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Chapitre I
CHAPITRE PREMIER
Ça fait près de neuf ans que je suis reporter-photographe. Dans le temps, je travaillais dans une maison de photographie d’art et je ne connaissais pas mon bonheur.
Je suis né à South Baltimore, au temps où South Baltimore était réellement un coin mal famé. Mon vieux, qui était peintre en bâtiment, voulut me faire apprendre le métier à ma sortie de l’école, mais je ne marchai pas. Je pouvais constater, en effet, que le métier ne l’avait guère enrichi et, pourtant, il l’avait pratiqué toute sa vie.
J’étais parti pour devenir le voyou n° 1 de South Baltimore.
Je me dégottai deux ou trois jobs, mais je n’y fis pas de vieux os. Les filles me rendaient dingue et je ne pouvais pas à la fois travailler et m’occuper de mes femmes. Dans le patelin d’où je viens, les gosses savent tout et le reste avant d’avoir atteint l’âge de mettre leur science en pratique. A six ans, je savais comment une femme est bâtie et à quatorze, je savais à quoi elle sert. Les tapins s’étaient chargés de me renseigner. Je ne comprends pas pourquoi les putains trouvent du plaisir à déniaiser les gosses, mais c’est comme ça.
Mon vieux était drôlement strict avec Grâce, mais une fois qu’il eut renoncé à me faire marner dans le bâtiment, il cessa de m’embêter. J’étais occupé à courir les filles, aussi je n’ai jamais pris le temps de m’intéresser à Grâce et au vieux. Ma mère est morte quand j’étais gamin et nous avions une négresse pour s’occuper du ménage.
Je devais être assez beau gosse, sans ça, jamais je n’aurais eu une chance avec Elaine. C’était une blonde, aux formes de statue et une des plus belles filles de sa profession. Quand je passais devant chez elle, elle m’interpellait toujours, mais je savais que c’était un coup de trois dollars et je n’avais pu réunir trois dollars le même jour. En outre, je savais où trouver de la marchandise à l’œil – en veux-tu ? – en voilà !
Un jour que je longeais la maison d’Elaine, elle me fit signe d’entrer. Elle portait un kimono pourpre qui s’entr’ouvrait tout le temps. Je jetai un coup d’œil et je sentis que la tête me tournait.
— Ecoute, me dit-elle, c’est quand même drôle que tu ne trouves jamais un moment pour me voir ?
Je bégayais, tant j’étais troublé. Enfin, je parvins à murmurer :
— J’ai jamais de fric.
Elle se mit à rire et m’entoura de ses bras. Je sentais son parfum et cela m’excitait plus que jamais. Je ne pouvais détacher mes yeux d’elle… et ce kimono qui lui glissait tout le temps de l’épaule !
— Ecoute, répéta-t-elle. (Toutes ses phrases commençaient toujours par « écoute ». Une habitude qu’elle avait.) T’as pas besoin de fric pour venir ici, ma beauté. Quand je suis avec toi, c’est pas pour le bizness…
En sortant de chez Elaine, j’étais en passe de devenir un maquereau de première classe. Elle m’avait proposé de lui servir de rabatteur et de me fournir en échange l’amour et l’argent de poche.
Ça me convenait parfaitement. Je n’étais qu’un gamin, après tout, et elle m’avait glissé, au moment des adieux, un billet de dix dollars.
Je réussis assez bien dans le boulot de rabatteur, mais mieux encore à me faire payer largement en nature. Elaine ne demandait pas mieux que de me garder avec elle tout le temps. Je finis par prendre mes repas en sa compagnie et je passais presque toutes mes nuits chez elle. Le vieux m’engueula comme du poisson pourri, mais ça n’alla pas plus loin.
C’est le week-end à Atlantic-City qui gâcha tout.
Elaine finançait le voyage. Il y avait une espèce de congrès là-bas et elle ne voulait pas rater l’aubaine. Faut croire qu’elle n’a pas su glisser à qui de droit un bakchiche suffisant, car on a failli être drôlement coincés.
J’étais allé faire un tour pendant qu’Elaine prenait son bain, et quand je remontai dans notre chambre d’hôtel, elle me rejoignit dans le plus simple appareil et s’assit près de la fenêtre. Elle alluma une cigarette et moi, j’ouvris le journal. Jolie performance pour un môme de quinze ans – j’étais là à lire le journal avec cette femme à quelques pas de moi.
La porte s’ouvrit brusquement et deux hommes entrèrent. Des gaillards au visage dur. Je me rendis compte tout de suite que ce n’étaient pas des clients. Elaine saisit un vêtement et s’en couvrit, mais ça n’arrangea rien.
