Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 6 sur 13 · partie 1/3

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Histoire de la République de Gênes

Pendant le voyage de Boucicault, la tranquillité…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Pendant le voyage de Boucicault, la tranquillité de Gênes n’avait pas été parfaite. Le lieutenant n’avait pas obtenu le respect et l’obéissance réservés à la personne et à l’autorité du gouverneur. D’anciens mécontents s’étaient remontrés. Ils étaient probablement envoyés par les Visconti, pour qui la souveraineté de Gênes était sans cesse un objet d’envie. On voit nommés à la tête ou à la suite des insurrections, des Doria, des Lomellini, des Mari. Leurs incursions mettaient la frayeur parmi les citadins dans leurs maisons des champs; quant aux habitants des campagnes, ils s’exposaient pour favoriser les bannis et leur donnaient asile. Plusieurs populations avaient pris les armes, et ce qui était le plus fâcheux, elles avaient protesté que l’impossibilité de satisfaire aux impositions dont on les accablait les poussait à la révolte. Leurs magistrats locaux qui essayaient de les remettre dans l’ordre furent plus d’une fois leurs premières victimes. Les forces envoyées contre eux ne remportaient pas toujours la victoire.

Le gouvernement français de Gênes penchait évidemment pour les guelfes, et c’était une des principales causes qui lui aliénaient le plus grand nombre. Il montrait cette disposition dans les moindres choses. Il faisait effacer minutieusement les aigles que les gibelins modernes avaient reprises pour emblème, symbole qui assurément n’impliquait plus un appel à la puissance impériale, mais cette partialité éclatait avec d’autres conséquences dans les affaires du dehors et multipliait les difficultés et les ennemis.

 

Chaque jour Boucicault devenait moins agréable aux Génois. Déjà pour faire haïr ce gouvernement, il eût suffi qu’il fût devenu dispendieux, et il l’était excessivement. Les augmentations que le salaire du gouverneur avait subies en étaient le moindre article. Suivant le traité primitif, 8,500 livres lui étaient assignées, comme autrefois aux doges; mais, dit un historien, les livres étaient devenues des écus. Comme les doges il devait payer sur son traitement celui de ses officiers: la république fut successivement forcée de soudoyer un nombreux état-major et une foule de stipendiés. Les armements de Chypre avaient exigé beaucoup d’argent; on n’en put faire qu’à force de taxes. Le génie fiscal s’épuisa à en inventer. Il en fut établi de nouvelles non-seulement sur les consommations de viande, de poisson, de bois, sur les chevaux, sur l’usage des perles, mais même sur les actes publics; car les droits d’enregistrement ne sont pas d’une invention moderne, et ce sont là les institutions qui ne s’abrogent jamais. On mit même un impôt sur le salaire des gens de mer; plusieurs de ces taxes s’étendaient sur les campagnes, et elles suffisaient pour en soulever les habitants, ce qui se répéta à plusieurs reprises.

 

D’autre part, la Corse était révoltée. Gênes régissait cette île par des magistrats qui s’y érigeaient en vice-rois. Boucicault fit bien ordonner qu’aucun gouverneur ne pourrait y rester en place plus de cinq ans; mais la précaution fut insuffisante. Dès leur arrivée, oppresseurs, par système, des naturels réputés sujets, jaloux des autres Génois puissants possessionnés dans l’île, accoutumés à se défaire violemment des hommes qui leur étaient suspects après les avoir attirés par des invitations perfides, ces administrateurs superbes ne firent que des ennemis à leur patrie. Les factions et les révolutions qui l’agitaient elle-même mirent la Corse en feu et la tinrent dans une longue anarchie dont Boucicault ne vit pas la fin.

 

Les mêmes semences de division pénétrèrent jusqu’au Levant, dans ces colonies où les exploits du maréchal et son zèle valeureux, si ce n’est éclairé, avaient dû lui faire des partisans. L’île de Scio se révolta: elle était gouvernée par un délégué de la république, tandis que le domaine en appartenait, comme on sait, aux actionnaires cessionnaires de l’État. Nous trouvons à Gênes des Giustiniani parmi les compétiteurs du pouvoir que le régime français avait déshérités. C’est à Scio qu’éclata leur malveillance quand la fortune de Boucicault parut chanceler. Ils soulevèrent la population de l’île au nom de saint George et du peuple.

On chassa le podestat venu de Gênes, on désarma la garnison, on organisa des forces sous prétexte de se mettre en défense. On ne négligea pas de s’emparer des objets trouvés sur les vaisseaux de Gênes. A cette nouvelle Boucicault fit arrêter tous les parents des habitants de Scio. Il envoya contre l’île Conrad Doria avec trois galères et trois vaisseaux; mais l’amiral, dans ses vues personnelles, pensait plus à la pacification qu’à la vengeance. Après quelques démonstrations, il se mit bientôt d’accord avec ses compatriotes; l’ordre fut rétabli; quelques chefs de l’insurrection se laissèrent exiler; l’île parut rentrer sous la domination du gouvernement français de Gênes, et en attendre patiemment la fin qui devenait imminente.

 

(1405) Dans l’intervalle Boucicault avait eu le malheur de se livrer à une grande entreprise, il avait voulu forcer les Génois dans leurs opinions religieuses. La France, pendant le grand schisme, n’avait pas le même pape qu’eux, le gouverneur s’obstina à leur faire abjurer le leur pour prendre le sien.

