Histoire de la République de Gênes
Aussitôt que la paix de 1544 eut…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Aussitôt que la paix de 1544 eut délivré la république des dangers où l’entraînait la politique de deux puissances redoutables, l’ambition de la noblesse moderne éclata par des entreprises caractérisées. Depuis 1528
on n’avait jamais violé la transaction solennelle suivant laquelle un doge du portique de Saint-Luc succédait (1545) à un doge du portique de Saint-Pierre dans leur règne de deux années. Tout à coup cette règle de bonne foi reçut une atteinte imprévue. Un doge de l’ancienne noblesse devait être nommé; abusant du hasard qui avait donné à l’autre parti la majorité parmi les électeurs spéciaux desquels dépendait la liste des candidats à soumettre au ballottage du grand conseil, on ne porta au choix de celui-ci que des noms du nouveau portique. La noblesse de Saint-Luc, étonnée, se répandit en clameurs contre l’usurpation, contre la violation de la foi publique, contre l’abus des forces de la majorité. On la laissa se débattre et se plaindre; le piège tendu ne pouvait s’éviter, elle ne pouvait nommer qu’un de ses ennemis. Les choses avaient été arrangées de manière que le choix ne pouvait même tomber que sur Jean-Baptiste de Fornari; ils en frémissaient en vain; et les jeunes gens de Saint-Pierre provoquant leurs rivaux par la raillerie et par un amer jeu de mots sur le nom du candidat, leur disaient qu’il n’y aurait point d’autre farine pour la fournée du jour.
De Fornari fut nommé, homme aux talents de qui tout le monde rendait justice, et dont la probité et les moeurs furent estimées même après ses disgrâces; mais ambitieux, accusé de cultiver à son profit secret la faveur populaire au dedans et l’appui des princes au dehors. Les soupçons qu’il attira, le ressentiment de son élection forcée, tinrent pendant son règne les esprits dans la sourde agitation de la défiance et de la discorde; cependant les deux années de sa dignité se passèrent sans incidents remarquables, et le doge sortant de charge devint procurateur perpétuel sans opposition; c’est plus tard que les contrariétés l’attendaient.
CHAPITRE V.
Conjuration de Fieschi.
(1547) En ce moment une crise célèbre mit dans le plus grand danger l’ordre présent de la république; la jalousie des deux factions nobles n’en fut pas la cause. Le mécontentement des plébéiens y concourut à peine. Un homme, rejeton de la plus antique noblesse, vint tenter d’asservir sa patrie en criant liberté: c’est ici la conjuration de Jean-Louis Fieschi.
La branche de cette illustre famille dont il était le jeune chef avait fourni de génération en génération des hommes déterminés, toujours occupés du désir de la domination, prêts à tout faire pour l’acquérir, et n’ayant jamais eu scrupule à mettre en feu la république ou à y amener des maîtres étrangers. Non-seulement on a vu quel fut Hiblet, mais les Fieschi étaient ligués avec les Adorno quand ceux-ci livrèrent la ville au pillage: ils avaient tour à tour caressé la France, et s’étaient faits les fauteurs de la tyrannie des ducs de Milan.
Puissant, riche en fiefs limitrophes, mais indépendants, de la république, Sinibaldo Fieschi, comte de Lavagne, avait épousé Marie de la Rovere, nièce de Jules II; il laissa quatre fils encore pupilles, Jean-Louis, l’aîné, Jérôme, Ottobon et Scipion, et avec eux, un fils naturel nommé Corneille. Intimement uni avec André Doria, il l’associa à la tutelle de ses enfants. Le jeune comte Jean-Louis prit possession dès dix-sept ans de son patrimoine rendu plus opulent pendant sa minorité.
Bientôt il épousa Éléonore Cibo, soeur de l’héritier de Massa-Carrara; ses richesses, ses alliances, la grandeur de sa maison, l’ambition que lui inspirait une mère hautaine, tout nourrissait ce jeune homme de vues superbes et hardies; tout le conduisait aux vastes entreprises; il semblait être né pour elles. Ambitieux, téméraire, mais dissimulé, insinuant, avantagé des dons les plus attrayants de l’extérieur et de l’esprit, généreux, prodigue au besoin, à vingt-cinq ans il était en état de concevoir, de vouloir et d’accomplir, digne de servir de héros et puis de modèle à notre factieux coadjuteur de Paris.
Fieschi, méprisant la forme apparente de sa république, n’y voyait qu’un pouvoir et un chef, et c’est de ce chef qu’il était jaloux. Il ne pouvait croire qu’André Doria dans sa haute fortune et dans sa gloire, autorisé par la puissance de Charles V, ne fût qu’un grand citoyen dans Gênes, n’y régnât pas et surtout ne voulût pas y faire régner sa famille après lui.
C’est à cet empire qu’il ambitionnait de substituer le sien. Vainement il devait de la reconnaissance à son ancien tuteur, vainement il possédait et cultivait encore l’affection et la confiance de Doria; ces sentiments ne l’arrêtaient point; l’intime familiarité ne lui servait qu’à s’exciter par le spectacle journalier des grandeurs de cette maison et qu’à mesurer les coups qu’il pourrait lui porter.
La position d’André était singulière, et ce n’est pas chez Fieschi seul qu’elle excitait l’envie. L’amiral ou le prince, comme on l’appelait depuis que Charles lui avait donné la principauté de Melphi dans le royaume de Naples, chargé d’honneurs et comblé de richesses, tenait dans Gênes un état supérieur à celui d’un particulier; commandant suprême pour César d’une force imposante, propriétaire lui-même d’une flotte entière qu’il tenait à la solde de l’empereur, la ville, le port étaient pleins de ses clients et de ses subordonnés sous les armes. Dans les conseils où la reconnaissance publique lui avait décerné une place distinguée, il n’affectait point l’autorité, mais l’habitude de compter sur la déférence de ses concitoyens prenait pied sur lui de jour en jour. Charles V, qui voulait en tirer le profit, l’excitait à exiger, à saisir cette prépondérance. On s’en apercevait, on commençait à trouver que l’influence accordée à de si grands services était devenue une puissance gênante et menaçait de dégénérer en tyrannie.
