d’Edith, des mauvais traitements qu’elle avait subis, de la peur que Charley lui avait inspirée et de l’arrivée de Charley qui voulait retrouver son ex-femme à Baltimore. Je leur racontai tout ce qui s’était passé à la réunion et pendant la bagarre.

— Nous devrions pouvoir vous en sortir, dit Nisely. Il suffira d’exposer devant le jury ce que ce type a fait subir à votre femme.

— Je ne veux pas que vous racontiez ça, dis-je. Je ne veux pas qu’on étale en public toutes les horreurs qu’il a fait subir à Edith.

— Mais le jury marcherait à coup sûr, protesta Nisely. Nous pourrions lui tirer des larmes avec cette histoire !

— Rien à faire, dis-je.

— Ecoutez, mon petit, me dit Nisely. Vous êtes déjà en très mauvaise posture. Vous risquez une condamnation et nous avons besoin de tous nos atouts pour vous tirer de là. On sera obligés d’utiliser ces éléments.

— Je m’en fous d’être condamné ! dis-je, je ne veux pas qu’on jette en pâture au public des détails scabreux au sujet d’Edith et de ce Charley. Si je dois être condamné, ce sera tant pis pour moi, mais je vous répète, je ne veux pas de ça.

Nisely haussa les épaules comme pour marquer qu’il déclinait toute responsabilité.

Il était rougeaud et presque chauve. Une couronne de cheveux blancs encerclait la base de son crâne, mais le sommet était uni et luisant. Avec ça, il était gros et soufflait comme un asthmatique. On aurait dit que son cabinet n’avait pas été balayé depuis vingt ans. Il y avait d’énormes crachoirs en cuivre tout autour de la pièce et, dans les coins, de vieux fauteuils en cuir noir. Partout, on découvrait des piles de livres en désordre. Mais c’était, malgré tout, un grand maître du barreau.

Je racontai tout ce que je savais au sujet de Charley. Quand je parlai de son internement dans une maison de santé, ils s’emballèrent et me demandèrent le nom de l’établissement. Je téléphonai à Edith et obtins le renseignement. Nisely télégraphia à la maison de santé pour demander des détails sur le cas de Charley et le médecin chef répondit par un long télégramme avec toutes les précisions. Il apparut que Charley était un obsédé sexuel, avec tendances sadiques. D’après son dossier, il avait même découpé des chats et des oiseaux vivants et autre chose encore. C’était curieux quand même, quand on pense à sa jolie gueule et tout ce qui s’ensuit.

— En exposant tout ça devant les jurés, dit Nisely, nous pourrions présenter ce monsieur sous un jour tel, qu’ils souhaiteraient l’avoir vivant pour pouvoir le pendre de leurs mains.

— Mais ne mêlez pas Edith à tout ça, dis-je.

— Soyez tranquille, répondit Birnbaum, nous n’en parlerons pas.

L’autopsie révéla que Charley souffrait d’une hernie. Elle s’était étranglée pendant la bagarre, mes coups au ventre lui ayant, sans doute, chamboulé les tripes. Son nez était cassé et son palais en miettes. Il n’avait pas de fracture du crâne, mais une phalange de la main droite brisée. Je croyais savoir quand c’était arrivé : il m’avait acculé au mur et il me pilonnait comme un forcené. A un moment, j’avais réussi à esquiver et son poing était allé s’écraser contre la pierre.

— Au fond, le seul argument que nous puissions utiliser, fit enfin Nisely, c’est que le personnage en question était un franc salaud. Il n’en reste pas moins que vous l’avez tué. Même que vous devez avoir un drôle de punch, pour votre poids.

Nisely et Birnbaum passaient leur temps à blaguer, à se renvoyer la balle et à évoquer d’autres affaires. J’aurais bien voulu qu’ils prennent mon cas un peu plus au sérieux, mais je savais que j’avais le meilleur avocat de Baltimore et c’était déjà quelque chose.