 

L’obligation de se ranger à l’obédience du pape d’Avignon et de renoncer à celle du pape de Rome eût suffi pour empêcher Gênes de se soumettre à la seigneurie de Charles VI; mais une parfaite liberté avait été stipulée à cet égard. Les Français pouvaient d’autant plus facilement laisser Gênes à son indépendance sur ce point qu’eux-mêmes au moment du traité tenaient médiocrement à leur pontife. Ils avaient adhéré aux successeurs de ce Clément que les cardinaux, effrayés de leur ouvrage, avaient essayé de substituer au farouche archevêque de Bari. Fatigué cependant de la longueur du schisme quand cette tiare était passée à Pierre de Luna, sous le nom de Benoît XIII, le clergé de France n’avait voulu le reconnaître que sous la promesse de travailler à la paix de l’Église. Mais Benoît, le plus opiniâtre et le plus hautain des Aragonais, se conduisit dans un sens diamétralement opposé à ses promesses. On lui adressa vainement des remontrances et des sommations suivies de la suspension de toute obédience. A ces mesures il répondit par des démonstrations si hostiles qu’on fit marcher des troupes pour s’emparer de sa personne; Boucicault, avant d’être gouverneur de Gênes, avait commandé cette bizarre expédition. Il avait assiégé dans le château d’Avignon le pape réfractaire; il l’avait forcé à capituler. Benoît avait promis de se démettre quand son compétiteur en ferait autant. Dans cette attente il était resté en un état voisin de la captivité; mais enfin échappé à ses gardiens par la connivence du duc d’Orléans, frère du roi, il avait repris avec sa liberté toute sa hauteur, et les Français s’étaient remis d’eux-mêmes sous son joug sacré.

 

Le maréchal avisa qu’il importait à sa conscience et à son autorité de faire reconnaître par les Génois, son ancien prisonnier pour le véritable souverain pontife. Avec toute l’Italie ils avaient tenu pour le pape de Rome dès le commencement. Urbain, venu à Gênes, y traînant ses cardinaux enchaînés, les faisant pendre dans sa demeure. Urbain, dégoûtant, par ses violences, les fidèles les plus dévoués et repartant haï, n’en avait pas moins été le seul vicaire de Jésus-Christ. Sa légitimité n’était pas de celles que les Génois eussent jamais pu mettre en doute: elle avait passé à ses successeurs. C’est contre ces dispositions que Boucicault essaya son autorité. Le pape de Rome venait de répondre par un refus aux ambassadeurs français qui étaient allés l’exhorter à se démettre.

Boucicault saisit cette occasion pour inviter les Génois à rejeter un pontife qui résistait aux volontés du roi leur seigneur1. Il assembla les citoyens non en parlement public, mais devant lui par familles et par quartiers, et leur demanda de choisir entre les deux papes. Ils se contentèrent de référer ce choix à la discrétion de leur gouverneur; et avec les sentiments connus de l’immense majorité parmi eux dans une matière qui touchait de si près leur conscience timorée, cette réponse est une lâcheté qui fait foi de la dépendance où ils se sentaient.

Boucicault fut prompt à s’en prévaloir. Deux hommes seuls entrèrent dans ses conseils; l’un fut Baptiste Lomellini, l’autre le cardinal Louis Fieschi, qui se laissa retrancher du sacré collège de Rome, pour devenir cardinal du collège d’Avignon. Par ses intrigues il arracha au clergé de Gênes la reconnaissance de Benoît, elle ne fut pas plus unanime que sincère: plusieurs prêtres s’exilèrent à cette occasion. Benoît, jaloux de se montrer aux régions qui venaient de se soumettre à lui et qui ouvraient à son ambition le chemin de Rome, passa de la Provence à Nice et à Savone qui l’avait reconnu plus librement et plus promptement que Gênes. Enfin il se rendit dans cette dernière ville: Boucicault le reçut avec magnificence. Rien de ce qu’il peut y avoir d’officiel ne fut négligé. Le clergé marcha l’archevêque à la tête; les fonctionnaires n’y manquèrent pas. On étala de riches livrées; on ordonna aux familles en deuil de changer d’habits ou de se renfermer; par ordre, les travaux furent suspendus trois jours. Mais parmi ceux que leur devoir n’obligeait pas à paraître, peu se pressèrent sur les pas du pontife. De tous les papes qui avaient visité Gênes aucun n’avait moins attiré de fidèles ou de curieux. Les femmes comme les hommes s’écartaient pour se soustraire à la bénédiction que leur départait un pape qu’ils ne pouvaient croire légitime. Cependant il occupait le Castelletto et il se faisait garder par ses propres soldats. Une galerie couverte y joignait pour son usage l’église et le couvent de Saint-François; là, il régnait et déployait une magnificence bizarre. Il annonçait son voyage à Rome, il allait y prendre sa place; s’il fallait y employer la force, il était décidé à en user, et il comptait sur l’assistance des Génois.

 

(1407) Cependant on annonçait que la paix de l’Eglise allait se conclure.

Les deux papes devaient se démettre; mais, de peur d’être trompé, chacun ne voulait faire le sacrifice qu’en présence de son rival et en même temps que lui. Le rendez-vous fut pris à Savone. Des envoyés du roi de France s’y rendirent pour être témoins de ce grand acte (1408); mais Grégoire, le compétiteur de Benoît, manqua à la réunion convenue: il ne pouvait, disait-il, être en sûreté dans une ville maritime ouverte aux forces d’un gouverneur fauteur de son adversaire. Benoît revint à Gênes et se prépara à y célébrer avec toute la pompe pontificale la fête de l’Ascension; mais, au moment de la cérémonie, l’archevêque avait pris la fuite, désertant sa cathédrale et son diocèse pour rompre toute communication avec un pape schismatique qu’il s’accusait d’avoir reconnu.