Cependant André unissait la simplicité et la magnificence. Il conservait la franchise et la familiarité de l’homme de mer. Il était serein, populaire, abordable à tous; il marchait sans suite et dans l’habit le plus modeste. Il répandait beaucoup de dons dans le peuple, il parlait, il tendait la main au matelot. Son urbanité parmi les autres nobles faisait oublier la supériorité qu’il avait sur eux. Ainsi vivait l’honorable vieillard. Déjà parvenu à la quatre-vingt-unième année d’une carrière qu’il était destiné à pousser jusqu’à quatre-vingt-quatorze ans, il conservait encore tant de vigueur de corps et d’esprit, que plusieurs années après il remonta sur la mer et reprit l’exercice de son commandement; mais au temps dont nous parlons, ambitieux de faire briller l’héritier qu’il s’était désigné, il prenait un noble repos dans Gênes, ou s’y occupait, en arbitre écouté, de la direction des affaires domestiques. Longtemps il avait montré assez de faveur aux nobles de Saint-Pierre et aux populaires en général. Ceux de Saint-Luc en étaient même jaloux. Gianettino Doria, fils d’un de ses cousins, était l’enfant adoptif d’André. Il lui avait assuré la transmission des fiefs et des charges qu’il tenait de Charles V. Le commandement de la flotte était déjà comme abandonné à ce jeune homme. Gianettino, élevé comme on l’est dans une si haute fortune, superbe avec toute l’imprudence du jeune âge, n’avait rien de la simplicité de son oncle, et de cette familiarité ouverte jadis contractée par celui-ci dans une condition plus humble et sur la mer. Il ne se montrait jamais qu’entouré d’un nombreux cortège d’officiers et de serviteurs. Il tenait les gens de mer et le peuple à une distance qui blessait les habitudes publiques; aussi entre l’oncle et le neveu, autant il se mêlait d’amour au respect que l’on portait à l’un, autant la faveur populaire s’éloignait de l’autre. Celui-ci offensait encore plus dans la société. Il exigeait la soumission, ne s’y croyant plus d’égaux. Fieschi, qui, avec des qualités plus aimables, n’avait pas moins d’orgueil, s’en indignait plus que tout autre. Il eût supporté la grandeur d’André, aspirant peut-être à trouver une part dans ce grand héritage. Il ne put s’accoutumer à la pensée de plier sous la puissance de Gianettino, et sa haine contre celui-ci fut le premier mobile de la conjuration.
Tout en dissimulant ses projets il avait essayé d’exciter la noblesse contre un arrogant émule qui faisait déjà sentir le poids d’une grandeur usurpée. Il avait trouvé dans Gênes des hommes qui murmuraient, mais que préoccupaient la gloire et la vertu d’André, et qui n’étaient pas disposés à secouer le joug. Fieschi s’adressa ensuite à Barnabé Adorno, fils de l’ancien doge Antoniotto. Adorno, exilé de Gênes, habitait un château voisin de la frontière, et de là il n’avait pas renoncé à l’espoir de troubler un pays qu’il regardait comme dévolu et dérobé à sa famille. Un de ses affidés vint dans Gênes essayer de remettre en mouvement la faction qui autrefois obéissait au nom des Adorno; mais ses menées furent découvertes; l’émissaire fut arrêté et puni. Le nom de Fieschi fut souvent prononcé dans ces intrigues, mais il ne parut point de preuves contre lui et il ne fut pas impliqué dans cette affaire. Après cela il se tourna vers la France; on assure que déjà lorsque Pierre Strozzi avait été obligé d’évacuer le Plaisantin, Fieschi, ayant été requis de l’empêcher de passer sur ses terres, lui envoya secrètement un émissaire pour le conduire en sûreté par des voies détournées. Les agents français cultivèrent ces dispositions favorables au parti de leur maître.
Un coup de main qui eût enlevé Gênes au patronage de l’empereur eût bien servi les intérêts du roi. Si Fieschi n’eût pas un traité conclu avec du Bellay, ministre du roi à Rome, il fut du moins encouragé, assuré d’un asile au besoin; et, en effet, après l’événement la France accueillit et protégea sa famille; mais tout à coup il rencontra une protection plus prochaine et un instigateur plus décidé.
Le pape Paul III (Farnèse), qui avait fait son bâtard duc de Camerino, puis duc de Parme et de Plaisance, lui destinait encore le duché de Milan. Il s’était longtemps flatté de lui en procurer l’investiture. On se souvient que l’empereur, en s’emparant de cet État, avait protesté qu’il ne le retiendrait pas pour lui, et qu’il en disposerait pour le plus grand bien de l’Italie. Après avoir trompé François en lui promettant d’en investir le duc d’Orléans, il avait usé de la même manoeuvre envers Farnèse; mais celui-ci, désabusé des vaines promesses et convaincu que volontairement Charles ne se dessaisirait point de ce grand objet d’ambition, voulut à tout prix tenter de réussir par la ruine de la puissance espagnole en Lombardie.
L’irascible pontife s’y portait avec d’autant plus d’ardeur que la première victime devait être Doria, objet personnel de sa haine et de son indignation. Autrefois il avait honoré l’amiral de l’épée et du chapeau bénit, mais une occasion singulière avait changé la faveur en disgrâce.
La cour de Rome avait mis la main sur la riche succession d’un évêque Doria, mort dans le royaume de Naples, et prétendait se l’approprier.
André, héritier du sang, la réclamait. Quand il eut épuisé les raisons de droit, les prières et jusqu’aux menaces, il ne craignit pas de se faire justice par ses mains. Des galères pontificales se trouvaient à Gênes, Doria les séquestra de son autorité privée et les fit garder par ses propres forces stationnées dans le port. Il ne leur rendit la liberté de partir qu’après que le pape eut restitué la succession disputée. Paul fut à l’excès sensible à cet affront et ne déguisa pas l’intention de s’en venger. Cette haine s’unissait ainsi à ses ressentiments contre Charles et à une nouvelle politique qui le rapprochait des Français. Renverser l’état présent de la ville de Gênes, la soulever contre ce Doria qui la tenait dans les intérêts de César, était un plan de campagne propre à satisfaire toutes les vues du pape, et, dans ce dessein, l’ambition turbulente de Fieschi le signalait assez comme le meilleur artisan des troubles qu’on voulait exciter.
