Flash !
Chapitre II
Je perdis complètement les pédales après la mort de Blanche. J’étais saoul du matin au soir, pas assez pour que ça gêne mon travail, mais suffisamment pour oublier les sanglots que j’avais entendus en traversant le vestibule.
Un truc pareil, ça vous travaille. Je commençais à m’imaginer que j’avais été amoureux de Blanche Edwards et qu’un jour ou l’autre, on se serait mariés.
A la rédaction, les mecs me faisaient la gueule. Ils semblaient persuadés que j’avais flanqué Blanche par la fenêtre. Ils savaient qu’elle m’avait laissé un mot et ils en devinaient le contenu. Moi, je ne savais pas ce qu’elle m’avait écrit, et je ne tenais pas à le savoir.
Un jour, un zigoto du nom de Black, préfecturier de son état, me demanda de but en blanc ce qu’il y avait dans la lettre et je lui rétorquai tout simplement : « Ce salaud de Black ferait bien de s’occuper de ses oignons. » Cette réponse eut le don de le mettre en colère ; il me traita de poivrot et je lui balançai mon poing dans la figure. Heath finit par s’émouvoir. Il déclara que les incidents de ce genre mettaient la perturbation dans la rédaction et qu’à la prochaine algarade, le responsable serait flanqué à la porte. Là-dessus, on me laissa tranquille.
Au bout d’un certain temps, je repris du poil de la bête. Le journal avait organisé le concours de « la personnalité la plus attachante » avec, à la clé, un voyage à Hollywood pour la gagnante. Les lecteurs désireux de voter devaient remplir un formulaire découpé dans le journal et ça forçait la vente. Toujours est-il que pendant toute la durée du concours, on ne manqua pas de filles, au service-photo.
Elles s’amenaient dans mon bureau et je les passais en revue. Je repérais celles qui semblaient devoir se laisser faire et je leur plaçais mon baratin, comme quoi je les pistonnerais et le toutime. Pour mettre les chances de mon côté, je leur demandais de poser à poil et j’en profitais pour les peloter, histoire de les aider à prendre la pose. On buvait un coup ou deux et, en général, je finissais par les culbuter.
Et puis, j’en eus tellement marre que je me contentai de prendre mes clichés en vitesse et d’envoyer promener les bonnes femmes.
Un jour, sur la demande de Jimmy, je me rendis dans une petite rue du quartier est. Je devais photographier une gamine de quatorze ans qui avait envie d’aller à Hollywood aux frais de la princesse.
Je la trouvai avec sa mère, une grosse dondon aux cheveux d’étoupe. La gosse était mignonne, malgré les boucles qui lui tombaient jusqu’aux épaules. Mais j’étais sceptique, quant à son âge.
La vieille sortit une bouteille de vin infect et j’en pris un verre en installant mon trépied. La fille avait des seins de femme faite et portait un chandail en tricot pour les mettre en valeur. Elle avait tout pour réussir à Hollywood.
Je fis quelques portraits en buste de la môme et la mère m’offrit un autre verre de vin. Je lui dis que le vin m’était interdit par la Faculté.
— Vous aimez mieux la gnôle, peut-être ? demanda-t-elle.
Je répondis qu’un petit verre n’avait jamais fait de mal à personne. Elle tira alors une bouteille. C’était du vrai pousse-au-crime, mais j’en vidai deux verres. La mère en but un, mais la fille n’y toucha pas.
— Vous voulez qu’Agnès, elle mette son costume de danse ? proposa la vieille.
Je dis :
— D’accord, qu’elle s’habille, je ferai un portrait en pied.
La fille et la mère allèrent s’enfermer dans la chambre contiguë. Il y eut beaucoup de chuchotements et bientôt la vieille réapparut.
— Faut que j’aille faire une course, déclara-t-elle. J’en ai pour une demi-heure. Servez-vous à boire, vous gênez pas !
Elle laissa la porte de la chambre entrebâillée, et en partant, me lança un regard qui ne me plut guère. Mon appareil était au point. J’attendais que la fille se décide à sortir. Je bus un coup, regardai les tableaux sur les murs et jetai un coup d’œil par la fenêtre.
De la chambre, la fille appela :
— Venez voir.
J’entrai. La gosse était étendue sur le lit. Elle portait une petite culotte de soie vert pâle et c’était tout. Elle avait l’air effrayé, mais s’efforçait de sourire. Son souffle était rapide, son visage rouge et elle me parut drôlement jolie.
— Par exemple ! fis-je.
Elle me tendit la main et fit effort pour sourire quand même. Je retournai dans le salon et me versai une rasade. Pour tout dire, j’étais bien embarrassé.