Cet incident augmenta l’aliénation publique, et c’est gratuitement que Boucicault l’avait provoquée en s’obstinant en faveur de Benoît; car, tandis que celui-ci s’était rendu à Porto-Venere, prétextant qu’il voulait se rapprocher de son compétiteur, on apprit qu’à Paris la cour de France et l’université avaient déclaré que le royaume cessait de le reconnaître et surtout de lui en payer aucun tribut; cette même fête de l’Ascension était le terme auquel il avait été déclaré qu’on rétracterait toute obédience si les prétendants à la tiare n’avaient donné la paix à l’Eglise. Le terme passé, la France tenait rigoureusement parole. Benoît, enflammé de courroux à cette nouvelle, excommunia les conseillers du roi, mit le royaume en interdit, et, ne pouvant rester désormais sur le territoire de Gênes, il s’enfuit de Porto-Venere; il se fit conduire à Barcelone, où, reconnu par le seul roi d’Aragon, il se cantonna contre tout le reste de la chrétienté. Ses cardinaux l’avaient abandonné pour se réunir à ceux qui désertaient de même la cour du pape Grégoire. Un concile général fut indiqué à Pise pour y aviser à ce qu’on devait faire.

 

Telle était cependant l’animosité que ces tristes divisions semaient chez un peuple dévot, ou telle était déjà la haine que l’administration du gouvernement faisait reporter au nom français, qu’à Voltri, à quatre lieues de Gênes, le passage des prélats de France qui se rendaient au concile fut l’occasion d’une émeute violente. Une insignifiante querelle d’un artisan et d’un officier du cardinal de Bar, fils du duc de Lorraine, y donna naissance. L’archevêque de Reims, qui ne se présentait au peuple que pour le calmer, fut indignement massacré. Le magistrat de la ville, délégué de Boucicault, partagea le même sort pour avoir interposé son autorité. Le peuple forçait les portes pour mettre à mort le cardinal de Lorraine et les autres prélats; ils se sauvèrent par une prompte fuite: poursuivis de village en village au son du tocsin, ils ne furent en sûreté que lorsque Boucicault, averti de ce tumulte, eut pu conduire une forte escorte au-devant d’eux et les eut recueillis.

 

Mais ce n’est pas la querelle des papes qui seule compromit le maréchal, perdu dans les détours de la politique italienne, poussé par l’ambition et aveuglé par un esprit chevaleresque si peu assorti aux moeurs de ce pays. Il soutenait contre les Vénitiens François de Carrara, le seigneur de Padoue; et de toutes ses alliances celle-ci eût été la moins désagréable aux Génois, si l’assistance n’eût été prêtée avec leur argent, et si le succès eût répondu aux efforts. Carrara, vaincu, alla périr avec sa famille dans les prisons de Venise.

 

Les relations du maréchal avec les Visconti furent plus compliquées.

Gabriel-Marie était un fils naturel du duc Galéas. La seigneurie de Pise lui avait été laissée pour apanage, car cette malheureuse république gibeline était tombée sous des usurpateurs qui l’avaient vendue et revendue. Elle supportait impatiemment ce joug honteux, et Gabriel n’était pas en situation de vaincre leur résistance; il était encore moins en force pour les défendre contre l’agression des Florentins qui s’étaient promis la conquête et l’assujettissement de leurs voisins, sans autre motif que le droit de convenance. Gabriel vint implorer l’assistance de Boucicault, et, pour mieux se l’assurer, il se déclara vassal du roi et requit l’appui de son suzerain. Il remit dès ce moment la ville de Livourne entre les mains du maréchal, sous la condition patente de le garantir contre les entreprises des Florentins et probablement avec la clause secrète de le garder contre les efforts de ses Pisans. Bientôt ceux-ci, las de supporter un petit tyran incapable de les sauver, se soulevèrent et le chassèrent. Il recourut à Boucicault. Le maréchal manda des députés pisans et les exhorta à rappeler leur seigneur. Sur leurs refus opiniâtres il menaçait de l’animadversion du roi encourue pour le traitement qu’ils faisaient à un de ses vassaux. Ce reproche conduisit à une ouverture qui eût détourné la menace; les Pisans proposèrent de se donner eux-mêmes au roi de France sans aucune intervention de Gabriel. Boucicault fut flatté de l’espérance de cette acquisition, mais elle ne put s’accomplir. Les Pisans voulaient la protection des Français et non leur domination; ils voulaient que la forteresse qui tenait leur ville en échec, et que Gabriel possédait encore, leur fût remise pour la raser; Boucicault prétendait l’avoir; sans elle son gouvernement eût été imaginaire. Tout fut rompu. Pour vaincre cette obstination, le maréchal parut prêt à employer la force ouverte. Les Florentins profitèrent de la circonstance. Ils achetèrent les droits de Gabriel. Boucicault, désespérant de faire les Pisans sujets de la France, favorisa cette odieuse négociation qui devait donner pour tyran à des républicains une république au lieu d’un seigneur et qui mettait un peuple gibelin sous le joug d’un peuple guelfe. Les Pisans avertis essayèrent de parer le coup en déférant la seigneurie de leur ville au duc de Bourgogne. Boucicault reçut l’ordre de protéger ce nouvel arrangement et de s’opposer aux entreprises des Florentins. Étonné et contrarié, il prit sur lui de ne pas se tenir à ces ordres. Il était accoutumé à se regarder comme un arbitre presque indépendant dans le gouvernement de Gênes et dans la part qu’il prenait aux affaires d’Italie. L’anarchie, qui déjà se faisait sentir en France et qui bientôt y régna, le sauva du compte rigoureux qu’il eût dû rendre de sa désobéissance. Quoi qu’il en soit la vente aux Florentins était consommée. Boucicault y avait apposé son consentement à condition que Livourne ne sortirait pas de ses mains, et avec cette clause extraordinaire que les Florentins ne feraient de commerce maritime que sous le pavillon et par l’entremise des Génois; ceux-ci pouvaient du moins savoir gré à leur gouverneur des stipulations qu’il faisait dans leur intérêt mercantile. Le maréchal soumettait surtout les Florentins à renoncer au pape de Rome, à reconnaître celui qu’adoptait la France et à le faire reconnaître par leurs nouveaux sujets les Pisans, car ces événements se passaient avant le temps où les deux papes furent également désavoués et où dans cette même ville de Pise, leurs cardinaux réunis en élurent un troisième. Enfin les Florentins faisaient hommage pour leur possession de Pise au roi de France. Sur ces accords la forteresse pisane leur fut livrée. Alors l’indignation et le désespoir doublèrent les forces des malheureux Pisans; ils surprirent cette citadelle qui devait les faire plier sous le joug, les Florentins furent chassés; cependant ils revinrent bientôt attaquer la ville par terre et par mer. Boucicault, pour les y aider, entraîna à sa suite toutes les forces de la république de Gênes, assistance détestée comme odieuse par le plus grand nombre des citoyens: mais les guelfes triomphaient, et quand, après un long siège, les malheureux Pisans, trahis à prix d’argent par Gambacorti qu’ils avaient appelé pour capitaine, virent leurs portes ouvertes à leurs tyrans, deux nobles génois, Jean-Luc Fieschi et Cosme Grimaldi, commandaient l’un la flotte, et l’autre la gendarmerie des Florentins vainqueurs.

