Histoire de la République de Gênes
Cette suspension ne pouvait finir qu’en trouvant…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Cette suspension ne pouvait finir qu’en trouvant les moyens de remplir de nouveau le vide du trésor. Le désordre et la dilapidation attachés à un mouvement insurrectionnel, les habitudes qui en restent, la difficulté de ramener le peuple sous le joug des impôts dont il s’est affranchi, le surcroît de dépense et la consommation prodigieuse que fait un peuple armé en masse comparé à l’entretien d’une armée régulière, toutes ces causes ne permettaient pas même la tentative de réparer le mal. Tant que la guerre dura, depuis l’expulsion des Allemands à la fin de 1746, jusqu’à la paix d’octobre 1748, on épuisa toutes les ressources qui pouvaient rester encore. On essaya plusieurs tempéraments en 1749: mais ce ne fut qu’en 1750 qu’on fut en état de procéder à une liquidation générale par laquelle on consolida les billets suspendus et les autres dettes arriérées. On se soumit à des contributions que le retour de la prospérité commerciale commençait à permettre de s’imposer10. Elles assurèrent le revenu de cette dette consolidée, et, par une opération bien faite, juste pour chaque créancier, ni trop retardée, ni trop précipitée; la circulation fut rétablie et le lustre rendu à cette banque dépositaire de tant de fortunes11.
Ce retour de la prospérité commerciale, ce prompt réveil de la sécurité des capitalistes, furent les bienfaits de la paix qui, en occupant lucrativement tous les bras et toutes les pensées, dissipèrent les restes de l’agitation et mirent fin aux récriminations malveillantes en bien moins de temps qu’on n’osait l’espérer. Richelieu, qui partait de Gênes immédiatement après la paix faite, écrivait au roi et aux ministres ses appréhensions. Il voyait un peuple armé, une bourgeoisie mécontente, et il signalait des têtes chaudes. Suivant lui, à Gênes, personne encore ne gouvernait tout à fait; et l’opposition de la noblesse et du peuple aurait produit une turbulente anarchie sans la sorte d’autorité que les circonstances avaient donnée au roi. Aussi il prévoyait qu’à la retraite des troupes françaises qui allaient le suivre, il éclaterait non une conspiration, mais une révolte. Sa prédiction fut heureusement démentie, et il y aurait injustice à ne pas reconnaître, en un tel dénoûment, une grande preuve d’habileté dans les chefs de la république reprenant doucement les rênes et remettant le char dans la bonne voie. Tant de fois nous l’avons vu maladroit! On avait dit12 de ce gouvernement qu’il était grand dans les petites choses et petit dans les grandes. Certes cette difficile restauration était une grande affaire; de petits moyens peuvent y avoir été employés; mais le succès fut complet, et certainement il était digne d’estime13.
(1755-1763) L’alliance des cours de Versailles et de Vienne qui se contracta bientôt après conserva la paix de l’Italie. Elle affermit et contint dans leurs limites les puissances de cette heureuse contrée. La guerre, qui éclata quelques années après entre l’Angleterre et la France, ne causa aux Génois que quelques inquiétudes passagères. C’était au fort de leur querelle avec les Corses, et les escadres anglaises pouvaient donner la main à ceux-ci. L’ambition toujours éveillée du roi de Sardaigne pouvait se prévaloir à leur préjudice de la protection de la cour de Londres. Ils avaient donc à coeur de ne rien faire qui les fît tomber dans la disgrâce de cette cour. L’Angleterre, qu’ils avaient vivement sollicitée, leur fit dire qu’on ne ferait rien contre eux s’ils restaient exactement et sincèrement neutres; mais qu’on se tiendrait offensé des moindres signes de leur défiance ou de leur mauvaise foi.
Cependant les craintes de se voir compromis, d’être envahis pendant la guerre ou sacrifiés à la paix, recommençaient chaque jour. «Les gouvernements faibles sont toujours soupçonneux, écrivait-on de Versailles; on ne peut les guérir de la peur; et après tout, ce n’est pas à nous de tranquilliser les Génois.» Enfin la paix se fit (1763), et une nouvelle garantie de leurs possessions y fut explicitement comprise.
Il faut ici rapporter un fait assez significatif pour montrer quel déchet l’esprit public avait souffert parmi les membres mêmes du gouvernement.
Les préparatifs de défense, ajoutés aux frais de la guerre de Corse, nécessitaient des sacrifices. On avait décrété une contribution extraordinaire. Chacun devait s’imposer à proportion de sa fortune, mais nul ne pouvait être taxé d’autorité à plus de mille livres. On devait compter sur le patriotisme des riches pour ne pas s’en tenir à la taxe obligatoire. Le doge Augustin Lomellini14, excellent citoyen, crut devoir donner un généreux exemple (1762); il souscrivit pour soixante mille livres, mais nul ne l’imita, plusieurs le blâmèrent avec aigreur; quand il sortit de charge, peu de mois après, le nouveau doge qui le remplaça prétendit avoir été injustement surchargé par les répartiteurs, réclama la réduction de sa taxe (1763), et l’obtint pour compléter le scandale.
Quand on recourait aux contributions extraordinaires, ou qu’on augmentait les impôts, on essayait d’étendre ces charges hors de Gênes, et de les faire partager aux autres villes de l’État. On rencontrait habituellement de la résistance. Final, se souvenant de sa qualité féodale, recourait au conseil aulique pour y plaider contre la république (1754). Cet exemple fut suivi avec acharnement par la petite ville de Saint-Rème. Elle avait eu autrefois pour seigneur l’évêque de Gênes, et elle prétendait que c’était sous la suzeraineté impériale.