— Ne vous inquiétez pas, Eddie, me dit Nisely. On se débrouillera.

Tout le monde me répétait de ne pas m’en faire. Après tout, il n’y avait aucune raison pour que les copains se cassent la tête. C’est moi qui passais en jugement et pas eux. Ils pouvaient se carrer dans leur fauteuil, parcourir le compte rendu du procès dans le journal du matin et s’exclamer : « Tiens, tiens, il en a quand même pris pour dix ans, Eddie ! Je n’aurais jamais cru que le verdict serait aussi dur. » Ensuite ils pouvaient oublier l’histoire. Et moi, pendant ce temps, je m’userais les doigts à fabriquer des chaussons de lisière.

La veille du jugement, nous étions chez nous, avec Edith, et nous affections de croire que le lendemain serait un jour comme les autres. Edith avait été épatante. Elle n’avait pas cessé de rire et de me faire rire et elle avait préparé un dîner spécial.

Elle était assise en face de moi, à l’autre bout de la pièce, et nous écoutions la radio. Soudain, elle se mit à pleurer. Je m’approchai d’elle et la pris dans mes bras. Elle se serra contre moi et pleura plus fort.

— Ça s’arrangera très bien, mon petit, lui dis-je. Demain soir, on aura tout oublié.

— Oh ! Eddie, dit-elle. Tout ça, c’est à cause de moi. Sans moi, ce ne serait jamais arrivé.

— Cette blague ! répondis-je.

— Je voudrais qu’on ne se soit jamais connus, Eddie ; je ne t’ai causé que des ennuis. Et tu as été tellement gentil avec moi !

— Si l’on ne s’était pas connus, lui dis-je, on n’aurait jamais été si heureux ensemble. On ne se serait jamais vautrés sur le sable, à Virginia Beach, et on n’aurait pas couché ensemble dans ce lit, là-bas, de l’autre côté de l’entrée, et on n’aurait pas acheté tous ces singes et ces girafes et ces bestioles en porcelaine qui encombrent nos étagères.

Elle avait des tas de petits animaux en porcelaine de formes bizarres, et qu’elle adorait.

— Tu vas peut-être aller en prison, Eddie, dit-elle.

— Je ne vais pas aller en prison, lui dis-je. Et même si j’y allais, qu’est-ce que ça peut foutre ? Je n’y resterais pas longtemps ; et, après, tout ira bien.

Elle s’accrocha à moi en pleurant et je l’embrassai. Je pensais en moi-même que, même s’ils me mettaient en taule, je n’aurais pas le droit de me plaindre. Je n’avais été qu’un voyou avant d’avoir rencontré Edith, et maintenant je ne l’étais plus. Evidemment, on m’accusait d’avoir tué un mec, mais je l’avais tué en combat régulier.

— Ecoute, lui dis-je. Si je ne t’avais pas connue, je parie que j’aurais comparu quand même en justice : j’aurais pu estourbir un type dans une bagarre d’ivrognes, ou quelque chose comme ça. Et pour le coup, j’aurais droit à la peine maximum. Ecoute, examinons les choses de sang-froid… Le destin a voulu que je tue un mec ; maintenant c’est fait, mais je suis content que ça se soit passé de telle façon que je n’aie pas à en rougir. Je ne regrette pas d’avoir tué et je n’en ai pas honte. C’était un chien enragé et il a eu le sort qu’il méritait. Tous les jurys du monde admettront que Charley était un fumier et qu’il n’y avait pas d’autre solution que de le supprimer. Ils ne seront pas vaches, tu verras.

Le fait que Birnbaum et Nisely m’avaient promis de passer sous silence les plus grandes turpitudes de Charley m’était complètement sorti de la tête. Mais je réussis néanmoins à apaiser Edith avec mon petit discours. Elle s’arrêta bientôt de pleurer et nous allâmes nous coucher.

Bien après qu’elle se fut endormie, je restai là, les yeux au plafond, à me demander ce qui allait arriver.

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