Un membre de la famille, d’une autre branche que le comte de Lavagna, visitait Rome. Paul l’accueillit et lui témoigna la bienveillance du saint-siège et la sienne propre pour une maison toujours si fidèle à l’Église, qui a donné de génération en génération et des pontifes et tant de cardinaux dévoués, dont les chevaliers ont rendu tant de pieux services. Il s’informe de l’état de toute cette illustre race, il demande pourquoi aucun des quatre fils de Sinibaldo n’a paru encore à sa cour, pourquoi ils ne viennent pas chercher l’avancement qui les y attend. Les honneurs ecclésiastiques ne sauraient manquer aux cadets. Dans sa brillante carrière l’aîné ne voudra pas dédaigner l’accueil paternel d’un pape ami de la fortune du chef d’une si noble maison.
Celui à qui étaient données ces assurances, parent éloigné du comte de Lavagna, hors de tout soupçon d’intrigue et membre très-fidèle du gouvernement, rapporta à Gênes ces invitations flatteuses où il n’avait vu qu’un honneur rendu au nom de sa famille. Il pressa publiquement les jeunes frères de se prévaloir des intentions favorables du pape, sans se douter de la portée des insinuations dont on l’avait rendu messager.
Jean-Louis Fieschi se rendit à Rome. Là dès la première entrevue tout fut résolu. Paul l’enflamma de plus en plus contre les Doria, lui fit honte de supporter l’orgueil et d’attendre la domination de Gianettino. Il lui démontra que, pour renverser celui-ci, ce serait folie d’avoir scrupule de s’attaquer au vieux André; pour les moyens, il le renvoya à se concerter avec Pierre-Louis Farnèse, à Plaisance, et, pour premier secours, il promit que les galères pontificales seraient mises au service de la conspiration. «Ce sera, lui dit-il avec un sourire amer, à condition que vous ne me les laisserez pas séquestrer par Gianettino dans votre port de Gênes.» On convint à Plaisance de cacher l’entreprise sous le voile de la dissimulation. Le duc Farnèse ne voulut pas que le nom du pape fût prononcé. Les galères que l’on devait confier à Fieschi lui furent vendues en apparence. Il avait si bien gardé le secret de ses desseins, qu’à la nouvelle de ce marché, Paul Pansa, qui avait été son instituteur et qui était resté son fidèle conseiller et l’intendant de son patrimoine, lui écrivait de Gênes dans l’étonnement et dans le regret de cette acquisition irréfléchie. Il n’y avait pas d’argent disponible pour la payer; on allait donc s’endetter pour la spéculation la plus fausse; car, disait le sévère moniteur, le comte n’était sûrement pas en disposition de s’adonner à la mer et à la marchandise; aucun de ses jeunes frères n’y paraissait propre; et confier à la conduite d’un lieutenant étranger à la famille une flotte qui emporterait une si grande part de la fortune de la maison, n’était-ce pas la plus imprudente des légèretés?
Le comte, en retournant de Plaisance, s’arrêta dans ses terres, et là, sans bruit ou sous des prétextes plausibles, il s’assura des hommes dévoués qu’il put y réunir. Il y laissa des instructions pour donner secrètement une organisation régulière aux bandes de ses paysans, afin qu’à son premier signal elles fussent en état de marcher et de combattre.
Revenu à la ville, il prit un autre rôle, et personne n’y soupçonna ses projets. Il rechercha bien les nobles de Saint-Pierre; il fomenta en général la jalousie contre les orgueilleux de Saint-Luc, contre l’insolence de Gianettino, les vues ambitieuses de Doria et l’influence espagnole que le vieux amiral faisait dominer dans Gênes; mais il ne s’ouvrit sur aucun dessein pour y remédier. Loin de là, il continua à fréquenter le palais Doria avec une assiduité redoublée. Il était le premier courtisan d’André: il lui demandait des avis pour les entreprises maritimes auxquelles il destinait les galères achetées à Rome; en un mot, il se maintenait si bien dans l’intimité du vieillard, que quelques défiances ayant été conçues à Milan, André, averti qu’un Fieschi tramait quelque chose, répondit aux ministres de l’empereur qu’un seul de cette famille serait en état d’être ambitieux, et que pour celui-ci c’était un jeune homme d’une excellente conduite, plein d’attachement pour son ancien tuteur, dont aucun soupçon ne saurait approcher. Doria en répondait.
Fieschi caressait le peuple; connu de tous, il affectait les manières familières, et telle était la facilité naturelle de ses moeurs qu’elle empêchait de suspecter cette politique. Il prodiguait les secours aux plus pauvres, les bienfaits cachés aux infortunés, et, dans les occasions, il savait donner à sa libéralité un caractère plus marqué qui la rendait publique et populaire. Il avait questionné comme par hasard des tisserands en soieries sur l’état de la manufacture dans une année de pénurie. Sur la peinture qu’ils lui firent de la misère de leurs ouvriers, il fit venir de ses greniers une quantité considérable de grains et la remit aux consuls de la profession pour donner du pain à ces pauvres gens.