 

Livourne restait à Boucicault, il voulut bien remettre cette possession aux Génois; il eut soin seulement de se faire payer par eux 26,000

ducats, somme à laquelle il affirma par serment que se montait la dépense qu’il avait faite pour garder et pour réparer la place.

 

Gênes lui dut en même temps une acquisition plus solide. Sarzana avait appartenu comme Pise à Gabriel Visconti et les Florentins voulaient joindre cette ville à leurs possessions. Gabriel était sans ressources pour payer les capitaines qui en tenaient les forts en son nom. Les habitants obtinrent de lui la permission de disposer d’eux-mêmes. Ils en usèrent pour adhérer à la république de Gênes en se rangeant par là sous la seigneurie du roi de France. Les Génois s’empressèrent de faciliter cette incorporation. Pour la terminer il fallut racheter les forts des mains de leurs gardiens. Gênes non-seulement leur paya les arrérages de leur solde, mais acheta d’eux les munitions qui se trouvèrent dans les forteresses.

 

Gabriel, ce lâche vendeur de villes, réfugié en Lombardie, avait entrepris d’enlever la citadelle de Milan au frère qui l’avait recueilli.

On lui avait fait grâce de la vie en le reléguant à Asti où les officiers du duc d’Orléans, seigneur de cette ville, auraient répondu de sa conduite; mais il échappa à cette surveillance, et se jeta dans les bras de Facino Cane, devenu usurpateur d’Alexandrie et ennemi des deux Visconti de Milan et de Pavie. Après quelque séjour chez lui, Gabriel témoigna le désir de venir vivre auprès de Boucicault. Sa précédente demeure chez un ennemi acharné de Gênes et du maréchal le rendait suspect; il obtint cependant un sauf-conduit; mais si une telle sauvegarde promettait l’hospitalité, elle ne devait pas s’étendre jusqu’à mettre à l’abri celui qui venait tramer de nouvelles intrigues. Après quelques mois Gabriel se fit soupçonner d’un projet d’assassinat sur la personne du gouverneur, et du dessein de livrer Gênes au tyran d’Alexandrie. Une menace imprudente échappée à Thomas Malaspina, qui, au dehors, était impliqué dans la conjuration, mit sur la voie. Un piège fut tendu à un messager que lui adressait Gabriel. Les lettres de celui-ci furent arrêtées et lues. C’était un complot gibelin, il ne put le nier: il eut la tête tranchée. C’est la relation du biographe de Boucicault.

Les écrivains génois, qui parlent d’une manière moins assurée des preuves de la conspiration, nous apprennent que le maréchal insista sur ce que la confiscation du condamné appartenait au roi de France et qu’elle produisit une grande somme d’argent. Un autre va jusqu’à dire, suivant un bruit répandu, que Gabriel n’aurait pas subi la mort, s’il n’avait eu à toucher 80,000 florins que le maréchal s’était chargé de lui compter à la décharge des Florentins, sur le marché de Pise. Cette imputation est certainement calomnieuse; mais il y a des traces de quelques transactions pécuniaires dans lesquelles le maréchal est impliqué et dont l’explication est assez obscure. Il dispose de Livourne comme de son bien et en exige une indemnité. Il avait payé pour le roi de Chypre, quand celui-ci s’était soumis à compter 30,000 ducats aux Génois pour les frais de la guerre et qu’il avait donné ses joyaux en nantissement. Boucicault, suivant un document émané de lui, avait fourni l’argent pour faire racheter ses gages. Le prieur de Toulouse, de l’ordre des chevaliers de Rhodes, son grand confident, avait paru dans cette affaire. Or, suivant la même pièce originale, le maréchal proposait à ce même roi de Chypre de s’associer dans une expédition contre Alexandrie dont les préparatifs se feraient à Gênes. On ferait crédit au roi pour une partie de son contingent de la dépense, mais il devait envoyer immédiatement 40,000

ducats; et, s’il n’avait pas cet argent prêt, c’est encore le prieur de Toulouse que le maréchal lui indique comme l’homme à ressources qui les lui fera trouver.