L’empereur accueillit avec empressement cette soumission à sa couronne, cette attaque contre la souveraineté génoise. On croira aisément que la paix d’Aix-la-Chapelle n’avait pas suffi pour rétablir Gênes dans les bonnes grâces de Marie-Thérèse et de l’empereur François. Le conseil aulique instrumenta à Vienne. On fit plus; on prétendit que les habitants de quelques petits fiefs tenus par la république avaient été maltraités par ses officiers, et l’empereur délégua un haut commissaire pour aller constater ces offenses. Or, ce commissaire, le croirait-on? fut Botta Adorno, ce général oppresseur que le peuple génois avait mis en fuite. La république indignée protesta qu’elle ne le reconnaîtrait point. L’affaire s’envenimait: il paraissait des injonctions, des proclamations judiciaires et martiales au sujet de cette mission et du procès de Saint-Rème. La protection de la France intervint. Les procédures s’arrêtèrent et parurent oubliées. Mais douze ans après (1766), la cour de Vienne se réveilla. Une sentence fut prononcée en faveur des habitants de Saint-Rème. Il ne fallait plus qu’un pas pour que Gênes même et tout son État fussent déclarés sujets à la juridiction féodale de l’empereur. Mais on coupa court à ces iniques vexations. Le duc de Choiseul écrivit à Vienne «que les extrémités auxquelles les Génois étaient exposés ne permettaient plus au roi de persévérer dans la résolution qu’il avait prise de n’employer en leur faveur que des sollicitations et de bons offices. Leur inutilité le forçait à recourir à des moyens plus efficaces pour remplir ses obligations. Son intention était que la cour de Vienne en fût prévenue.» Le roi déclarait donc qu’il exécuterait pleinement la garantie donnée à la république pour toutes ses possessions; et qu’en outre, il requerrait pour y concourir toutes les puissances contractantes du traité d’Aix-la-Chapelle, et spécialement S. M. l’impératrice-reine.
La déclaration eut son effet, et l’on ne parla plus de cette affaire.
La république, en même temps, en avait une autre avec le pape Rezzonico (Clément XIII). Par une sorte de concordat tacite, mais bien ancien, le pape pourvoyait aux évêchés génois en prenant un sujet à son choix sur une liste que lui présentait le sénat. Tout à coup, il plut au saint-père de nommer à l’évêché de Vintimille un abbé de Franchi, chanoine de Gênes, sans attendre de présentation. Le sénat tint la nomination comme non avenue et envoya sa liste de candidats. En même temps, pour empêcher l’élu d’aller prendre possession du siège, on le logea chez le doge comme autrefois le père Granelli; mais de Franchi mourut dans la demeure qu’on lui avait donnée. Le pape se montra violemment offensé, et l’archevêché de Gênes étant devenu vacant, il nomma promptement un Lercari15, sans admettre aucune proposition du gouvernement. Cette fois on n’osa pas à Gênes renouveler la querelle, le choix convenant d’ailleurs. Il y eut alors une sorte de transaction (1767). Le pape conserva le droit de nommer, la république se réserva de n’admettre les évêques ainsi promus à prendre possession de leur dignité qu’après que le petit conseil en aurait donné son agrément.
(1769) Peu après, Gênes demandait encore les honneurs de la salle royale à Rome, et sollicitait avec instance les cours de Versailles et de Madrid de prêter leur appui à cette prétention. Elles répondaient qu’elles n’avaient déjà que trop d’affaires fâcheuses avec le pape et qu’elles ne sauraient entreprendre celle-ci16.
CHAPITRE IV.
Guerre de Corse.
La ville de Gênes, bombardée au bon plaisir de Louis XIV et soixante ans après abandonnée à la discrétion des soldats de Marie-Thérèse, c’étaient deux incidents nés du choc ou des jalousies des grandes puissances; à cela près, le gouvernement de 1576, de son commencement à sa fin, n’eut, à justement parler, que deux affaires qui lui fussent propres: défendre son existence contre l’ambition du duc de Savoie; maintenir sa domination sur la Corse. J’ai raconté la résistance qu’il opposa à son dangereux voisin; il faut, en remontant en arrière, rassembler ici les détails de sa dernière lutte avec les redoutables insulaires que la république prétendait tenir assujettis. Elle se disait reine de la Corse; la fière et sauvage énergie, les vertus et les vices de tels sujets, ne s’accommodaient point de pareils maîtres. Comme au temps de Vicentelli et de Sampier, il naissait sur ce sol des âmes fortes et des hommes sans frein. Il s’y nourrissait d’implacables ressentiments; les vengeances s’y perpétuaient; des actions violentes s’y répétaient chaque jour. Les Génois y étaient détestés; et eux-mêmes avec leurs prétentions, avec leurs superbes dédains, ne savaient ni ne pouvaient rien faire pour apprivoiser ces populations farouches. Une seule chose avait changé: autrefois les révolutions qui éclataient à Gênes, et qui détournaient l’autorité du soin de contenir les Corses, étaient pour eux autant d’invitations à secouer le joug. Les factieux tour à tour expulsés du gouvernement venaient; porter et demander à la fois de l’appui aux mécontents de l’île. Mais depuis 1576 ces occasions de soulèvement manquaient, sous un gouvernement régulier et consistant quoique faible.