Cependant ses plans étaient loin d’être arrêtés, et il n’avait encore dans Gênes que trois confidents; Sacco, le principal juge de ses fiefs, subalterne entièrement dévoué à son maître et homme de ressources et d’intrigues; Calcagno, ancien serviteur qui s’était élevé dans la maison Fieschi de la domesticité la plus basse jusqu’à la confiance du comte dans ses plus grandes vues; enfin Verrina, le personnage le plus important, le véritable inspirateur de la conjuration. C’était un reste de ces populaires qui, n’ayant pas eu assez de consistance pour être rangés dans la nouvelle noblesse, détestaient la constitution aristocratique et nourrissaient une haine implacable contre les Doria qui l’avaient fondée et qui en avaient le profit. Il s’était lié avec le jeune ambitieux, il étudiait et caressait son ardeur et ses mécontentements; mais rien de sérieux encore ne s’était traité entre eux. Un jour, pour première confidence, Fieschi lui découvrit un dessein qu’il venait d’arrêter. Impatient de donner cours à sa haine, il voulait tuer Gianettino et aussitôt se mettre à l’abri sous la protection française. Depuis quelques heures, il avait expédié son blanc-seing à Rome pour passer au service du roi de France. Verrina, indigné, lui demanda si c’était là tout ce que devait faire un homme de coeur, s’il devait perdre ainsi une position si éminemment favorable. Pour lui, quand il avait vu le comte Fieschi si haut placé et en même temps si populaire, se procurer des galères, se pourvoir de forces, il n’avait pas douté que ce ne fût pour s’emparer de la seigneurie de Gênes. Quand tout invite à la saisir, c’est une honte de fuir; c’est une honte de ne penser qu’à prendre misérablement une victime. Excité par ces reproches, le comte lui demandait ce qu’il avait donc à faire. La réponse fut prompte: Prendre les armes, soulever le peuple, renverser la noblesse, se défaire de tous ses ennemis à la fois, de tous ceux qui feraient obstacle, enfin étonner, surprendre et régner. Verrina en détaillait les moyens; il comptait les hommes que Fieschi pouvait faire venir de ses fiefs, les auxiliaires que lui-même saurait réunir: et, à son avis, c’était immédiatement qu’on pouvait, qu’on devait agir. Fieschi s’enflammait à cette perspective, mais il conservait un doute: le peuple appelé à la liberté lui laisserait-il prendre la seigneurie? Verrina en répondait. Quand le doge aurait été chassé du palais, quand le vainqueur y serait entré porté par la foule, Verrina de sa main lui placerait sur la tête une couronne ducale; tous applaudiraient: l’on poignarderait le premier qui s’aviserait de murmurer; et au besoin on emprunterait, pour comprimer les opposants, les troupes que ne refuserait pas Farnèse. Tous les scrupules s’évanouissaient: un nouveau messager fut dépêché peur reprendre le blanc-seing envoyé à Rome.
On convint sur-le-champ des mesures à prendre. Calcagno se chargea des préparatifs dans le palais Fieschi; Sacco, des démarches à Rome, à Plaisance, dans les terres du comte; Verrina se réserva de soulever le peuple, d’enflammer les esprits mécontents; et certes il était né pour de telles oeuvres. Son premier soin fut d’enrôler une troupe de gens de main et de bandits sous prétexte d’avoir besoin d’eux pour se défaire d’un ennemi dans une querelle privée: chose fort simple en ce temps et qui ne pouvait éveiller la défiance publique.
Après ces préliminaires, on chercha l’occasion la plus propice. Une cérémonie religieuse pouvait réunir tous ceux que l’on voulait détruire, André et Gianettino Doria, leurs parents et leurs adhérents principaux.
On aurait encore pu les surprendre dans un banquet que Fieschi ne pouvait se dispenser de donner pour célébrer les noces de Jules Cibo, son beau-frère, avec la soeur de Gianettino. Le palais Fieschi était situé sur une hauteur qui domine la ville, dont il était comme séparé par de rapides descentes ou par le beau pont de Carignan jeté entre deux collines au-dessus des maisons d’un quartier inférieur. Les communications pouvaient être facilement interceptées, et les convives seraient restés sans défense entre les mains des conjurés. Le comte rejeta ces projets; il ne voulait point profaner une église; il s’indignait à la pensée de violer l’hospitalité. Les Doria devaient périr, il ne voulait pas les assassiner: il entendait agir à force ouverte. La situation isolée de son palais ne devait servir qu’à y cacher les apprêts d’une attaque soudaine. Calcagno eut ordre de le remplir secrètement d’armes, d’y introduire peu à peu et d’y cacher autant de vassaux du comte qu’il en pourrait venir à la ville sans être remarqués. Verrina, sûr de ses sicaires, pratiqua avec plus de confiance les populaires mécontents et les nobles sans crédit que l’on supposait disposés à se lever contre l’oligarchie.
Une des galères de Fieschi arriva dans le port et se plaça dans la darse, non loin de celles de Doria. Fieschi annonça qu’il la destinait à faire la course au Levant et qu’il la faisait venir à Gênes pour en compléter l’équipement. Ce fut un prétexte pour y mettre des armes et pour faire venir ostensiblement de nouvelles recrues des terres du comte.
Le moment d’agir fut enfin fixé. Le premier jour de janvier mettait toutes les familles en fête: la nuit qui suivait cette journée devait être favorable à une surprise. Ce jour le comte visita Doria à son ordinaire et l’entretint longtemps. Il s’arrêta familièrement chez Gianettino, caressa les enfants de la maison et montra le visage le plus libre, le moins suspect d’inquiétude ou de projets. En prenant congé il avertit qu’enfin sa galère serait expédiée la nuit même, qu’il recommanderait que le départ s’exécutât avec le moins de bruit possible pour ne troubler le sommeil de personne; que s’il n’y réussissait pas entièrement il en faisait ses excuses, et qu’au surplus, si l’on entendait quelque rumeur, on n’aurait pas à s’en inquiéter, la cause en étant connue d’avance.
Sorti avant la chute du jour du palais Doria, il passa dans quelques lieux de réunion des nobles de Saint-Pierre pour y rencontrer les jeunes gens sur lesquels on pouvait compter. Malgré les soins que Verrina avait promis de prendre pour les réunir en grand nombre, on assure que Fieschi, les invitant à venir finir la fête dans son palais, ne put rassembler que vingt-huit convives. D’autres relations cependant donnent au comte deux cents adhérents populaires ou nouveaux nobles. Par ses ordres ou moyennant la vigilance de Calcagno, les portes du palais étaient ouvertes à quiconque se présentait pour entrer, et fermées à toute sortie.