— Te fatigue pas, frangine, dit l’un des bons hommes. J’en ai vu des tas qui étaient aussi bien carrossées que toi, et je suis encore puceau. On n’est pas là pour la rigolade.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demandai-je.
J’essayai de faire le faraud, le méchant, mais le deux types se contentèrent de rigoler.
— Il existe un petit décret qui s’appelle Man Act{1} et t’auras vingt ans pour le potasser en taule, dit l’un d’eux.
J’avais peur, mais je tâchai d’être à la hauteur :
— Cette dame est ma femme, déclarai-je.
— Ouais, répondit le mec. Et moi, je suis le père Noël !
Ils laissèrent à Elaine le temps de s’habiller, puis ils nous emmenèrent au poste de police.
— Mon pauvre petit, dit Elaine. Je me demande ce qu’ils vont te faire.
— Ça s’arrangera, lui dis-je.
J’avais une trouille verte.
Nous fûmes introduits chez l’inspecteur-chef. Ce n’était pas un mauvais bougre, heureusement. Il m’annonça d’abord, pour me foutre la frousse, que j’allais être drôlement sonné. Puis, il me demanda mon âge. Je lui dis : quinze ans. Il engueula Elaine :
— Je n’arrive pas à piger pourquoi, vous autres putains, vous piquez toujours des nourrissons, histoire de les fourrer dans la panade ! Vous ne pourriez pas vous dégotter des mecs en âge de boutonner leur culotte tout seuls ?
— Ecoutez, monsieur l’inspecteur, dit Elaine. Ce gosse n’a rien fait. Flanquez-moi dans le trou, si vous ne pouvez pas faire autrement, mais laissez partir le môme.
Après une longue exposition sur ce qu’il aurait pu faire s’il avait voulu, l’inspecteur nous dit de filer. Mais il s’arrangea pour faire prendre le train à Elaine trois heures avant moi.
Le lendemain, un type vint trouver mon vieux et lui dégoisa toute l’histoire. Il lui conseilla de me surveiller de plus près pour m’éviter une condamnation. Jamais je n’avais vu le vieux aussi furieux. Il m’aurait dérouillé s’il avait été assez fort.
La peur que j’avais eue à Atlantic-City me calma un peu ; je ne cherchai pas à revoir Elaine et trouvai un emploi dans une maison de travaux photographiques de Liberty Street. Au début, je préparais les bains et je faisais les courses, mais au bout d’un certain temps, on me chargea des travaux de développement et de tirage. Quand je vivrais cent ans, je n’oublierais jamais ces saloperies de pellicules !
Nous nous étions installé un petit coin dans le labo, avec un divan et des fauteuils. Quelquefois, Bus Willette et Ken Pridgen, mes collègues, ramenaient des filles et on faisait une nouba à tout casser. Tout se passa bien jusqu’au jour où Bus ayant engrossé une gamine, le père de celle-ci vint faire du pétard chez le patron. Bus fut sacqué. Alors, Ken et moi, comme deux andouilles, on crut utile de démissionner. Bus trouva un job tout de suite, mais Ken et moi, on resta le bec dans l’eau et quand Ken voulut emprunter du fric à Bus, ce dernier l’envoya promener.
Quand la Presse fut fondée à Baltimore, je posai ma candidature, comme reporter-photographe. C’était une feuille de chou à l’époque, avec un unique reporter au service-photo. Je racontai que j’avais une grosse expérience et je fus engagé. Sans doute parce que je demandais un salaire très modeste.
On m’installa une chambre noire avec des planches qui avaient servi pour l’emballage des plombs, on me donna un Graphie, un Graflex, quelques plaques, quelques produits chimiques et on m’envoya sur le tas.
J’eus de la veine pour mon premier boulot. Un homme politique venait d’être arrêté pour conduite en état d’ivresse et les journalistes étaient à l’affût. Je me tenais à la porte du tribunal de police et pris un cliché au moment où le bonhomme descendait les marches. Le juge l’avait relâché, car il avait invoqué un malaise au moment de la collision. Le chauffard avait donc la gueule épanouie.
C’était un type trapu, au visage sanguin. Il était accompagné de deux ou trois de ses agents électoraux, et quand il me vit avec mon appareil, il poussa un rugissement et se précipita sur moi.
Il brandissait sa canne d’un geste menaçant, mais j’eus le temps de le « snatcher ». Ceci fait, je reculai d’un bond et pris mes jambes à mon cou.
Les deux clichés étaient « piqués » et on les monta sur quatre col’. D’un côté, on voyait le mec en train de rigoler et de l’autre, il me tombait dessus avec sa canne.