Depuis que les entreprises de Sampier avaient échoué contre lui, il opprimait avec méthode, incapable, au reste, par ses préjugés autant que par sa politique, d’ouvrir aucune voie de civilisation à un peuple inculte, qu’il croyait avoir le droit de mépriser et de tenir abaissé.
Les familles génoises elles-mêmes, qui d’âge en âge s’étaient établies dans l’île, étaient regardées dans Gênes comme des branches inférieures dans leur propre parenté, et comme déchues d’un degré dans la considération publique. Des évêques étrangers à l’île étaient donnés aux diocèses; et ce n’était pas en leurs mains que se trouvait placée l’influence sur ce peuple très-dévot au milieu de ses vices et de ses violences; elle était réservée aux pauvres prêtres du pays qui faisaient cause commune avec leurs ouailles dont ils partageaient les passions et les moeurs. A la suite des magistrats temporaires envoyés par la république, débarquaient de nombreux suppôts: ils s’emparaient de toutes les fonctions honorifiques ou lucratives; la voix publique était toujours prête à les accuser de rapacité et de concussion. Dans cette disposition des esprits, il n’était aucun impôt qui pût se lever sans soulever des résistances désordonnées. Sur tant de griefs les représentations étaient mal reçues: les recours à Gênes, le plus souvent, valaient au moins la prison à ceux qui s’exposaient à les porter au sénat. Enfin le gouvernement croyait avoir à se montrer inflexible dans ses exigences; ses répressions étaient cruelles; et soit dans l’île, soit dans la tour de Gênes, on jugeait dans l’ombre, on condamnait suivant l’effrayante formule des inquisiteurs d’État, ex informata conscientia.
Cependant la douceur ou la sévérité, l’habileté ou la maladresse des gouverneurs, donnèrent tour à tour du relâche ou de l’élan aux dispositions hostiles des insulaires. Vers 1728, des querelles insignifiantes sur la légalité d’une taxe légère qui se payait sans difficulté depuis quinze ans, s’envenimèrent tout à coup; ce fut l’étincelle qui alluma un incendie. Les magistrats génois furent tantôt faibles dans leurs concessions, tantôt malheureux dans leurs mesures répressives. On s’insurgea, et les Corses ne manquèrent pas de chefs audacieux, dont plusieurs s’étaient formés au métier des armes chez les puissances du continent. Le mouvement fut général: des diètes s’assemblèrent; elles consultèrent les théologiens de l’île, qui décidèrent que la guerre était légitime et juste.
On assure qu’alors les Corses offrirent la souveraineté de leur île au pape: le saint-père ne leur proposa que son inutile médiation. Pour eux, ils déclarèrent qu’ils ne se livreraient plus au pouvoir absolu de leurs oppresseurs; qu’ils ne traiteraient avec les Génois que sous l’expresse garantie de l’empereur, de la France, ou de l’Espagne. La France avait manifesté de l’intérêt pour leurs souffrances: l’Espagne passait pour avoir favorisé secrètement l’insurrection: à Gênes on se méfia de ces deux puissances et l’on se contenta de demander à la première si elle verrait sans jalousie l’intervention de la cour de Vienne, la garantie dont celle-ci se chargerait pour l’exécution de l’accord qui serait conclu sous son arbitrage, et d’abord le passage en Corse de quelques troupes impériales pour appuyer la médiation. La cour de Versailles, sans témoigner ni opposition ni approbation, répondit simplement qu’elle était loin de favoriser une révolte: mais elle fit savoir officieusement le jugement qu’elle portait d’un pareil secours. Elle prédisait que les Génois l’achèteraient chèrement, et qu’ils allaient rendre la cour impériale seule arbitre dans leurs affaires en Corse. Les Génois ne tinrent nul compte de cet avis. L’empereur fournit (1731) d’abord trois mille cinq cents hommes qui débarquèrent dans l’île; elle devint le théâtre d’une guerre sanglante sans être décisive (1732). Cependant le prince de Wirtemberg détermina enfin les Corses à se soumettre à ce que l’empereur réglerait entre eux et la république. Pour préliminaire, quatre chefs de l’insurrection se rendirent au prince, qui les remit aux mains des Génois sous certaines garanties convenues. Ils furent d’abord renfermés dans la tour de Gênes, traités cependant avec de grands égards.
Puis ils eurent pour prison la citadelle de Savone; et là, enfin, ils servirent à leurs compatriotes de plénipotentiaires pour adhérer à la pacification. Elle eut lieu sous la forme d’un règlement émané du gouvernement de Gênes avec l’intervention et la garantie de l’empereur.
Mais cette garantie ne paraissait accordée qu’au profit des Génois pour obliger les Corses à l’obéissance. La plupart des conditions favorables à ceux-ci formaient des articles séparés, tenus secrets; et la stipulation de la garantie impériale s’y trouvait omise; on ne craignit pas de dire que cette omission avait été achetée à Vienne à prix d’argent.
L’expédition allemande fut en tout préjudiciable à ceux qui l’avaient sollicitée. Tant qu’elle dura, la présence de tels auxiliaires enleva toute réputation aux forces génoises, et toute autorité aux magistrats.
La Corse ne reconnaissait plus ceux-ci, et personne ne recourait à eux.