Pendant que l’assemblée grossissait et que Sacco et Verrina en faisaient les honneurs, Fieschi dévoilait son dessein à ses frères, enflammait leur jeune ambition et leur marquait les postes qu’ils seraient chargés d’occuper. Suivi par eux et déjà revêtu de ses armes, il parut enfin au milieu de ses hôtes. Ce n’est point, leur dit-il, à une fête, à de vains plaisirs qu’il les a appelés dans ce grand jour, c’est à l’oeuvre de la liberté qu’il les invite. Il s’agit d’affranchir la patrie, de briser le joug des Espagnols, de renverser les fauteurs de leur usurpation, l’insolent Gianettino et ce vieillard qui, ayant autrefois servi la république, l’opprime aujourd’hui et s’efforce à rendre la tyrannie héréditaire. Ils n’ignoraient pas, ces nouveaux tyrans, qu’il restait des hommes généreux pour leur faire résistance, et Gianettino, ne reculant devant aucun crime, avait résolu de se délivrer par une proscription de tous ceux dont il redoutait l’énergie. Fieschi, qui se savait du nombre des proscrits, connaissait la liste fatale; il conjurait ses amis de prévenir le coup dont il les voyait menacés et de venir avec lui se sauver, se venger, et rétablir la liberté et la république. Le concours de tous les gens de bien leur était assuré.
La proposition était fort inattendue; de tant d’auditeurs peu répondirent avec enthousiasme; les autres, étonnés, se laissèrent entraîner par l’adhésion apparente du plus grand nombre qui approuvait ou n’osait contredire. Deux seuls déclarèrent qu’ils répugnaient à une entreprise si violente. Fieschi, n’ayant pu les convaincre, les laissa maîtres de ne pas le suivre et se contenta de les faire retenir dans son palais. Déjà chacun s’armait ou prenait à la hâte quelques aliments: on attendait le signal de la marche. Un dernier soin retenait le comte. Sa jeune épouse, renfermée dans un appartement écarté du tumulte des convives, ignorait encore les projets qui les avaient fait réunir. Au moment d’en exécuter l’entreprise, Fieschi vint enfin les lui avouer. Il sortait, et avant de rentrer il l’aurait faite maîtresse de Gênes. La comtesse effrayée et tout en larmes, essaya de s’opposer à sa sortie, elle le conjura de renoncer à une tentative aussi désespérée. A ces efforts le sage Pansa joignit ses remontrances; mais rien ne put ébranler le comte. Tout était prêt et on ne rétracte pas un dessein avancé. Il priait sa femme et son vieil ami de lui épargner des reproches et des craintes qui, sans le retenir, se tourneraient pour lui en mauvais augure. Il embrassa la comtesse et se déroba à ses tendres supplications.
Verrina avait parcouru la ville dans les ténèbres de la nuit; tout était calme, rien n’avait transpiré. La galère était prête à occuper l’embouchure de la darse du côté de la mer pour empêcher la sortie de la flotte de Doria; en attaquant la porte de terre on était sûr d’enlever cette force imposante, et Fieschi jugea que c’était l’opération principale; il se la réserva. On se mit en mouvement, d’abord en silence; les conjurés improvisés précédaient les troupes de mercenaires, de paysans armés, de gens sans aveu ramassés par Verrina. Corneille, le frère bâtard du comte, fut détaché pour s’emparer de la porte de l’Arc; Ottobon, accompagné de Calcagno, courut attaquer la porte Saint-Thomas, poste important qui séparait le palais Doria de la ville et de la darse.
Jérôme, tenant le centre de la cité, couvrait et liait les opérations de ses frères.
En sortant le comte, s’emparant déjà du suprême pouvoir militaire, déclara que ses ordres étaient donnés et que quiconque tenterait de se dérober dans la marche ou s’écarterait de la troupe serait immédiatement poignardé. Les plus fanatiques de liberté parmi ses compagnons lui demandaient à leur tour une explication franche sur les vengeances qu’on allait exercer. Il avait des parents, des amis parmi les oligarques: viendrait-il prescrire de les épargner? Il répondit qu’il ne demandait grâce pour aucun, qu’il les dévouait tous sans exception. Ses farouches auditeurs applaudirent, et quelques-uns se dirent l’un à l’autre que lorsque des nobles il ne resterait plus que lui, le peuple en finirait aisément avec la noblesse.
Les mouvements réussirent d’abord. Le comte, maître de la darse dont il avait forcé la porte, tandis que ses marins en avaient fermé l’issue par la mer, se porta sur la première des galères de Doria, s’en empara, et passa rapidement de bord en bord pour se hâter de les soumettre toutes au milieu de la clameur des équipages et des efforts des rameurs qui tentaient de rompre leurs fers. Ce tumulte fut la première annonce du danger qui parvint au palais Doria. Gianettino éveillé et ne soupçonnant qu’une révolte de ses forçats, courut au bruit, suivi d’un seul domestique. Il ignorait que la porte Saint-Thomas était déjà occupée par des ennemis. Tombé entre leurs mains, il fut massacré incontinent.
L’homme qui l’accompagnait, rétrogradant, porta l’alarme au palais Doria.
Le vieil André fut enlevé par de fidèles serviteurs et transporté par la montagne dans une campagne éloignée.
La conjuration faisait des progrès. Le gouvernement, enfin averti, rassemblait ses membres avec peine; peu de troupes, peu de citoyens fidèles étaient sous les armes pour résister à l’insurrection. Jérôme Fieschi, au coeur de la ville, appelait les citoyens à la liberté. Il battit et dispersa les premières forces qui se présentèrent devant lui.
Le doge et le sénat, n’en ayant pas d’autres à lui opposer en ce moment, recoururent à la négociation. On résolut d’envoyer vers le comte une députation nombreuse pour lui demander ses intentions et pour lui offrir de traiter sur toutes les satisfactions qu’il voudrait prétendre. Les hommes les plus accrédités se chargèrent de ce message, et à leur tête marcha Hector Fieschi, ce parent d’une autre branche qui, le premier, avait apporté sans les pénétrer les invitations du pape à Jean-Louis. Les députés, parvenus vers Jérôme, lui demandèrent le libre passage pour aller trouver le comte de Lavagna. «C’est moi qui le suis, répondit à haute voix l’imprudent jeune homme; il n’y en a pas d’autre que moi; faites votre message.» Ce seul mot, entendu et par les amis et par les ennemis, changea à l’instant toute la face des affaires.