La fille se leva et s’arrêta sur le seuil de la chambre. Elle semblait plus craintive que jamais, et au moins aussi désemparée que moi.
— Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? demandai-je.
Les boucles brunes sur ses épaules étaient jolies comme tout. Elle avait le ventre plat et les hanches étroites. Mais plus haut, je découvrais des rondeurs de femme faite. Je ne pouvais pas rester là à la regarder. Je m’approchai et posai mes mains sur ses hanches. C’était doux comme de la soie. Je la caressai. C’était bon.
Elle avait toujours ce petit sourire bizarre. Mais, se haussant sur la pointe des pieds, elle m’embrassa et me fit franchement du gringue.
— Vous voulez pas qu’on rigole un peu ? demanda-t-elle. Et pour ce concours, vous serez gentil avec moi, dites ?
Je lui dis : oui, bien sûr, et l’entraînai vers le lit. Elle n’était pas plutôt assise sur le bord du pieu qu’elle se mit à chialer. Ça me fit l’effet d’une douche froide. J’avais cru qu’elle était excitée, mais elle avait simplement les foies.
Je ramassai sa robe sur une chaise et la lui lançai.
— Habille-toi, mon petit, je t’attends à côté, dis-je.
J’étais furieux. Je ne comprenais pas la signification de ce micmac, mais je flairais du louche.
Elle me rejoignit au bout d’un moment. Son visage était encore rouge et elle n’osait pas me regarder.
— Ecoute, mon petit, lui dis-je. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? A quoi ça rime, la comédie de tout à l’heure ?
Elle pleura encore un peu, mais je finis par lui arracher la vérité. Apparemment, sa vieille salope de mère, qui voulait à tout prix monter à Hollywood, avait dit à la gosse de me faire le grand jeu pendant son absence.
— C’est la première fois ? demandai-je à la petite.
— Ç’aurait été la première, oui, répondit-elle.
Je la crus.
Je ne pouvais pas expliquer à la fille ce que je pensais de sa mère. Je lui dis d’enfiler son costume de danse, histoire de faire un cliché ou deux.
Pendant qu’elle s’habillait, je terminai la bouteille et quand elle sortit, je me mis sérieusement au boulot. L’éclairage n’était pas bien fameux, mais je réussis à faire quelques clichés au poil. Je n’attendis pas le retour de la vieille. Le travail terminé, je donnai à Agnès une petite tape sur le derrière et je mis les bouts.
J’étais assez copain avec Crowe, le chef de la publicité et je discutai le coup avec lui en rentrant au journal. Il se fit tirer l’oreille, mais comme je lui avais rendu pas mal de services dans le temps, il finit par accepter. A nous deux, nous nous débrouillâmes pour mettre cette môme de quatorze ans en tête de liste, avec une avance de près de cinq mille voix et elle gagna le voyage à Hollywood.
Il me fallut prendre des tas de photos d’elle avec tous les cadeaux que lui avaient offerts les grands magasins et j’eus plus d’une occasion de sortir avec elle, avant son départ. Elle était assez mignonne, mais pour les photos posées, elle avait tout du mannequin en bois. Sa viocque dut toujours croire que c’était sa machination à la gomme qui lui avait valu ce voyage à Hollywood.
Agnès partit donc pour la côte ouest ; et m’écrivit plusieurs fois. Au cours du voyage, elle devait rencontrer deux ou trois stars de deuxième ordre et faire un essai pour l’écran. Je pense que la mère a poussé sa fille dans les bras du premier margoulin qui s’est fait passer pour un metteur en scène.
Au fond, j’aurais dû profiter de l’occasion, la première fois, malgré toutes les larmes de la terre. Avec une mère comme la sienne, ce ne pouvait être que partie remise.
C’est curieux, mais la seule aventure du même genre que j’aie connue de toute ma carrière, m’arriva un an plus tard.
Je m’appuyais, pour la rubrique des mondanités, des portraits de filles de famille qui faisaient leurs débuts, cette année-là.
Je détestais ce genre de boulot. Il fallait que j’aille photographier à domicile. Et les filles prenaient de grands airs, me faisaient attendre une heure, posaient comme bon leur semblait et s’impatientaient si je mettais trop de temps pour la mise au point. Moi, je ne suis pas poli de nature et je me retenais pour ne pas les envoyer se faire voir.
La Presse, évidemment, n’était pas encore lancée à Baltimore, ni adoptée par la haute société. Ces mêmes filles qui se seraient fait couper une main pour paraître dans la Planète, semblaient me consentir une grande faveur en se tortillant devant moi pendant quelques minutes et en me faisant gâcher des plaques à force de gigoter.