Les généraux allemands faisaient sans les consulter des armistices auxquels la république était obligée de se conformer. Elle payait au complet la solde des troupes dont plus d’une fois une partie avait été ramenée sur le continent. Quand, après le règlement publié, Wirtemberg partit et que les soldats sortirent de l’île, l’Autriche demanda quatre cent vingt mille génuines (environ trois millions de francs) pour les frais. Il fallut voter pour les chefs impériaux de larges récompenses: les dépenses patentes n’étaient pas les seules à couvrir; et l’on assurait que sur les fonds expédiés dans l’île, il se trouvait un mécompte de cinq millions de livres resté inexplicable. À plusieurs époques de cette longue querelle, on voit percer le soupçon que parmi les causes qui la rendaient éternelle, se trouvaient certains intérêts privés de gens qui faisaient mieux leurs affaires que celles de la république.
Quoi qu’il en soit, les sacrifices faits pour obtenir l’intervention de l’empereur furent en pure perte (1734). A peine les Allemands repartis, l’île fut de nouveau soulevée. Elle reprit son organisation militaire et politique. La Vierge Marie fut déclarée protectrice souveraine de la Corse, une grande diète nationale confia le gouvernement à trois généraux décorés du titre d’altesse (1735), et assistés d’un conseil d’État. L’un des trois fut Hyacinthe Paoli, nom qui s’est rendu fameux pendant deux générations. Ainsi la nationalité corse se trouva déclarée et constituée.
Ici, je rapporte la première origine du projet de donner la Corse à la France. L’envoyé de cette puissance à Gênes était alors M. de Campredon.
Il avait régulièrement informé la cour des événements de l’île qui transpiraient à Gênes, malgré la défense d’en parler, défense parfois appuyée de la commination des galères. Il avait démontré que la république seule n’aurait jamais la force nécessaire pour soumettre les Corses à l’ancien joug, et pour détruire la redoutable organisation qu’ils s’étaient donnée. Cependant, ajoutait-il, l’empereur pensait à faire tomber la Corse aux mains du roi de Portugal; l’Espagne se vantait qu’aussitôt qu’elle le voudrait elle disposerait de l’île: elle entretenait des intelligences avec Giaffiero, l’un des trois généraux du pays, et le principal ouvrier des troubles précédents. Paoli se glorifiait de l’appui de l’Angleterre: on avait parlé des desseins du roi de Naples, et le roi de Sardaigne était prêt, disait-on, à s’emparer du pays dès que les Génois l’abandonneraient, comme il était devenu’
probable. Quant à Gênes, on y trouvait assez de membres du gouvernement qui avouaient qu’il s’élèverait peu de regrets sincères si la Corse était ôtée à la république par les armes de quelque puissance; qu’à plus forte raison, si quelqu’une d’elles lui en demandait la cession à des conditions avantageuses, le marché pour se défaire d’une possession onéreuse serait promptement accepté. Mais ce marché serait-il indifférent à la France? Pourrait-elle laisser passer à d’autres une station si voisine de ses côtes, de ses arsenaux de Toulon, de son commerce de Marseille, si bien placée sur la Méditerranée pour l’offensive comme pour la défensive? Les Anglais avaient Gibraltar et Mahon; la France pourrait-elle laisser encore occuper la Corse? Pour conclusion Campredon proposait directement d’entamer une négociation avec les Génois, pour obtenir la résignation de leurs droits entre les mains du roi de France, et avec les Corses pour les disposer à être contents de cette cession1.
Le ministre répondit promptement à cette dépêche2. Elle avait été lue et méditée: le roi et le conseil y donnaient une pleine approbation: «Vous êtes l’auteur de l’idée; il faut vous laisser le choix des moyens, le soin de préparer les voies; il suffit de vous dire que nous entrons à tous égards dans l’esprit de votre lettre.»
Flatté de la satisfaction qu’on lui témoignait, Campredon se hâta de prendre les premières mesures. La plus facile fut de faire pressentir l’esprit des insulaires. Il avait pour amis et pour conseils des personnages attachés aux intérêts corses, et peut-être son projet n’était-il qu’une de leurs inspirations. Bientôt il vint de l’île une supplique au roi de France où l’on implorait sa médiation entre les Corses et les Génois. C’était une sorte de préliminaire, mais si peu important qu’il n’était signé que par vingt chefs de canton d’une province seule, et que la date était restée en blanc, afin que ce produit d’une intrigue clandestine ne vît le jour qu’en temps opportun.
On ne négligeait rien pour habituer le public génois à l’idée d’être débarrassé de la Corse. On pensait que si cette ouverture était faite avec l’offre de garantir à la république à perpétuité, Savone, Final et la Spezia, la proposition aurait de grandes chances de succès. L’envoyé crut pourtant s’apercevoir que la vanité nationale y mettrait plus d’obstacles qu’il n’avait pensé d’abord. On se ferait scrupule à Gênes d’abandonner volontairement un royaume, et la misérable et chimérique recherche des honneurs royaux de la cour romaine accroîtrait encore cette répugnance: mais cette île, qu’on craindrait de vendre si elle était perdue par une force majeure, par une invasion, Campredon persistait à croire qu’on n’en serait que médiocrement fâché: des gens graves le lui donnaient à entendre, et, sur cette confiance, il conseillait au roi d’envoyer des troupes dans l’île et de s’en emparer à l’improviste. On se hâta de lui répondre, comme il convenait à la prud’homie du cardinal de Fleury, que jamais on ne se donnerait ce tort envers les Génois et en face de l’Europe. On estimait même, qu’il serait imprudent, quant à présent, de faire au sénat aucune ouverture. On devait se borner à faire reconnaître par les hommes influente que l’île leur était à charge, et qu’il serait plus profitable pour eux d’en traiter avec une puissance en état de la défendre, que de risquer qu’elle fût enlevée par le premier occupant: mais jusqu’à ce que ces réflexions portassent la république à demander à traiter, ou ne lui refuserait pas de se prêter à tout ce qui pourrait ramener les Corses à son obéissance. Néanmoins comme l’envoyé avait averti que si la cession était négociée, il y aurait quelques sacrifices à faire pour se procurer la majorité des suffrages, on l’assurait qu’en ce cas on ne manquerait pas d’accorder tout ce qu’il faudrait.