Il était vrai; son frère était mort. Le malheureux Jean-Louis, au milieu du plein succès de son entreprise, avait péri misérablement. En passant d’une galère à l’autre, une planche ébranlée l’avait fait tomber dans la mer. Enfoncé dans la vase de la darse, sans doute le poids de son armure avait rendu vains ses efforts, tandis que sa troupe, emportée par le mouvement et pensant le suivre, loin de le secourir ignorait même le déplorable incident qui la privait de son chef. Tout était fini dans la darse quand, le cherchant inutilement, on se convainquit qu’il manquait à son triomphe, et l’on ne put enfin douter de sa perte. Ses principaux amis la tenaient encore secrète, espérant d’achever la révolution en son nom; on en fit parvenir la triste confidence à Jérôme, à l’aîné de ses frères; il venait de l’apprendre quand la députation se présenta à lui, et l’orgueil de se voir l’héritier du succès et des espérances de Jean-Louis lui fit hâter cette déclaration précipitée. Ni dans son parti, ni dans celui dont il fallait achever la défaite, personne ne pouvait espérer ni craindre de ce jeune homme sans expérience, ce que les talents et la résolution de Jean-Louis eussent pu seuls consommer. Ce n’était plus qu’une émeute sans chef accrédité et sans véritable but.
Les députés bien avisés répondirent à Jérôme avec une prudente circonspection. En les congédiant il leur intima d’aller enjoindre à leur doge de se retirer du palais de la république. Mais en peu d’instants il vit sa troupe décroître, ses amis se détacher; il s’aperçut que le temps de faire la loi était passé, et bientôt arriva celui de la recevoir. Le gouvernement avait pris courage: le nombre des nobles qui se réunissaient au palais se grossissait sans cesse et ramenait la confiance. Le peuple, regardant l’entreprise de Fieschi comme désespérée, prenait les armes pour le sénat contre les perturbateurs du repos public; dans cette situation on fit chercher le vieux Pansa; on l’envoya vers Jérôme pour lui faire toucher au doigt le danger de sa fausse position, pour l’avertir que, ne pouvant y tenir, il n’avait pas un moment à perdre et qu’il ne lui restait qu’à profiter de l’indulgence avec laquelle on souffrirait qu’il se retirât. Découragé, intimidé et sans espérance, le jeune homme céda à ce conseil; il gagna la porte de l’Arc, et, suivi de quelques partisans, il se retira dans le château de Montobbio, l’une des places et la plus sûre du patrimoine de sa famille. A cette nouvelle son frère Ottobon et ceux qui tenaient la darse avec lui, Sacco, Verrina, Calcagno, se jetèrent sur la galère romaine et se sauvèrent à Marseille.
Le tumulte étant fini, la ville était en sûreté; l’alarme cependant se prolongea quelques jours: on répandait le bruit que Jean-Louis n’était pas mort, qu’il était au nombre des fugitifs qui avaient trouvé un asile à Marseille et qu’il allait venir avec les forces françaises reprendre et terminer son ouvrage; mais après quatre jours de recherches son corps fut retrouvé et exposé aux regards du public; les craintes s’apaisèrent.
Le gouvernement reprit paisiblement sa marche. Le terme des fonctions du doge de Fornari venait d’expirer; on lui donna un successeur avec les formes accoutumées; on expédia des députés chargés de ramener André Doria. A son retour il se fit porter au sénat. Il y reçut les témoignages de l’intérêt public pour les dangers qu’il avait courus et pour la perte de son fils adoptif. Le vieillard fit sentir à son tour que la confiance, l’amitié presque paternelle trahies par ce malheureux Fieschi étaient peut-être la blessure la plus saignante de son coeur. Il demandait une vengeance éclatante pour la république et pour les lois de l’attentat le plus énorme. La mémoire de celui qui était mort, la tête et les biens des complices qui avaient survécu devaient payer la peine du crime. La permission sur laquelle ceux-ci avaient quitté la ville n’était pas une abolition de leur méfait; accordée d’ailleurs hors de la forme légale des délibérations ordinaires, elle ne liait point le gouvernement. Sur cette insistance il fut résolu de poursuivre les conjurés. Le magnifique palais Fieschi, qui de Via Lata dominait la ville, fut rasé et sur ses ruines fut plantée une pierre diffamatoire; elle portait la défense à perpétuité de bâtir sur ce terrain où la perte de la patrie avait été préparée. On leva des troupes, on commit des généraux pour aller exercer la confiscation sur toutes les terres des comtes de Lavagna et surtout pour assiéger Jérôme Fieschi dans Montobbio. Il y avait réuni toutes ses ressources; ses frères étaient passés à la cour de France pour y implorer de l’appui. Déjà Verrina, leur servant de messager, était venu promettre aux assiégés un prompt renfort de troupes françaises. Le sénat, qui ne l’ignorait pas et qui craignait de commettre la république avec le puissant auxiliaire appelé par Fieschi, entreprit de faire tourner la guerre en négociation. Pansa fut encore employé comme médiateur. On offrait à Jérôme, pour lui faire abandonner son château, autant d’argent qu’il en aurait voulu et toute sûreté pour en sortir; mais les assurances que Verrina avait apportées lui firent rejeter ces propositions avec hauteur. La place, disait-il, ne lui appartenait plus, et les forteresses du roi de France ne se rendaient pas ainsi. Sur cette réponse on poussa l’attaque afin de prévenir le secours. On amena devant Montobbio de grandes forces et beaucoup d’artillerie. Cependant les opérations contrariées et la résistance opposée firent durer le siège.
Les Français ne parurent point. Jérôme, commençant à désespérer, eût ouvert l’oreille aux accords; il n’était plus temps. Doria exigeait le sang des coupables, il l’obtint; la place se rendit à discrétion. Dès l’entrée, Calcagno et quelques autres complices qui avaient prêté la main au meurtre de Gianettino, furent mis à mort sans formalité, et, disait-on, par un ordre spécial du sénat. Les autres prisonniers furent réservés pour un simulacre de procédure. Jérôme Fieschi et Verrina eurent la tête tranchée. Les fortifications de la place furent démolies. La république prit possession des domaines que la famille Fieschi tenait sur son territoire. Charles V confisqua les fiefs qui relevaient de l’empire, attendu qu’ayant à son service les galères de Doria, leur attaque était un crime féodal dans la personne d’un de ses vassaux. André Doria et sa famille furent gratifiés de ces terres confisquées.