 

Mais, sans pénétrer dans ces arrangements mystérieux, il faut admirer du moins comment Boucicault s’était fait tant d’opulence, ou à quel point il disposait des ressources qu’il tirait ou empruntait de Gênes. Ce projet de conquérir Alexandrie avec le roi de Chypre à frais et à profits communs roulait sur un budget dont la dépense détaillée devait se monter à 132,000 florins; et le maréchal, en se soumettant à en fournir une moitié, offrait de souffrir l’avance d’une portion de l’autre. Le roi de Chypre ne fut pas disposé à se livrer à cette périlleuse spéculation; mais une autre expédition inutile, coûteuse, contraire à l’inclination des Génois, prit la place de ce dessein. Avant l’exclusion donnée aux deux papes rivaux, le roi de Naples, Ladislas, marcha sous prétexte d’appuyer la cause de Grégoire XII, le successeur d’Innocent. Boucicault se chargea, au nom de Benoît, d’aller lui défendre l’entrée de Rome. Il partit avec huit galères et trois vaisseaux, et un grand nombre de combattants français et génois. Mais la tempête le retint, Ladislas fut reçu dans Rome; l’armement fut en pure perte.

 

Le maréchal fit encore un nouvel emploi, qui fut le dernier, de ses richesses et de celles dont il disposait. A force d’emprunts il eut à sa solde personnelle cinq mille cinq cents gendarmes et six mille fantassins. Il les cantonna vers Gavi et Novi, et, avec cette force, il entreprit de se faire l’arbitre de la Lombardie. Des deux frères Visconti, Jean-Marie régnait à Milan, Philippe-Marie à Pavie: frères divisés, dont les États étaient déchirés par les factions. Boucicault offrit sa médiation appuyée de ses armes. Il fut appelé à Milan, où le titre de gouverneur devait lui être déféré. Rien ne lui annonçait qu’il y eût du péril à répondre à cet appel. Sans inconvénient il s’était absenté de Gênes plusieurs fois pour passer en France, et d’abord pour aller à la guerre de Chypre. Il ne devait pas craindre de soulèvement pour quelques excursions en Lombardie et en présence de ses nouvelles forces.

 

(1409) Mais ces Génois, qui avaient fléchi devant leur gouverneur et gardé si longtemps le silence, qui récemment encore n’avaient osé se refuser à ses emprunts, à cause de cela même peut-être, avaient épuisé leur patience. Ils murmuraient publiquement. La partialité pour les nobles guelfes était impopulaire auprès des classes les plus nombreuses.

Pour toutes, tant d’entreprises militaires et politiques qui compromettaient la république pour la seule fantaisie chevaleresque de ce Français ou pour ses intérêts privés, tant de dépenses inutiles, tant d’argent arraché, ou d’autorité, ou par une sorte de contrainte morale, ne pouvaient plus se supporter. Gênes, disait-on, se fondait dans une consomption visible. Ces mécontentements, recueillis et fomentés par l’intrigue, attirèrent des ennemis prompts à les appuyer. Ce furent Facino Cane et Théodore, marquis de Montferrat, le dernier excité par Baptiste de Franchi, celui à qui Boucicault avait fait voir la mort de si près. Après le départ du maréchal pour Milan, ils se liguèrent pour lui fermer le retour. Ils mirent en campagne deux mille six cents chevaux et quatre mille huit cents fantassins, et parurent dans les deux vallées de Gênes et sous les murs de la ville. Boucicault en avait laissé le commandement à Cholletton2, son lieutenant, assisté de quatre capitaines génois; mais, dès l’approche de l’ennemi, leur autorité fut décriée dans l’intérieur. Gibelins et guelfes, nobles et bourgeois, tous proclamèrent unanimement que Boucicault n’était plus reconnu pour gouverneur. Le lieutenant, sans forces pour résister, sortit du palais pour se retirer dans la citadelle de Castelletto. Quelques citoyens notables croyaient devoir encore l’accompagner et protéger sa marche; mais le peuple des campagnes s’était déjà répandu dans la ville. Assailli par des hommes dont il avait condamné la famille, le lieutenant fut massacré. En ce moment la populace demeura seule maîtresse. Tout Français rencontré dans les rues fut sacrifié: Montferrat et Facino Cane étaient aux portes. On les fit remercier comme les auteurs de la délivrance de Gênes. On invita le marquis à venir dans la ville: cette offre ne fut pas faite à Facino.

Ses soldats étaient réputés des brigands, et les habitants des campagnes qui remplissaient Gênes, et qui ne les connaissaient que trop bien par leurs oeuvres, se seraient mal accordés avec ces hôtes. Facino n’insista pas. Il rétrograda vers Alexandrie; mais en passant, sous prétexte de chasser de Novi une garnison française, il s’empara de cette place et en fit sa conquête au préjudice de la république.

 

Le marquis fut reçu à Gênes avec des transports de joie, il se montra bienveillant et populaire. On ne tarda pas à déclarer qu’avec le gouvernement de Boucicault Gênes abjurait la seigneurie du roi de France.

Montferrat fut proclamé capitaine et président de la république avec le pouvoir et les attributions d’un doge. Il fut installé au palais. Son premier soin fut d’assiéger les citadelles que des garnisons françaises tenaient encore. Celle de la darse se rendit la première. Le Castelletto tint plus longtemps, mais enfin il capitula. Les Génois laissèrent le marquis se charger de cette redoutable forteresse, et ils se réservèrent la garde des autres forts de la ville. Boucicault, qui, en entrant à Milan, avait appris sa déchéance, avait fait rétrograder ses troupes; mais arrivé à Gavi, après quelque hésitation, il avait connu que la révolution était accomplie et sa ruine irréparable. Il n’avança pas plus près. Bientôt, sans ressource pour soudoyer ses troupes, il les perdit.