Ces instructions convenablement dilatoires tendaient à tempérer l’impatience avec laquelle Campredon suivait son idée. Mais tout à coup3
le ministère de Versailles lui enjoint de cesser ses démarches et de laisser tomber l’affaire. On ne lui donnait aucune explication sur ce changement. Mais on venait de signer les préliminaires de la paix avec l’empereur. Le grand-duché de Toscane passait au gendre de Charles VI.
Cet événement amenait pour la France de nouveaux arrangements que l’acquisition de la Corse aurait sans doute contrariés.
Le projet fut abandonné; mais les convictions qui l’avaient fait naître restèrent acquises. Si les ministres de Louis XV, à cette époque, n’estimèrent pas la Corse d’un prix assez haut pour affronter les embarras que son occupation eût pu donner, on fut bien d’accord de ne pas souffrir qu’elle passât dans des mains étrangères.
Une étrange aventure (on ne saurait donner un autre nom à cet incident) vint tout à coup compliquer la situation, et bientôt elle détermina Gênes à demander des secours. On vit débarquer dans l’île un personnage inconnu apportant quelques armes aux insurgés4 et leur promettant d’amples secours qui allaient le suivre. C’était un grand seigneur anglais suivant les uns, un exilé Corse d’origine, suivant les autres. On sut enfin que c’était le baron Théodore de Newhoff, qu’on supposa expédié par une des grandes puissances. Il n’en était rien: cet aventurier, gentilhomme allemand, avait été, autant qu’on a cru savoir, page et puis sous-lieutenant en France, disciple pauvre de l’Ecossais Law, esprit romanesque se mêlant de chimie, suspecté même d’alchimie. Devenu lieutenant-colonel en Espagne, marié à Madrid, il avait abandonné sa femme en traversant la France. Prisonnier pour dettes à Cologne, à Livourne, il s’était réfugié à Tunis, il y avait trouvé des Corses et quelques Toscans; en vivant avec eux il avait conçu le dessein d’aller tenter la fortune en Corse. Sa petite cargaison d’armes lui avait été fournie à Livourne sur le crédit de ses nouveaux amis. Un vaisseau marchand anglais l’avait transporté dans l’île. Il y fut accueilli avec enthousiasme; il répandit tant d’espérance, il fit tant valoir le mystérieux appui des cours étrangères, il seconda si bien la chaleur patriotique des populations, qu’à peine arrivé il fut proclamé roi de Corse. Le nouveau monarque décora tous les chefs de l’insurrection de titres magnifiques. Hyacinthe Paoli fut nommé premier ministre.
Une guerre de manifestes s’éleva d’abord. Le sénat de Gênes mit à prix la tête de Théodore; celui-ci se répandit en menaces. Dans l’île il agit avec assez de vigueur pour réduire bientôt les Génois à quelques villes du littoral et à leurs étroites banlieues. Mais, pour aller les y chercher, on avait besoin des renforts promis, et ils n’arrivaient pas. A peine couronné, le roi voulait partir pour aller au-devant d’eux. Mais, se défiant de lui les premiers, les soldats qu’il avait rassemblés craignirent d’être abandonnés sans que leur solde fût assurée. Bientôt après, plusieurs des chefs même mirent en doute la véracité des promesses et le caractère de leur prince. Quelques-uns rompirent ouvertement avec lui et se soulevèrent contre son autorité. Il les réprima; mais, enfin, on lui déclara que si les secours annoncés ne paraissaient pas dans le mois, on répudierait toute confiance en lui. Ce temps écoulé, il convoqua une diète dans laquelle il fit de nouveaux efforts pour rétablir son crédit et pour obtenir la faculté de sortir de son royaume, afin d’aller chercher les défenseurs dont il s’était assuré. Cette liberté lui fut donnée, les chefs qui se défiaient le plus de lui ou qui lui enviaient le pouvoir, estimant qu’il n’y avait rien de mieux à faire que de le laisser aller. La république génoise ayant demandé au grand-duc de Toscane de le faire arrêter au passage, celui-ci répondit que c’était faire trop d’honneur à un pauvre roi détrôné.
Pendant ce temps on délibérait à Gênes. On sentait la nécessité d’avoir des auxiliaires à opposer aux insurgés, et l’on ne voyait que la France à qui l’on pût en demander. Mais remettre les places qu’on tenait en Corse entre les mains des soldats français, c’était ce qu’un parti nombreux ne voulait pas souffrir. Les assemblées du petit conseil se multipliaient, et nulle proposition n’y réunissait le nombre nécessaire de suffrages.
Dans le sénat plus qu’en Corse, disait-on, était la guerre. Enfin on imagina d’offrir aux révoltés un pardon général même pour les chefs, et une exemption d’impôts pendant douze ans.