Le pape, qui trop évidemment avait encouragé l’entreprise des Fieschi, se crut obligé d’adresser à André Doria une lettre de consolation pour la mort de Gianettino. Doria n’en fut que plus blessé, et peu après le pape ayant perdu le duc de Plaisance, son fils, assassiné par quelques conspirateurs, Doria, écrivant à son tour sur cette mort violente, affecta de lui renvoyer les mêmes termes de sa froide condoléance.
LIVRE DIXIÈME.
RÉFORME EXIGÉE PAR DORIA. - LOI DITE DU GARIBETTO. - GUERRE DES DEUX
PORTIQUES DE LA NOBLESSE, INTERVENTION POPULAIRE. - ARBITRAGE. - DERNIÈRE
CONSTITUTION.
1548 - 1576.
CHAPITRE PREMIER.
Intrigues de Charles-Quint. - Résistance d’André Doria. - Loi du Garibetto. - Disgrâce de de Fornari.
(1548) L’assassinat de Farnèse avait fourni à l’empereur l’occasion de s’emparer de Parme et de Plaisance. Pour le maître du duché de Milan c’était faire un grand pas dans le projet favori d’unir sous une couronne royale toute l’Italie supérieure. Le désir de comprendre la seigneurie de Gênes dans ce plan ambitieux, l’espérance de trouver des facilités pour y réussir dans le dévouement de Doria et dans son crédit sur sa ville natale, ne pouvaient manquer de se présenter à l’esprit de Charles et de ses ministres. Ils s’emparèrent comme d’un prétexte des conséquences de la conjuration de Fieschi. Déjà dès les premiers moments, le gouverneur de Milan avait voulu faire marcher des troupes pour rétablir, disait-il, l’ordre et la sécurité. On s’était hâté de décliner cette intervention officieuse; l’ordre et la sécurité étaient déjà raffermis; mais l’ambassadeur Figuera, qui habitait Gênes depuis longtemps et qui n’ignorait pas l’art d’y semer des intrigues, affectait de grandes craintes. L’entreprise, selon lui, n’était pas un tumulte d’enfants perdus; elle avait de profondes racines, et il fallait se prémunir contre une nouvelle explosion. L’empereur était fondé à y veiller pour la sûreté de ses propres États d’Italie. Après avoir répandu ces insinuations, il fit agir ses créatures; le ministre de l’empereur n’en manquait jamais dans Gênes; beaucoup d’hommes même importants s’étaient adonnés aux volontés d’une si grande puissance pourvue de tant de moyens d’obtenir, d’intimider et de corrompre.
Ils eurent la lâcheté de signer une supplique secrète à l’empereur, pour l’inviter à donner à Gênes une garnison impériale et à exiger l’érection d’une citadelle capable de garantir sous son autorité la tranquillité de la république.
Ferdinand Gonzague, alors gouverneur de Milan, était l’artisan principal de ces menées. Charles V, facilement persuadé qu’elles seraient conduites à effet au gré de son ambition, expédia à Gênes son ministre Granvelle et avec lui des ingénieurs chargés de choisir la place où la forteresse impériale serait élevée. On ne doutait pas que Doria ne concourût dans un dessein qui semblait provoqué par les sollicitations des autres Génois partisans de l’empereur. Granvelle allait donc lui en faire l’ouverture; mais, à la grande surprise du négociateur, l’amiral montra une inflexible résistance à ce qui menaçait l’indépendance de sa patrie. Il attesta les promesses faites de protéger la liberté génoise. Plus il était sincèrement dévoué, moins il laisserait tacher la gloire de Charles par une injuste usurpation. Et quant à lui, comblé de faveurs, honoré de tant de confiance, il était résigné à renoncer à tout, plutôt que de manquer à la défense des droits de son pays. Granvelle insistant, le courageux citoyen s’adressa directement à l’empereur; et, la tergiversation des réponses échauffant la vivacité des répliques, Doria prit le parti d’assembler chez lui les nobles dont l’ambassadeur espagnol avait extorqué les signatures. Il leur fit honte de leur faiblesse, il les obligea à désavouer le voeu antipatriotique qu’on leur avait dicté; et, après les avoir ramenés à de meilleures vues, il se rendit au sénat, il dénonça hautement les projets qui menaçaient la république. Il demanda au gouvernement de revendiquer ses droits et de défendre la liberté de sa patrie. Cet appel fut entendu, l’opinion publique fut unanime; et rien n’étant plus populaire à Gênes que le sentiment de la nationalité, on se souleva de toutes parts pour écarter ce qui l’inquiétait. Les ingénieurs espagnols exploraient les hauteurs, mesuraient, traçaient des plans; le peuple en tumulte se porta contre eux, détruisit leurs préparatifs et les réduisit à la fuite. Le sénat prit, pour sauver leur vie, les mesures de sûreté les plus propres à leur inculquer l’idée du plus grand danger.
Granvelle connut que sa mission se prolongerait inutilement; il repartit.
Doria, écrivant de nouveau à l’empereur, se servit de ce qui s’était passé pour lui faire entendre les vraies dispositions du pays et l’inutilité des tentatives que l’on ferait pour donner un maître étranger à la république. Charles n’insista pas et ajourna pour un peu de temps son ambitieuse fantaisie.