Privé de la puissance et du crédit que lui prêtait Gênes, il n’avait plus de service à faire valoir auprès des Visconti; son importance politique fut finie. Il rentra en France. Déjà, sur le bruit de la révolution opérée, tous les Génois qui habitaient le royaume avaient été emprisonnés. Leurs biens étaient mis sous le séquestre. Boucicault, en arrivant à Paris, demanda qu’on procédât contre la république réfractaire à son suzerain et à son gouverneur3. Les Génois furent juridiquement assignés pour rendre compte de leur conduite; mais cette inutile procédure n’eut pas d’autre suite. Boucicault vécut assez obscur pendant les discordes civiles du temps; il combattit à la fatale journée d’Azincourt et il mourut prisonnier des Anglais4.

 

CHAPITRE VIII.

Banque de Saint-George.

 

Des dernières années du gouvernement de Boucicault date l’érection de la fameuse banque de Saint-George. On a vu que lorsque la république était entraînée à une dépense extraordinaire, sa pratique ancienne était de faire une ressource anticipée de quelque branche du revenu public. Tantôt elle abandonnait la perception à des prêteurs qui se payaient par leurs mains sur les produits jusqu’à parfait amortissement de la dette. Tantôt elle vendait, pour une somme fixe, un droit ou gabelle à lever pendant un certain nombre d’années sur quelque article de consommation ou de commerce. Quelquefois elle avait stipulé que si le revenu donné pour gage n’était pas racheté dans un délai fixé, l’aliénation en deviendrait perpétuelle. D’année en année ces affaires s’étaient multipliées à l’excès: chacune exigeait des commissaires spéciaux du gouvernement chargés de compter avec les intéressés et des syndics de créanciers unis.

En général, magistrats et capitalistes c’étaient bien les mêmes hommes, ce qui rendait les transactions moins difficiles; mais on commençait à ne plus trouver assez de personnages capables pour tant de gestions séparées. Il était raisonnable de les réunir toutes en une seule masse, sous une administration et une comptabilité communes. Une immense économie de faux frais était le moindre avantage de cette grande mesure; elle fut accomplie en 1407.

 

La banque de Saint-George perçut alors tous les produits ci-devant affectés aux associations qu’elle remplaçait, et distribua aux porteurs d’actions, à titre de dividende, le net produit de ces recettes annuelles. On conserva l’habitude dès longtemps introduite de diviser le capital dû aux intéressés en parcelles de 100 livres (actions ou luoghi).

Les annalistes n’ont pas pris la peine de nous dire au juste comment s’opéra cette fusion des actions originaires, productives de dividendes inégaux, en une seule valeur, en la valeur uniforme des nouvelles actions de Saint-George; mais les explorations d’un anonyme plus moderne qui paraît avoir fouillé dans les archives les plus secrètes du pays, nous apprennent qu’au mois d’avril 1407, huit citoyens furent solennellement commis pour examiner les anciens contrats de la république et pour déclarer, suivant Dieu et leur conscience, si l’État, offrant à chaque créancier son capital de 100 livres, n’avait pas le droit de racheter sa dette et de s’en faire transférer l’inscription immédiatement et d’office, sans attendre la signature du titulaire. L’affirmative de ce droit, les commissaires la déclarèrent; il fut aussitôt appliqué: le remboursement du capital fut sans doute le remède extrême avec lequel les créanciers furent conduits à consentir à la conversion de leurs anciens titres à l’amiable; et, eu définitive, il en résulta, en 1408, un recensement de vingt-neuf mille trois cent quatre-vingt-quatre actions converties1. A ce procédé se rapporte évidemment la réflexion d’un écrivain un peu postérieur à l’époque de l’opération financière2. Les anciens emprunts, dit-il, avaient été contractés à des intérêts de 10, 9, 8, 7 p. cent, suivant les temps. Or, un dividende variable suivant des chances aléatoires est beaucoup plus sûr pour le bien des consciences que l’intérêt fixe d’un argent prêt. Nous ignorons si cette considération théologique eut une grande influence; mais, dans un pays où chacun adhérait fortement à son propre droit, une telle fusion menée à bien prouve une intelligence supérieure des matières économiques et peut passer pour un chef-d’oeuvre de l’esprit d’association et de prévoyance.

L’administration de la banque ou, comme on disait, de la maison de Saint-George, fut fortement constituée, et d’abord les plus justes comme les plus sages principes en furent la base. On en fit une république financière représentative. La souveraineté en appartint légalement à l’universalité des actionnaires. Leur assemblée générale nommait les membres de leur gouvernement. Elle avait décrété sa charte; elle rejetait ou ratifiait les lois que lui proposaient les magistrats à qui elle avait confié le pouvoir exécutif dans son sein. Huit protecteurs élus temporairement composaient le sénat de Saint-George à l’image de ces huit nobles auxquels l’État avait commis si longtemps le soin de ses finances. Sous eux, des magistratures inférieures se partageaient les détails de l’administration sociale; elles participaient au pouvoir public en ce sens que l’État, en aliénant ses gabelles, avait confié à la réunion de ses cessionnaires le droit d’en contraindre les débiteurs et de réprimer les contraventions. Le tribunal des protecteurs de la banque était une sorte de cour supérieure sur les décisions de laquelle le gouvernement lui-même ne portait pas la main légèrement.