Paoli et Giaffiero avaient été nommés par Théodore régents du royaume en son absence, et ils avaient eu grand soin de faire confirmer leurs pouvoirs dans une assemblée populaire. Ils firent délibérer la diète sur la question de savoir si l’on entendrait les propositions que la république ‘pourrait faire. Il ne manquait pas de voix pour s’y refuser: d’autres trouvaient bon qu’en faisant ses conditions on accoutumât les Génois à traiter avec eux de peuple à peuple. L’assemblée prit alors une délibération solennelle, qui fut souvent rappelée depuis. On déclara qu’en aucun temps la Corse n’entrerait en négociation sans que, pour préalable, les Génois eussent souscrit aux conditions suivantes: amnistie sans aucune exception: les Corses ne pouvaient être traités de rebelles: chacun d’eux aurait droit d’entrer, de résider, de sortir avec liberté illimitée: le port des armes ne pourrait être interdit: les règlements de l’ancien gouverneur Vénéroso seraient renouvelés. (Ce digne magistrat, quand il avait régi la Corse, y avait seul donné des lois équitables; aussi, à son retour à Gênes, avait-il été accablé de dégoûts.) Enfin, venait la clause principale: on ne ferait aucun accord sans qu’une puissance étrangère intervint pour garantir la fidèle exécution des pactes. C’était l’éclatante confirmation des déclarations de 1728.
Gênes, au contraire, exigeait que les Corses s’avouassent rebelles; qu’ils fussent désarmés, et surtout qu’ils ne se permissent plus de réclamer entre des maîtres et des sujets aucune intervention de garants.
L’espérance d’accommodement fut donc perdue.
(1737) Cependant, il arriva en Corse des lettres de Théodore: son retour semblait imminent. Il allait amener de grands secours de vaisseaux, de soldats et d’armes, et il venait soutenu par la faveur des cours les plus influentes de l’Europe. Ses partisans propageaient de telles nouvelles avec la plus éclatante publicité. Ils appelaient le peuple dans les églises et chantaient le Te Deum pour ces annonces comme on l’eût fait pour des victoires. Sur ce bruit les Génois conçurent un surcroît d’alarmes, et, après de longs dissentiments, ils se décidèrent enfin à demander des troupes à la France. Les réserves et les précautions furent multipliées de leur part dans le traité qui eut lieu à Paris. La domination génoise devait être intacte en toute chose. Le pardon et la liberté qu’on obligerait la république à accorder aux Corses ne pourraient paraître qu’en forme d’édits spontanément octroyés par elle: le roi pourrait seulement s’en déclarer garant, car sans cette condition la France refusait de traiter. Gênes crut nécessaire de faire intervenir l’empereur dans cette même garantie, puisqu’il avait été garant du règlement de 1734: mais ce prince, en guerre avec les Turcs, ne fournit que son nom, et trouva bon que Louis XV envoyât ses troupes. Six bataillons furent d’abord expédiés sous les ordres de M. de Boissieux (1738). La république pourvoyait au logement et à la subsistance. Elle s’engageait à payer à la France deux millions de francs pour tous les autres frais. Ces troupes n’étaient pas mises sous les ordres des chefs militaires génois, pas même en contact avec les garnisons de la république. Elles devaient avoir leurs quartiers séparés. Leur commandant devait s’entendre avec le gouverneur ou commissaire du sénat: comme il fallait s’y attendre, ce concert fut mal établi et plus mal entretenu.
La France avait exigé la suspension de toutes les hostilités. Comme elle la garantissait du côté des Génois, elle soumit les Corses à donner du leur des otages qui furent envoyés en Provence. Les chefs y contribuèrent par leur influence. Le général français, tout en défendant la domination génoise contre les insurgés, ne s’abstenait pas de correspondre avec ceux-ci. Il les invitait à la soumission, les assurant que la France ne voulait que leur bien et entendait leur assurer des conditions équitables et libérales. Paoli et Giaffiero, par son canal, écrivaient au cardinal de Fleury. Leurs lettres protestaient de leur obéissance aux volontés du roi de France notre maître, disaient-ils. Le cardinal répondait: «Vous êtes nés sujets de la république; elle est votre maîtresse légitime. Il ne faut pas vous flatter; le roi ne peut avoir d’autres principes: mais il est porté à vous regarder comme ses enfants. La république entrera dans tous les expédients raisonnables pour vous rendre le joug de l’obéissance non-seulement supportable, mais encore doux et léger.» Il demandait que les Corses nommassent des députés, pour négocier à Bastia sous la médiation du général français, Giaffiero répliquait, en promettant que les députés demandés seraient envoyés, mais en soutenant les droits de la nationalité des Corses et de leur indépendance. Le cardinal à son tour n’admettait pas cette réserve, et sa dernière lettre finissait ainsi: «Le roi serait bien fâché de dépouiller la qualité de pacificateur, pour devenir votre ennemi.»