Je réussis quelques autres boulots, et on arriva même à griller les confrères sur une ou deux affaires importantes. Après cela, je devins le roi de l’information. On était nouveaux à Baltimore et, pendant les premiers mois, les gars de la Presse s’étaient fait repasser sur plein d’affaires, mais jamais pour la photo. La Planète me fit des offres, et j’en profitai pour demander une rallonge.
On m’adjoignit un grouillot pour préparer les bains. Je le dressai si bien qu’au bout d’un certain temps, il était capable de prendre une photo avec pose. Il s’appelait Alfred et il commençait à se prendre pour un crack, jusqu’au jour où Bill, le chef des grouillots, lui tomba dessus et lui cassa la figure.
C’est vers cette époque que Blanche Edwards fut engagée à la Presse. C’était une petite môme brune et bouclée, aux yeux noirs, roulée comme une déesse. Elle faisait du boulot de grand reporter et je crois qu’elle s’en tirait assez bien. Elle avait plein de papiers signés et, à l’époque, c’était quelque chose. Maintenant, n’importe quel morveux, frais débarqué du collège, a droit à la signature.
On s’entendait bien, Blanche et moi. Elle ne comptait pas sur le reporter-photo pour lui ramener de l’information, comme font la majorité des journalistes et elle était toujours prête à me donner un coup de main pour mes clichés.
J’ai rarement vu môme plus ambitieuse. Quand elle était sur une affaire, elle travaillait de l’aube à la nuit, épluchant tous les témoignages, comme un chien affamé nettoie un os. Les confrères des autres journaux la détestaient, parce qu’ils ne pouvaient jamais souffler, quand ils étaient sur la même enquête qu’elle.
Puis, un jour, sur une histoire d’empoisonnement, à « Havre de Grâce », elle eut beau faire, elle se cassa le nez partout. Un concurrent avait dégotté une source d’informations de première bourre et repassait les tuyaux à tous les copains, sauf à Blanche. Faut dire que ça lui pendait au nez, car elle n’avait jamais pu se résigner à dépanner les confrères.
Heath se fatigua de démarquer les journaux concurrents. Il rappela Blanche et envoya un autre spécial à sa place. Je la raccompagnai en ville et elle m’invita à boire un verre chez elle. Elle avait l’air effondrée.
A peine avait-on vidé un verre, qu’elle se mit à gémir sur l’échec du « Havre de Grâce ».
— Je suis foutue, dans la presse, dit-elle. Je me suis laissé griller sur trois affaires consécutives.
— N’y pensez plus, lui dis-je. Ça arrive à tout le monde.
Au lieu de préparer les excuses qu’elle aurait servies à Heath le lendemain matin, Blanche se rongeait les sangs pour le bec qu’elle venait de prendre. Elle avait son boulot trop à cœur et c’était la première fois qu’elle avait été grillée sur toute la ligne. Deux verres de plus, et elle se mit à pleurer.
Je commençais à en avoir marre et je m’apprêtai à me tirer.
— Ne partez pas tout de suite, dit-elle. Restez encore un moment. Je vais récupérer…
Je me versai un autre verre et me rassis. Blanche s’était pelotonnée dans un grand fauteuil, à l’autre bout de la pièce. Je lui remplis son verre et allai le lui porter. Elle le vida et se remit à pleurer.
— J’ai bonne mine, dit-elle. On s’en fout que j’aie faim ou soif, que j’aie le coup de pompe ou le béguin d’un mec. Tout ce qu’on me demande, c’est de ramener une saloperie de papier qui leur plaise.
— Eh, oui, dis-je.
— Y a qu’à voir Heath, poursuivit-elle. Il a suffi que je me fasse griller deux fois pour qu’il me retire l’affaire ! Il n’est plus question des exclusivités que je lui ai ramenées !
— Vous avez votre signature à la une !
— Ma signature ! (Blanche semblait exaspérée.) Mais, bon sang, qu’est-ce que c’est qu’une signature dans un canard ? Je sue, je peine, je triche, je mens, je vole, je fais des bassesses et pour quoi. Pour avoir mon nom au bas d’un papier. C’est vache pour une fille, ce boulot-là.
— Allons, allons, dis-je. (Je m’approchai de la table, où se trouvait la bouteille.) Vous n’allez pas remettre ça ! J’ai l’impression que nous jouons un film intitulé : Servitude et Grandeur des journalistes, ou quelque chose comme ça. Vous voulez peut-être me faire dire que vous n’êtes pas une femme, mais un reporter. C’est la réplique classique du chef d’information inflexible, dans la grande scène du Trois.