 

Ainsi établie, la maison de Saint-George était en état de faire respecter dans la république, la grande, la plus fondamentale de ses bases, l’indépendance absolue de son trésor et de ses droits. Grands capitalistes aussi bien que grands citoyens, les chefs de la république eurent presque toujours la prudence de conniver comme magistrats à consacrer cette inviolabilité qui leur convenait comme intéressés principaux. Dans les discordes civiles mêmes, les plus riches étant à la tête des factions, le parti le plus fort était averti par la prévoyance des représailles, de respecter le dépôt des fortunes privées. Nous verrons dans quelques rares occasions la tyrannie tenter de le violer, et la clameur publique se soulever contre ces entreprises. Gênes eut des maîtres étrangers, et ceux-là pouvaient avoir moins de respect pour les trésors de Saint-George. La défiance des fondateurs de la banque n’avait pas négligé toute précaution pour ce cas extrême. Ils ménagèrent la formation d’un fonds de réserve qui devint le secret de l’administration.

Les dividendes annuellement distribués furent loin d’épuiser les profits.

Sous le prétexte de créances en suspens, de liquidations à long terme, on s’exempta de manifester toutes les richesses de la banque. Trente-sept ans après sa fondation, une magistrature nouvelle fut établie (1444) à Saint-George avec la mission patente de veiller aux rentrées arriérées, mais en réalité pour administrer secrètement ce trésor de réserve accumulé; secrètement, disent les historiens, afin de ne pas donner aux tyrans l’occasion de le convoiter.

 

Mais si le gouvernement était sans droit pour puiser dans les caisses de la banque, si elle pouvait se refuser à des exigences indiscrètes, quelle ressource l’État ne trouvait-il pas dans ces mêmes coffres lorsque l’intérêt public exigeait un prompt secours? C’étaient, encore une fois, les mêmes familles qui gouvernaient la république et régissaient Saint-George. A Saint-George affluaient les plus abondantes perceptions; des sommes immenses y séjournaient sans cesse. Pour les faire prêter à des entreprises publiques approuvées par l’opinion générale, pour les faire consacrer à des besoins unanimement sentis, une proposition des protecteurs, un vote de l’assemblée générale suffisaient. De très-grandes choses furent faites par ce secours. Les gouvernements ne thésaurisent guère. Dans un vrai besoin le doge et le sénat retrouvaient à Saint-George le même argent qui se fût dissipé entre leurs mains. Sans doute l’on abusa plusieurs fois de cette ressource. Saint-George accepta plus d’une fois la concession onéreuse de possessions dont la république ne pouvait plus porter le fardeau. Mais, après tout, ce qui ne convenait pas à une république obérée ne passait pas les forces d’une si riche association; elle y gagnait du relief, une importance politique dans le monde entier, et quelque chose que l’on peut comparer, proportion gardée, à l’état de la compagnie anglaise des Indes. La maison de Saint-George devint la maîtresse des colonies génoises du Levant, la reine de la Corse: exemple unique, disent les écrivains, de deux républiques renfermées dans les mêmes murailles, l’une appauvrie, turbulente, travaillée par les séditions, déchirée par la discorde; l’autre riche, paisible, réglée, conservant l’antique probité, modèle au dedans et au dehors de la bonne foi publique.

 

Comme la propriété de la banque en général était sacrée, de même toute propriété que le particulier pouvait y avoir en dépôt était intangible, à l’abri de toute prétention et de toute recherche3. Sous ce rapport l’institution de Saint-George a exercé une salutaire influence sur l’accumulation des patrimoines. Elle se trouva merveilleusement favorable au développement de l’aristocratie opulente qui s’agrandissait de jour en jour. Cet établissement fut réputé l’un des plus solides du monde. Les actions devinrent immédiatement un objet de commerce et de placement de capitaux, mais surtout elles présentèrent un emploi admirablement propre aux fondations perpétuelles. Les riches s’en servirent pour établir des majorats dans leurs familles. Quelques-uns firent des dépôts de prévoyance pour les besoins qui pouvaient atteindre leur postérité; on eut un nombre prodigieux de fondations pieuses sous les formes les plus variées. Les hôpitaux, les chapelles, les confréries, toutes les églises eurent leurs dotations placées sur la banque de Saint-George. Les corporations y placèrent leurs économies, et jusqu’aux religieux leur pécule. Il en fut de même des établissements civils. Les administrations y employèrent le fonds des revenus destinés à leur service. Une famille construisait un pont, un grand chemin; elle assignait des actions de banque dont le dividende devait en défrayer l’entretien à perpétuité.

Souvent les fondateurs eurent soin d’ordonner que le revenu de ces actions ne serait appliqué à leur destination qu’à partir d’une certaine époque, ou, en attendant, seulement jusqu’à une certaine concurrence, afin que leur produit accumulé ou la portion mise en réserve servît à l’acquisition d’actions nouvelles, en accroissement du capital inaliénable. On appela ces fondations multiplicats ou colonnes de Saint-George. Dès le siècle précédent, François Vivaldi avait donné l’exemple d’appliquer cette méthode à l’amortissement, au profit de l’État, des portions engagées du revenu public. C’est le premier exemple cité parmi les Génois de cette institution, aussi recommandable par l’esprit de prévoyance qui l’a inspirée et par la combinaison économique qui en est le fondement que par le noble sentiment de patriotisme à qui elle est due. Toute simple qu’elle est, cette combinaison ne pouvait frapper que des esprits solides, spéculateurs, sachant compter sur le temps et appréciant les bienfaits de l’avenir. Depuis l’établissement de Saint-George ou vit fréquemment de ces combinaisons patriotiques. Au seizième siècle Ansaldo Grimaldi établit une colonne que ses accroissements successifs jusqu’à nos jours avaient portée à trente-sept mille actions correspondant à 3,700,000, livres de la valeur primitive de la monnaie de 1407. Il en donnait le revenu pour racheter ses descendants à perpétuité de toute imposition publique, et quoiqu’il pourvût ainsi à l’avantage des siens, on estima que c’était pour le trésor une libéralité si grande qu’on lui décerna une statue. Le palais de Saint-George, tous les hôpitaux sont pleins de monuments semblables érigés pour consacrer la munificence des bienfaiteurs de la patrie et des pauvres.