Cependant cet incident eut de longues et sérieuses conséquences. Doria crut devoir racheter sa franchise patriotique par quelques démonstrations qui ôtât à l’empereur le prétexte de demander de nouvelles garanties pour la sécurité commune. Doria lui-même avait été profondément blessé dans ses affections et dans son système. De cette diffusion de la noblesse, de cette égalité entre tous les nobles que lui-même il avait introduite dans le sein du gouvernement, il voyait sortir le pouvoir menaçant d’une majorité formée par les nobles intrus; il voyait la conduite des affaires prête à dépendre non-seulement de chances fortuites d’un tirage au sort, mais des combinaisons factieuses entre des éléments inégaux en nombre, au mépris de cette supériorité de crédit et d’importance contre laquelle il n’eût jamais cru des hommes nouveaux capables de se révolter. Ces hommes, à peine sortis de la classe des plébéiens, s’appuyaient encore de celle-ci, et enfin, ce qui n’était pas moins à craindre, ce qui venait de se voir, il suffisait d’un ambitieux habile à caresser ces nobles encore bourgeois, pour que le chef fût un Fieschi ou un Spinola, au lieu d’être Doria. L’amiral mit tout en oeuvre pour prévenir cet affront et ces bouleversements. Il présumait assez de la reconnaissance publique pour espérer qu’on lui laisserait corriger son propre ouvrage. En effet, il obtint qu’une baillie de huit membres serait chargée de la révision de certaines des formes du gouvernement. Il présida à cette réunion. Sur les huit, il disposait, dit-on, de quatre voix; il en séduisit deux de plus, et, après une vive résistance, les deux autres cédant enfin1, le sénat, à son instigation, se servit du pouvoir législatif que la constitution de 1528 lui avait laissé pour convertir en loi les changements que le vieil amiral exigea dans l’intérêt de l’oligarchie. Sur les quatre cents membres du grand conseil les trois cents qu’y introduisait le sort entre tous les nobles ne nommèrent plus leurs cent autres collègues. Parmi ces quatre cents ce ne fut plus le sort qui désigna les cent membres du consiglietto. L’une et l’autre de ces nominations passèrent aux deux collèges réunis avec l’adjonction des huit protecteurs de Saint-George, des cinq suprêmes syndicateurs et de sept autres notables magistrats. Les vingt-huit électeurs qui participaient à l’élection du doge et ceux à qui l’on confiait le concours à l’élection des sénateurs, furent choisis non plus par le grand conseil, mais par le consiglietto.
C’est ainsi que l’influence sur les choix fut rapportée aux magistrats principaux et enlevée au sort et par conséquente la faction la plus nombreuse et la plus populaire de la noblesse. On ne craignit plus de voir une élection imposée comme celle du doge de Fornari, et ceux qui l’avaient subie, il y avait deux ans, en sentant leur force ne tardèrent pas à en faire porter la peine à celui-ci. Peu après il fut accusé d’avoir correspondu avec la cour de France. Les anciens nobles et l’ambassadeur de Charles V s’unirent pour invoquer sa punition. Il fut arrêté et mis en jugement. Il avouait une correspondance, mais elle se bornait, suivant lui, à la répétition d’une créance sur le gouvernement français. Une sentence le priva du titre, des honneurs de procurateur à vie et de la noblesse, le condamnant à une relégation perpétuelle dont le lieu lui fut assigné à Anvers. De Fornari se rendit en Flandre; il y vécut sans intrigue et y mourut honoré.
On n’avait pas attendu de voir ce premier essai des avantages que l’aristocratie venait d’acquérir pour en apprécier les conséquences. Le parti de Saint-Pierre sentait ses pertes et se répandait en murmures et en réclamations. Il s’adressait au public, il décriait la loi nouvelle et cherchait à la rendre odieuse et même ridicule. Le vieux Doria avait dit d’avance qu’il avait quelque chose à retoucher pour perfectionner le galbe de sa république. De cette expression bizarre, défigurée par un diminutif et par la prononciation génoise, la loi fut appelée du garibetto (pour galbetto), et c’est sous ce nom qu’elle devint et resta la cause constante des dissensions jusqu’en 1576; car autant les nobles populaires détestaient cette loi, autant les anciens nobles tenaient à la réforme. De bons observateurs assurent qu’une certaine préoccupation leur en faisait exagérer l’intérêt et le besoin. Le souvenir de la loi qui, si longtemps et jusqu’en 1528, avait exclu les nobles de la première place du gouvernement et notamment de celle de doge, frappait encore les esprits. Les anciennes familles sur qui avait pesé cette exclusion ne pouvaient croire que les populaires n’eussent pas un plan arrêté pour le faire revivre, sinon en droit, du moins en fait, en se prévalant des avantages que leur nombre leur donnait dans les chances du sort, si la nouvelle loi était écartée2.
(1548) D’autres combinaisons ne tardèrent pas à réveiller les inquiétudes de la république sur son indépendance. Il paraît bien certain que Charles avait conçu le dessein de fonder en Lombardie un grand État pour en doter don Juan d’Autriche, si même ce plan ne se liait pas à celui de dédommager l’infant don Philippe de la couronne impériale, à laquelle Ferdinand, nommé roi des Romains, se refusait à renoncer. L’occupation de Gênes eût été une partie essentielle de ce projet; elle eût uni en un corps les possessions que Charles avait successivement acquises dans le nord de la Péninsule; elle aurait assuré sa possession dans la mer Méditerranée.
Cosme Médicis, grand-duc de Toscane, Gonzague, gouverneur du Milanais, et le duc d’Albe, le plus accrédité des confidents de l’empereur, avaient le secret de ses desseins. Le dernier était chargé de conduire d’Allemagne à Madrid l’archiduc Maximilien qui devenait le gendre de Charles; on annonçait qu’à son retour il ramènerait l’infant don Philippe mandé par son père; mais d’Albe cheminant avec lenteur, avant de quitter l’Italie pour l’Espagne, s’arrêta à Milan, puis à Plaisance, et là, grâce à ce que les Farnèse y avaient encore de créatures, lé pape, inquiet de ces menées, découvrit qu’on avait tenu de secrètes conférences. Le gouverneur de Milan, un agent de Médicis, un noble génois, vendu à l’empereur, s’y étaient réunis. Quelques indiscrétions échappées mirent sur la voie des projets dont on s’était occupé dans ce congrès. Le pape fit à la république la prompte confidence de ses soupçons, l’avertit qu’un coup de main serait tenté sur Gênes et l’invita à se tenir sur ses gardes.
La flotte de Doria avait été commandée pour le voyage de l’infant; l’amiral était allé lui-même le recevoir à Barcelone sur sa galère. Quand il eut fait voile et qu’on put calculer comme imminents son retour et l’arrivée de Philippe, le sénat reçut presque à la fois deux messages assez significatifs. Le duc de Florence fit savoir qu’il viendrait à Gênes rendre hommage au prince, et que les routes étant peu sûres, il serait escorté de deux régiments de cavalerie et de quelques troupes de fantassins. Gonzague, de son côté, venait de Milan; et comme en Espagne on n’avait pu embarquer sur la flotte un nombre de troupes suffisant pour accompagner le prince, il amenait au-devant de lui deux mille chevaux et deux mille hommes de pied pour lesquels il requérait que l’on préparât les logements; ces forces étaient déjà en chemin.