— Vous avez sans doute raison, Eddie. Je ne représente rien de plus qu’un titre huit col’ et une signature. Mais je suis femme après tout ! J’ai des exigences de femme. Et qu’est-ce qu’on me donne ? Un « noir au blanc » !
Je la regardai. Un de ses pieds s’était pris dans sa jupe et j’apercevais une bande de peau au-dessus de son bas transparent.
Je songeai que Blanche était bien autre chose qu’un titre huit col’… Mais je me dis : « Bas les pattes ».
Elle recommençait à pleurer.
— Vous feriez mieux d’aller vous coucher et de dormir, Blanche. Il n’y a rien de tel quand on a l’alcool triste ! lui dis-je.
— Il n’est pas question d’alcool, protesta-t-elle. Pas du tout ! Je pleure parce que je me sens seule. Et vous êtes là à me regarder comme un abruti, sans rien faire.
— C’est vrai, dis-je. Encore un verre ?
Elle vida le verre et s’adossa dans son fauteuil. Elle commençait à être gaz. Je mis en marche la radio, près de la fenêtre. J’étais passablement parti, moi aussi. Le poste déversait de la musique de Guy Lombardo.
— Si on dansait ? dit Blanche.
Elle se leva en titubant légèrement, puis reprit son équilibre.
Nous dansâmes tout autour du petit salon. Blanche paraissait de plus en plus noire et elle se mit à danser avec un peu trop d’abandon. Je m’arrêtai et revins à la bouteille.
Elle s’approcha de moi par-derrière, pendant que je remplissais mon verre et m’entoura de ses bras.
— Qu’est-ce qu’il y a, Eddie ? demanda-t-elle dans un murmure. Je ne vous plais pas ?
— Oh ! si. Mais, pour le moment, vous êtes saoule, mon petit. On en reparlera demain soir.
Je vidai mon verre et allai prendre mon chapeau et mon pardessus sur le divan. Elle s’interposa :
— Ne partez pas maintenant ! Ne partez pas maintenant, Eddie. Je me sens si seule, je suis noire et j’ai peur d’être seule. Restez avec moi, Eddie.
Je me penchai vers elle et l’embrassai. C’était bon, ça ne ressemblait pas aux baisers que j’avais reçus jusqu’alors. Je l’attirai contre moi, mais la lâchai aussitôt. C’était une brave môme et elle était saoule. S’il se passait quelque chose, elle aurait des regrets le lendemain matin… Je me dégageai brusquement.
— Allez dormir, mon petit. Demain, il n’y paraîtra plus.
— Eddie, écoutez… N’ayez pas peur. Ça n’a pas d’importance. Je ne suis pas… je veux dire… embrassez-moi, Eddie !
La pièce commençait à tourner. Je l’embrassai encore et ses lèvres s’ouvrirent sous les miennes. Je la repoussai et ramassai mes affaires. Je savais qu’elle mentait. Je savais que j’aurais été le premier…
Elle se mit à pleurer quand j’ouvris la porte et elle pleurait encore pendant que je traversais le vestibule.
Je m’arrêtai chez Lou et vidai quatre ou cinq verres, en faisant machinalement sauter une pièce de monnaie. Je n’étais pas dans mon assiette.
Al m’éveilla vers six heures le lendemain matin. Heath était au téléphone.
— Vous avez quitté Blanche à quelle heure ? me demanda-t-il.
Je répondis :
— Vers dix heures.
— On l’a trouvée, il y a une heure, dans la cour sur laquelle donne sa fenêtre, dit-il. Elle a été transportée à l’hôpital de l’Union Memorial.
J’avalai deux verres d’alcool bien tassés et me rendis à l’hôpital.
La réceptionniste m’annonça que Blanche était morte depuis une demi-heure.
Je retournai au journal et m’enfermai dans la chambre noire. Je bus encore un coup, éteignis les lampes et me mis à réfléchir… J’essayais de comprendre, mais ça me dépassait. Heath arriva à son tour et me trouva dans le noir.
— Elle était saoule quand je l’ai quittée, lui dis-je. Elle a dû se pencher à la fenêtre et perdre l’équilibre.
— Oui, ça doit être ça, dit Heath.
— Elle avait l’air en forme quand je l’ai quittée, dis-je encore. Elle rigolait, elle chantait.
Heath me tendit une enveloppe. Je lus : Pour Eddie. L’écriture était ronde, enfantine.
Heath avait les yeux fixés sur moi.
— Elle était saoule et elle a perdu l’équilibre, dis-je.
— Oui, sûrement, dit Heath, en me regardant déchirer l’enveloppe et la lettre qui était à l’intérieur.
— Si on buvait un coup ? dis-je alors.
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