Un règlement, tel quel, fut dressé à la hâte. Il ajoutait quelque chose à celui que Wirtemberg avait inutilement publié sous l’autorité de l’empereur. Il contenait des amnisties, des remises d’impôts arriérés; il était aux gouverneurs le droit de condamner arbitrairement. Il déclarait qu’aucune grâce ne serait accordée aux homicides; car l’impunité des assassins prodiguée, et peut-être vendue, était reprochée amèrement aux fonctionnaires génois, peut-être parce qu’elle contrariait les vengeances de famille. Puis venait la clause du désarmement général. Ce règlement, la république qui le promulguait priait l’empereur et les rois de France et d’Espagne de le garantir. Le roi de France acquiesçait; un terme était assigné aux populations pour déclarer leur soumission et pour livrer leurs armes, et quand le délai serait expiré, le roi entendait tenir les conditions pour acceptées, et les faire immédiatement exécuter. Il était réservé, au reste, d’ajouter à ces conventions toute stipulation nouvelle qui serait demandée et qui serait reconnue utile au bien du pays. Or les réclamations de cette nature ne se firent pas longtemps attendre.
L’assemblée convoquée à Bastia fut loin d’être complète: mais, pour première démarche, elle demanda la reconnaissance d’une organisation de la nation corse qui eût réduit presque à rien les droits de la seigneurie génoise. Les insulaires voulaient surtout avoir auprès de la cour de France des représentants sédentaires, pour y porter leurs plaintes et pour en requérir directement le redressement.
Une partie de l’île se soumit cependant sans réclamation. En certains lieux cet acquiescement fut une feinte et un piège. Les détachements de soldats français appelés pour retirer les armes qui devaient être paisiblement déposées, furent attaqués dans des embuscades. Il y eut du sang répandu: et telle était la disposition des esprits chez ce peuple vindicatif qu’on ne craignait pas d’y appeler cette trahison les Vêpres corses.
L’influence du nom de Théodore encourageait les résistances. L’aventurier avait promis fort au delà de son pouvoir, mais tout n’était pas mensonger dans ses annonces. A son arrivée à Amsterdam, il avait d’abord retrouvé quelques créanciers qui, pour une misérable somme de cinq mille florins, avaient fait détenir le roi des Corses au milieu de ses grands desseins.
Deux amis puissants, qui l’avaient tiré de cet ignoble embarras, avaient prêté une oreille favorable à ses projets: ils l’avaient mis en état de charger un petit vaisseau hollandais pour aller porter secours à ses fidèles sujets. En attendant la saison du départit s’était montré à Paris; mais le lieutenant général de police l’avait promptement congédié.
Enfin il s’embarqua (1737). Le navire arriva dans les eaux de la Corse.
Quelques quantités d’armes et de munitions furent débarquées et distribuées aux habitants du voisinage. Des hommes en petit nombre prirent terre à l’île Rousse; on publia que le roi en personne était à leur tête, mais il ne parut point. On vérifia plus tard5 qu’à l’approche de l’île, la croisière d’une frégate française et la vue d’un nombre de barques génoises armées qui gardaient le littoral lui avaient fait craindre de tomber entre les mains de ses ennemis. Un vaisseau marchand suédois s’était rencontré là par hasard, il était passé sur son bord et avait laissé sa petite troupe débarquer sans lui. Elle fut bientôt dispersée. Un secrétaire dont le roi avait fait un colonel fut pris et mis à mort: mais les armes de la cargaison restèrent entre les mains des insurgés.
Théodore, retourné en Hollande, en repartit l’année suivante (1738).
Cette fois, il conduisit quatre navires, équipés à ce qu’on supposait, par les mêmes amis qui avaient pourvu à l’expédition précédente, et qui s’étaient associées par spéculation à ses folles espérances. La petite escadre, sur le point d’arriver, fut séparée par les vents. Trois navires allèrent à Livourne, où ils furent mis sous séquestre. Théodore, sur le quatrième vaisseau, aborda une plage voisine de Porto-Vecchio. Mais la garnison de cette place accourut Pour s’opposer à l’invasion. Théodore resta sur le vaisseau à l’ancre. Il envoya de là des proclamations et des lettres: il prit soin d’y joindre l’inventaire de toutes les munitions qui composaient ses quatre cargaisons, et qui devaient armer tous ses partisans. Il n’attendait que des otages de Porto-Vecchio pour débarquer dans ce port. Il invitait d’ailleurs tous ses fidèles sujets à venir au-devant de lui. Il fit donner des habits et des fusils à ceux qui se présentèrent, mais il en vînt très-peu. Quant aux régents qu’il avait établis, Paoli, Giaffiero, avant sa venue ils lui avaient écrit qu’il devait se hâter, ne pouvant différer de faire trouver les députés que le général français convoquait en assemblée générale pour délibérer sur un projet de pacification. Or le temps avait passé sans voir paraître personne, et il avait fallu donner cours à la convocation qu’on n’était pas en mesure d’empêcher: maintenant l’expédition venait trop tard. Les deux chefs, sans paraître auprès de Théodore, lui mandaient franchement que s’il n’avait assez de forces pour chasser de l’île les Génois par lui-même et sans l’assistance des Corses maintenant découragés, il ne devait pas se hasarder à venir plus avant. Théodore comprit la portée de cette réponse; il économisa ce qui lui restait d’armes, il cessa d’en distribuer, trop peu assuré qu’elles dussent servir à sa cause. Il se rendit à Naples; il y séjourna quelque temps, en querelle, disait-on, avec le procureur fondé dont ses armateurs l’avaient fait suivre. A cette époque, il fut de nouveau perdu de vue.