Un jour que j’étais encore de corvée, j’essayai de me défausser sur mon brillant assistant, l’ex-grouillot, mais ça ne marcha pas. Il réussissait certaines photos, mais les portraits d’art n’étaient pas de sa compétence et Jimmy ne voulut rien savoir quand je lui demandai d’envoyer le gosse à ma place. La rédactrice de la Chronique mondaine râlait toujours parce qu’elle manquait de photos pour sa rubrique. Je dus donc m’exécuter.
La grande maison de type colonial se dressait sur une colline. C’est la fille elle-même qui m’ouvrit la porte, elle était sensationnelle. C’était une grande blonde, et je lui trouvai un faux air d’Elaine. Je faillis éclater de rire en pensant à la tête qu’elle ferait si je lui confiais qu’elle me rappelait une putain dont j’avais jadis été le mac.
Elle était quand même assez chouette, cette fille. Je n’avais pas plutôt enlevé mon chapeau qu’elle avait déjà préparé un plein shaker de cocktails. C’était un jeudi après-midi et elle crut bon de me signaler que les domestiques avaient congé.
— Me voilà complètement à votre merci, ajouta-t-elle.
« Si tu disais vrai, ma gosse, je serais le dernier à m’en plaindre ! » pensai-je, mais je ne dis rien. Je dépliai mon trépied et tirai les stores pour éviter le contre-jour. Elle fit une plaisanterie à ce sujet et je ris poliment.
Je ne pigeais pas ce qui se passait dans la tête de cette souris, mais les gens de la haute sont pour moi un problème et je préférais la boucler.
Je pris deux ou trois clichés assez satisfaisants et nous fîmes honneur à deux ou trois cocktails. Ça se buvait comme du petit lait, mais ensuite, ça chauffait dur. Après le troisième ou quatrième verre, les façons de la fille se relâchèrent quelque peu. Elle se penchait un peu trop, s’asseyait n’importe comment. La robe de soirée qu’elle devait mettre pour son premier bal était fortement décolletée. Ça me troublait quand elle se penchait inconsidérément. Le shaker une fois vidé, elle sortit une bouteille de merveilleux whisky en déclarant que ça ne valait pas le coup de perdre son temps à préparer de nouveaux cocktails. Le fait est qu’elle n’avait pas peur de boire. Elle m’interrogea sur le métier de journaliste et je lui racontai des histoires. Alors elle me sortit le baratin habituel comme quoi elle avait envie de gratter dans un canard.
Je commençais à me dire que la gosse avait une idée de derrière la tête, et une idée drôlement ancrée, mais je n’osais pas lui faire des avances. Je savais qu’en cas d’erreur, je me ferais sonner les cloches au journal.
Elle finit par s’asseoir près de moi, sur le divan.
— Vous en avez de jolis cheveux, me dit-elle.
Elle me caressa la tête… « Tiens, tiens ! » pensai-je.
Puis elle se pencha vers moi et m’embrassa. C’était quelque chose, vous pouvez me croire. Je me demandais toujours où elle voulait en venir. Cette fois, il ne s’agissait pas de gagner un concours. J’avais toujours peur de tomber dans un quelconque panneau et restais peinard.
Elle se leva. Elle avait l’air déçu. Je ne savais que lui dire. Elle traversa la pièce, alluma une cigarette et se mit à fumer avec nervosité. Le moment était venu de lui tirer ma révérence.
J’étais sur le point de franchir le seuil, lorsqu’elle éclata de rire et dit :
— Bonsoir, saint Jean-Baptiste !
Je me retournai et revins vers elle.
— Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans, saint Jean-Baptiste ? demandai-je.
Elle me sourit et se pencha vers moi, complètement livrée. Je ne savais toujours pas quelle mouche la piquait, mais je la pris dans mes bras et l’attirai sur le divan.
Elle fermait les yeux et sa langue passait un peu entre ses dents, comme chez un chat.
C’était pas mal. Pas mal du tout.
Une fois rentré au journal, j’en étais encore comme deux ronds de flan. C’était la fille d’un des types les plus rupins de Baltimore et elle faisait du rentre-dedans à un photographe de presse qui ne représentait même pas un journal influent de la ville. Ce devait être ces cocktails…
Je faisais des clichés, à l’entrée du Lyric, où devait avoir lieu le bal des Débutantes, lorsqu’elle arriva dans une bagnole immense en compagnie d’un mec en haut de forme. Je pris un cliché et, tandis que je demandais ses noms, prénoms et qualité au type qui l’accompagnait, elle me regardait droit dans les yeux.
Elle me regardait droit dans les yeux, et même au delà de mes yeux, sans broncher d’un poil. Peut-être avais-je rêvé, après tout… Mais cette langue qui passait légèrement entre les dents, est-ce que ça pouvait être un rêve ?
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