 

Nous signalons ici les avantages de la prospérité, mais leur éclat ne saurait déguiser le vice radical de l’institution; elle est fondée sur l’aliénation à perpétuité des principales ressources du gouvernement, aliénation dont le moindre défaut est d’être usuraire. Quelle excessive imprudence, en effet, dans le sacrifice fait pour toujours des revenus les plus productifs, dans cette renonciation au droit et à la possibilité de diminuer les charges présentes, puisqu’il appartient à d’autres qu’à l’État de les percevoir et d’en disposer, dans cette impuissance où l’on se réduit en se dépouillant des ressources fiscales les plus certaines!

Sans doute on dut compter que le gouvernement conserverait sur Saint-George une influence irrésistible. En ayant abandonné là tout l’argent des contribuables, on eut bien l’intention de se réserver d’y puiser pour les besoins publics, et l’appui que la république demanda sans cesse à la banque était une condition naturelle, forcée et sous-entendue, de leurs rapports. Cependant ces rapports ne tenaient qu’à une bonne volonté qui n’était pas toujours sans opposition et sans résistance: il fallait recourir sans cesse à la négociation. Le gouvernement en restait dépendant et faible. Voulait-il avoir des ressources en propre, il fallait recourir à une fiscalité odieuse aux citoyens, il fallait s’ingénier pour inventer de nouvelles gabelles en sus de celles que Saint-George ne rendait ni ne supprimait; il en résultait l’oppression des contribuables sans que l’État en fût plus opulent. Quand l’écrivain que nous avons cité comparait, dans une sorte d’antithèse, deux républiques, l’une riche et l’autre pauvre, il disait exactement vrai, et ses paroles avaient plus de portée qu’il no croyait peut-être leur en donner. La république pauvre a fini par abuser du capital de celle qui l’avait dépouillée des revenus. Les derniers temps modernes nous en ont révélé le mystère. Quand à une aristocratie large et flottante, si l’on peut parler ainsi, qui, au quinzième siècle, admettait les prétentions de tous les riches, eut succédé une oligarchie toujours plus compacte; quand les sénateurs sortant de charge se firent élire protecteurs de Saint-George par un usage constant, le mur de séparation toujours censé maintenu entre les coffres pleins de la banque et les caisses vides du trésor public, s’affaiblit et reçut plus d’une atteinte secrète.

L’administration de Saint-George ne s’exerça pas dans l’intérêt des actionnaires en général, mais dans celui du gouvernement.

 

Les familles y avaient trouvé, avec les avantages de la stabilité, les inconvénients d’une restriction perpétuelle de la propriété privée. Ces restrictions ont cessé en 1797, et, par une réaction malheureusement naturelle, l’effet immédiat de la liberté a été trop souvent la dilapidation. Mais ce n’est pas le lieu de s’arrêter sur les circonstances et sur les effets de la destruction de cet antique établissement.

 

On demandera quelle influence cette grande institution eut sur le commerce de Gênes? D’abord les droits de douane étant au premier rang de ceux qui appartenaient à la banque, il faut rendre justice non-seulement aux habitudes paternelles et peu fiscales que Saint-George apportait dans son régime en général et dans ses tarifs, mais encore aux excellentes traditions, au discernement éclairé sur les vrais intérêts du commerce, qui établirent les règlements, qui les amendèrent avec le temps, et qui, s’ils avaient été conçus avec quelque préjugé, les firent exécuter dans le sens le plus libéral.

 

Comme banque, la maison de Saint-George était un établissement de dépôt et non de crédit. Elle ne faisait point le commerce d’escompte; elle n’émettait point un papier de confiance qui, pour tenir lieu de monnaie, reposât sur un portefeuille de créances à terme. Elle ne prêtait à personne; elle se bornait à conserver sans intérêts, soit les dividendes que les particuliers lui laissaient entre les mains, soit les sommes qu’ils lui apportaient; cette garde était gratuite. Les fonds restaient inscrits au compte des créanciers ou des déposants. Quand ils voulaient en faire usage, on leur délivrait des billets ou plutôt des récépissés, pour le tout ou pour telle fraction de leur créance qu’ils désiraient.

Ces billets circulaient dans le public comme du numéraire: l’argent pour les acquitter était toujours prêt, puisque aucun billet n’était délivré sans correspondre à une somme déposée dans la caisse. On pouvait également disposer de ses fonds par un simple transfert sur les livres de Saint-George. La rapidité des compensations, la facilité dans les affaires, dans celles surtout où beaucoup d’intéressés avaient part, l’avantage de se libérer envers de nombreuses parties prenantes au moyen d’une seule liste remise à Saint-George, la sûreté des payements, grâce à ce que les teneurs de livres de la banque étaient des notaires publics, présentaient autant de combinaisons favorables qui attestent d’excellentes vues dans les auteurs de ce régime et qui portèrent de très-bons fruits.

 

Dans les grandes places de commerce on fait cas encore de ces moyens de hâter la circulation; mais ce qui fait essentiellement estimer les banques modernes, c’est le crédit qu’elles offrent, moyennant celui que le public accorde à leur papier de confiance. Un établissement qui n’émettrait pas en billets faisant l’office de monnaie, la valeur de ses portefeuilles, qui n’en créerait habituellement qu’à la place des écus resserrés dans ses caisses, qui n’en donnerait qu’à ceux qui lui apporteraient de l’argent, au lieu de leur en confier sur leurs signatures, ne satisferait pas aux besoins et aux demandes du commerce.

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