La tentative de Théodore n’avait pas moins troublé les Génois qu’occupé les Corses. Dans les conseils de la république les partis en avaient pris une aigreur nouvelle. Ceux qui étaient opposés à la France disaient hautement que le roi s’étant fait entrepreneur à forfait de la soumission des Corses, c’était à lui de tenir son marché. On ne disait pas que la république en payait mal le prix, et exécutait encore plus mal ce qui était à sa charge. En Corse, son commissaire général, jaloux de son autorité, accusant M. de Boissieux de partialité pour les rebelles, contrariait toute mesure. On attendait de France de nouveaux renforts. Un bâtiment qui portait un détachement vint échouer sur le rivage. Les soldats, harassés par la tempête et mal secourus, se virent entourés par les populations accourues en tel nombre que la résistance fut inutile.
Cet échec, tant de déplaisirs dans les rapports avec l’autorité génoise, tant de mécomptes dans les soumissions qu’on avait crues certaines, accablèrent M. de Boissieux; sa santé n’y résista pas, il mourut (1739): les députés qu’on tenait réunis à Bastia pour rassemblée nationale se dispersèrent, et tout resta en confusion plus que jamais.
Paoli et Giaffiero publièrent, en manière de manifeste, une lettre adressée aux otages envoyés à Marseille pour répondre de la suspension des hostilités. Ils leur racontaient par quelle fatalité ces hostilités avaient recommencé. Ils en accusaient les mauvaises intentions et les mauvais procédés des Génois: ils ne parlaient du roi de France qu’avec ménagement. Ils lui avaient rendu compte de ce qui s’était passé, et, jusqu’à ce que sa volonté fût ultérieurement connue, la Corse se croyait en droit d’opposer la force à la force.
Cela n’empêchait pas Hyacinthe Paoli de faire exécuter la soumission solennelle de la province de Balagne, ainsi qu’il en avait contracté l’engagement antérieur. Il prit, il est vrai, un prétexte pour ne pas assister à cette triste cérémonie; et, il faut le dire, pendant qu’elle avait lieu, un de ses intimes confidents, religieux de grande considération, écrivait aux chefs des autres provinces de ne pas se hâter de se soumettre: une amnistie était convenue et ils seraient toujours à temps d’en profiter. La Balagne seule livra ses armes.
M. de Maillebois succéda à M. de Boissieux dans le commandement: il montra dans cette mission difficile, du discernement, de la fermeté avec un esprit conciliant et des vues élevées. Il y obtint, en un mot, tout le succès dont elle était susceptible.
Mari, commissaire général génois, voulut d’abord lui persuader de ne point traiter avec les chefs, gens ambitieux pour leur propre compte, et qui ne représentaient nullement les populations. C’est directement à celles-ci qu’il convenait de recourir en s’adressant à leurs magistrats locaux. Maillebois reconnut promptement que ces magistrats prétendus, placés officiellement à la tête de chaque district par les Génois ou sous leur influence, n’en avaient aucune sur le peuple. Il donna donc accès aux chefs et peu à peu il obtint des soumissions presque unanimes: l’île jouit d’une sorte de tranquillité.
Le général voulait avec impartialité la paix du pays et le bien-être de ses habitants. Mari en usait autrement: ceux qui s’étaient soumis étaient pour lui des rebelles déguisés: il leur interdisait l’entrée des marchés de Bastia; et il usait pour ceux qui s’y présentaient, de vexations intolérables. On jugera des sentiments de Maillebois par ce fragment d’une de ses lettres au commissaire: «Je ne puis m’empêcher de vous demander si vous regardez comme vos peuples ceux que l’armée du roi vous soumet, ou, si vous ne les regardez pas comme tels, si vous voulez les détruire. Si vous les regardez comme des hommes qui sont vos sujets, vous devez leur donner les secours dont ils ont besoin de toute manière pour leur subsistance; et vous devez, en ministre sage, faire l’impossible pour y parvenir. J’ajouterai que si vous voulez les détruire, les armes du roi ne sont pas faites pour cet usage; et assurément je ne ferai pas massacrer de sang-froid ceux qui auront recours à sa protection et à sa garantie, ainsi qu’il m’a chargé de les en assurer.»
Maillebois voulait que la pacification obtenue fût rendue stable et perpétuelle, en obligeant le gouvernement génois à établir dans l’île un régime équitable où la souveraineté fût combinée avec les droits nationaux des Corses, et avec des moyens efficaces et permanents d’exercer la garantie promise par la France. Il avait engagé le commissaire génois à demander des instructions dans ce but; mais, ajoute-t-il, ils ne diront pas tout ce qu’ils veulent, c’est-à-dire l’extermination des chefs et même d’une grande partie de ce peuple redoutable. Il proposait lui-même des plans étendus; et l’occupation de quelques places maritimes lui paraissait due et nécessaire pour la sûreté des forces françaises qu’on laisserait dans l’île.
(1740) Mais la cour se contenta de déclarer au sénat que, la guerre étant finie, le roi se disposait à rappeler ses troupes. La république avait deux motifs de ne pas presser l’évacuation: elle ne se dissimulait pas que l’obéissance des Corses n’était maintenue que par la présence des Français; en outre, le traité fait avec la France comprenait de la part de celle-ci la garantie de toutes les possessions continentales des Génois jusqu’à l’issue des troubles de Corse. Le sénat se hâta donc de répondre qu’il n’était pas sûr que la soumission et le désarmement eussent été absolument complets. On ajoutait que le départ des troupes pourrait faire croire aux insulaires que le terme de la garantie du roi était expiré et ne les obligeait plus. Si donc le roi laissait dans l’île une partie de ses soldats, les Génois reconnaîtraient sa magnanimité dans cette condescendance.